HUITIÈME OBSERVATION
Manie Teligieuse conBistant presque eiclusivement en halloeioa^ UoDs de Toule, qal datent de vingt-trois ans, et s'accompagnent, en apparence, de toute la raison compatible avec cet état.
(1) Je la publie pour la première fois, ainsi que la troisième; mais elle est, à elle seule, une preuve si démons^ trative de la vérité des opinions contenues dans cet ouvrage que je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de la joindre aux sept observations précédentes. (Note de 1836.)
Synonymie. — Délire divin ou prophétique de Platon, Ârétée, Caelius Aurelianus.
Melancholia mperstitiosa de Willis.
Melancholia enthusiastica de Sauvages et de Sagar. Manie religieuse des médecins modernes.
P., vieillard très- vert encore, d'une forte constitution, d'un tempérament sanguin, est renfermé dans la division des aliénés depuis cinq à six ans. Le 6 février 1813^ après quelques semaines, quelques mois peut-être, d'inspirations légères et, pour ainsi dire, intérieures^ Dieu lui apparut, pour la première fo\s,dans toute sa gloire, et lui annonça qu'il était son fils, son envoyé, chargé par lui d'annoncer sa volonté aux hommes, et d'opérer, p^ ses exhortations, la réforme de leur état social. Gela ne l'empêcha pas d'exercé toujours son métier de cordonnier, et da se conduire, comme par le passé, avec toutes les apparences d'une raison parfaite. Ce ne fut que deux mois environ avant son entrée à Bicêtre, et sur l'ordre formel de Dieu, qui le visita encore ce jour-là, que P. cessa de travailler, et qu'il resta, pendant près de six semaines, renfermé volontairement dans sa chambre, à demi nu, ne mangeant pas, ou mangeant peu, en proie à d«5 avertissements divins réitérés, et à toute Texaltation qui en était la suite. Ce fut là ce qui détermina son admission dans la division des aliénés, le 8 octobre 1829. Il était, en ce moment-là, fort calme.
Depuis ce temps, son état n'a véritablement pas
varié. P. se croit en communication avec Dieu^ dont il se dit le fils bien-aimé. Les fausses perceptions sur lesquelles il fonde cette croyance sont^ à peu près^ purement relatives au sens de Fouïe^ et ne s^accompagnent d'aucune incohérence générale dans les idées, d'aucune excitation^ d'aucune erreur de conduite. Indépendamment des deux visions^ ou hallucinations de la vne^ dont j'ai parlé^ il en a eu encore deux ou trois autres. Dans l'une d'elles, il a été ravi en esprit jus^ qu'au trône de Dieu, en compagnie de la Vierge Marie, et il est allé Rasseoir à la droite de son divin Père, Pour ce qui est de ses fausses perceptions habituelles, c'est-à-dire de ses hallucinations de l'ouïe, quelquefois c'est 1)ieu qui lui parle en personne \ d'autres fois rÉtre suprême se sert pour cela de l'intermédiaire de Tarchange Raphaël, comme il se servait de Gabriel pour envoyer à Mahomet les articles de la loi musul* mane. Ce divin messager lui donne souvent des aver*
tissements très-longs, très^xplicites, que P. écrit avec grand soin, et dont il m'« transmis un grand nombre. En les lisant, sauf la difiérence des temps, des lieux et des personnes^ on croirait lite un chapitre du Coran. II y règne seulement un peu moins d'incohérence. H ;^ a un de ces avertissements qui contient d'assez bonnes choses sui* la valeur de l'art médical, et où se trouvent, sur l'intervention de la Divinité dans la cure des maladies, des idées qui rappellent celle du bon Paré : je le pansag, Dieu le guarit.
SUR LA FOLIE SBNSOKUUB, SiSS
Il arrive quelquefois que^ pendant longtemps^ la voix^ les inspirations^ tout se tait. P. alors vit sur son passé. Mais il n'en est pas moins persuadé^ pour cela, de la réalité de ses fausses perceptions^ et il attend tranquillement qu'elles recommencent^ bien convaincu qu'il ne saurait en être autrement. Un de ces intervalles a duré^ sous mes yeux, douze à treize mois en* viron^ et la foi du prophète n'en était en rien ébranlée.
Depuis un ou deux ans^ une cataracte s'est formée sur chaque œil. P. n'y voit presque plus^ et il est obligé de faire écrire ses avertissements divins par un de ses compagnons de salle. La forme y perd, mais le fond reste le même. P. se refuse néanmoins à toute opération sur ses globes oculaires. Dieu, dit-il, lui rendra la vue^ quand il en sera temps. J'ai essayé de porter vivement son attention sur la nécessité d'une opération chirurgicale^ afin que, pendant le sommeil^ quelque avertissement divin, reflétant cette excitation^ lui enjoignit de se laisser opérer. Le résultat a été opposé à celui que je voulais obtenir. Dieu s'est opposé à l'opération.
P. est^ en ce moment^ atteint de scorbut^ c'est-àdire d'une maladie grave et essentiellement débilitante. Cela n'a rien changé à son état d'hallucination et de foi religieuse. Cela n'a pas non plus généralisé le délire. Il n'y a rien de plus^ chez lui^ que ce qui y a toujours existé^ c'est-à-dire^ de fausses perceptions de l'ouïe^ et elles continuent ainsi depuis 23 ans. Celles
316 OBSERVATIONS SUR LA FOLIE SENSOftlALE.
de Mahomet^ à ne les prendre toutefois qu'à sa sortie de la grotte du mont Hara^ n*ont peut-être pas duré aussi longtemps (1).
(1) Dans le mémoire qui suit sur les Analogies de la folie et de la raison^ on aura à remarquer surtout celles qui sont relatives aux hallucinations chroniques ou à la folie sensoriale. Les observations qu'on vient de lire et celles qui leur ressemblent m'en ont fourni la première idée^ et elles me firent émettre sur le Démon de Socrate une opinion qui, à répoque où je l'énonçais, n'était presque qu'un pressentiment.
