Du dessin et de la couleur
L'essai présenté ici n'a aucune prétention littéraire. Deux mobiles d'ordres différents, mais provenant de la même idée, de la définition des termes du langage des arts, nous ont entraîné à cette tentative : tout d'abord, un simple mouvement de curiosité; puis, par un sentiment plus grave, l'intérêt de l'instruction primaire du dessin.
Notre curiosité n'avait-elle pas en effet raison d'être éveillée, quand, à notre grand étonnement, nous voyions tout entretien sur les arts, entre un peintre, un physicien, un sculpteur, un li Itéra leur, un architecte, un ingénieur, un
homme du monde, se trouver incessamment retardé et entravé par les diverses attributions de sens données par chacun des interlocuteurs aux principaux termes employés dans les arts ?
Et lorsque, pour nous éclairer, nous eûmes recours aux dictionnaires, qu'avons- nous trouvé? {"absence d'indication significative ; 2° erreur de définition, l'attribution de sens étant appliquée à un autre terme qu'à celui auquel elle appartient ; 3° confusion des idées, par l'admission de deux sens, l'un bon, l'autre mauvais, pour le même terme.
Ainsi, les dictionnaires de l'Académie et de Littré, puis les autres, disent bien à quoi sert le dessin : « Représentation... ». tous deux débutent de même ; mais ils ne disent pas d'où provient cette représentation, quelle est l'essence même du dessin, ce qui le constitue. Ainsi, au mot valeur, l'Académie, qui, pour la première fois, en enregistre l'emploi par les arts dans sa septième édition (1878), en confond le
sens dans la première partie de sa définition, où elle lui donne une acception qui ne touche que le contraste des couleurs entre elles, tout en lui rendant, dans sa seconde partie, son acception régulière. Chez Littré. Terreur est complète, et sa définition doit être intégralement reportée au contraste simultané des couleurs.
Dans aucun dictionnaire, nulle indication de la simultanéité des qualités chaude et froide que la couleur possède en outre de la qualité colorante. Tous, cependant, par de nombreuses citations, en constatent l'existence. Quant au dictionnaire que l'Académie des Beaux-Arts consacre au langage des arts, nulle mention de ces qualités ; et pourtant, dans les fascicules déjà parus, l'indication de cette façon d'agir de la lumière sur la couleur, devrait s'y trouver représentée au moins par un des deux termes chaleur ou chaud.
A propos du mot coloriste, absence, confu-
sion, indication incomplète, parmi tous les dictionnaires. Ceux d'entre eux qui l'admettent, celui de l'Académie française en tête, veulent bien nous apprendre que le coloriste applique bien le coloris, mais c'est tout. Le Dictionnaire de l'Académie des Beaux-Arts, lui, ne l'insère pas dans sa nomenclature, tout en l'utilisant, pour le besoin de sa dissertation, dans son article sur le coloris.
Viollet-le-Duc, qui, lui aussi, se sert du mot, le répudie nettement : « Ce qu'on entend par un peuple de coloristes (pour me servir d'une expression consacrée , si mauvaise qu'elle soit) ...» dit-il dans son Dictionnaire raisonné de l'architecture française du onzième au seizième siècle, t. VII, p. 60. Ce qui ne l'empêche pas it. IX, p. 396) d'être entraîné à cet élan d'admiration : « Avec quel art de coloriste cet effet est-il obtenu ! »
Que do choses étranges provoque cette incertitude générale ! On entend dire que Ingres
dessine mal, que Delacroix ne dessine pas ! Affirmations magistrales, axiomes irréfutables devant lesquels la majeure partit; du public s'incline comme devant la lumière du soleil, taudis que les artistes se contentent d'un haussement d'épaules. Et cette lettre si curieuse, où Decamps confesse que, s'il avait à recommencer sa vie d'artiste, il irait prendre des leçons de dessin chez Ingres, que pouvait-elle signifier, venant d'un tel homme?
Et ces expressions art industriel, arts décoratifs, l'une délaissée après avoir été glorifiée tua certain temps, l'autre aujourd'hui triomphante, que veulent-elles dire?
En dehors des divisions naturelles des arts, qui, on peut le reconnaître, sont les métiers particuliers de ceux-ci, y a-t-il des arts parallèles à l'art? Cette question nous intéressait vivement, nous qui avions vécu jusqu'alors avec cette croyance qu'il n'y a là que des applications d'un même principe.
Xous pensons que ces exemples suffiront pour constater le vague et l'indéfini où flotte la technique des arts. Nous pensons aussi qu'il serait nécessaire de fixer cette technique, afin de pouvoir au moins se comprendre, s'entendre sur une si glorieuse spéculation de l'esprit humain.
Dépourvus de définitions nettes, souvent même de principes un peu solides, la plupart des artistes, nous ne l'ignorons certes pas, pratiquent les arts avec un entraînement sentimental fortifié par quelques recettes et par l'habitude professionnelle qui paraissent suffire.
Reconnaissons tout de suite que de ce vague, de cette incertitude, émergent de loin en loin, comme par création spontanée, des choses qui méritent la qualification d'œuvre d'art. Mais ceci fait partie de la lingerie de famille, qu'il n'est pas, pour l'instant, utile d'étaler sous les yeux du public.
Un intérêt plus grave, avons-nous dit, que
la inarche plus ou moins heureuse de la conversation, est celui qu'excitent ces questions : N'est-ce pas de l'arbitraire inconsistance des mots et de la confusion qui en résulte qu'est ûée L'uniformité de l'enseignement des arts. imposé à tous, enfant, ouvrier, artisan d'art, physicien, élève de l'Ecole polytechnique, homme du monde, artiste? Uniformité réelle malgré l'apparente diversité des méthodes et des modèles adoptés pour chacune de ces divisions, qui toutes fatalement aboutissent soit à ébaucher des artistes, soit à débaucher des artisans. Et si cela est incontestable, quel est le dessin utile? Peut-on distinguer, établir la quantité et la qualité de dessin nécessaire aux diverses situations où la vie jette chacun de nous? Enfin, quelle est la délimitation entre le dessin d'usage général et le ou les dessins qui constituent la base professionnelle, la pratique incessante, de l'architecte, du peintre, du sculpteur?
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Pour répondre à ces questions nous avons pensé qu'il fallait commencer par fixer le sens des termes et leurs rapports professionnels avec le mot dessin, et. pour cela, s'astreindre à les définir uniquement par le langage, sans le secours des choses qu'ils représentent, c'est-àdire sans le concours de figures explicatives. Un terme bien défini ne peut-il être considéré comme un outil professionnel, comme un instrument de précision?
La critique aurait pu nous fournir, par des exemples contradictoires, de vives clartés; nous avons préféré nous confiner dans un vague qui, sans être obscur, exigera une attention persévérante.
Nous avons tenté cette série d'ardues et indispensables définitions, certain que, si nous n'avons pas réussi, nous aurons du moins signalé un point faible et la nécessité de le fortifier.
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