Du divin sacrifice et du pretre qui le celebre
Qu'on nous permette de rappeler ici une parole de saint Joseph de Copertino, que nous avons citée ailleurs', et qui a toujours fait sur nous une vive impression. Un évêque récemment élu, allant prendre possession de son diocèse, lui demandait ce qu'il pourrait faire pour la sanctification de son clergé : « Monseigneur, répondit le saint religieux, obtenez de vos prêtres deux choses, qu'ils récitent bien l'OfTice, et qu'ils disent bien la Messe; cela suffira pour les sanctifier. »
Ces deux choses doivent suffire, en effet; car elles supposent ou amènent à leur suite toutes les dispositions et toutes les pratiques qu'exige la vie sacerdotale. Elles ne peuvent manquer de lui donner son véritable caractère, en en faisant une vie surnaturelle, éminemment chrétienne. Comme elles tendent toutes deux à ce
1. Du saint Office, au point de vue de la piélc. Quatiiùme édition, Poussielgue.
but, qu'elles se soutiennent et se complètent dans cet œuvre, on doit attacher une grande importance à ne les pas séparer. Cependant, si le prêtre était dans la nécessité de suspendre pendant quelque temps l'exercice de l'une ou l'autre, il n'y a pas de doute qu'il ne dût garder la seconde, de préférence à la première ; car le divin Sacrifice est la fonction la plus sainte, comme la plus auguste, de son sacerdoce, celle qui doit lui obtenir le plus de grâces et contribuer le plus puissamment à sa sanctification. Un des avantages les plus précieux que lui offre la récitation du saint Office, c'est de le mettre en état de bien célébrer à l'autel.
Est-ce à dire que, dans l'institution du Sacrifice eucharistique, Notre-Seigneur ait eu pour but principal ou unique la sanctification de ses ministres ? Non, assurément : son dessein était plus vaste et sa fin plus élevée ; il se proposait par-dessus tout la gloire de son Père et le bien spirituel de toute son Eglise.
A ce point de vue, on ne voit pas ce qu'il aurait pu faire de plus excellent et de plus digne de sa sagesse. Quel hommage plus glorieux pour la Majesté suprême que celui d'un Homme-Dieu prosterné en sa présence, et s'immolant à ses pieds comme une hostie de louange, d'action de grâces et de supplication !
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Quelle intercession plus puissante en faveur de l'Église que celle de son divin Chef, se sacrifiant pour tous ses membres et ne cessant d'offrir à son Père sa vie et son sang pour la conversion des pécheurs et la sanctification des justes ! Quel moyen plus efficace pour exciler et faire croître dans les cœurs des fidèles les sentiments d'admiration, de respect, de soumission, d'amour, dont ils doivent être animés envers le ]Maître souverain du ciel et de la terre !
Mais, pour produire cet effet, pour procurer tant de gloire à Dieu et tant de grâces aux âmes, une condition est nécessaire : c'est que les saints Mystères soient célébrés dignement, d'une manière qui réponde à leur excellence et à leur sainteté. Il faut que, dans le prêtre, une vertu exemplaire précède et accompagne l'exercice de son sacerdoce. Si elle manquait à la célébration de son Sacrifice, elle ne saurait en être le fruit.
Jésus-Christ est à l'autel comme il était au Calvaire, et il s'offre dans nos églises aussi réellement qu'à la croix ; mais il n'y est pas dans le même état, et il ne s'offre pas dans le même dessein. Au Calvaire, c'était une victime d'expiation, chargée des péchés du monde, qui se livrait à la divine Justice pour subir la rigueur de ses chàtimenis. Il consentait à mourir comme un criminel, à endurer tous les sup-
plices, à essuyer tous les opprobres, à être en butte à tous les blasphèmes^. A l'autel, c'est une hostie glorifiée, immortelle, impassible, qui n'a plus à payer à la Majesté de son Père qu'un tribut de louanges, de gratitude et de supplications. Il veut bien être encore immolé, mais d'une autre manière que la première fois, avec un autre appareil, par des ministres dignes de lui, choisis par lui et remplis de son esprit. Il demande qu'on l'offre avec respect et avec amour, comme il convient à sa sainteté et à sa grandeur, que ses prêtres, en l'immolant, s'immolent eux-mêmes, qu'ils s'unissent à lui comme à leur chef, qu'ils entrent dans ses intentions, qu'ils s'associent à tous ses hommages, à ses adorations, à ses prières, à ses actions de grâces. Il exige qu'ils fassent avec lui une même hostie, qu'un même feu consume l'holocauste et ceux qui y prennent part. Enfin, il veut que son Sacrifice se célèbre sur la terre avec la même religion qu'au ciel, parmi les bienheureux et les anges. De là dépend le fruit qu'il doit produire dans le prêtre comme dans les fidèles.