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RECHERCHE DES ANALOGIES j
On a dû^ pour faire le tableau de la folie^ Tétudier et la décrire à son plus haut degré d'intensité, dans ses formes les plus tranchées et les plus distinctes, les plus éloignées, en un mot, de celles de la raison. C'était le moyen de la mieux peindre, mais ce n'était pas celui de la faire mieux comprendre. Dans ce dernier but, il faut non-seulement étudier l'action de sescauses occasionnelles, son incubation ^ son début, le passage de la raison à la folie, mais encore rechercher les états psychologiques qui, dans ce qui n'a pas cessé d'être de la raison, se rapprochent le plus des diverses formes et des divers degrés de l'aliénation mentale. Ces recherches analogiques, puisées en très-grande partie dans ce que chacun peut avoir éprouvé par soi-même, donneront lieu à des rapprochements d'où jaillira lUie lumière claire pour tous les yeux, et elles montreront, mieux que des descriptions isolées, que la folie n'est ^point une chose à part, que tous les fous ne sont point sous la tutelle des asiles qui leur sont consacrés, et
3] 8 REGHKRGHB DES ANALOGlEg
que^ de la raison complète ou philosophique au délire véritablemeut maniaque^ il y a d'innombrables degrés, dont il serait avantageux à tout homme d'avoir au moins la connaissance générale, afin de ne pas mettre toujours la colère ou la vengeance à la place de cette pitié indulgente dont peut-être il a eu quelquefois besoin, et qu'il pourra quelquefois encore avoir à récla* mer pour lui«méme.
' L A son point de. départ, et dans les dispositions mentales qui en sont la causé prédisposante ou constitHtionnelie, la folie est encore de la raison, eondme la raison est déjà de la folie ; et il importe de commencer par là rétude dé leurs analogies. Ces dispositions, suivant même le langage ordinaire, sont, dans le n)ode moral ou affectif, une irritabilité extrême, une sensibilité excessive, qui donnent lieu à des tï/tisiom et à toutes les erreurs de jugement qu'elles traînent à leur suite, ou dont elles ne sont que le premier degré. Ce sont dès appétits, des goûtSy des désirs bixcarres et exchtsifs, des passions mauvaises, désorionnées, délirantes, un entraînement, une irrésistibilité dans les actes» qui frappent tousle^ yeux, parce qu'ils ne sont point ea harmonie avec la raison commune; Et dans le mode* intellectuel^ c'est un mangue d'at" tention qui donne lieu à de la distraction et à une apparence d'insensibilité aux impressions venues du der hors ;• c'est une associât ion, vicieuse des sentiments et
des idées, qui produit des singularités^ des disparates^ de Y incohérence dans les discours; ou bien une association trop rapide de ces actes intellectuels^ qui occasionne dans le langage de la confusion et des ellipses inintelligibles; c'est enfin un jugement faux qui donne lieu à des manières de voir fausses et à des déterminations et à des actes que réprouve Tasteatiment général.
En dernière analyse^ il y a^ dans les dispositions à la folie et à son point de départ^ exaltation ou perversnon de la sensibilité générale, exaltation ou perver^ sion des appétits et des passions, vice de rectitude ou de rapidité dans Tassociation des septiments et des idées. Or^ ce sont là, au degré près, tous les traits ea^ ^entiels ou primordiaux de la folie déclarée. Seulement^ dans cette dernière^ il n'est pas toujours aussi facile d'en faire f analyse^ parce que le désordre est plus grand, parce que ces diverses sortes de lésions de la volonté etderentendemenlse mêlent et se croisent, et qu'il en résulte un accroissement, soit de bienétrcy soit) et beaucoup plus souvent, de malaise tout àla fois physique etmoral, qui, devenu cause à son tour, augmente encore le trouble des passions et; des idées, et donne lieu à des a(^es d'une violence démesurée et d'une extravagance manifeste.
II. Il est rare, dans le cas même d'une cause déter* minante, traumatique ou toxique, telle qu'un coup violent sur la tête, un excès de viff ou l'ingestion d'un
320 BBCHBftCHE DES ANALOGIES
poison narcotique^ il est rare, dis^je, que la folie débute brusquement et sans prodromes. Presquetoujours elle a une période d'incubation, et dans ce cas encore ses analogies avec certains états psychologiques qui appartiennent à la raison^ sont assez remarquables pour mériter quelque attention. On les trouvera, ces analogies^ dans ces passions violentes, exclusives et longtemps continuées, où, comme dans la passion de Tamour, domine un seul sentiment, un seul ordre d'idées, que la raison combat quelquefois, mais en vain, que d'autres fois elle ne cherche pas à repousser, soit qu'elle s'y complaise, ou qu'elle soit devenue incapable de juger de leur trop grande extension. Souvent il y a, dans ce cas, une absorption, une concentration morale qui frappent les yeux même les moins exercés ; il y a une distraction qui n'est pas ordinaire, et jusqu'à de l'incohérence dans les idées; et cet état, qui n'est autre chose que de la mélancolie, c'est-à-dire, le premier degré de l'aliénation mentale, passe souvent à un véritable état de manie déclarée. Mais dans beaucoup de cas il n'en est heureusement pas ainsi : la mise en exercice d'autres sentiments, d'autres passions, la production d'idées nouvelles, ce que Ton appelle, en un mot, dei§ distractions, des diversions, permettent à la raison de reprendre son empire ; et, bien qu'elle ait été sur le point de céder, de se perdre peut-être pour jamais, le mot de folie n'a pas été prononcé, et elle passe pour n'avoir reçu aucune atteinte.
Je ne fais qu'indiquer ces rapprochements^ dont le développement va trouver sa place dans Texameu de la manie aiguë.
m. Cet état^ du point de vue des recherches d'analogie auxquelles je me livre^ affecte deux formes générales qu'il importe de bien distinguer^ parce qu'on en retrouve le type dans les deux ordres généraux de passions. Ou bien le délire offre un caractère de bonheur^ de gaieté^ de bienveillance^ ou bien il porte l'empreinte de la peine^ de la menace et de la violence.
