‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 7 sur 54 · ETAT DE LA CIVILISATION GRECQUE · texte numérisé non relu

ETAT DE LA CIVILISATION GRECQUE

Sybaris, florissaient déjà sous l'influence de lois que leur avaient données quelques-uns des premiers disciples de Pythagore. Hiéron^ tyran de Sicile^ réunissait à sa cour de Syracuse les poètes et les beaux-esprits dece tenips-là, Simonide^Pindare^ Epicharme^ Bacchylide. Artaxerce Longue-Main venait de recevoir^ en Perse^ Thémistocle banni d'Athènes^ et il ne devait pas tarder à permettre aux Hébreux^ alors captifs à Babylone^de suivre leur prophète Ësdras^ envoyé à Jérusalem pour relever leur temple et leur religion. Pour ce qui est de la Grèce et d'Athènes en parlicolier, on était déj^ loin sans doute du temps où Hercule, Thésée, Pirithoûs, couverts de peaux de bétes et armés de massues, comme le sont actuellement nos sauvages, allaient, à travers les forêts de leur pays, faire la chasse aux monstres qui lès peuplaient. Tou* tefois, dans ce siècle d'Aristide le Juste, les guerres, souvent entreprises pour des motifs qui nous paraîtraient aujourd'hui bien frivoles, se faisaient suivant un droit des gens, où les villes prises étaient sans plus de façon détruites, les citoyens réduits en esclavage, et leurs femmes, leurs filles destinées au service ou à la couche des vainqueurs (1).

(1) Voici qui est bien plus fort. Le matin môme delà bataille de Platée, Aristide, ayant fait prisonniers trois neveux du roi Xercès, les envoya à Thémistocle, qui, sur ravis du devin Euphrantidas, les fit sacrifier à Bacchus Omestès (mangeur de chair crue), pour se rendre les Dieux

La vie civile et intérieure des Grecs* réglée^ en graode partie, par Tensemble admirable des lois de Solon, of* frait néanmoins encore bien des disparates et toutes les marques d'une civilisation boiteuse. C'étaient le double exercice du pouvoir souverain et du pouvoir judiciaire remis aux mains de la plus mobile populace; Tignorance et la vénalité de juges innombrables, à côté de la savante probité des aréopagites; en regard de la condition à la fois abaissée et délaissée des femmes, la toute-puissance des courtisanes sur Tesprit des hommes d'État les plus considérés et des philosophes les plus graves; les hideuses dénonciations des SycopharUeSy succédant, presque sans intervalle, aux glorieuses acclamations de la place publique; une liberté, une licence toute démocratique, mêlée aux excès d'une aristocratie parfois tyrannique et barbare; et mille autres contrastes de ce genre.

Dans la gestion des affaires publiques, Cimon avait remplacé Thémistocle; Périclès, qui commençait seulement à se faire connaître,' ne devait que plus tard donner son nom à ce siècle des arts et de la littérature. Phidias, quoique déjà célèbre, n'avait point encore porté à son plus haut degré de perfection cet art de la sta*

favorables. Cet acte de sauvagerie, que raconte Plutarque dans les Vies d'Aristide et de Thémistocle^ en dit plus que tous les commentaires sur Tétat de civilisation de ce tempslà. Les Grecs n'étaient plus anthropophages, mais leurs Dieux Tétaient encore.

ÉTAT DE LA CIVILISATION GRECQUE. iOi

tuaire qui fut le début de Socrate^ et sa Minerve d'or et d'ivoire ne brillait pas encore au Parthénon. Le Pirée n'était pas uni à Athènes par ses longues murailles (i), et la ville de Pallas^ au milieu des habitations souvent bien misérables de ses citoyens (2), n'avait guère commencé que depuis Pisistrate à se couvrir de monuments de toute espèce^ statues de dieux ou de grands liommes^ marchés^ places publiques^ temples, dont quelquesuns offraient aux regards des peintures où étaient représentées les victoires de Miltiade et de Tbémistocle.

