‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 35 sur 54 · OPINION DE M. COUSIN SUR LE FAIT DU DÉMON · texte numérisé non relu

OPINION DE M. COUSIN SUR LE FAIT DU DÉMON

Page 207« C*est l'opinion de Montaigne, de. Naudé, de Gu^-Patin, de Charpentier, de Fraguier, de RoUin, de Voltaire, et de quelques platoniciens tout à fait modernes (1).

Le savant traducteur des œuvres complètes de Platon ne pouvait voir dans le maître de ce dernier ce qui s'y trouve, et ce que j'y ai montré, c'est-à-dire un fou halluciné ; la connaissance de la psychologie morbide pouvant seule conduire à ce résultat. Aussi^ est-ce une chose digne d'attention que la manière dont M. Cousin cherche à se rendre compte du fait du Démon de Socrate, dans deux notes relatives l'une à l'Apologie, l'autre au Théagès, les deux dialogues où le fils de Sopbronisque trahit, de la manière la plus déterminée, la maladie de son esprit. Je vais citer textuellement ces deux notes, et l'examen que j'en ferai ensuite sera comme le complément de la démonstration de psychologie historique à laquelle j'ai consacré cet ouvrage.

(1) Ces platoniciens ne sont plus tou4 à fait aussi modernes. Peut-être ne sont-ils plus aussi platoniciens. Je doute qu'ils soient devenus plus forts, je ne dis pas en grec, mais en démonologie.

{Note d^ la deuxième édition.)

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a Note de l'Apologie. — Pages 87, 88, 89. — Y a-t-il quelqu'un qui admette quelque chose relatif aux démons, et qui croie pourtant qu'il n'y a pas de démons ?

§è ou vofx(Î6i (Bekkep, p. 110).

et Socrate admettait une révélation surnaturelle qui lui enseignait, en toute occasion, ce qu'il devait faire et surtout ce qu'il devait éviter. Il croyait sentir en lui quelque chose au-dessus de l'humanité qui l'éclai* rait et le dirigeait. Il ne disait pas que ce fût un être positif; il s'arrêtait au fait dont il avait la conscience, et se servait de l'expression : tI SacfAoviov, non pas un Dieu tout à fait, mais une espèce d'intermédiaire entre les Dieux et les hommes, quelque chose qui appartient à la nature des Démons que la mythologie païenne place entre le ciel et la terre. L'orthodoxie du temps ne reconnaissant pas là précisément ses Dieux, avec leur histoire et leurs noms propres, accuse Socrate de substituer à la religion établiexatv& $ai[iLovia, c'est-à-dire, une religion nouvelle, fondée sur un mysticisme démoniaque. Soit, répond Socrate à Mélitus ; du moins alors ne suis-je pas athée. Car enfin tu ne m'accuses pas d'admettre Taccident sans le sujet, l'adjectif sans le substantif. Si j'admets t1 Sai(jLdviov,Ttv& 8aifjL(ivia(sous-entendez

xpd^YjjuxTa y comme Tcpoéy^xa tiTTrixà , icpaYfitaTa àvOpcoTreea,

wpdtyfjuxxa auXy)Tixa, et enfin plus bas expressément itpayfxaTa SatfjLovta), quelque chose de relatif aux Démons,

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il faut que tu m'accordes que j'admets des Démons^ ^£fAovaç. Or, les Démons sont enfants des Dieux ou Dieux eux-mêmes; donc j'admets les Dieux. Ce pas« sage est très-clair en lui-même. Malheureusement^ ii a été défiguré par tous les traducteurs^ Schleiermacher excepté, lesquels s'obstinant^ contre toute raison logique et grammaticale^ à prendre SatfAovia substantivement et à le traduire par divinités^ font faire à Socrate le raisonnement suivant : Selon toi^ j'admets des divinités, cela suppose que j'admets des Démons ; or, si j'admets des Démons, il s'ensuit que j'admets des Dieux ou des enfants de Dieux; donc j'admets des Dieux. Conclure des divinités, c'est-à-dire, des Dieux aux Dieux, n'est pas difficile. Mais on contestait précisément à Socrate qu'il admît des Dieux ou des divinités ; et, dans sa croyance à quelque chose de relatif aux Démons, on voyait une preuve qu'il n'admettait pas de Dieux. C'est donc de laque Socrate devait partir pour prouverqu'il n'était pas athée.On voit maintenant pourquoi dans l'Apologie, j'ai traduit SatfMvia par quelque chose de relatif aux Démom, ou même par l'inusité c/émoniaque, pour avoir un adjectif qui conduisit naturellement à DémfAis, et exprimât nettement le rapport et l'ordrede toutes lespartiesdu raisonnement de Socrate.» a Note du Théagès. ■— Page 2^7. La faveur céleste m'a accordé un don merveilleux qui ne m'a pas quitté depuis mon enfance ; c'est une voix qui, lorsqu'elle se fait entendre *

^aT( Yotp t\ ôs^ fi.otpa TrapeTutSfi.svov IfAol ex TiaiSoç âpÇot- (uvov 8atfi.<Jvtov laTi $è touto çwvJ) -Ji Sxav y^viriTai... (Bek-

ker^ p. 275.)

