EXAMEN DES DÉBRIS
Tête. — Le cuir chevelu a complètement disparu, il a été scalpé, suivant une incision irrégulière passant un peu audessus des sourcils, contournant les oreilles et descendant jusqu’à la nuque. Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Le nez a également disparu; l’incision commencée sur la partie médiane, au niveau de l'union des os propres et des cartilages, a entamé la joue gauche, descend jusque sur la lèvre
supérieure, qu’elle suit dans toute sa longueur, et remonte sur la joue droite pour rejoindre son point de départ.
La section du cou paraît avoir été faite entre la troisième et la quatrième vertèbres cervicales. Cette section n'est pas régulière et présente plusieurs estafilades et encoches.
Au niveau de la section, et par places un peu au-dessus, se trouve la trace d’un sillon ecchymotique doublé d'une légère suffusion sanguine sous-jacente.
Tronc. — La section du cou, sur le tronc, présente également par places la trace d’un sillon ecchymotique doublé d’une légère suffusion sanguine.
La trace de ce sillon permet de supposer que la mort a dû être le résultat d'une strangulation pratiquée à l’aide d'un lien et que la section faite au niveau du sillon avait pour but de faire disparaître les traces de ce sillon.
Ce trone pèse à lui seul 24 kilogrammes ; sur la région postérosupérieure du tronc, un peu au-dessous de la ligne de section, se trouvent quelques petits cheveux blonds.
Sur la face antérieure de la vertèbre située au-dessous de la section, se trouve la trace d’une incision linéaire, transversale, de 2 millimètres environ de profondeur.
La face antérieure du tronc présente une longue incision linéaire, verticale, de 45 centimètres de longueur. Cette incision commence à 7 centimètres au-dessous de la fourchette sternale et vient se terminer au niveau du pubis. Sur le bord gauche se trouvent trois ou quatre incisions parallèles, linéaires, résultant d’estafilades.
Le poumon droit a complètement disparu, le lobe supérieur du poumon gauche est en partie adhérent avec le cœur.
Les viscères de la cavité abdominale ont totalement disparu. La verge et le scrotum ont également disparu, suivant une incision circulaire plus ou moins régulière.
L’anus ne présente rien d’anormal.
Membres. — Les membres supérieurs et inférieurs ont été désarticulés, les premiers au niveau des articulations scapulohumérales, les autres au niveau des articulations coxo-fémorales.
Ces incisions de forme annulaire présentent de nombreuses encoches : on constate également plusieurs estafilades sur les surfaces articulaires et sur les têtes humérales et fémorales.
CONCLUSIONS
1° Les débris soumis à notre examen appartiennent à un même cadavre.
2° Il manque pour reconstituer complètement le cadavre: le nez, le cuir chevelu, les organes génitaux, le poumon droit et une partie du poumon gauche, et les viscères de l’abdomen.
3° Le cadavre auquel appartiennent ces débris est celui d’un jeune homme, paraissant âgé de dix-huit à vingt-quatre ans et mesurant environ À m.58 à 1 m. 60 de hauteur.
4° Toutes ces sections paraissent avoir été faites avec le même : instrument, tel qu’un couteau pointu à lame pas très longue, bien aiguisée et à manche un peu gros.
5° Aucun de ces débris ne sort d'un amphithéâtre de dissection, ni d’un hôpital: ils n’ont pas servi à des études anatomiques.
6° Les mutilations pratiquées sur les diverses parties du corps de la victime, tête, face et organes génitaux, ont été faites assez habilement et avec l’idée nettement arrêtée de rendre difficile la reconnaissance de la victime.
7° Les autres sections, désarticulations des membres, ont été faites avec une certaine habileté et par une main qui semble : avoir été exercée à découper de gros quartiers de viande.
8° L'absence d’une partie des viscères de la cavité abdominale ne nous permet pas de constater les causes de la mort. Cependant, les traces de sillon ecchymotique, constatées au niveau de la section du cou, permettent de supposer que la mort a pu être le resultat d'une strangulation pratiquée à l’aide d'un lien. La section du cou, pratiquée plus ou moins au niveau du sillon, avait pour but de faire disparaître les causes de la mort. | À
9° L'absence d’épanchement sanguin au niveau des différentes sections permet d'affirmer qu’elles ont été faites après la mort.
