CINQUIEME OBSERVATION
Halluctnations de Touïe sealement ; d'où, en apparence, idées trifttes et exclusiTes.-* A patt cela, raison et santé parfaites.
STNONTmE. — Mélancoliej délire exclusif et triste des anciens et des modernes.
Mehncholia vulgaris de Saunages, Sagar, Cnchton, Gullen.
Tristimanie, JJpémanie de Rush et d'Esquirol, etc.
L. est un homme de taille moyenne^ d'uB caractère naturellement sombre^ offrant les attributs du tempe* rament bilieux. Il a 56 ans.
Il ne paraît pas y avoir -ea d'aliéaés dans sa famiUet Il n'était pas maladif et n'a point eu d*évacuations sup^ primées. Il est marié depuis 24 ans et a 8 en&nts. a Sa femme est la fiUe d'une aatfe femme avec laquelle il a vécu jadis en concubinage. » Il n'a jamais rien éprouvé de semblable à l'état mental dans lequel il se trouve maintenant.
Cinq mois à peu près avant son entrée à Bicètre, il quitte Paris, du consentement de sa femme^ pour aller travailler au Tillet, près Gonesse. «Le maître chez lequel il logeait était dévot^ et il y entendait souvent parler de région. »
Vers le 15 ou le 16 septembre^ la femme L. entend dire que son mari est aliéné; elle va le trouver^ le ramène à Paris en proie à des craintes relatives à de pré-
fendues persécutioas. (Les renseignements qu'elle me donne à cet égard s'accordent parfaitement avec ce qu*auparayant m'avait dit L.) Elle lui applique^ sur l'avis d'un médecin^ quelques sangsues derrière les oreilles» et enfin le fait conduire à la {nréfecture de pc^ lice, d'où il est amené à la division des aliénés, le U septembre 18%.
Le 25, à 7 heures du matin. La physionomie de L, est celle d'un homme douloureusement afiecté, ter« rifié.méme. La parole est entrecoupée, les muscles inspirateurs ont peine à soulever les parois du thorax. Voici le résultat de ma conversation avec lui : a II a commis, il y a 3S ans, un vd de cuivre de la valeur de 15 fr. 9 Cette mauvaise action n'a jamais eu aucun ré* aultatâeheux pour liû, et elle parait avoir toujours été ignorée. D a été militaire pendant quatorze ans,>et s'est a marié,» au sortir du service, «aveo la fille d\ine femme qu'il avait eue antérieurement pour concubine.» Il y a cinq mois, il est allé travailler au Tillet^ près Go« nesse, et a entendu parler et de jésuites » chez le maître qui le logeait. «Il ne sait comment oes jésuites ont eu connaissance du vol qu'il a commis il y a plus de trente anê. » Wn, au bowt de deux mois de séjour, et pendant la nuit, ails n'ont pas tardé à le lui reprocher, eia murmurant, ea parlant bas » à son chevet, a II a d'iibord pris cela pour des rêves. » Mais la persistance, la force toujours croissante de ces reproches, qui s'accompagnaient de menaces de châtiments, lui a bien
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fait voir que a c'étaient des réalités*» Il a dmc changé de logement ; mais^ dès la première nuit^ les ménies a voix se sont fait entendre» dans la cheminée^ à la fenêtre, à la porte. Il s'est levé pour voir quel individu les proférait et n'a trouvé personne. C'est alors que sa femme est venue et l'a ramené à Paris^ «Dès la pre-" mière nuit^ les voix ont recommencé de plus belle. » Il is'est contenu d'abord^ parce que sa femme dormait à côté de lui. Mais enfin, n'en pouvant plus^ il a cher^ ché à s'éclairer sur la cause du bruit^ et n'a pu en venir à bout. Vers lematin^ la « bagarre d est devenue «gé-^ nérale, » dit-il : les gendarmes étaient dans la rue^ les voisins aux fenêtres^ a criant» contrôles «jésuites,» qui étaient là pour rarrétër. Alors il s'est rendu à la préfecture de police, d'où on l'a conduit à Bicétre hier au soir.
« Cette nuit » il a « entendu » lesinémes « voix» qui lui «disent» qu'il faut, qu'il soit puni^ qu'il « sera fusillé. » Il est persuadé que sa mort est imminente^ et rien ne peut lui ôter cette idée.
Le 26^ à 7 heures du matin. Le malade est peimiadé que de la « salle du conseil» voisine, il a « entendu » cette nuit^ ce matin méme^ des « voix » qui lui ont annoncé que sa femme avait subi la peine de mort^ et que lui allait bientôt la subir aussi. Rien absolument ne peut le distraire de cette idée^ et sa physionomie exprime bien sa persuasion à cet égard. Pendant que je lui parle, il me demande si je iie « les entends » pas
qui «ordonnent» d^pprêter les armes pour le fusiller. £a femme, qui est venue ce matin demander de ses nouvelles» mais qui ne Ta pas vu^ lui a apporté quelques effets. «Ces efifets^» il me les montre^ et me dit qu'ils a ont été trouvés sur cette malheureuse après sa mort. » J'ai beau lui aflk*mer qu'elle vit^ il n'en croit rien^ et attend sa propre fin avec résignation.