La lyre^ pauvre de cordes et d'harmonie» n'était digne encore des inspirations ni de Terpandre^ ni de Timothée. Les lettres aussi étaient loin d'avoir acquis toute la splendeur qui leur était réservée sous Tadmi* nistration de Péridès^ et du vivant même de Socrate. Si Eschyle avait déjà donné ses chefs-d'œuvre^ Sophocle ne faisait guère que préluder aux siens^ et Euripide ne devait paraître que plus tard^ pour recevoir, du fils de Sophronisque^ des conseils^ et méme^ dit^on, des inspirations (3).

L'astronomie et les mathématiques pouvaient s'enorgueillir^ sans doute^ de quelques découvertes ou

(1) Le projet en avait été formé par Thémistocle, mais il ne fut mis à exécution que par Périclès , ainsi qu'il résulterait du témoignage même de Socrate. (Voyez le GorgieUy p. 25, et la Vie de Périclès, par Plutarque, ch. xxviii.)

(2) Ferguson, Essai sur Vhistoire de la société civile, A* partie, ch. iv.

(3) Diogénb-Laerce, lib. H, s. 18.

i02 HISTOIBE ORDINAIRE DE SOCRATE.

de quelques importations, dues sui*tout à Pythagore. Mais la physique^ complètement dans Tenfance^ n'avait eu jusqu'alors pour représentants, que Thaïes, Leucippe, Démocrite, Empédocle, pour bases, que des hypothèses sur Teau, Tair, les atomes^ leurs transformations et leurs combinaisons, et pour résultats, que l'ignorance la plus complète des faits naturels les plus simples.

Quant à la philosophie proprement dite, à la science de Thomme moral et à ses diverses branches^ des mains et des voies de Thaïes, de Pythagore et d'Anaxagore^ elle était tombée dans celles des Sophistes^ et elle s'occupait beaucoup plus des moyens de dégui- -ser la vérité, que de ceux de la chercher et de la •faire connaître. Ses effets^ sinon sou but, étaient de fausser le jugement par les subtilités de sa dialectique, au lieu de former et d'ennoblir le cœur^ en faisant marcher de front la saine logique et la morale.

Tout cela était en harmonie, du reste, avec l'état des mœurs et de la raison générale de ce temps-là; et cette raison, aussi bien chez les philosophes que dans le peuple, était celle qui, dans Tignorance la plus ab* solue des causes physiques, voyait partout des prodiges, faisait croire aux oracles, à la divination, à la magie, et transformant ces causes en êtres surnaturels le plus souvent malfaisants, peuplait les cieux, les eaux, la terre et ses entrailles, de trente ou quarante mille Dieux, ivrognes, gourmands, impudiques, homicides^

^A FAMILLE. SOCRATE STATUAIRE. iO.^

dont les passions et les vices ne témoignaient que trop de la grossièreté de mœurs d'un passé qui n'était pas encore bien loin.

- Or^ pendant que tout cela se passait en Grèce etdans le reste du monde, un enfant^ au Dème D'Alopécie^ jouait dans Tatelier de son père^ le sculpteur Sophronisque (1), et cet enfant^ qui devait; plus tard^ à l'exemple de sa mère^ la sage-femme Phénarète (^}, aider les esprits de ses concitoyens à accoucher (3) de nouvelles idées^ d'une nouvelle morale, et presque d'une nouvelle religion, cet enfant, c'était Socrate. Il naquit dans la soixante-dix-septième ou la sbixante-dixbuitième olympiade, c'est-à» dire, quatre-cent soixantedix ans, environ, avant la venue de Jésus-Christ, le 6 du mois de Tbargélion (4), qui tenait de& mofs de mai et de juin : la précision des dates, au reste, est ici d'une importance médiocre.

Sophronisque voulut faire de son fils un sculpteur (5).

(i) Platon, /•' Jlcibiade , p. 62. »— Diogéne-Laerce , llb. H, s, id. *— Elien, Histor. var., lib. Il, cap. i,

(2) Platon, Théétète, p. 62; /•' Jlcibiade^ p. 62. — Diogêne-Laerce, lib. Il, s. i8. — Elien, Histor, var.^ lib. U,

cap; I.

(3) Platon, Jhéétète, p. 62, 64, 94 ; Théagès, p. 22. — Plutarque, Questions platoniques^ 1, ch. i.

