‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 43 sur 92 · RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE

Gomme cela arrive toujours dans les vocations réellement dignes de ce nom, cette disposition de Socrate à la .méditation philosophique ne fit que s'accroître des obstacles qui lui furent opposés (1); et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'ardent et singulier jeune homme, obéissant à la nécessité, passa les années de son adolescence à exécuter des travaux de statuaire, assez parfaits, du reste, pour lui valoir quelques succès (2). )l avait dix-huit an? environ, lorsqu'un ami de l'humanité et de la philosophie, Criton, voyant cette belle intelligence aux prises avec le besoin, fit cesser la lutte (3), et mit Socrate à même de se livrer tout entier aux. éludes réformatrices qui devaient remplir , sa vie et être la cause de sa mort. . . ■

Socrate alors se montra tel que l'avait fait la nature, tel qu'il se fit voir constamment depuis, livre a une seule pensée, les yeux fixés sur un seul but : l'amélioration de la race humaine par la réforme de la logique, de la morale et de la religion. Ses discours, ses actions, sa pauvreté, son désintéressement, sa générosité, sa tempérance, sa fermeté civique, son courage

(1) Porphyre, dans Théouoret, serin. 12.

(2) Scholiaste d'Arisloph,, ad Nub., act. 2, scène 1. — Dwgene-Làerce, lib. 11, s. 19. — Pausamas, Hb. 1, cap. 22 ; lib.lX/cap. 3S. ....

(3) Diogéne-Laerce, 11b. 11, S. 20.

DE SOCHATE.

militaire, sa veille, son sommeil, tout se rapporta à ce bul, qui lui avait été imposé par son organisation, plutôt qu'il ne se l'était donné à. lui-même. Epoux, père, citoyen, il ne négligea aucun des devoirs que lui imposaient ces divers titres ; mais le premier, pour lui, ut toujours cet enseignement moral, plus pratique encore que théorique, qu'il s'était, en quelque sorte, arrogé sur Athènes toute entière, et pour lequel tous les moyens justes et honnêtes lui étaient bons. Une vie pareille, une semblable contention d'esprit, ne pouvaient qu'entraîner dans de grandes singularités dediscours, de manières, de conduite, un esprit déjà fort singulier par tui-méme. Elles ne pouvaient qu'accroître son insensibilité aux intempéries des saisons, à la contagion de la peste (1), aux besoins de la nature animale; augmenter la violence d'inspirations ou d'impulsions intérieures qui dataient presque de la naissance, leur faire prendre le caractère de sensations externes ; et c'est ce qui eut lieu en effet. Socrate eut des extases, presque des accès de catalepsie, ainsi que cela lui arriva au siège de Potidée et ailleurs. Bientôt ces extases prirent le caractère d'hallucinations plus tranchées, plua courtes, niais plus fréquentes; hallucinations du tact général, soit intérieur, soit extérieur ; ballucina-

(1) Diocène-Lakrce, lili. Il, 8. 25. — Kueh, liisl.var., lib. XHI, cap. 27. — Aulu-Gelle, Noct. atlic, lib. Il, cap. 1.

2lli tlLSOli-l Kl. IIIIMOIHK t^Ytlimi.OGIOLE

lions de l'ouïe surtout, et prolnblemcut aussi de lu vue (I). SoTote no douta plus de l'assistance «le sou Déniououdesoo Dieti, assistance que lui expliquaient les croyances alors régtwotéij et qui, les lui expliquant à son lour, If porta à tes modifier. A lablc, dans les mes d'Athènes, dans les camps, il s'arrêtait loul court, quelquefois sans motif apparent, d'autres lois à propos d'un éterm'mient venu de lui ou d'un de ses voisins, el il agissait ou n'agissait pas suivant que l'éternùmenl avait eu lieu It sa droite ou à sa gauche (2). Biais il s'arrêtait surtout s'il avait entendu la voix du Dieu, car il n'en recevait jamais que des ordres prohibitifs. Ces ordres lui étaient ordinairement personnels. Quelquefois pourtant ils concernaient aussi ses amis; témoin ce qui eut lieu à la déroute de Délium ; témoin l'aventure de Chnrmîde, celle de Criton, celle de Timarque otde son complice, témoin l'histoire des pourceaux ' de la rue des faiseurs de coures, et beaucoup d'autres histoires de ce yenre. D'autres fois enfin ces avertissements étaient relatifs aux affaires publiques, par exemple au mauvais succès de l'expédition de Sicile (3).

(1) Apulée, Di!/)eo Socratis, p.ltiU, il!". — Platon, Criton, p. 102. — Gott*. Oleaih», Bt Socratis Dœmunw,

('i) Blutabqcb, Du Démon de Sacrale, cbt 1 8. (3) I'utom, Théagcs, p. 2t. — I'litabuue, locu supra, ch. 10.