Le poiib est naturel , la langue blanche, aucun viscère ne me semble souifirir.
- 6 heures du soir. Tous les raisonnements que je puis imaginer pour persuader au malade que sa femme n'est pas morte sont inutiles. Dieu lui-même^ me ditil^ descendrait du eiel pour le lui certifier, qu'il ne le croirait pas.
Le 30^ même croyance. L. s'imagine que a les voix l'accusent d'avoir abusé de ses filles^ » et il veut faire constater leur vir^pnité pour repousser cette inculpation. Du reste^ il ne délire absolument que sur ses fausses perceptions de l'ouïe^ ou plutôt^ sauf ces perceptions^ il ne délire pas. Qu'on en admette la réalité^ il dit et fait ce que tout homme dirait et ferait à sa place. Il se refuse à prendre tout médicament.
Le 4^ à 5 heures du matin, il me dit que si on lui montrait sa f&oïme vivante^ il crierait au miracle ; à 9 heures je la lui fais voir au parloir; il s'arrête quelque temps interdit^ dit que c'est bien elle , qu'il la r&> connaît^ et il l'embrasse avec effusion. La vue de sa famme a ébranlé sa conviction. II reconnaît qu'elle n'a
pas été morte ^ mais il prétend qlfon a a joué une répétition de sa mort^ et que c'est cette répétition qu'il a entendue, d J'insiste^ et je lui af8rme que tout ce qu'il a entendu n'existait que dans ses oreilles; cela lui parait difficile à croire^ mais enfin il avoue qu'il serait à désirer pour lui qu'il en fût misi.
Le 5^ à 7 heures du matin. Les perceptions relativoi à l'ouïe ont été et sont encore plus fortes <^e jamais. L. est dans la a même croyance relativement à la ré* pétition de la mort de sa femme. » Il croit que ses persécuteurs, désunis dans leurs intentions à son égards se sont battus en duel^ et qu'un d'eux a été tué; « il a en* tendu X» le bruit du duel. Profond découragmient^ refus de toute médication.
Du mois d'octobre 182B au mois d'octobre 4829^ l'état de manie sensoriale reste absolument le môme. Les hallucinations sont purement relatives au sens de l'ouïe^ et si l'on admettait que ces sensations sont fondées^ L. serait parfaitement raisonnable. Je n'ai jamais aperçu en lui la moindre trace de délire général. Ses fausses perceptions le font toujours croire à des persécutions dirigées contre lui; rien absolument ne peut le faire douter de leur réalité : il est à cet égard d'un entêtement extrême. Si on le contrarie làdessus^ ou que dans la nuit ses fausses perceptions aient été très-violentes^ il entre très-facilement en colère. «On fait de lui des risées; on Fempéche de dormir ; on le tourmente ; on le presse^ etc. » Outre
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- les t)6rc6ptions de sons nettement articulés^ il <x entend » continuellement un <x bruit de cloches^ x> qui viendrait de Téglise voisine. Il Tentend même le vendredi saint. Ma remarque que les cloches ne sonnent jamais ce jour-là^ ne Tébranle pas. Je n'ai jamais vu d^allucinations de Fouïe aussi fortes, aussi isolées de toot délire^ de toute incohérence dans les idées, aussi indépendantes de tout état morbide général.
Dans les premiers jours du mois d'octobre 1829^ L. commence à ressentir les premières atteintes du scorbut. Il attribue le malaise qu'il éprouve à ses ennemis^ à « ces messieurs^ x> et se jrefuse à prendre tout médicament. Les hallucinations continuent, bien qu'il n'en parle plus avec autant de force. Il devient très-faible et ne quitte plus le lit. La teinte de la peau est d'un jaune terreux ; elle offre aux extrémités infé* rieures de nombreux points scorbutiques ; les gencives sont fongueuses et saignantes ; l'haleine est fétide.
Dans les derniers jours de novembre, L. consent à prendre quelques médicaments antiscorbutiques^ et -pendant deux ou trois jours il ne parle plus de ses fausses perceptions; mais bientôt elles le reprennent^ et il recommence h attribuer sa maladie à ses persécuteurs. Le matin môme du jour de sa mort^ qui a lieu en pleine connaissance, il attribue la difficulté qu'il éprouve à respirer, à la compression que ses ennemis exercent sur lui.
a04 OBSERVATIONS