(4) Diogêne-Laerce, lib. II, s. 44. — Plutarque, Sympos.^ liv. YUI, qu68t. 1. — Elien, Hist, var,, lib. 11, cap. xxv.

(5) ScHOL. Aristoph., ad Nub., act. 11^ se. i.-^ Théodorbt, Grœo. affect, curât.. Serm. 1. — Porphyre^ ap. W., l'Wrf., serm. 12.

104 HI8T0UIE ORDINAIRB DE SOGRATE.

Il le fit travailler sous ses yeux ; et le jeune Socrate acquit, à ce qu'il parait, dans Part de la statuaire, une assez grande habileté (i). On voyait encore,

du temps de Pausanias (2), à l'entrée de la citadelle d'Athènes, un Mercure et des Grâces de sa façon, et Ton remarquait que Tartiste avait voilé la nudité de ces dernières, contre ce qui se pratiqua généralement depuis (3). Mais déjà la philosophie commençait à remuer Tesprit du jeune sculpteur ; et on le vit souvent, après la mort de son père, forcé ^'exercer, par indigence, une profession à laquelle il ne se sortait point appelé, se laisser aller à la méditation, les mains inactives et le ciseau appuyé sur le marbre (4).

Criton, qui fut, plus tard, un de ses disciples, et son ami peut-être le plus dévoué (5), le tira de cette position pénible, et le mit à même, en fournissant généreusejnent à ses besoins, de s'adonner tout entier à Tétude des lettres et de la philosophie (6). Socrate alors se livra

(i) Diogêne-Laercb, lib. II, s. 19. — Pacsanias, lib. I, cap. 22; lib. IX, cap. 35. — Schol. Aristoph., ad Nub., 'hoo supra,

(2) Pausanias, lib. IX, cap. 35. — Diogène-Laergb, lib. Il, s. 19.

(3) Pausanias, lib. IX, cap. 35.

(4) Diogêne-Laerce, lib. II, s. 20.

(5) Platon, Phédoriy Criton^ Apologie. — Diogènb-Labrce, ioco suprà,

(6) Diogèmb-Laercb, à*après Âristoxène, qui avait écrit une vie de Socrate, lib. II, s. 20, 21.

SOGRATE PHILOSOPHE. 105

en toute liberté à sa vocation. Peut-être entendit-il Anaxagore {i ), le prenoiier philosophe qui ait distingué^ comme on pouvait le faire en ce temps-là^ Tesprit de la matière (2)^ c'est-à-dire la force de Tacte, ou du corps agissant. Mais toujours reçut-il des leçons d'Archélaus de Milet^ disciple d' Anaxagore, qui prit son élève en grande affection (3).

Socrate s'attacha d'abord à l'étude des choses naturelles (A), c'est-à-dire de la physique du temps; et il en eut bientôt apprécié la valeur, ainsi que celle de ses explications sur la cause de l'existence du monde^ et sur son mode de formation (5). Il apprit ensuite la géométrie avec Théodore (6)^ la musique avec Damon (7)^ l'art oratoire avec le sophiste Prodicus (8) ;

(1) DiOGÉNE-LAisiiCB, llb. H, s. 19, 45.

(2) Platon^ Phédon, p. 221. — Gicéron, De natura Deo^ rum, lib. I, s. 11. — Pldtarque, Vie de Périclès, eh. vi; PlaoiL philos. y lib. J, cap. 3. — Diogène-Laerce , lib. H, 8. 6.

(3) GicÉRON, Tuscu/. quœst.^ lib. V, s. 4. — Diogéne- Laerce, lib. ni s. 19. — Porphyre, ap. Théodoret, Grœc. affect, our., serm. 12. — Origéne, Philosophumenaf cap. x,

(4) Platon^ Phédon^ p. 218 et seq. — Xérophon, Mémorab.y lib. I, p. 711 ; lib. IV, p. 814. — Diogène-Laerce, lib. Il, s. 21.

(5) Xénophon, Memorab,, lib. I, p. 710 et seq. — Gicéron, Academ. quœst.j lib. I^ s. 4. — Eusébb^ Prœpar. evang., lib. I, s. 8, cap. v.

(6) Platon, Théétète, p. 55.

(7) Diogène-Laerce, lib. 11, s. 19.