S'il se faisait autrement, si la divine Victime n'était pas honorée à l'autel comme elle doit
1. Humiliavit scmetipsum factus obediens usque ad mortem, morteni autem crucis : propter quod et Deus exaltavit eum, et donavit illi nomen quod est'supcr onine nomen, ut in nomine Jesu omne genu flectatur cœlestium terrcstrium et infernorum. (Phil., ii, 8-10.)
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l'être, si elle n'y était pas entourée de foi, de pureté et d'amour, elle ne perdrait rien, sans doute, de son excellence et de son mérite, elle ne laisserait pas d'être l'objet des bénédictions des anges et des complaisances de l'auguste Trinité, mais l'offrande qui en serait faite et les prières dont elle serait accompagnée seraient loin de produire les mômes effets. En même temps qu'il demanderait miséricorde pour les âmes fidèles et pour les pécheurs repentants, le sang du Sauveur crierait vengeance contre les profanateurs : il deviendrait un sujet de condamnation pour les ministres indignes, et pour l'Eglise un scandale et une calamité.
Voilà des idées que nous avons eues bien des fois au pied de l'autel, en pensant aux desseins de Xotre-Seigneur dans l'Eucharistie, et aux alïlictions de la sainte Eglise parmi les périls des temps présents. Voilà sur quoi nous désirons appeler les réflexions de nos frères dans le sacerdoce, et surtout éveiller de bonne heure l'attention des aspirants au divin Ministère. Si le mystère de l'autel est ce que le Fils de Dieu nous a laissé de plus auguste et de plus précieux, n'est-ce pas ce qui demande de nous les hommages les plus profonds ? Si le divin Sacrifice est la source de toute gloire pour Dieu et de toute grâce pour les âmes, qu'y a-t-il de
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plus propre à enflammer notre ferveur et à soutenir notre confiance ? Si la fonction la plus sublime et la plus salutaire du sacerdoce est de consacrer Jésus-Christ à l'autel et de l'immoler à son Père, qu'est-ce qu'un prêtre doit désireravec plus d'ardeur que deserendre digne de ce ministère et de l'exercer saintement?
Dès lors, que peut-on faire de plus excellent que de propager dans l'Eglise l'estime du saint Sacrifice et l'amour de la divine Victime ? Quoi de plus désirable surtout que d'accroître et d'animer ces sentiments dans le cœur des ministres sacrés ?
Nous sommes bien éloignés de penser que la foi aux divins Mystères s'affaiblisse parmi nous, ou que l'adorable Sacrifice soit célébré aujourd'hui avec moins de respect que dans les siècles passés. Nous voyons, au contraire, la dévotion à l'Eucharistie se manifester en beaucoup d'endroits par d'éclatants témoignages, inconnus à nos pères^. Mais la religion a, comme toutes les vertus, une infinité de degrés; et ce que Notre- Seigneur mérite d'hommages au saint autel est tellement au-dessus de ce qui se peut faire ou imaginer, qu'il faudrait ignorer entièrement sa grandeur et ses desseins pour ne pas souhaiter de le voir honorer de plus en plus', et ne
1. Voir le oompte rendu du Congrès eucharistique tenu à Paris en
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pas se faire un bonheur de contribuer en quelque chose à l'accroissement de son culte.
Tel est le sentiment qui nous a porte à composer ce petit écrit sur le divin Sacrifice et sur la manière dont il demande à être célébré.