a Nous avons établi^ dans les notes de TApoIogie^ que le to Sa((Aoviov devait être pris adjectivement et non substantivement. Ici se vérifie cette remarque^ car si TO Sai{Aoviov voulait dire un démon, il serait assez bizarre d'expliquer un démon par une voix, (pcovj) ^•..

a Je conviens que plus bas^ p. 276^ on Ut ^ <p(t>W) tou $a([Aoviou, et Schleiermacher convient aussi que^ cette fois^ TO SaijAoviov est pris évidemment pour une personne; mais il ajoute avec raison qu'on chercherait en vain quelque chose de semblable dans TApologie et ailleurs. On peut dire encore que l'imitateur de Platon^ auquel nous devons* le Théagës^ faute d'avoir bien compris le sens délicat du to SaifjLoviov de TApoIogie^ a bien pu^ comme font ordinairement les imitateurs^ gâter l'expression platonicienne en la déterminant trop^ et convertir une nuance, légèrement indiquée par un adjectif dans le modèle^ en une notion positive et fixe, représentée substantivement dans la copie. Ici^ j'ai dû me servir du mot génie, par la même fidélité qui me l'a fait rejeter ailleurs. )> ; ,

Bien que^ dans ces deux notes et surtout dans la première, la pensée de M. Cousin s'enveloppe, comme à l'ordinaire, d'un nuage qui lui donne une forme indécise, ce qui me semble pourtant résulter de leur

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contenu^ c'est que, suivant ce philosophe, Socrate, qui admettait en réalité des Démons, ou des semi-Dieux, intermédiaires entre les grands Dieux et les hommes, ne croyait pourtant pas qu'un de ces Démons fût, en personne, Tauteur des inspirations qu'il ressentait. S'il semblait le dire, ce n'était chez lui, ou chez Platon, qu'une manière figurée de s'exprimer ; mais, au fond, il n'entendait rendre par là que l'espèce de révélation surnaturelle, qui lui enseignait, en toute occasion^ ce qu'il devait faire ou éviter ; et cela conformément à la théorie de l'inspiration développée dans l'Ion et dans le Phèdre, et que M. Cousin n'a presque fait qu'intellectualiser dans la YI* leçon de son cours de l'Histoire de la Philosophie. Cette opinion, qui ferait de Socrate un inspiré d'un genre on ne peut plus ambigu, tombe, je n'ai plus besoin de le faire remarquer, devant Tou* vragequ'on vient de lire; et je veux moins la combattre, qu'examiner sur quelles raisons M. Cousin a cru pouvoir la motiver. Suivant ce savant écrivain, le To Sai(Aovtov des dialogues de Platon doit être pris adjectivement et non point substantivement (!) ; cette assertion est le seul fond de toutes ses preuves. Mais d'abord, considéré en lui-même, ce mot peut indifféremment offrir l'un ou l'autre de ces sens, et mon

(1) Avant M. Cousin, Fraguier avait avancé la même opinion et commis la même erreur. Voici ses paroles : « 11 faut bien remarquer que, dans ce que Socrate semble dire de son démon, ^aifiôviov n'est pas un nom substantif comme

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livre prouve assurément qu'à priori c'est dans le der* nier qu'il doit être envisagé. Et c'est^ en effets dans ce sensy que l'ont pris tous les écrivains qui^ depuis Platon et Xénophon^ se sont occupés du Démon de Socrate : Cicéron^ Plutarque, Diogène-Laêrce^ Apulée, Maxime de Tyr^ Proclus^ Élien^ Eusèbe^ Lactance, TertuUien, Origène, auteurs grecs ou latins, plus ou moins rapprochés du temps où vivait Socrate, et qui savaient apparemment mieux que les hellénistes de nos jours dans quel sens à la fois historique et philologique, il faut prendre le xo $aifji.ovtov de Platon ou de son maître.

Si, dit M. Cousin, d'après Schleiermacher, on trouve, dans le Théagès, qui n'est qu'une imitation de Platon, ^ 9u)v^ Tou $aifjiov{ou, où ce dernier mot est évidemment un substantif, on chercherait en vain quelque chose de semblable dans l'Apologie et ailleurs ; et tt. Cousin et Schleiermacher se trompent; car, dans l'Apologie même, vers la fin, Je lis, i\ yècp eiwôuïa jjiavTtx^i i^ TOU Saifjwvtou, {'avertissement accoutumé du démon, où évidemment Saifjioviov est un substantif. Il est vrai que M. Cousin traduit cette phrase tout simplement par inspiration prophétique. Mais cela ne prouve autre chose, sinon que ce savant helléniste n'a pas senti l'im-

dans cette phrase de TEcriture : Omnes Dei gentium Dœmonia; c'est l'adjectif de ^aîptwv, comme ôeîov Test de ôedç, Divinum de Deus. )> {Mémoires de r Académie des inscrip' Uons et belles4ettr€s, t. IV, 1746, p. 368.)

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