10° L'état de conservation de ces débris permet de faire remonter la mort à trois ou quatre jours environ ; toutefois, si les sections out été faites peu de temps après la mort, avant que la” putréfaction n’eût envahi les viscères, la mort peut dater de huit à dix jours.
- 11° Le rectum ayant été arraché avec les intestins, l'examen de l’anus ne permet pas de constater de déformations révélant des habitudes de pédérastie.
Fait à Paris.
D' Socquer.
Nous soussignés, Brouardel, Socquet et Descoust, docteurs en médecine commis par M. André, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance en date du 13 décembre 1900 ainsi conçue :
Vu la procédure instruite contre X..., inculpé d’assassinat ;
Attendu que des débris humains déposés à la morgue ont été découverts sur deux points différents de Paris le 4 décembre 1900 et qu’ils paraissent avoir fait partie d’un seul et même COrps ;
Ordonnons que par MM. Brouardel, Socquet et Descoust, docteursen médecine, il sera conjointement procédé, après serment préalablement prêté en nos mains, aux opérations suivantes :
1° Rechercher si le décédé n’aurait pas été atteint à une date récente de quelque affection grave et spéciale;
2° Déterminer si la façon dont les diverses parties du corps ont été sectionnées, ouvertes ou tranchées ne dénoterait pas une autopsie ou une dissection normalement pratiquées ;
3° Dire s’il se dégage de l’examen de ces débris humains quelque contre-indication certaine interdisant l’hypothèse que ces débris puissent provenir de quelque salle de dissection ou laboratoire d'anatomie.
Serment préalablement prêté, avons procédé à l’examen de ces débris humains, et avons répondu ainsi qu’il suit aux questions qui nous étaient posées. :
— Le décédé a-t-il été atteint à une date récente de quelque affection grave et spéciale ?
Nous n’avons constaté sur les muqueuses de la bouche, sur la peau et sur les os longs aucune lésion aiguë ou chronique pouvant faire soupçonner une syphilis récente ou ancienne.
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— La façon dont les diverses parties du corps ont été sectionnées, ouvertes ou tranchées ne dénoterait-elle pas une autopsie ou une dissection normalement pratiquées ?
La façon dont le corps à été coupé en six tronçons et dont les cavités abdominale et thoracique ont été ouvertes ne dénote ni des exercices de médecine opératoire, ni une autopsie, ni une dissection.
En effet, les sections du cou et des membres ont été faites d’une façon absolument irrégulière ; on voit nettement que les désarticulations des membres supérieurs et des jambes ont été pratiquées par une main véritablement et non pas volontairement inexpérimentée. La peau, les os et les cartilages portent des traces non douteuses d’hésitation sous la forme de coupures multiples.
Ces hésitations sont également très accusées dans l’ouverture de la cavité abdominale et surtout dans celle de la cavité thoracique.
Ces deux ouvertures ont été faites complètement pour le ventre, incomplètement pour le thorax; en raison de cette ouverture incomplète, les poumons et le cœur ont dû être arrachés par le passage de la main à (ravers le diaphragme. Cette façon de procéder ne rappelle en rien le mode d’extraction des viscères dans le cours d’une autopsie.
Quant aux mutilations pratiquées sur les diverses parties du corps de la victime, tête, face et organes génitaux, elles l’ont été assez habilement et avec l’idée nettement arrêtée de rendre difficile la reconnaissance de la victime.
Cependant il est encore resté suffisamment de poils isolés pour permettre de dire que la victime avait des cheveux, des moustaches et des poils de pubis de couleur blond roux.
— Dire s’il se dégage de l’examen de ces débris humains quelque contre-indication certaine interdisant l'hypothèse que ces débris puissent provenir de quelque salle de dissection ou laboratoire d’anatomie.
Pour nous, il est certain que ces débris humains ne proviennent ni d’une salle de dissection, ni d’un laboratoire d’ana-
tomie et cela pour plusieufs raisons. La première, c’est que le corps n’a pas été injecté de liquide conservateur comme cela se fait toujours dans les amphithéâtres de l'École de médecine ou de Clamart, Ce n’est certainement pas non plus un corps provenant de l’'amphithéâtre d’un hôpital. Les décès dans les établissements hospitaliers sont inscrits sur un registre spécial des décès et sur un autre registre de destination des corps décédés. A l'appui de notre opinion, nous joignons à notre rapport une note qu’a bien voulu nous donner sur ce sujet M. le directeur de l'Assistance publique. Après l'avoir parcourue, on ne tarde pas à être convaincu qu’il est impossible de faire disparaître un cadavre. Il en est de même des corps déposés à là morgue.