Gomme toute dévotion doit avoir pour base une foi solide et éclairée, nous commencerons par établir l'excellence infinie et l'efficacité souveraine du sacrifice du Sauveur. Nous montrerons qu'il faut reconnaître dans cette institution, non un acte religieux seulement, ou un simple 'exercice liturgique, semblable à beaucoup d'autres, mais une œuvre toute divine, dont nulle autre n'approche, un mystère qui renferme et qui complète tous les autres mystères, le centre et le lien de la vraie religion, de la religion éternelle et universelle dont le Fils de Dieu est l'auteur, \in hommage qui a été, qui est et qui sera à jamais le principe et le complément de tous les devoirs rendus à la Majesté suprême, la source de toutes les grâces et de tous les biens surnaturels répandus dans les âmes, au ciel et sur la terre. Tel sera l'objet de notre première partie, 'partie dogmatique où nous tâcherons d'être bref, sans laisser d'être clair. Dans la seconde, qui sera toute pratique, après avoir dit quel est le rôle du prêtre dans l'oblation de la divine Victime, et avoir montré l'excellence, la sainteté et la valeur de
ses attributions, nous nous appliquerons à faire sentir quelles obligations sa charge lui impose, dans quelle innocence il est tenu de vivre, et quel degré de vertu il doit s'efforcer d'acquérir. Ensuite, nous indiquerons ce qu'il doit faire chaque jour, soit avant, soit peiidant, soit après le saint Sacrifice, pour s'acquitter saintement de son ministère et pour exercer avec fruit le pouvoir le plus auguste qui lui ait été confié.
Il serait superflu de confesser notre impuissance à traiter dignement une pareille matière. Quiconque entreprend de parler des choses divines doit se résigner à ce tourment de sentir toujours sa pensée au-dessous de son sujet et ses expressions au-dessous de sa pensée. Pour le sacerdoce du Sauveur, en particulier, on sait que saint Paul l'a qualifié d'iaeffable^, et que les plus grands Docteurs se sont reconnus incapables d'en célébrer les merveilles. Que pourrons-nous en dire d'ailleurs qui n'ait été dit avant nous, mieux que nous ne le dirons ? Mais cette considération ne nous décourage pas. Pour être utile aux âmes, il n'est pas nécessaire de leur enseigner une doctrine nouvelle, ou de leur apprendre ce qu'elles ignorent : il suffit de leur rappeler ce qu'elles oublient ou à quoi elles ne
1. De quo nobis grandis sermo et ininterpretabilis ad dicendum. (Heb., V, 11.) Excedit cniin multumque supereminet humani eloquii facultatem divini operis magnitudo, et inde oritur difficultas fandi, unde adest ratio non tacendi. (S. Léon, serm. 9.)
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pensent pas assez. Le meilleur service qu'on puisse rendre aux ecclésiastiques comme aux fidèles, c'est de les faire réfléchir aux vérités qui les touchent de plus près, et qui leur sont le plus familières. Sur le sujet que nous abordons, en particulier, nous croirions avoir atteint notre but s'il nous était donné d'inspirer à un certain nombre de nos frères une résolution efficace de se recueillir chaque matin au pied du saint autel, de considérer avec foi la divine Victime qui se met entre leurs mains et qui descend dans leur cœur ; de bien méditer l'exemple qu'elle leur donne et les leçons qu'elle leur adresse. Loin de nous de prendre sa place et de substituer notre parole à la sienne. Trop heureux le prêtre qui a pour maître la Vérité môme et qui se fait disciple du Verbe fait chair! Félix qiiem veritas per se docet! Beata anima quae Dominum in se loquentem audit*! S'il se rend attentif à ses instructions et docile à ses avis, il ne voudra plus d'autre Docteur; et, apprenant de lui tout ce qu'il lui importe de savoir, il dira, comme l'auteur de l'Imitation : Taceant omnes Doctores ; sileant omnes creaturœ in conspecta tiio : tu mihi loquere solus' !
Que Dieu daigne bénir ce travail, entrepris pour sa gloire, et pour la sanctification de ses