(8) Platon, Mènon, p. 382*

et^ après s'être ainsi convaincu par lui-même de Tinatilité ou du peu d'importance de toutes ces diverses études (1), il prit son élan^ et entra dans la voie qu'il ne devait plus quitter, et au bout de laquelle l'attendaient la mort à Athènes, et l'apothéose dans la postérité. Il se livra à Tétude de la morale, à la recherche des devoirs de l'homme et du citoyen. // fit des-^ cendre la philosophie du Ciel, pour l'humaniser, la rendre familière et usuelle, et l'appliquer uniquement à ce qui peut rendre les hommes raisonnables, justes, bons et vertueux (2). Il trouvait, dit Xénophon, qu'il y a presque de la folie à consumer Tactivité de son esprit à des recherches purement curieuses, environnées de ténèbres à peu près impénétrables, et parfaitement incapables, du reste, de contribuer en rien à notre bonheur; pendant qu'on néglige de s'instruire des devoirs ordinaires de la vie, et d'apprendre ce qui est conforma ou opposé à la justice, à la force, à la tempérance, à la sagesse, à la piété ; quel est le but de tout gouvernement, quelles en sont les règles, quelles sont enfin les qualités nécessaires pour bien commander et bien gouverner (3).

Et ces efforts de philosophie morale et rénovatrice,

(1) Xénophon, Memorab,^ lib. I, p. 710; lib. IV, p. 814 et seq. — Diogène-Laerce, lib. II, s. 21.

(2) GicÉRON, Tuscul. quœst.f lib. V, s. 4 ; Academ, qvœst. lib. 1, s. 4.

(3) Xénophon, Memorab,, lib. I, p. 710.

SA MANIÈRE d'bNSEIGNBR. i07

il ne les faisait pas du haut d'une chaire, ou dans un lieu consacré à ces sortes d'exercices; ni à de certains jours, ni à de certaines heures, hors desqudles il pensât à toute autre chose (1). Il les faisait en tous lieux, à toute heure, de nuit comme de jour, à Athènes comme à Tarmée, dans la rue comme à la table d'Agathon (2), aux boutiques des artisans (3) comme dans le boudoir de Callisto (A) ou de Théodote (5). Il les fit même encore dans son cachot, et au moment de boire la ciguë (6). C'était là sa mission, sa vie, lui-même ; vie sublime> mission sainte, qu'il mettait au-dessus de tout,

(i) a 11 ne faisait point apprêter de bancs, il ne montait point en chaire, il n'observait point de temps pour lire en public; il n'assignait point à ses amis certaines heures pour la conférence ou pour la promenade ; mais il exerçait la philosophie en buvant, en mangeant, en se divertissant, quand il était au camp, quand il était dans les assemblées de la ville, enfin, lors même qu'il était en prison et qu'il buvait la ciguë; ayant le premier fait voir que la vie de rhomme, en tout temps, en toute saison, dans les afflictions même, reçoit universellement l'usage de la philosophie. » (Plutarque, Si rhomme d*àge doit...y ch. un.)

(2) Platon, Banquet, p. 226 et seq.

(3) Xénophon. Memorab,, lib. 1, p. 709 ; lib. 111, p. 782 ; lib. IV, p. 791, 793. — Athénée, Deipnosoph., lib. V, cap. XX.

(4) Elien, Histor. var., lib. Xlll, cap. xxxn.

(5) Xénophon, Memorab., lib. IV, p. 783 et seq. — Elien, Bist. var,, lib. Xlll, cap. xxxu.

(6) Platon, Phédon, p. 260. — Plutarque, Si Vhomme d'âge,.,, ch. lui; Du bannissement^ ch. l; De latrggiquil^ Uté d'âme,... cWvi.

i08 lilSTOtRE ORDINAIRE DE SOCRATE.

et à laquelle il ne se serait pas soustrait pour la mort même (i).

