ENVOI
Quand vous n'aurez plus froid, quand vous n'aurez plus faim, Au temps du Maître juste et de la Bête heureuse, Pour nos morts et les miens, notre heure douloureuse, Souvenez-vous de moi, mes frères de demain.
Dites à la Beauté que je l'aimai plus belle Du fond d'un siècle épais scellé d'or et de fer, Où l'Esprit adorant et l'inquiète Chair N'honoraient qu'en secret sa jeunesse immortelle.
Et qu'elle songe alors près de l'amant joyeux (Ce sera moi toujours et je l'aimerai mieux!) Au blasphème aboli dont je baisai l'injure
A ses pieds paresseux que devança mon sort ; Afin qu'en entendant mon nom que l'oubli mord, Elle se presse, heureuse, à ma lèvre future.
CARMEN SOECULARE
A Sully-Prudhomme.
Ce soir, pèlerin las sur la route de Dieu,
Le Siècle en son dernier soleil te dit adieu.
Et, lente, vers le deuil de l'Occident s'élève
La voix de l'Homme unie aux plaintes de la grève.
— Paix à l'Age qui meurt dans le soir radieux !
Ce n'est point pour pleurer que tu m'ouvris les yeux.
0 siècle qui fus mien — et pourtant la lumière
De tes jours a guidé mon audace première
Vers la Cause et l'Amour, mon cœur t'est filial,
Pardonne sa faiblesse et son deuil trivial ;
Car la Raison ployée à sa lâche poussière,
Devant la Mort, sans voir la Beauté créancière.
Sent encore fléchir « l'âme », le moi chétif
Pleurant sa fange et dans son angoisse rétif
Au souci de la Race, au devoir héroïque,
A ta sérénité, conscience cosmique.
Pour qui dix mille morts ne sont qu'un battement
Du sein lourd de la Vie aux lèvres du Moment.
Siècle de mon berceau, je t'aimais et je songe; Ma méditation au fond des temps prolonge L'oracle magnanime où tu la convias, Salut dans tes chemins où j'ai baisé tes pas.
Voici, de tous les points de la nuit inquiète, Chaque Science en route, une lampe secrète Tendrement abritée à l'ombre de sa main, Et chacune vient voir dormir le Rêve humain. La cendre des bûchers, les crachats de la foule, La poudre du chemin, de l'idole qui croule, Du creuset clandestin, de l'asile suspect, La paille des grabats ou du cachot abject, Leur manteau pèlerin les emporte à sa frange ; Mais un tenace espoir les suscite et les venge, Et, quelqu'injurieux l'étape ou le berceau — Four d'alchimiste, trou de nécromant, poteau D'hérétique martyr, in-pace d'astronome — Elles se hâtent vers leur fin suprême : l'Homme. Prodige sans second que cet âge accomplit : Las de se courber sur son énigme l'Esprit Encore meurtri de dogme et repu de systèmes. Voit soudain rayonner de dedans ses problèmes, Et vient, scrutant la cause aux clartés de la loi, Sur sa vérité neuve orienter sa foi.
Que dis-je Vérité... C'est un nom plus sublime
CARMEN SŒCULARE 191
Que je dois aux leçons de l'atome et l'abîme, Un ineffable amour mêle un vivant rayon Au lucide regard de ma création.
Un pacte universel m'invente et me souhaite, Je suis tout, j'unis tout : le roc, l'herbe, la bête, J'achève leur oblique et doux pressentiment Dans ma chair fraternelle où se tient le serment De leur vieux rêve à leur auguste patience. Magique avènement au seuil de conscience Du Cosmos enivré pressant de toutes parts Aux portes de mes sens son grand désir épars De se connaître et se comprendre et se sourire, Balbutiant en moi, vivante et frêle lyre, Dans le chant retrouvé des mythes du berceau Les hymnes sibyllins de son espoir nouveau I J'écoute en moi frémir par delà les durées Vos rythmes, vos ferveurs, nébuleuses nacrées, Lorsqu'en mal de soleils où chauffer quelque jour La misère de l'homme et son crédule amour, Le chaos vous tordait sous ses Forces Aînées Semences d'Infinis aux quatre cieux vannées. L'astre naquit.