Dans la première de ces deux formes^ qui est de beaucoup la plus rare^ il existe chez le maniaque un sentiment de bien-être et de force à la fois physique et intellectuelle^ un état de bonheur qui perce dans toutes ses paroles et dans tous ses actes^ et qu'il voudrait faire partager à tout ce qui l'environne. Or^ c'est là littéralement^ et au degré près, ce qui a lieu dans les passions gaies et heureuses^ et dont la plus haute expression est la joie et son délire. Non-seulement on y jouit du bonheur présent^ mais tous les rêves d'avenir paraissent devoir se réaliser incessamment^ et ce bonheur, ces espéranaes, on voudrait y voir participer tout le monde. La vue du malheur afflige ou importune; quelquefois même on ne le conçoit plus. Il se joint à ces sentiments ce désordre d'idées que fait toujours naître une passion trop vive ou exclusive. Les gestes, les actes aussi sont désordonnés, sans but apparent, comme
322 REGHBRGHE DES ANALOGIES,
06UX des fous. Il y a, en un mot^ chez lliomme plongé dans le délire de la joie^ une exubérance tout à la fois de bonheur et de vie qui a besoin de se traduire par des mouvements dont le seul objet semblerait être la déperdition d'une névrosité également exubérante. On sait d'ailleurs, qu'une joie inattendue et portée à ce degré excessif peut donner lieu à..uQ .délire maniaque quelquefois irrémédiable^ etQui'ân;est comme la continuation. Sûrement qu'alors lé: bonheur devient delà peine^ comme le plaisir purement physique^ s'il est porté à un trop haut degré, ou s'il est prolongé trop longtemps, ne tarde pas à prendre les caractères de la douleur.
La seconde forme de la manie, qui est aussi sa forme la plus fréquente, est celle où, comme je l'ai dit, le délire offre les traits de la souffrance et de la colère : c'est la manie furieuse, la manie aiguë proprement dite. Or; son analogie, j'allais presque dire sa similitude, avec certaines formes de la raison, avec les passions tristes ou violentes par excellence, la colère, la peur, le désespoir, cette analcigie, dis-je, est frappante. Dans l'un et dans l'autre cas, parallèlement à Fétat ou de passion ou de fureur maniaque, existe un état de malaise moral et de souffrance physique qui s'y ajouté, pour donner lieu nonrseulement au désordre des idées et des actes, mais encore au caractère de violence et de nocuité de ces derniers. La colère, la peur, le désespoir, tels sont donc les trois principaux termes de comparaison que la raison peut offrir à la recherche
des analogies de la manie aiguë^ furieuse ou triste.
La plus ordinairement le maniaque furieux menace^ frappe^ ne cherche (}if à commettre des actes de violence. Son délire est utïe colère continuelle : la contre- 4)artie de l'axiome hippocratique^ furor ira diutuma^ Seulement ici le désordre est plus grand que dans la colère raisonnable. I1Y& une plus grande incohérence des idées^ et entre elles des ellipses tellement foHes qu'on ne peut pas en combler led' vides. Il y a un mé^ lange plus inextricable de toui^'les sentiments et de toutes les passions^ ou au moins de plusieurs d^entre -elles; il y a une plus grande propension à faire acte de -colère sur les personnes^ les^hoses, les plus innocentes ou les plus inoffensives. Cette exubérance furieuse^ qui semble devoir s'épuiser à tout prix^ prend sa source dans rétat de malaise qui l'accompagne^ à en juger par ce qui se passe dans la colèfe elle-même; elle prend sa source dansl'exaltatiojBi de Tamour-propre et dans l'aocroissement du sentiment de la propre puissance; elle la prend enfin dans 4es illusions 6t des hallucinations qui mettent le mankK^ue en hostilité contre des personnes ou des choses auxquelles il attribue^ à tort^ des intentions ou des aeiies nuisibles^ dirigés contre lui.
Or^ tous les traife de cette analyse d^un accès de manie furieuse^ jusqu'aux ilhisions sur les intentions^ se retrouvent, à peu de chose près^ dans un accès de colère porté au plus haut degré, surtout s'il a lieu chez un homme naturellement peu mattre de
324 REOHBRCHE DES ANALOGIES
lui-même^ ou excité par un commencement d'ivresse.
Il n*est personne qui n'ait éprouvé^ par lui-même ou par Tobservation des autres, les effets de la peur portée à un haut degré. Ces effets tiennent vraiment du délire^ aussi et peuvent parfaitement rendre compte de ce qiM doit se passer chez un maniaque peureux^ chez un panophobique. Il se fait alors une confusion extrême des idées^ qui perdent leur cohérence; on est saisi de vertige; les yeux se couvrent comme d'un voile; loin de faire ce qu'il faut pour fuir ou repousser le danger^ on agit dans le sens contraire^ ou l'on n'agit point du tout. Les muscles entrent en convulsions^ ou bien ils fléchissent sous le poids du corps ; il se fait souvent des exoné^ rations involontaires. Un sentiment de faiblesse et de froid inexprimable a lieu^ et peut aller jusqu'à la syncope. Quand il n'en est point ainsi^ que l'individu demeure capable de quelque action^ il se manifeste un égoisme qui va quelquefois jusqu'à la férocité : sentiments do(BK; affections puissantes^ devoirs naturels^ tout est oublié^ et le moi perce dans toute sa nudité hideuse.
On voit ainsi^ dans la peur^ apparaître simultanément les caractères primitivement essentiels de tout délire maniaque. Illusions sur les résultats de l'action des sens ; pervei*sion ou nullité de l'association des idées ; exaltation^ perversion et conflit des appétits et des passions ; dénudation de l'égoïsme; délire des actions qui ne vont point au but qu'il faudrait atteindre^ mais qui n'en sont que plus en harmonie avec le désordre de
tous les autres actes intellectuels : rien ne manque à ce rapprochement, et si je voulais analyser le délire maniaque panophobique, ou du moins celui que caractérisent surtout la défiance et la crainte, j'aurais à peine à grossir les traits du tableau que je viens de tracer. Je n'aurais pas même à y ajouter que, dans le délire de la peur, il y a toujours une cause extérieure à cette passion, tandis que, dans le délire ma* niaque phobique, il n'y en a point, et que tout y dépend de perceptions purement spontanées; d'abord> parce que, dans ce dernier cas, cette cause a pu exister et a existé souvent, et que le délire craintif n'est que la suite plus ou moins éloignée de son action; ensuite, parce que, dans la peur comme dans le délire, il n'y a quelquefois pas de cause extérieure. On a peur parce qu'on a peur ; on a peur de tout, en vertu d'une disposition intime, soit habituelle, soit du moment, et cela peut avoir lieu chez les hommes les plus forts et les plus courageux, comme chez l'enfant ou la femme que rendent craintifs leur âgé ou leur sexe.