Bien qu'il adressât ainsi à tout le monde ses prédications de philosophie appliquée^ aux femmes comme aux hommes^ aux jeunes gens comme aux vieillards^ aux gens dissolus comme aux personnages graves^ à Âlcibiade et à Critias, comme à Escbineet à Xénophon, Sôcrate avait néanmoins bien senti que, pour atteindre le but de sa mission^ la réforme des mœurs et des croyances dans sa chère Athènes^ il fallait qu'il s'attachât de préférence k ce qui devait plus tarden faire la force et l'honneur, c'est-à-dire, à la jeunesse ; et c'était à elle, en effet, que s'adressaient la plupart de ses exhortations, je dirais presque de ses importunités. Sous ce rapport il était, comme le dit Libanius (2), le père commun de la république, et il n'y avait rien qu'il épargnât pour se faire écouter et suivre des jeunes gens. Paroles de bonté avec Eschine (3), d'ironie avec Euthydèmeet Glaucon (4), d'encouragement et près* que de Jussion avec Platon (5) et Xénophon (6), et

[i) Platon, Apologie, p. é8, 69> 70, 87.

(2) Libanius, Apologia Socratis, dans Libanii SophiM Prœludia oratoria, dedamationes et diisertationes morales^ 2 vol. in-folio, Parisiis, 1606, t. I, p. 641.

(3) Diogêne-Laerce, lib. H, s. 34. •— Sérèque, De bene^ ficiiSy lib. 1, cap. 8.

(4) XÉNOPHON, Memorab., lib. III, p. 772; lib. IV, p. 791.

(5) fiLiRM, Hist, var., lib. 111, cap. 28.

(B) Diogéne-Laerce, lib. H, s. 48.

GB Qtl'iL ÉNSEléKAlt. 109

jusqu'aux formes mêmes de Tamoar grec avec Alcibiade (i ) ; il employait tout^ et réussissait souvent au delà de ses espérances (2). Tous ses disciples, à l'exception peut-être de Critias, furent et restèrent ses amis; amis dévoués^ fervents, enthousiastes, dont la vénération ne fit que s'accroître après la mort de leur maître (3).

Ce qu'il apprenait à ces jeunes gens, c'étaient la mo' destie, la défiance de soi-même (A), la nécessité d'apprendre pour savoir (5), l'amour des enfants pour leurs parents (6), la tempérance (7), la chasteté, Téloigne*

(1) Platon, Banquet^ p. 259 ; Jlcibiade I, p. 4. — Plm- TARQUE, Vie d^Âldhiade, ch. vi et vu. — Diogène-Laerce, lib* II, s. 3i. — Elien, Eût. var.y lib. IV, cap. xxi. — Athéwée, Deipnosoph., lib. V, cap. xix, — Théodoret, Grœc» affect, cur., serm. 12.

(2) Platon, Banquet, p. 266, 272. -— Plutarqoe, De la curiosité^ ch. v. — Aulu-Gelle, Noct. ait., lib. VI, cap. x.

(3) Xbnophon, Memorab,, lib. IV, p. 790, 818.

(4) Platon, Akibiadelel II, Ménon, Charmide, Théagèê, Théétète. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 732; lib. III, p. 772; lib. IV, p. 791 ( Entretien de Socrate avec Eulhydème).'— CicÊRON, Tusctd. quœst., lib. III, s. 22. — Plu- TARQOE, Vie d'Alcibiade, ch. ix. — Elien, Hist. var., lib. 111,

cap. xxvni.

(5) Platon, Alcibiade I, ThéagèSy Menons Théétète. - XÉNOPHON, Memorab., lib. 111, p. 761, 772, 774 (Entreliei de Socrate avec Glaucon), 779; lib. IV, p. 792.

(6) Xénophon, Memorab., lib. Il, p. 741 et seq. (Admonestation de Socrate à son fils Lamproclès).

(7) Xénophon, Memorab., lib. 1, p. 728, 729; lib. H, p. 733 ; lib. IV, p. 808. — Athénée, Deipnos., lib.V^cap. ».

i 1 H1ST0IR£ ORDlNAlRfi DE SO€RATE.

ment de Tamour infâme alors à la mode (1)^ l'observation des coutumes et des lois de la République^ (^, la piété envers les Dieux (3), la foi en leur providence (A)j la reconnaissance de leurs bienfaits (5) ; c'était enfin l'abandon des études inutiles ou nuisibles de la philosophie explicative^ et l'horreur du sophisme et des maîtres en cet art.