J'ai su l'abîme, ses puits noirs, Et l'orbite douteux et l'angoisse des soirs, Les flux inconsistants de ces fanges de flamme Molle lave toujours prête à vomir une âme,
L'âme précaire encor du bolide ébauché — La nôtre, maternelle et future Psyché ! Puis l'Esprit fut porté sur les Eaux.
Patience.
Des temps.
Le Feu vaincu se tait.
Sainte innocence De l'Eau primordiale où, germe aveugle et sourd, Déjà de ma douleur et de mon rêve lourd, Auguste, désarmé, je suis la Pulpe-Mère Au creux d'un tiède écueil du flot protozoaire... L'ardent, le forcené Vœu de durer, l'effort Vers son éternité de tout, le sûr ressort De l'énorme Genèse à son rut asservie S'arrache ce miracle et cet effroi : la Vie ! Alors, avec la faim, puis l'amour pour ciseaux Tu te pris à sculpter dans les besoins nouveaux 0 Désir-Démiurge enivré par tes normes La ruse, la vigueur et la beauté des Formes. La substance, docile à l'Instinct ouvrier, Moule la fonction ; le milieu, meurtrier Ou complice, s'émeut, s'ajuste ou se courrouce, Et l'être neuf pareil au métal qu'on repousse Se modèle, logique, innombrable, — meilleur. Peine, prodigue Instinct, maître de la douleur, Mesure l'aile au vent, courbe l'algue à la houle,
CARMEN SŒCULARE 493
Selon la profondeur du calice déroule La trompe de l'abeille, imagine les nids, Noue au tuf la racine, aveugle faim, munis Le daim timide et la sveltesse fulgurante Du tigre vers sa fuite — ardeur indifférente A soi-même ennemie on dirait, mais au fond, Barbarement fidèle à son dessein profond. Absolvant ses rigueurs aux songes qu'elle attise Et la douleur présente en la beauté promise. Oui, le souci de Moi, de mon effort élu Pour projeter plus loin le destin résolu De ce globe emporté sous le vœu qui l'incline Vers la splendeur de sa réalité divine. Le rêve d'un esprit où tu te connaîtrais. Tous tes songes, Instinct, en furent pénétrés. Ma promesse s'irise en le cristal, m'appelle Dans le frisson des bois, des brises, je l'épelle Aux monstres disparus, hiéroglyphe obscur Qu'aux cryptes du Passé l'Oubli sculpte à son mur. En un nouvel Eden, comme Adam et comme Eve, Je marche. L'univers se recrée à mon rêve — O témoins attendris, ô vestiges pensifs, Regards où je me mire, en moi-même attentifs, 0 millions d'aveux, sublimes que murmure L'humble passé du monde à son royal augure ! Le Tout m'a dit : « Salut à l'aube du long soir,
0 fils de mon épreuve, enfant de mon espoir ;
Que de soins, que de pleurs, d'amères prévoyances
Tu coûtas, cher Désir, aux longues patiences
De ma durée assise en face de ma nuit !
Le terme est loin encor ; devant toi toujours fuit
Ta force, ta vertu, le rythme de leur tâche
Vers l'être inconcevable où tu tends sans relâche ;
Mais, ce soir, l'Homme joint la Vie et dit : Nous deux !
A tâtons jusqu'alors vers l'œuvre hasardeux,
A renforts de tourments, de germes et d'ébauches
0 Vie, en dévorant tes rancunes, tu fauches,
Tandis qu'un nain dupé te somme de remord
Et priant — sans savoir qu'il te nomme — la Mort,
T'exorcise, blotti derrière des fétiches.
Voici que, repenti, foulant ces dieux postiches,
En oubli du passé renégat il te rend
Son Vouloir pour guider le monstrueux torrent
D'une Evolution soustraite à ses vertiges.
Un don sublime clôt les antiques litiges;
Quel destin ne vont pas nous forger — gloire ou deuil !
L'Instinct, Titan chenu, qu'étreint le vierge Orgueil !