De plus, il n’existe pas à Paris, du moins à notre connaissance, de salle de dissection ou de laboratoire d'anatomie en dehors de l'école de médecine, de Clamart et des hôpitaux.
Il existe bien des cliniques privées et des hôpitaux en dehors de l’Assistance publique, mais ces établissements sont également soumis à des règlements administratifs et à des formalités d’enregistrement des décédés qui rendent matériellement impossible la disparition d’un corps entier ou en fragments comme celui que nous avons examiné.
CONCLUSIONS
1° Le décédé, coupé en six tronçons, que nous avons examiné, ne présente aucune trace de syphilis ancienne ou récente.
2 La facon dont les diverses parties du cadavre ont été sectionnées, ouvertes ou tranchées, ne dénote nullement une autopsie ou une dissection normalement pratiquée.
3° Il nous paraît tout à fait certain que ces débris humains ne proviennent pas de quelque salle de dissection ou laboratoire d'anatomie. ; ï
CONCLUSIONS
I. — L'examen des cas de dépeçcage que nous avons analysés dans notre travail nous montre, comme l’avait indiqué le professeur Nina-Rodrigues, que l’on peut diviser les dépeceurs en deux grandes classes : les offensifs et les défensifs.
IT. — Parmi ces dépeceurs, ceux que nous avons dénommés offensifs présentent fréquemment des troubles mentaux ; parmi les défensifs, au contraire, se trouvent de véritables criminels, des anti-sociaux dont le sang-froid, l’absence de sens moral, l'intelligence plus ou moins développée, expliquent les procédés qu'ils emploient pour égarer les recherches de la justice.
IIT. — Le nombre croissant des dépecages criminels trouve sa raison d’être dans les lois générales de limitation, dont l'influence est d’autant plus grande que les divulgations de la presse propagent dans tous les milieux les exemples et les procédés des dépeceurs.
IV. — Ces distinctions que nous venons d'établir impliquent pour les juges la connaissance de la personnalité biologique du dépeceur. On arrivera ainsi à indiquer dans la genèse du crime un élément découlant de la personnalité de l'inculpé, élément qui pourra fournir des indications précises relatives aux particularités et à la genèse de l'acte criminel (actes
sadiques, nécrosadisme).
V. — Les conditions qui tiennent au milieu social nous ont permis d'arriver aux différentes conclusions
qui suivent :
a) Les cas de dépecage criminel d’origine religieuse n'existent plus que chez les peuples sauvages ou anthropophages : la victime humaine ést tantôt choisie pour honorer plus dignement la divinité, tantôt pour alimenter un festin, dont le rite religieux n'est que le préambule et le prétexte. Aucun fait ne permet d'admettre le crime rituel en pays civilisé.
b) Les dépecages pratiqués par la foule dans des émeutes ou des révolutions sont possibles. La femme y Joue souvent un rôle prépondérant et la caractéristique de ces dépecçages consistera en des mutilations génitales.
c) Le dépecage guerrier n'existe plus dans les pays dits civilisés et avec des armées régulièrement disciplinées. Les « hordes armées » doivent rentrer dans la catégorie des foules criminelles.
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d) Les infanticides suivis de dépeçage sont aussi en nombre croissant; — ils sont toujours pratiqués par la femme ; — ils n’ont lieu en général que dans les grandes villes. Les victimes sont presque toujours des enfants du sexe masculin. Comme chez l'adulte, le dépecage est commencé par la décollation.
VI. — La profession du dépeceur a une influence manifeste sur les procédés de dépeçcage employés par lui. Dans la plupart des cas, le cadavre porte la marque, comme la signature de l’auteur du crime.
VIT. — Les règles de l'expertise médico-légale ont été établies par nos devanciers (Ravoux). Nous ajoutons comme complément l'épreuve de la docimasie hépatique qui pourra nous indiquer, d’une facon précise, si l'on à voulu faire disparaître un corps ayant succombé à Îa suite d'une maladie, ou bien si on a dépecé un sujet ayant succombé à une mort violente.