Et ces pauvres sophistes^ quel traitement il leur infligeait^ et quelle explosion de haine il se préparait de leur part I Sous un air de bonhomie^ il commençait par leur poser quelques questions bien modestes^ puis les laissait développer à perte de vue les mensonges et les inintelligibilités de leur logique; puis revenait à ses

^Diogène-Laerce, lib. 11^ s. 34; c'est là que se trouve ce mot de Socrate, qu'il faut manger pour vivre^ et non vivre pour manger.

(1) Platon, Banquet, p. 260; Phédon, p. 184. — Xéno^ t>HON, Memorab., lib. I, p. 716, 7^3, 730; libé II, p. 733^ 739 ; lib. IV, p. 790.

(2) Platon, Apologie^ p. 75; Criton, p. 115 et seq, -«* Xénophon, Memorab., lib. I, p. 712, 713; lib* IV, p. 803>

(3) PuTON, Apologie, p. 160; Phédon, p.265; £t*%f>Aroni p. 9; Akibiade II, p. 85; Phèdre, p. 390. — Xénophonj Memorab., lib. I, p. 708, 711, 726.

(4) Platon, Phédon, p. 137; Aldbiade II, p. 76. — Xi- NOPHON, Memorab., lib. I, p. 711, 726; lib. IV, p. 800 et âeq. (Entretien avec Euthydème).

(5) Platon, Euthyphron, p. 33; Pfiédon, p. 266; Akibiade 11, p. 99. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 723, 726; lib. IV, p. 803.

SA GUERRE CONTRE LES SOPHISTES. lii

questions^ demandait en grâce qu'on voulût bien y faire des réponses aussi brèves et aussi simples qu'elles (1), qu'on se mtt^ en un mot^ à la portée de son humble intelligence. Alors les interrogations se prèssaient^ Targumentation se serrait; le sophiste étonné se défendait pourtant de son mieux ; Socrate redoublait ses questions^ faisait quelquefois la demande et la réponse (2), et son adversaire, étourdi^ confus^ attéré^ ne tardait pas à quitter la place, et à laisser au redoutable questionneur et ses disciples et la victoire (3).

On sent bien que^ pour une mission aussi grave et aussi occupée^ celle de la réforme d'une ville comme Athènes^ Socrate n'avait rien de mieux à faire que de ne pas s'éloigner de cette ville. Aussi^ bien qu'il se donnât à lui-même le titre de Citoyen du monde (4)^ en ce sens sûrement que la réforme à laquelle il avait consacré sa vie s'adressait au monde tout entier^ il ne parait pas qu'il soit jamais beaucoup sorti du territoire de l'Attique (5). Etant jeune^ il fit, suivant Ion de Chio^ le voyage de Samos; suivant Aristote^ celui

(\) Platon, Protagoras, p. 136 et seq.; Gorgias, p. 9.

(2) Platon, Gorgias^ p. 127 et seq.; Alcibiade J, p. 27.

(3) Platon, Euthydème, Sophiste^ Protagoras, Gorgias^ Hippias I et IL

(4) a Socrates quidem, cum rogaretur cujatem se esse diceret, nlundanum, inquit. Totius enim mundi se incolam et civem arbitrabatur. k> Gicrron, Tuscul» quœst,, lib. V, s. 37. -^ Plutarque, Dm bannissement, ch. xn.

(5) Platon, Criton, p. 420, 122; Phèdre^ p. 287. — Diooène-Laérce, lib. H, s. 22 ^

iiâ HISTOIRE ORDINAIRE DE SOCRATE.

de Python en Phocide; suivant Phavorin^ celui de Corintlie (1); mais ces absences sont au moins douteuses^ et peut-être ne s'éloigna-t-il jamais d'Athènes^ que pour servir dans ses armées (2).

Socrate^ en effets ne se contentait pas de donner des préceptes de philosophie morale. Il croyait qu'à cet égard les exemples valent mieux que les leçons, et il regardait comme un des premiers devoirs, celui de défendre la patrie contre les attaques de ses ennemis. Or^ ce devoir^ personne ne le remplit mieux que lui (3).

Il débuta, à trente-sept ans, par servir au siège de Potidée, comme simple soldat (4), et c'était, dit Roilin, un spectacle assez curieux que de voir un philosophe de son âge endosser la cuirasse, et que d'examiner

(1) Diogéne-Laerce^ lib. II, s. 23.