DE SOCBATE. 817

Ces fausses perceptions ou ces hallucinations de Socrate, qu'il prenait pour les inspirations de son Démon familier, ne firent qu'augmenter à mesure qu'il avança en âge, et sa croyance au Dieu qui les lui donnait en augmenta d'autant. 11 finit même par se persuader que, par le fait de cette assistance divine, il pouvait, à distance, exercer une influence favorable sur lès jeunes gens qui lo fréquentaient, et les conduire, par cette sorte de magnétisme moral, au but de ses efforls réformateurs (I). Enfin, ces perceptions et cette croyance étaient tellement fortes à l'époque de son procèset de sa condamnation, qu'elles le détournèrent de préparer sa défense (2), de faire aucune sollicitation, aucune démarche auprès de ses juges (3), et qu'elles lui firent même dire en leur présence, qu'au péril de sa vie il recommencerait tout ce dont il était accusé, et que c'était là une chose dont il ne pouvait sedéfendre (4). '■ '. * - " '\ -' '

Rien, assurément, de plus extraordinaire, mais rien aussi de plus irréfragable comme critérium de la folie,

(1) Platon, ThèétUc, p. 65; Théagès, p. 24.

(2) Platon, Apologie, p. 92. — Xénophon, Apologie, p. 702; MemoTab., lib. IV, p: 817-. — CicéRon, De divittal., lib. I, s. 54.

(3) Platon, Apologie, p. 79, 89. — Xêsophon, Memorab., tib. IV, p. 604. — Quintilies, Institut, oral., lib. XI, cap. t. ■

(4) Platon, Apologie, p. 68, 69, 87.

218 HÉSUMIi DE L IUSTOIRE l'SïtHOLOGlyL'K

que ces hallucinations qui, par leur direction sur un seul objet, leur suite, leur raison en quelque sorte, et surtout par cette circonstance qu'elles peuvent durer toute la vie sans se compliquer d'un véritable délire maniaque, constituent une espèce de folie qu'on pourrait appeler gensoriale ou perceptrice (1). Or, ce furent là constamment les hallucinations de Socrate, comme ce furent celles d'autres grands hommes, et surtout de réformateurs en matière de religion (2) ; et elles eurent et conservèrent toujours chez lui ce caractère, pour trois principales raisons. 1 " Elles tenaient à ses sensations d'enfance, et n'en étaient, en quelque sorte, que la continuation. 2" Il put s'y abandonner en toute liberté; les croyances de son époque, loin de les contrarier en rien, s'y prêtant, au contraire, merveilleusement et de tous points, et donnant un caractère inspiré et divin à des prétentions et surtout à. des sensations qui obtiendraient maintenant une qualification toute différente. 3" Les connaissances médicales de ce temps-là sur la folie, par exemple celles d'Hippocrate, qui était contemporain de Socrate, ne permettaient pas d'apprécier le genre de manie de ce dernier (3);

(1) Voyezj plus loin, la note lll, Histoire d'un esprit frappeur, tirée de la Démonomame des sorciers, de J. Badin, et les Observations sur la folie semoriate.

(2) Voyez, à la fin du volume, la Recherche des analogie» de la folie et de la raison. • •

(3) Voyez la noie IV, Sur la connaissance qu'avaient dt ta folie les anciens, et sur l'idée qu'ils s'en faisaient. ,

DE SOCHATE. 21 !»

les philosophes, .d'ailleurs, ayant déclaré que la folie véritable était un état général de f ureur, dont ils distinguaient encore le délire p'ythique, ou inspiré par les Dieux (1), et ayant prononcé qu'un sage, s'il lui arrivait d'entrer en fureur, toujours au moins ne pouvait pas devenir fou (2).

De tout ce résumé biographique, il résulte pourtant que Socrate élait bien véritablement dans ce dernier cas; puisque, s'il yaun caractère formel et Indubitable de la folie, ce sont les hallucinations (3), c'est-à-dire cet état intellectuel où l'homme, abusé parle trouble de son esprit, prend ses propres pensées pour des sensations nées de l'action immédiate des objets extérieurs. Or, le philosophe athénien, indépendamment de la consécration exclusive de sa vie au triomphe d'une ou de deux idées, indépendamment de ses singularités de plus d'une sorte, présenta, pendant quarante ans peutêtre, ce caractère irréfragable de l'aliénation mentale. Pour lui, pour la gloire d'Athènes et pour celle de la philosophie, pour le triomphe de la morale et le bien de l'humanité, il est heureux qu'à raison du temps où il vivait et de la nature de sa folie, cette dernière ait pu conserver son caractère sensorial, sans passer à

(1) Platon, Phèdre, p. 318 et seq.

(2) Ce fut l'opinion des Stoïciens (Diocëne-Laebck, Vil; 147), et plus tard celle de Cicéron (Titseul. qutest., III, 5) et de Scnèque (De bemf., II, 35).

(3) Beausoube , Réflexions sur la nature cl les causes de la folie; Mémoires de l'Académie do Berlin, 1160, -p,

220 RÉSUMÉ l>E L'illST. KTfGHOMMSIQDB DE SOCRATE. l'état de délire général et véritablement maniaque. Socrate a pu demeurer ainsi, durant toute sa vie, le représentant et le martyr sans doute, mais, à coup sûr, l'expression au moins hallucinée de la raison, de la philosophie et de fa vertu.

Page 1