‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 30 sur 54 · SA DÉMONOLOGIE · texte numérisé non relu

SA DÉMONOLOGIE

était-il pas possible de se voir ce qu'il était réellement, et ce qu'il avait commencé à être de si bonne heure ; et ce sont ces raisons, c'est-à-dire ces circonstances de lieu, d'époque et de religion, qui expliquent encore pourquoi il n'a pas non plus paru tel, c'est-à-dire fou halluciné, aux yeux des plus éclairés même de ses contemporains. Qu'y avait-il, en effet, d'extraordinaire à ce que leur concitoyen, leur ami, leur maître fût en communication avec la Divinité, lui dont la conduite était si pure, si sage, et, en quelque sorte, si providentielle et si divine; quand la Pythie de Delphes, la Sibylle de Cumes, ou même le moindre devin en crédit, jouissaient, à leurs yeux, du même privilège ? C'est le contraire qui l'eût été, et je m'étonne seulement qu'il ait pu y avoir, dans l'antiquité, quelques divergences d'opinion sur l'explication à donner des inspirations du Démon de Socrate (1).

En effet, tous les philosophes contemporains du sage Grec, ou voisins de son époque, n'ont pas donné de ce génie familier une interprétation aussi exclusivement

(1) J'écrivais ceci il y a vingt ans. Je ne m^imaginais guère alors que, avant même l'expiration de ce terme, il se trouverait des écrivains qui auraient l'air d'expliquer sérieusement le fait, entre autres, du Démon de Socrate, comme ce philosophe et ses amis se Texpliquaient à euxmêmes. Je n'ajouterai rien]de plus sur ce sujet, si ce n'est cette simple réflexion, que ce qui pouvait être de mise au temps de Socrate et de Platon ne Test plus tout à fait autant du nôtre. Ce qui était folie ou erreur alors mériterait maintenant un autre nom. (Note de la deuxième édition.)

â06^ HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOGRATB.

diabolique ou divine que Tout fait Platon^ Xénophon^ Plutarque^ Apulée, Diogène-Laërce, Proclus, Chaïcidfus, Maxime de Tyr, Èusèbe, Lactance, Tertullien, Orîgène, Clément d'Alexandrie et beaucoup d'autres. Quelques-uns d'entre eux se contredisent même dans leurs explications, ou au moins ils ne sont pas trop

sûi's de ce qu'il faut penser du fait de psychologie qui en fait le sujet (i). Ainsi Plutarque (2), conformément à quelques vues d'Heraclite, de Ménandre, de Xénocràte (3) et de Pfaton lui-même (4), est porté à voir, dans le génie familier du maître de ce cfernier, les inspirations de son excellente nature, un bon démon, £Ù$a{{i.(ov, qui ne serait^ suivant la doctrine développée par un des interlocuteurs de son dialogue (5), que l'âme même de ce philosophe, soustraite en trè&grande partie, par sa pureté, aux liens de son enveloppe mortelle. C'est d'après des idées analogues qu^un grand nombre dé siècles plus tard, Harsile Ficin, qui admet l'influence d'un génie familier dans Socrate, pense qu'elle était favorisée par sa constitution mélancolique, qui le disposait aux extases, et lui donnait

(1) Cette incertitude se retrouve aussi chez des écrivains modernes. Vpyez, par exemple, Gotf. Olearius, De genio Socratis, cap. 15, in Stanley, P/w7o«. histor.y t. 1; Bruc- KER, Uistor, crit, philos, j 1. 1, p. 549 ; H. Ritter, Histoire de la philosophie, liv. Vïl, ch. 2.

(2) Platon, quœst.yly cap.l.

(3) Akistote, Topic, lib. 11, cap. 6.

(4) Clément d'Alexandrie, Stromat,,iibé 11, p. 417*

(5) Du Démon de Socrate, ch. 40.

EXPLICATIONS DES AUTEDBS. 207

plus de lucidité pour lire (Jans l'avenir (i ) ; tandis que Pomponat, d'après sa manière astrologique de voir en pareille matière^ regarde les inspirations du Démon de Socrate comme le résultat de Tinfluence de l'astre qui avait présidé à sa naissance^ etqui réglait sa destinée (2).

Ceux qui ont le mieux traité Socrate^ soit dans l'antiquité^ soit dans les temps modernes^ ont dit^ en somme^ que les inspirations de son génie^ rendues'par lui d'une manière trop figurée peut-être, n*étaient autre cbose que celles de la raison la plus vertueuse, la plus sage, la plus éclairée qui fût jamais. C'est à peu près là Topinion d'un des interlocuteurs du dialogue de Plutarque, qui dit que « l'esprit familier de a Socrate estoit une parcelle de la commune nécessité, « qui confirmoit cet homme, par longue expérience, a h donner le contrepoids et le penchement, pour le a tjaive incliner deçà ou delà, en choses obscures et a difficiles à conjecturer par le discours de la rai- « son (3). » C'est l'opinion de Montaigne (4f), de Naudé (5), de Guy-Patin (6), de Fraguier (7), de Charpen-

(1) Theologia Platonica^ lib. XIII, cap. 2.

(2) De incantationibus, in- 12, Basilese, 1556.

(3) Plutarque, Du Démonde Socrate, eh. i7.

(4) EssaiSy liv. I, eh. 2.

(5) Apologie pour les grands hommes faussement soupçonnés de magie, ch.vr,

(6) Esprit de Guy-Patiny Paris, ln-12.

(7) Mémoires de P Académie des inscriptions et belleslettres, i. W, p. ZQS.

lier (1), de Rollin (2), de Voltaire (3)Jel de quelques platoniciens tout à fait modernes (4) ; c'est peut-être celle de saint Augustin^ qui semble attribuer à la fourberie des disciples de Socrate ce qu'on raconte de son démon (5), fourberie que Rollin (6) et Barthélémy (7)^ au contraire^ ne sont pas éloignés de faire peser sur ce philosophe lui-même.

Pour ce qui est de cette prétendue supercherie du sage d'Athènes ou de ses disciples, je n'ai plus à prouver, je pense, qu'il n'en était absolument rien. Je me borne à signaler l'opinion qui tendrait à y faire croire, comme une des importations les plus mal avisées qui se soient faites de l'astuce et de l'esprit philosophique modernes dans l'explication des faits de la raison grossière et ignorante des peuples qui vivaient il y a deux mille ans. La fraude ne saurait donner à une nation, au monde, des idées, des institutions, une religion nouvelles. Il n'y a que la foi, bien ou mal fondée, qui puisse produire cet effet-là. Nous aurions mauvaise grâce à le nier, nous, dont toutes les pensées, tous les actes sont encore maculés d'une foule de préjugés on

(1) Vie de Socrate, in-18, Paris, 1657, p. 139 et suiv.

(2) Hist, anc, liv. IX, ch. 4, s. 2.

(3) Dictionnaire philosophique, art. Socrate.

(4) Voyez, dans la deuxième partie, la note 11 : Opinion de M. CoiÂsin sur le fait du Démon de Socrate,

(5) De civitate Dei, lib. VllI, cap. 27.

(6) Loco suprà.

(7) Voyage du jeune AnacharsiSy ch. 07.

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