Ainsi parle la voix redoutable des choses
Et moi, suprême élu de leurs métamorphoses.
Je dis :
Salut, aïeux, frères, sûrs messagers De ma nouvelle ! Hélas, si longtemps étrangers !
CARMEN SŒCULARE 195
Ton avare secret je l'avais cru de haine,
O dérisoirement appelée inhumaine
Par Ion unique voix et ta plus haute fin,
Nature, où mon blasphème inventait du divin !
Désormais je t'entends ainsi que tu te penses
Et te comprends en moi : vastes correspondances
Du Tout dont mon cerveau diligent est le lieu !
Chaque énergie accrue aux fougues de mon vœu !
Et, baignant l'univers de piété féconde,
Mon âme, conscience adorante du monde !
Adieu, nuit, doute, efforts perclus, lâche détour,
Quel rédempteur osa pareille loi d'amour ?
Ce n'est point une horde, un pays, une race.
Même une humanité que sa clémence embrasse,
Sa vaste charité confond, unit, étreint
La Substance et la Force immenses — qui l'enfreint,
Qui l'élude ? Elle dit à la haine, au blasphème
Je vous contiens, je vous enseigne et je vous aime.
Aveugles artisans d'un glorieux labeur,
Voici vos nuits fleurir d'un lendemain meilleur.
Lui manque-t-il des saints, une noble aventure
De tendresse et de mort d'où monte, pâle et pure,
Une victime hostie aux lèvres de pardon ?
Mais chaque être de soi fait le suprême don
Au magique avenir dans le présent sévère,
En son moindre prochain ma sagesse révère
A la fois un Messie, un apôtre, un martyr !
Haute religion qui relie au Désir
Le Devoir, la Souffrance au Bonheur, l'Ame aux choses,
Le terreau pourrissant à la gloire des roses.
Toujours purifiant chaque être à chaque sort,
Jusqu'à ce que debout sur le seuil de la Mort,
Elle abolisse enfin la laideur et la peine
En l'acceptation de leur fin surhumaine !
Il se tut.
CARMEN SŒCULARE 197
Mais alors, montant des profondeurs, Lointaine, très terrible, avec d'âpres strideurs Une voix répondit :
« Compte mieux tes convives Aux fêtes de ta gloire, ô ciron qui t'actives En essais puérils, m'oubliant qui t'attends. C'est moi, fidélité des gouffres inconstants, Moi recueil sidéral vers où, Terre, tu tombes, Moi phare de ta route et tombe de tes tombes, C'est moi, moi qui te hèle au fond de ton néant. Il triomphait, stupide, et jetait son Pœan Au front noir du Chaos paternel, l'éphémère, Arrogant de gonfler son infime chimère Comme un ulcère au flanc d'un astre condamné ! — Nous sommes grands, nous sommes forts, l'heure a sonné. O Puissance, ô Bonheur d'une attente assouvie, Vois, nous tenons la mort à nos vœux asservie Et nous serons ainsi que des dieux, disaient-ils... On m'oubliait pourtant, havre des longs exils.
Port suprême après tant de rumeurs et d'orage. C'est moi le sein du Père et le divin mirage Des justes, moi l'Amour, l'Espoir, la Vérité!... Soit que, vêtu de glace et de stérilité, J'écoute ta spirale effrayante descendre, Fantôme-satellite autour du peu de cendre Qu'a laissé ton Soleil aux camps de l'Infini, Soit que vivant, paré de ton espoir puni. Couronné de justice et de grâce et de joie, Tu m'arrives, riant, naïve et belle proie, Que je verrai fumer, se tordre, se flétrir En me reconnaissant — moi qui suis l'Avenir — Avant qu'au choc dément la fournaise flamboie D'où^ volatilisés, au Chaos je renvoie Tes oeuvres, tes héros, tes rêves et tes dieux. Connais-moi, terme unique oii te jettent les cieux !