Le désespoir tient à la fois de la colère et de la crainte, mais davantage de ce dernier sentiment, C^est la frayeur de l'avenir, comme la peur est la frayeur du présent. Qu'il porte sur un fait accompli et irrémédiable, ou bien sur l'impossibilité de l'accomplissement d'un fait éventuel, son objet et sa nature n'en sont pas moins tout à fait exclusifs. Dans le désespoir,,
comme dans la mélancolie et le délire partiel, les facultés intellectuelles sont tendues sur un seul objet et dans un seul mode, la douleur. Tout le reste est oublié ou senti de la même manière, péniblement ; et ce défaut d'équilibre et de vérité des affections amène le délire de paroles et d'actions qui est propre à cet état. L'avenir n'étant plus vu que sous un aspect sombre, quelque grave que soit la cause du mal, on se l'exagère encore assez pour n'y voir aucun remède, bien que le temps, à lui seul, en soit un si grand ; pt voilà comment le désespoir est la frayeur de l'avenir. Son dâire, lorsqu'il va jusque-là, est donc bien plus un délire d'actions qu'un délire de paroles. Sans doute, ces dernières trahissent des illusions, une exagération eictrème de la sensibilité ; les idées ne s'associent que sur un seul sujet, et tantôt avec une rapidité qui ne permet pas toujours d'en suivre la chdne, tantôt avec une lenteur qui rappelle quelques-uns des traits de la démence stupide. Mais c'est le désordre des actions qui l'emporte, et il va quelquefois jusqu'à faire perdre à l'homme son attitude essentielle et caractéristique : 0$ 9ublime. On se roule à terre, on se tord les mains, on s'arrache les cheveux, on porte sur soi des mains violentes et quelquefois suicides; tandis qu'un examen plus calme, l'examen seulement du lendemain, eût prévenu des excès honteux pour la nature humaine, et eût souvent fait apercevoir à un mal irrémédiable des remèdes d'une efficacité encore assez grande^
DE LA FOLiK El D£ LA RAISON* 327
J'ai à peine besoin de dire que^ parmi les formes de la folie^ celles qui^ par leur caractère d^exclusion et de terreur^ offrent Tanalogie la plus frappante avec le délire du désespoir^ sont i^hypocondrie^ où le maniaque se croit en proie à des tortures physiques aussi variées que douloureuses^ et que doit terminer, suivant lui^ une mort prochaine et inévitable; le délire sen^sorial, en vertu duquel l'halluciné pense être en butte à de» persécutions continuelles et terribles^ ou bien se persuade être condamné pour l'autre vie à d'éternels supplices; certaines formes^ enfln^ delà manie aiguës telles que la stupidité^ où^ sans hallucinations, sans illusion^ précises, l'aliéné est plongé dans un état d'abattement profond produit par un malaise à la fois physique et intellectuel^ et qui a presque tous les ca^ ractères extérieurs d'un désespoir silencieux.
Dans tous ces cas divers^ la seule^ ou du moins la principale différence qu'il y ait entre le désespoir de la raison et celui de la folie^ c'est que le premier reconnaît une cause réelle, prise dans le monde extérieur, tandis que, dans le second^ cette cause^ qui jadis a pu avoir ce caractère^ l'a désormais perdu, et ne réside plus que dans les perceptions spontanées^t sans objet du maniaque. Plus tard, il est vrai^ son désespoir pourra passer à un état de délire général plus ou moins triste ou douloureux, et alors il deviendra de plus en plus difficile d'y saisir les traits qui le rap* prochaient du désespoir de la raison»
328 KECUERCHE DES ANALOGIES
Du rapprochement analogique que je viens d'établir entre le délire de la raison, ou plutôt des passions^ et le délire de la folie^ il résulte que^ dans Tun comme dans Tautre cas^ le désordre commence essentiellement par le côté moral ou affectif de Tintelligence^ c'est-àdire^ que c'est nécessairement sur les affections et les passions que portent les causes qui y donnent lieu ; que c'est par elles que commence le trouble de la raison^ par elles qu'il se continue^ et que le délire proprement dit^ le délire des pensées et des paroles^ n'esta comme le désordre des actions, que l'expression de ce délire de la passion et de la volonté. Mais quelles lois établir dans cette expression ? Quelle liaison instituer entre le délire des pensées et des paroles et le trouble des facultés affectives qui en est la cause? Aucune autre que l'expression formelle et détaillée de cette dépendance.
Les facultés morales ou affectives^ qui sont la source des passions et forment le fond de l'intelligence^ son fait primordial ou générateur^ doivent, pour que la raison se maintienne droite^ se maintenir elles-mêmes dans un équilibre qui peut varier^ du reste, suivant la constitution morale de l'individu. Il ne faut pas surtout que cet équilibre soit rompu brusquement, c'est-àdire qu'une des passions prenne tout à coup une extension violente aux dépens des antres. Non-seulement cet accroissement démesuré conduit à des actes désordonnés d'abord^ et ensuite maniaques; mais lés
DE LA FOLIE ET DE LA RAISON. 3â9
autres passions^ celles surtout qui ont avec la première des rapports plus intimes de nature et d'objet^ finissent par participer à son trouble^ et de là^ chez les aliénés^ un mélange désordonné de sentiments et de passions dont les rapports de succession et de génération finissent par devenir insaisissables.
Le premier effet du trouble des passions et de la volonté^ soit dans Pétat de raison^ soit dans Tétat de folie^ c'est, d'une part^ l'association trop rapide des idées^ d'abord sur le sujet de la passion mise en jeu^ et ensuite sur tous ou presque tons les sujets ; puis leur désassociation^ ou plutôt leur association vicieuse^ d'abord sur le sujet de la passion prédominante^ ensuite sur les objets des autres passions^ enfin sur des faits de pur entendement. C'est^ d'autre part, la transformation des idées en sensations^ c'est-à-dire les illusions et les hallucinations^ fait psychologique morbide qui est d'ailleurs tout à fait en harmonie avec l'exagération générale de la sensibilité^ si l'on n'aime mieux dire qu^il en est le résultat.