(2) Platon, Criton, p. 120.

(3) Athénée, il est vrai (Deipnos^, lib. Y^ cap. xiv et xv), après avoir regardé Socrate comme ayant dû faire un mauvais soldat, nie qu'il ait jamais été à l'armée. Il dit que c'est là une invention de Platon^ et il remarque que Thucydide n'a pas parlé de Socrate dans les livres III, IV et V de son histoire, où il est question des guerres auxquelles ce philosophe passe pour avoir pris part. La chose est vraie, mais elle n'a pas l'importance que lui attribue Athénée ; et la vie militaire de Socrate est un fait généralement et incontestablement admis, conformément aux récits de Platon, Cicéron, Strabon^ Sénèque, Plutarque, Diogène- Laêrce, Elien, etc.

(4) Platon, Banquet, p. 266 ; Charmide, p. 406. — Diogéne-Laerce, lib. Il, s. 23: «— Elien, HisL var.y lib. 111, cap. 17.

SA VIE MlUTAIBE. 443

comment il s'en tirerait (i). Et Socrate s'en tira à merveille. Gatté^ tempérance^ insouciance du froid de la saison^ mais surtout courage admirable^ il donna la preuve et Texemple de tout (2). Il sauva Âlcibiade blessé et porté à terre^ et^ après Tavoir ainsi défendu^ il lui fit décerner lo-prix de la valeur, que lui-même assurément avait bien mérité (3).

Ce siège de Potidée fut^ sinon le commencement^ au moins Toccasion de la guerre du Péloponèse; et, après huit ans de cette lutte si funeste aux destinées de la Grèce (4)^ les Athéniens et les Thébains eurent une renconlre près de Délium en Béotie (5). Socrate était encore à cette affaire, et comme à Potidée il y fit tellement bien son devoir (6)^ qu'au dire de Lâchés (7)^ si tous les Athéniens se fussent conduits comme lui^ les Thébains n'auraient pas été vainqueurs. Dans ce combat^ Xénophon avait été renversé de che* val^ Socrate le dégagea du milieu des ennemis (S), et

(1) RoLLiN^ Hi$t. anc,, t. lil^ liv. Vlf^ ch. i^ s. 13.

(2) Platon, Banquetj p. 266, 267.

(3) Platon, Banquet, p. 268, 269 ^Témoignage d'Alcibiade). — Plutarque, Vie d'Alcibiade, ch. xi. — Diogène- Laerce, lib. II, s. 23.

(4) Thucydide, De bello peloponesiaco, lib. I, s. i .

(5) Thucydide, iôid,, lib. IV, s. 96. — Plutarque, Vie éPAlcibiade, ch, xii.— ëlien, Histor. var.^ lib. IIÏ, cap. xvii.

(6) Platon, Banquet, p. 269, 270.

(7) Platon, LachèSy p. 165,

(8) Diogêne-Laerce, lib. H, s. 22.

HA HISTOIRE MMNAIRB IMB SOGRATE*

méme^ suivant Strabon (1)^ ii le porta^ pendant quelques stades, sur ses épaules^ faisant face^ en même iemps; de son visage et de son épée, aux ennemis qui le poursuivaient.

Bientôt après il ne se conduisit pas avec moins de bravoure à la déroute qui suivit le coup de main tenté sur Âmphipolis (2) par le général-corroyeur Ciéon^ déroute qui marqua le terme de sa carrière militaire. Il approchait alors de sa cinquantième année.

Je dirai plus tard quel singulier avis il donna à ceux de ses amis qui se trouvaient avec lui à la défaite de Délium (3) . J'ai passé de même sur quelques autres circonstances analogues de sa conduite au siège de Potidée. Le lecteur devine déjà peut-être par quel motif j'en agis ainsi.

On vient de voir quels exemples de philosophie militaire^ si je puis ainsi dire^ savait donner ce grand homme; mais cela est loin encore de sa philosophie civile, soit privée, soit politique.

Considérons-le d'abord dans sa maison^ entre ses deux femmes, et entouré de ses trois enfants. Tous les lecteurs ne savent peut-être pas que Socrate ait été bigame (4)^ et il y a de pieux auteurs qui prétendent

(1) Rerum geograph., lib. IX^ p. 618.