CARMEN SŒCULARE 199
La voix se tut au fond de l'Ombre inférieure Et l'Homme en qui la vie à son génie affleure, Sentit sourdre en sa voix l'unanime concert. — Vieil ennemi, dit-il, c'est toi : Débat rouvert, Masque neuf, spécieux comme avant et terrible, O ver du fruit de l'Arbre, ô tare du Possible, Je te connais. C'est toi, dès l'aube du savoir, Qui mis au premier vœu le premier désespoir, C'est toi qui déchirant en Esprit et Matière La fervente unité de la substance entière, Arma l'inique duel, nommas l'étape exil. Maudis beauté, lumière, amour . . . Un grain de mil Sous la meule ce fut sous Dieu la chair vivante. Le Vivre illusion et la Mort épouvante, C'est Zénith et Nadir avec l'Etre au milieu Considérant l'homme âpre à durer contre Dieu. Ainsi tu maudissais notre obscure sagesse Malgré toi de beauté répandant sa largesse,
Vêtant de pierre ardente et de musique et d'or, De passion, d'amour plus merveilleux encor De toutes tes splendeurs, criminelle Nature, L'appétit d'un Néant et d'une pourriture! Ce siècle éclôt portant l'espoir de quatre aînés. Formidable matin ! A l'abîme entraînés Les dogmes, les autels penchent, l'ombre s'éclaire D'un rayon nouveau-né . . . Mais tu veilles, colère De complice vendu; puis le vieux joug est lourd Encore au col ployé d'accoutumance gourd, Les dieux, les dieux sont morts, mais nous mâchons
[leur cendre, Et, saouls du vin des pleurs, nous revoulons t'entendre Bercer notre torpeur sur le sein de la Mort. Tu parles : « Le motif est nul, vide l'Effort, L'acte impudent à moins qu'il soit vil ou néfaste ; Tu ne connaîtras point; sois inutile et chaste, Que ta race périsse avec son souvenir Et que l'homme englouti ne puisse refleurir, Lèpre tenace aux plis d'une fange nouvelle. » Eh bien, non. Sache-le, monstrueuse tutelle, Tes jours sont révolus. Nous ne gardons de toi Qu'une humilité fière inconnue à la foi, Et cette notion superbe et résignée Du doute et de l'efîroi que sont la destinée. Mais ce siècle a d'un geste impérieux jeté
CARMEN SŒCULARE 20t
Le poids de mon désir dans ma fatalité.
Et voilà le prodige où se nourrit ma force.
Jadis encor, bâtard de l'antique divorce,
J'ai subi ton pouvoir, funeste enchantement.
Ce soir mon cœur nouveau t'abjure et te dément.
Confisque la Raison, mais l'Instinct se rebelle
Qui de ton tribunal homicide en appelle
Aux plus hautes Raisons du sage Inconscient,
Trésor qui s'enrichit en nous rassasiant.
Froide algèbre évoquant la haine des étoiles.
Sache que j'ai raison du profond de mes moelles,
Que mon bras désormais affranchi se sent fort
Et que ma Vérité je la veux de mon Sort I
Je frapperai des poings aux portes du problème,
J'armerai violence, embûche, stratagème,
J'enverrai mon message aux courriers de l'éther
Par le fil du rayon ou le pont de l'éclair,
Le ciel recueillera pour l'œuvre fraternelle
Mon testament signé par la vie éternelle ;
Si ce n'est point assez, au sphynx j'arracherai
Quelque prodige encore plus haut et plus sacré,
Sachant qu'en le Possible aucun espoir n'est leurre
Et que le Temps prodigue est riche de toute heure.
Je confierai l'idée à l'atome, l'amour
A l'énergie et la mémoire au grand retour
De l'ultime Infini vers l'Infini suprême,
Double ruche d'où la métamorphose essaime ! La Vérité n'est point but mais rythme, Non, non, Ce nombre est harmonie, Amour, tu sais ce nom. Mon désespoir n'est pas le dernier mot du monde ! Même si le calcul trouve au plomb de sa sonde L'écueil inévitable au pauvre esquif humain, Mon sacrifice chante en la flamme oii soudain L'étincelle du choc au ciel qu'il ensemence Rallume un Soleil neuf à ma vieille Espérance !