En définitive^ le désordre de la pensée est à celui de la passion ce que l'effet est à la cause^ l'expression à 'la chose exprimée; la pensée rend la passion^ comme la parole rend la pensée, comme les sons de l'orgue rendent une mélodie, d'une façon discordante, quand la passion, la pensée, la mélodie, ont ellesmêmes ce caractère. Il n'y a pas à demander d'autre pourquoi ni d'autre comment. Mais peut-être ' que
quelques analogies plus iatimes encore^ priseg d'états intellectuels que chacun peut avoir éprouvés par soimême^ feront plu§ exactement apprécier ce que ressent rhomme passionné ou le maniaque dans le désordre des facultés affectives^ dans la désassociation des idées et dans leur transfornaation en sensaticNos.
Qu'on soit mù à la fois par plusieurs passions modérées, mais contraires^ ou seulement différentes^ il se fait alors dans Tesprit^ et souvent pendant longtemps^ un singulier mélange^ sinon d'impulsions^ au moins de sentiments^ qui n'ont d'autre rapport entre eux que la simultanéité de leur production. En vain voudrait-on chasser les séries d'idées qui en résultent, ou n'en conserver qu'une seule^ les efforts qu'on fait à cet égard produisent souvent un résultat opposé. Seulement, on a la conscience de ce conflit^ on sait qu'il doit finir^ et l'irrésistibilité des sentiments ne s'étend point aux actes; toutes choses qui n'ont point lieu^ en général^ dans la manie déclarée.
De même, et sans que les passions aient aucunement été mises en jeu^ les esprits qui ont rassemblé sur un certain nombre de sujets différents des idées tant soit peu nombreuses^ éprouvent quelquefois une sorte de délire intérieur, et purement idéologique^ qui peut mettre sur la voie de ce que doit être dans la folie l'association vicieuse des idées. Dans cet état, la pensée erre involontairement et souvent bien qu'elle veuille le contraire^ sur une foule de sujets qui n'ont
DE LA FOLIE ET DE LA RAISON. 33i
aucun rapport entre eux. Les idées se croisent, se heurtent^ pour se séparer et se mêler de nouveau. Des pensées^ des sentiments auxquels on voudrait ne pas donner son attention reviennent néanmoins plus souvent que d'autres. On fixerait difficilement son esprit sur un sujet plutôt que sur un autre ; quelquefois même on en est tout à fait incapable. Dans cet état^ si Ton pensait tout haut ^ et qu'on ne s'aperçût pas du manque d*associatiôn des idées^ on délirerait. Ce serait de la folie^ à laquelle manqueraient pourtant les signes physiques ou extérieurs^ et une altération correspondante dans les déterminations^ dans les mouvements et dans les actes.
Quant à la forme de Taliénation mentale dans laquelle les idées, prenant à un degré plus ou moins élevé le caractère de sensations externes, deviennent des illusions et surtout des hallucinations, on va voir qu'elle peut aussi trouver dans Tétat de raison des analogies bien plus marquées qu'on ne serait tenté de le croire au premier coup d'œil.
Pour ce qui est des illusions de la folie^ je ne m'ar» réte point à noter leurs rapports de similitude avec celles de la raison; cette ressemblance est complète, au degré près. Si, dans le monde, en effet, l'on ne se méprend sur les personnes que d'une manière passa*gère, et qui ne tire point à conséquence, eo revanche, on s'y méprend sur les intentions, sur le caractère des actes, et cela d'une façon durable et souvent fort
.132 RKCHERGHE DES ANALOGIES
grave, à Finstar de ce qui se voit dans la manie ; on s'y exagère à soi-même^ ainsi que cela a lieu dans rhypocondrîe déclarée, des douleurs^ des indispositions^ des maladies ; on s'en crée qui n'existent point; et Ton voit de ces diverses sortes d'illusions qui sont si tranchées, si habituelles^ si irrésistibles, que dans le monde même elles sont taxées de folie. Rousseau le prosateur est un exemple remarquable d'illusions sur les intentions des actes^ et il a transformé en ennemis acharaés à sa perte une foule de ses contemporains^ dont quelques-uns ne demandaient pas mieux que d'être ou de rester ses amis^ et dont la plupart avaient tout au plus le tort de s'amuser aux dépens d'une imagination malade et hallucinée.
Mais, s'il est une forme de la folie à laquelle la raison paraisse ne devoir pas fournir d'analogies^ c'est, à coup sûr, celle qui semble le plus en opposition avec les lois ordinaires de la sensation et de la pensée, et qui caractérise le plus spécialement et le plus indubitablement la manie, ce sont les hallucinations. Il n'en est pourtant pas ainsi, et cette forme du délire peut trouver^ dans l'état de raison^ des analogies assez remarquables; ou si l'on veut elle est quelquefois tellement isolée, et parait avoir si peu d'influence sur les déterminations, que, dans les cas de ce genre, elle ne semble point incompatible avec le libre exercice de la raison.
Je ne parle point de ces paroles que, dans une conversation ou même daus l'isolement et le silence^ on
croit très-distinctement entendre^ et auxquelles on répond^ soit par d'autres paroles^ soit par des actes. Ce sont pourtant bien de véritables hallucinations^ qui ne sont pas plus que les autres le résultat de l'action des sens> et qu'on ne reconnaît pour telles qu'après vérification. Je ne parle pas davantage des hallucinations bien caractérisées^ auxquelles donne lieu le délire de rivresse chez certains individus qui ont , comme on le dit et comme ils le disent eux-mêmes, le vin fou ; la raison, dans ce cas^ n'étant pas^ à beaucoup près, intacte^ et tout l'organisme étant, momentanément au moins, dans un véritable état pathologique. Je ne veux parler ici que des hallucinations qui peuvent avoir lieu chez des individus sains d'esprit et de corps. Or^ dans ce cas, elles peuvent offrir ce double caractère^ que l'individu qui en est atteint les regarde comme de fausses perceptions^ qu'il n'est pourtant pas le maître de faire cesser^ ou bien qu'il les considère comme des sensations bien réellement externes^ mais auxquelles il donne une cause extérieure^ la plus raisonnable qu'il lui est possible, et en vertu desquelles il se conduit dans certaines de ses actions.
