‹ Du droit de propriétéChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DBS VAGiaTés DB t'flOMlCE.

Quê rhomiM a dans ses facultés personnelles une première propriété incontestable , ortgine de toutes les autres.

La propriété , aî-je dit , est un fait universel : soumettons ce fait au jugement intime de la conscience humaine , et examinons si ce penchant à s'approprier ou le poisson que Thomme a péché , ou l'oiseau qu'il a abattu , ou le fruit qu'il a fait naître, ou le champ qu'il a longtemps arrosé de ses sueurs , est de sa part un acte d'usurpation, un larcin commis au préjudice de l'espèce humaine.

Prenons les choses de haut , pour ne rien laisser d'inexploré. Regardons d'abord à notre personne, et le plus près d'elle que nous pourrons* Mon vêtement est bien près de moi ; je pourrais , si je l'ai tissu , ou payé à celui qui l'a

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tissu, prétendre qu'il est à moi, car apparemment ce vêtement qui me garantit du froid ou du chaud n'est pas un excès de jouissance qu'on doive considérer comme préjudiciable au reste de l'humanité. Mais je veux commença* de plus près encore l'examen de ce qui m'appartient ou ne m'appartient pas , et je m'arrête à considérer mon corps , et dans mon corps le principe vivant qui l'anime.

Je sens , je pense, je veux : ces sensations , ces pensées , ces volontés, je les rapporte à moimême. Je sens qu'eUes se passent en moi, et je me regarde bien comme im être séparé de ce qui l'entoure, distinct de ce v^ste univers qui tour à tour m'attire ou merepousse, me charme ou m'épouvante. Je sens bien que j'y suis placé, mais je m'en distingue parfaitement, et je ne confonds ma personne ni avec la terre qui me porte, ni avec les êtres plus ou moins semblables à moi qui m'approchent , et avec lesquels je serais tenté quelquefois de me confondre, tant ils me sont chers, tels que ma femme ou mes enfants. Je me distingue donc de tout le reste de la création , et je sens que je m'appartiens à moi-même.

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Que les philosophes, cherchant à s'enquérir de la réalité' de nos connaissances , se demandent si tout ce spectacle de l'univers est réel ou ne l'est pas , si Dieu se joue ou ne se joue pas de ma crédulité, en plaçant autour de moi des spectres qui m'abusent , et qui n'ont rien de réel : qu'importe au sujet que je traite ! Ce rocher de granit contre lequel ma barque est près d'échouer, ce cheval emporté qui va se précipiter sur moi, ne seraient ni granit ni cheval, seraient une vaine image, une vapeur colorée, qu'il n'en serait ni plus ni moins pour ia vérité qui nous occupe ! 4je granit qui menace ma barque , ce cheval qui menace ma personne, je crois assez en eux pour me détourner; la sensation que j'en attends est suffisante pour me déterminer. Dès lors , prenant au sérieux le spectacle du monde , et laissant aux métaphysiciens le soin d'en discuter la réalité, je me place dans cette réalité même , et je m'approprie d'abord mapersonne, les sensations qu'elle éprouve, les jugements qu'elle pdrte, les volontés qu'elle conçoit, et je crois pouvoir dire , sans être ni un tyran ni un usurpateur : La première de mes propriétés, c'est moi, moi-même. •»

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Cette reconnaissance opérée , je m'écarte un peu de cet intérieur, de ce centre de mon être , j'en sors, et, sans aller bien loin, je regarde mes pieds, mes bras, mes mains. Je suis encore là certainement à la limite la plus rapprochée de mon existence , et je dis : Ces pieds, ces bras , ces mains sont à moi , incontestablement à moi. — On me disputera peut^tre les chevaux qui me prêtent leurs pieds agiles pour franchir Tespace. Au nom du genre humain dépossédé, on voudra peut-être me les enlever, en médisant qu'ils sont non à moi, mais à tous. Soit, je le veux bien. Mais ces pieds, ces mains, on n'a pas encore imaginé de me dire qu'ils appartiennent à la totalité de Tespëce humaine : on aurait beau le dire , je ne le croirais pas. Si quelqu'un y touchait, si ^elqu'un marchait méchamment sur l'un de mes pieds , je m'irriterais , et si j'étais assez fort je me jetterais sur TofTenseur pour me venger.

Ces pieds , ces mains, ces organes variés qui me mettent en rapport avec l'univers, sont donc à moi, c'est-à-dire que je m'en sers sans cesse, sans scrupule, sans remords d'avoir le bien d'autrui, que je ne ^nge à les céder & qui que

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ce soit, à moins que je ne veoille aider celui que j'aime, et qui est privé de l'usage de ses membres. Mais toujours est-il que je ne les confonds avec ceux de personne.

Maintenant ces pieds , ces mains , qui me servent à me porter ou à saisir les objets dont j'ai besoin , ces yeux qui me servent à voir, cet esprit qui me sert à discerner toutes choses , et à enus^ avantageusement pour moi, ces pieds, ces mains, ces yeux , cet esprit, qui sont à moi, non à un autre , sont*ils égaux à ceux de tous mes semblables? Assurément non. Je remarque dans mes facultés et celles de mes semblables de notables différences ; j'observe que les unS| par suite de ces différences, sont dans la misère ou l'abondance , dans l'impossibilité de se défendre ou dans le cas de dominer les autres.

Est-U vrai, en efTet, que celui-ci a beaucoup de force physique, celui-là très^peu? que l'un est fort, mais maladroit? l'autre ftdble , mais plein d'intelligence, que l'un fera peu de besogne, l'autre beaucoup ? que celui-ci est propre à tel emploi, celui-là à tel autre? £si-il vrai, oui ou non t qu'en mettant de côté les inégftlitAf

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traditionnelles de la naissance, de la fortune, en prenant deux ouvriers dans un atelier quelconque ^ l'un va déployer une adresse extrême , une diligence infatigable , gagner trois ou quatre fois plus que l'autre , accumuler ces premiers gains, en former un capital avec lequel il spéculera à son tour, et deviendra peut-être immensément riche? Ces* facultés heureuses , physiques ou morales, sont certainement à lui. On ne le niera pas , et sans erreur de langage, on pourra dire qu'elles sont sa propriété. Mais cette propriété est inégale , car avec certaines facultés celui-ci reste pauvre toute sa vie, avec certaines autres celui-là devient riche et puissant. Elles sont la cause essentielle de ce que l'un a peu, l'autre beaucoup.

Voilà donc une première espèce de propriété qui ne sera pas taxéed'usiupation : moi d'abord, puis mes facultés physiques ou intellectuelle , mes pieds^ mes mains, mes yeux, mon cerveau , en un mot mon âme et mon corps.

C'est là une première propriété incontestable, impartageable , à laquelle personne n'a jamais songea appliquer la loi agraire ; dont personne n'a jamais songé à se plaindre ni à moi , ni à la

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société, ni à ses lois; pour laquelle on peut m'envier, me haïr, mais dont on ne songera ja> mais à m'enlever une partie pour la donner à d'autres, et pour laquelle on ne fera de querelle qu'à Dieu, en l'appelant Dieu injuste. Dieu méchant. Dieu impuissant, reproches au-dessus desquels il saura probablement se mettre , et dont je ne renonce pas à le justifier avant la fin de ce livre.

46 BU DROIT DIS PRO]&RtBTi.

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