(2) Elien, Hist. var. ,\ib. III, cap. 17.

(3) CicËROPt, De divinatione, lib. I, s. 34. — Plutarque, Dm démon ou Esprit familier de Socrate, ch. xix.

(4) Plutarque, Vie d'Aristide, ch. lxvi. — Porphyre,

SA VIS DOMBSTIQCE. . 115

quecette assertion est une calomnie (1). Mais la calomnie suppose le mal^ et il n'y en avait pas dans le double mariage de Socrate. Après la guerre du Péloponèse et la peste d' Athènes^ le sénat décréta que^ pour repeupler le territoire de TAttique^ tous les survivants eussent à prendre deux femmes (3), et ici^ comme en toute occasion^ Socrate se conforma à la loi. Ses deux femmes furent Myrto et Xantippe. La première, petite-fille d'Aristide-le-Juste^ était^ à ce qu'il parait^ d'une bonté et d'une douceur de mœurs qui rappelaient celles de son aïeul. Mais Xantippe, son nom seul dit désormais à tout le monde que ce caractère était Men loin d'être le sien. Ce qu'il y a de plus admirable en ceci^ c'est que Socrate la connaissait bien quand il l'épousa ; il se croyait^ disait-il^ assez fort pour la supporter, et il ajoutait qu'après cette épreuve il n'y avait rien qu'il ne pût souffirir (3).

dans Théodoret, Affect. grœc. cur.^ serm. 12. — - Athémée, Deipnosoph,^ lib. XIII^ cap. ii.

(1) Panetius, suivant Plutarque, loco suprà, — Hardion, Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettresy t. VIII, p. 281. -^ RoLLiN, Hist. anc, liv. IX, eh. iv, s. 1. — J. DE LuzAC, De bigamia Socratis ; Leyde, 1809, in-4.

(2) Diogène*Laerce, lib. Il, s. 26, d'après Aristote, De Nohilitate, Piutarque, hco suprà^ ajoute à ce témoignage d*un ouvrage déjà, à la vérité, regardé de son temps comme apocryphe, ceux de Démétrius de Phalère, d'Hiéronyme de Rhodes, et d'Aristoxène le musicien.

(3) Xénophon, Banquet, p. 876. — Diogène-Laeece, lib. II, s. 36. — âulu*Gelle, Noct. ait., lib. I, ch. xvn.

116 HIBTOIRB ORDINAïaB DB SOGRATE.

Un jour qu'il avait à dtner Euthydème, son disciple et son ami^ Xantippe, dans un de ces accès de colère qui lui étaient familiers, renversa la table et tout ce qu'elle portait (4). Euthydème, qui avait bon appétit, fut sur le point de se fâcher, et voulait aller dîner ailleurs. Socrate le retint en riant, et lui rappela que, quelques jours auparavant, un dtner que lui offrait Eutbydème avait de même été compromis par une poule. Mais au moins, dit ce dernier un peu radouci, ma poule m'est bonne à quelque chose, elle me pond des (Buts; mais votre Xantippe... — Elle me fait des enfants, dit Socrate (2).

Une autre fois Xantippe avait beaucoup crié, et s^était emportée plus que de coutume. Socrate avait tout souffert avec impassibilité, et je crois même, le rire sur les lèvres. Xantippe, exaspérée de ce flegme, et ne sachant plus que faire pour le vaincre, jeta à son mari un pot d'eau sale sur la tête. Après le tonnerre la pluiey dit Socrate, et ce fut là tout ce que Xantippe put en obtenir (3).

(1) Plutarque, Comment il faut refréner la colère^ eh. xxxui.

(2) Je me suis trompé. Cette réponse fut faite à Alcibiade, qui reprochait à son maître d'être trop tolérant envers sa femme. Ëh I quoi , lui dit ce dernier, te fâches-tu contre tes oies, quand elles crient? — Mais, au moins, elles me font des œufs, des petits. — Et ma femme me fait des enfants. (Diogéne-Laerce, lib. II, s. 37.)

(3) Diogèns-Labrcb, lib. II, s. 36. — Athénée révoque

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