Si ce qu'on raconte de Pascal est vrai, que l'accident dont il avait failli être victime près du pont de Neuilly lui produisit une telle impression de terreur^ que depuis ce moment il crut de temps à autre voir s'ouvrir à ses côtés un abîme de feu prêt à l'engloutir; si, dis-je, ce fait est vrai, comme on le croit généra-
334 RECHKKCHK DKS ANALOGIES
lement, cette hallucination devait être isolée, en mènie temps qu'elle n'était que passagère (1), et elle put pendant longtemps n^altérer en rien la puissante raison de Fauteur des Pensées, On a d'ailleurs d'autres exemples d'hallucinations aussi isolées dans un état de rai« son, sinon aussi sublime^ au moins aussi intact. C'est là en effetce qui a lieu dans beaucoupde cas commençants de folie purement sensoriale, où pendant longtemps rindividu se rend compte de ses fausses perceptions, les juge telles, en parie dans ce sens^ jusqu'à ce qu'enfin, par l'efiet de leur répétition et de la continuation de l'état cérébral qui y donne lieu, Thalluciné finisse par devenir réellement maniaque, et par croire vraies les fausses perceptions qu'il avait d'abord regai*dées comme des chimères. Il en est encore de même dans les cas où le délire, soit qu'il ait revêtu constamment une forme purement sensoriale, soit qu'il ait été accompagné d'une incohérence générale des idées, finit, lors de la guérison, par se résoudre en hallucinations très-nettes, très-distinctes, mais dont l'ixidividu, revenu à un état de raison plus solide, apprécie la nature et la fausseté.
Voilà pour les hallucinations momentanées, ou con-
(I) De plus Pascal, tout en ne pouvant s'y soustraire, la jugeait ce qu'elle était, une sensation fausse. Il savait que cet abyme était un abyme imaginaire. (Voir le livre sur son Amulette^ publié douite ans après ces recherches.)
{Note de Un deuxième éditi(m,)
stituant en tout ou en partie un état de manie aiguë. Il se présente maintenant une autre question. Peut-il exister des hallucinations chroniques, plus ou moins continues, regardées par Thalluciné comme des sensations vraies^ compatibles néanmoins avec un état de raison en apparence complet, et qui permette à Tindividu qui en est atteint, non-seulement de continuer à vivre avec ses semblables, mais même de porter dans sa conduite et dans la gestion de ses intérêts toute la justesse d'esprit désirable ? On serait porté à répondre négativement^ et pourtant l'observation prouve que ce serait à tort. Dans les cas de ce genre, Thalluciné^ tout en regardant ses fausses perceptions comme vraies^ reste dans une sorte de doute sur leur cause^ et sur la conformité de leur nature avec celle de ses autres sensations. Il en fait un ordre de perceptions à part^ qu'il rapporte à des causes dont il ne se rend pas bien compte; et si elles ne sont pas fort intenses^ si elles ne portent pas sur des objets essentiels et qui soient des mobiles d'action, il les laissera, jusqu'à un certain point, de côté, et elles n'auront d'influence marquée ni sur ses déterminations ni sur ses actes.
C'est là tout ce qui peut avoir lieu pour nos temps modernes, où, sous peine d'être pris pour un fou halluciné, on ne saurait plus se prétendre en communication avec la Divinité, ou avec des agents surnaturels quels qu'ils soient. Mais à des époques plus reculées» il y a quelque mille ans, dans l'enfance des peuples, il
s'en fallait bien qu'il en fût ainsi. Bien qu'alors^ sans doute^ la cause première ne se communiquât guère plus aux mortels qu'elle ne le fait maintenant, au moins croyait-on qu'il pouvait en être autrement^ et si l'on voulait s'expliquer les inspirés des âges anciens^ autrement qu'en les regardant comme des envoyés de Dieu ou comme des fourbes^ l'ignorance et la crédulité des temps où ils vivaient en donneraient les moyens. Les fous d'alors^ et surtout les fous hallucinés^ devaient être ce qu'ils sont toujours en Turquie, contrée qui, sous le rapport de l'ignorance et du fanatisme, appartient bien encore aux temps antiques; ils étaient des hommes de Dieu, non-seulement aux yeux des autres, mais à leurs propres yeux, qui n'étaient pas plus éclairés que ceux de la foule, et ces deux croyances ne pouvaient manquer de se prêter une force mutuelle. Si donc la Divinité ne s'est jamais guère communiquée à la créature autrement que par les résultats des lois qu'elle a établies; si, d'un autre côté, Pythagore, Numa, Mahomet, etc., n'étaient pas des fourbes; s'ils croyaient à la réalité de leurs visions, de leurs révélations, ce qui me paraît hors de doute : c'étaient tout simplement des hommes de génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles, isolées, dans un mode religieux et réformateur, c'est-à-dire dans un mode que favorisait l'esprit du temps ; et ce même esprit, qui n'eût pu comprendre une telle espèce de folie, forçait de toute nécessité l'halluciné et ses témoins à
croire à la réalité de ses fausses perceptions de toute sorte. S'il y a eu un génie ou un démon de Socrate, ses inspirations n'étaient de même que les rêves du plus sublime visionnaire de r antiquité ]ti dans les temps modernes, ia France délivrée par Jeanne d'Arec le catholicisme vaincu par Luther, la fondation par Loyola d'un ordre religieux qui a dominé pendant trois siècles tous les trônes du monde et jusqu'à celui du vicaire de Jésus-Christ, etc., etc.; tout cela n^a pu être également que l'œuvre de véritables visionnaires. La fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir^ et pour agir sur les masses^ pour mettre en mouvement les peuples^ pour ébranler^ changer leurs croyances, pour creuser sur la face de h terre un sillon dont les siècles n*efiacent pas l'empreinte^, il faut penser, parler, se tromper, délirer comme les masses ; il faut affirmer, croire, comme elles et plus qu'elles, être leur envoyé, leur prophète, pour qu'elles vous croient celui de Dieu et qu'elles vous en donnent la puissance.
Que si Ton adopte cette explication que je ne fais qu'esquisser ici, et sans laquelle, je l'avoue, les faits les plus féconds de Thistoire tne semblent inintelligi* blés, peut-être épi*ouvera--t-on quelque humilité à voir cette raison, si absolue dans la philosophie des écoles, se modifier, non pas seulement suivant Tftge, le sexe, le tempérament, suivant Tétat de réfection ou de jeûne, de calme ou de passion, de santé ou de maladie, etc., mais môme suivant les époques historiques, et se modifier
33S RBGHB1ICHE D^S ANALOGIES
tellemenl bien^ sous ce dernier rapport^ que ce qui ferait maintenant enfermer un homme dans une maison de fous^ ou ce qui du moins lui vaudrait un jugement d'interdiction^ faisait de lui, dans les âges reculés, un inspiré, un hoiame de Dieu^ un réformateur des peuples. 11 serait difiSciie actueliemmt de savoir quels carac* tères précis offrit à son début la folie des graads per» sonnages dont j*ai cherché à lapprécier la valeur psychologique. L'histoire, qui ne les a janais vus ce qu'ils étaient, ne pouvait rien nous transmettre à cet égard ; mais il est probable que leur ma^ie avait eu de prime abord le caractère sensorial qu'elle conserva toujours. Ces hommes étaient doués d'une sensibilité, d'une imagination tellement ardente, et lei impulsions intérieures qui les poussaie/it vers un but nécessité par les besoins et les croyances de l'époque, croyances et besoins qu'ils partageaient plus que personne et dont ib étaient l'expression vivante; ces impulsions, dis-je, étaient tellement fortes, que les idées auxquelles elles donnaient lieu ne tardaient pas à se convertir en images sensibles, dont ils n'avaient aucun moyen d'apprécier le manque d'objets dans le monde extérieur, et ils se conduisaient en vertu de ces images, comme dans les passions nous nous conduisons en vertu d'impressions presque aussi vives, et qui nous Ment momentanément tout moyen de comparaison et de choix. Si Ton veut, ce n'étaient pas des fous ; mais c'étaient des hallucinés, comme il n'y en a plus et comme il ne
peut plus y en avoir, des hallucinés dont les visions pourraient être appelées les visions de la raison.
IV. Les longs détails dans lesquels je viens d'entrer sur les analogies que peuvent trouver^ dans Tétat de raison^ les diverses faces de la manie aiguë^ me laisseront peu de chose à dire sur les mêmes rapprochements appliqués aux dernières formes de la folie^ la manie chronique et la démence. J*y éviterai donc toute répétition d'analyse purement idéologique^ et je ne m'arrêterai qu'à ce qu'il peut y avoir à cet égard de tout à fait particulier à ces ^ts psychologiques anormaux.
Sous ce rapport^ la manie chronique^ celle dans laquelle les associations vicieuses d'idées et la transformation des idées et des sentiments en sensations font désormais partie de l'intelligence^ peut se comparer avec vérité à ces états intellectuels^ compatibles souvent avec la raison la plus droite et même la plus puissante^ et qu'on a appelés bizarreries, singularitéSy manies ; états dont l'histoire des hommes les plus célèbres offre de si nombreux exemples^ et qui avaient depuis longtemps fait dire à un ancien qu'il n'y a point de grand esprit dans lequel il n'entre un peu de folie.
N'offrait-il pas en effet quelque analogie avec la manie chronique, l'état mental de ces deux philosophes cyniques, Diogène et Cratès, satisfaisant, sans honte, sur la voie publique, leurs besoins les plus sales et leurs appétits les plus secrets, et dont le premier
340 RECHERCHE DES A>ALOr,IES
avait été surnommé, par ses contemporains mêmes, un Socrate fou (1)? Quoi de plus singulier encore el de plus analogue à la manie chronique, que les habitudes de la plupart des compositeurs d'un vrai talent, peintres, poètes, musiciens, savants même, surtout en ce qui est relatif à Pobjet et au moment de leurs inspirations? Et n^avons-nous pas tous, dans notre organisation morale, quelque habitude plus que bizarre, quelque manie, dont il nous serait difficile de nous rendre compte, et plus difficile encore de nous débarrasser? Pour donner de l'unité aux rapprochem^ents psychologiques que j'avais à prendre des hallucinations, j'ai été obligé, à propos de la manie aiguë, de parler aussi de celles de ces fausses perceptions qui ont trait à la manie chronique ; le lecteur a pu remarquer cette anticipation. Je n'ai donc plus à traiter ici cette partie de mon sujet. Je passe à la dernière forme de la folie, la démence, accompagnée ou non de la lésion des mouvements.
y. Les états psychologiques normaux avec lesquels la démence a le plus de rapports d'analogie, sont les passions de la peur et du désespoir, et l'ennui. Je n'ai pas besoin de revenir, à cet égard, sur ce que j'ai dit en parlant de la manie aiguë : je rappelle seulement ici
(\) Les Grecs se trompaient. Socrate était bien autrement fou que Diogcne, qui n'était que bizarre et cynique, [Note de 1836.)
que l'incohérence et le conflit des sentiments moraux dans ces passions, et surtout ieur défaut de but^ Fabsence.plus ou moins complète de réflexion et de volonté dans leur production^ sont des caractères psychologiques très-analogues à ceux de la démence. On aura une idée plus intime encore de ce que peut être^ pour celui qui réprouve^ cette forme de la folie^ si Ton se retrace avec détails certaines dispositions d'esprit où Ton peut s'être trouvé. 11 y a en effet tel état intellectuel où les sensations, sans être fausses, sont obtuses^ où les idées s'associent avec une grande lenteur^ ou même ne s'associent pas du tout^ où Tattention^ difficilement provoquée^ erre sur toutes sortes de sujets^ sans se fixer précisément sur aucun. Les affections^ les passions^ les volitions sont en harmonie avec cet état d'hébétude de Tentendement. On n'afibctîonne rien^ on ne se passionne pour rien^ on ne veut rien. Au contraire^ on éprouve une sorte de dégoût ou au moins d'indifférence pour tout^ pour les objets mêmes d'une prédilection habituelle. On ne se donnerait pas la mort, on ne pense pas à cela ; mais c'est à peine si l'on tient à la vie. Les mouvements sont aussi lents que l'entendement et que la volonté. La parole est également paresseuse et embarrassée ; on voudrait ne pas avoir à parler^ à répondre. L'articulation des sons se fait moins bien qu'à l'ordinaire. On éprouve au fronts et principalement au-dessus et dans le fond des orbites, une douleur vague et peu intense^ caractérisée surtout par
de la pesanteur; une sorte de voile léger semble jeté sur tous les objets
Cet état est, à coup sûr, analogue à certaines formes stupides et silencieuses de la démence, et peut très- bien servir à faire comprendre et leurs caractères extérieurs et leurs manifestations intimes.
Quant à la forme de la démence caractérisée par rincohérence à la fois la plus superficielle et la plus désordonnée des idées, et par un babil intarissable où les mots ne sont que des mots, qui ne représentent plus aucune pensée^ elle a des analogies qu'il suffit d'indiquer avec le délire loquace et sans profondeur de certains cas d'ivresse.
VI. Hais c'est surtout avec la démence accompagnée de paralysie générale que les derniers degrés du délire du vin ont les rapports de similitude les plus frappants. Dans Tun comme dans l'autre de ces deux états, ily a obscurcissement, puis anéantissement graduel de l'intelligence; faiblesse des mouvements, marquée surtout par l'embarras de la langue et la difficulté de la marche ; exonérations corporelles involontaires. Il y a surtout ce délire ambitieux si remarquable, qui montre que, lorsque la raison a perdu, soit par l'abus du vin, soit par le progrès de la manie, son empire ordinaire, l'amour^-propre, qui forme le fond de notre nature morale, son tUtimum moriens, agit alors seul, sans contre-poids^ et donne lieu à
toutes ces saillies extravagantes d'ambition, qui ne sont autre chose que Texpression, désormais sérieuse^ des rêves auxquels^ dans Tétat de raison^ on s'abandonne sans y croire^ et qu'on désigne sous le nom de châtemix en Espagne. Entîn^ dans le délire de Tivresse, comme dans la paralysie générale, il n'est pas rare de voir des convulsions interrompre^ de temps en temps^ l'abolition plus ou moins complète des mouvements, et achever ainsi Tanalogie que ces deux états ofirent entre eux.
Yil. Je viens de rechercher les analogies que peuvent trouver dans l'état de raison les diverses formes de la folie. Ce n'était point un parallèle complet que j'établissais entre ces deux modes de la pensée, et j'ai dû m'occuper surtout des rapports de similitude^ en appuyant moins sur les rapports de dissemblance. J'y ai pourtant assez insisté, et ils sont, du reste, assez évidents par eux-mêmes, pour que je puisse, en les résumant en regard des autres, fixer, autant que cela est possible^ les limites qui séparent la raison de la folie y et formuler, en terminant^ les caractères essentiels du dernier de ces deux états.
Les analogies, qu'offrent avec certains états dits de raison, la prédisposition à la folie, son incubation et ses diverses formes, se trouvent, ainsi que je l'ai fait voir, d'une part et primitivement, dans des passions originairentent mauvaises, ou désordonnées^ ou dans le trouble accidentel de ces éléments de la volonté ; d'au-
tre part, dans un vice congénial on acquis de l'association des idées^ et dans la transformation de ces dernières en hallucinations^ ou au moins en illusions.
Hais dans Tétat de raison qui offre le plus d'analogie avec la folie^ dans la raison passionnée^ ou plus simplement dans la passion^ le trouble moral est partiel^ et a lieu avec conscience de la part de h'ndividu qui en est atteint. Dans la folie déclarée^ au contraire^ le trouble moral est plus ou moins général et complexe^ et a lieu sans conscience de la part de Tindividu chez lequel il existe.
Dans la passion^ il y a toujours au trouble de la volonté un motif extérieur plus ou moins puissant. Dans la folie, ee trouble est complètement spontané, ou sans motif extérieur actuel.
Dans la passion, on se fait illusion sur les intentions des actes seulement, mais non sur Tidentité ou sur Texistence réelle des personnes et des choses. Dans la folie, les illusions peuvent bien aussi porter sur les intentions, mais elles portent surtout sur Tidentité et sur Texistence réelle des objets extérieurs, c'est-à-dire qu'elles deviennent des illusions réelles et des hallucinations.
Enfin, dans la passion, dans celle au moins dont la violence n'est pas déjà de la folie, l'association des idées est seulement trop rapide et trop exclusive, mais elle n'est point incohérente. Dans la folie, il y a, au contraire, incohérence plus on moins générale des idées, quand toutefois le délire ne se borne pas à un
caractère tout aussi tranché , les hallucinations.
En dernière analyse, les caractères de Tétat de raison qui a le plus d'analogie avec . la folie^ c'est-k-dire de la passion, sont un trouble moral partiel^ existant avec conscience de la part de l'individu quiTéprome/ ayant une cause extérieure actuelle^ et se traduisant par une erreur sur les intentions seules^ et par Tassociation trop rapide et la nature trop exclusive des idées.
Ceux de la folie sont un trouble moral plus ou moins général et complexe^ existant sans conscience (1) de la part de Tindivldu qui l'éprouve^ ayant lieu spontanément ou sans cause extérieure actuelle^ et se traduisant par une erreur non-seulement sur les intentions^ mais encore et surtout sur Tidentité et Texistence des personnes et des choses^ et enfin par ladésassociation des idées; caractères qui pourraient être résumés dans la formule suivante, qu'on appellera, si Ton veut, une définition : Trouble des passions et de la volonté, sans comcienceet sans cause extérieure, actuelle, accompagné d'un vice dans l'association des sentiments et des idées et de transformation de ces manifestations intellectuelles en sensations.
(1) Sans conscience, bien entendu en tant que trouble. On parle quelquefois à des sourds, les pires sourds, ceux qui ne veulent pas entendre.