Du Félibrige
Les descentes périodiques des félibres Parisiens, sur une barque pavoisée, le long du Rhône, leurs courses à travers nos villes et villages où ils inaugurent des bustes, en faisant de sonores discours, leurs allures de commis voyageurs en romarins, en poésie et en soleil, fournissent un thème inépuisable aux douces railleries des journalistes parisiens. 11 faut en convenir franchement, cette Jouvènço qui rime éternellement avec Prouvenço, ce valent félibre, l'égal pour le moins d’Homère et de Milton et dont il faut arroser les fraîches palmes académiques, toute cette exubérance méridionale, tout cela n’est pas le vrai Félibrige.
Trop de gens malheureusement ne veulent voir dans le Félibrige que cela et ils s’en moquent. Il y a autre chose, grâce à Dieu, et nous convions ceux qui sont de bonne foi, qui désirent avant de juger une cause la bien connaître, à nous suivre un moment dans l’analyse que nous allons essayer, d’un intéres-
sant volume dû à la plume érudile et patiente d’un méridional qui connait bien ce dont il parle et n’a ni parti pris, ni illusions.
M. Gaston Jourdanne nous offre, en effet, avec une abondance de détails, une grande sûreté d’informations, un style intéressant et alerte, une érudition patiente et complète qui fera le bonheur des bibliographes futurs, une: Histoire du Félibrige i .
À lire ce fort volume, bien des préjugés disparaîtront, bien des accusations portées contre la renaissance de notre midi tomberont, l’on se rendra compte sans peine, de la vraie portée sociale et littéraire de ce mouvement. Je voudrais en donner une analyse assez complète pour bien mettre en lumière l’indéniable force d’expansion de l’Idée félibréenne et la doctrine sociale, j’oserais presque dire morale, que le Félibrige porte en lui.
C’est en 1854 que le Félibrige , fut fondé; M. Jourdanne a divisé son histoire en quatre périodes : Les débuts, 1854-1859 ; Période d’expansion,
1 859 - 1 875 ; Période d’affirmation , 1 876 - 1 892 ; Période actuelle, que l’auteur ne dénomme pas et son histoire se clôt par quelques réflexions sur l’avenir
1 Un vol. petit in-8» avec gravures. Avignon, Roumanille, 1897.
du Félibrige. Sous le titre de : Notes et éclaircissements , l’auteur nous donne quantité d’indications précieuses, de renseignements bibliographiques et autres pleins d’intérêt.
Depuis le désastre du Midi et de sa langue, à l’époque des Albigeois, jusqu’à Roumanille et à Mistral, la langue d’oc n’a cessé d’être parlée et écrite, mais les quelques poètes que l’on retrouve de siècle en siècle, à côté de la splendeur de ceux de langue d’oïl, ne sont plus que des « lumignons chétifs ». Jasmin, cependant , releva un peu le niveau de celle pauvre langue perdue, sa gloire dépassant les murailles d’Agen, attire sur l’outil dont il se sert l’attention du monde qui pense.
Le Félibrige n’est donc pas une « génération spontanée ». Avant Mistral, Diouloufet , d’Astros, Bellot, Desanat, etc., écrivent en provençal; Roumanille fait paraître ses « Margarideto, en 1847, li Sounjarello » en 1851, en 1852 le recueil collectif « li Prouvençalo » et à Aix, J. -R. Gaut organisa le congrès des Troubadours Provençaux.
L’idée première qui amenait à Fontségugne, chez leur ami Giéra, ceux qui devaient fonder le Félibrige était une sorte de croisade pour l’épuration de la langue provençale. Leurs efforts tendent à la débarasser des scories et des impuretés que le français, mal à propos employé, y a adjointes, et que les anciens poètes ont conservées. Les nouveaux poètes eux, ne veu-
lent pas. comme le dit Roumanille : écrire du français provençalisé, mais la langue d’oc agrandie, haussée jusqu’à la vraie littérature et aux grandes idées, dont, depuis si longtemps, en l’avait déshabituée.
M. Jourdanne fait à diverses reprises, avec un bon sens et une justesse absolus, une réponse sans réplique au grand grief formulé de tant de côtés différents, aux Félibres. 11 a raison, c’est le grand argument des adversaires, il ne faut pas se lasser d’y revenir.
Les Félibres, dit-on, ont inventé une langue qui n’a rien de commun avec le Provençal parlé. Cette objection est en général faite par des gens qui croient connaître le provençal parcequ’ils savent demander à leurs fermiers le prix du blé ou le temps qu’il fera le lendemain, Savoir quelques mots d’usage courant n’est pas connaître une langue. Quand pour la première fois, j’ai lu Mireille, nombre de mots rn’ont paru être inventés par l’auteur, dès qu’il m’a été donné d’approcher les paysans de plus près, d’entrer plus avant dans le dédale de leurs pensées, j’ai retrouvé sur leurs lèvres, précisément ces mêmes mots qui m’avaient paru forgés de toutes pièces par Mistral.
Les Provençaux, ajoute-t-on, ne comprennent pas la langue des Félibres. Il n’y a dans cette assertion, qu’une demi-vérité, « l’Armana Prouvençau » a des quantités de lecteurs dans le peuple qui prend goût aux discours prononcés dans les félibrées et les
comprend très bien. Lisez un sonnet de Hérédia, une strophe de Leconte de Lisle, une page de Bossuet à un ouvrier du centre, les comprendra-t-il mieux que notre paysan un sirvente de Mistral ?
Ce qu’ont fait les Félibres est bien simple, c’est d’ailleurs ce que fait avec plus ou moins de talent tout écrivain, ils ont épuré, agrandi, élevé, le domaine de la langue dont il sè servaient, en tâchant de se rapprocher des racines primitives, en codifiant et unifiant autant que possible les divers dialectes et surtout en employant cette langue non plus à exprimer des idées basses et grossières, mais les plus nobles sentiments, les plus belles abstractions de la pensée.
Dante, prenant au bas peuple de Mantoue, le langage vulgaire, pour en faire le merveilleux instrument de son divin poème ne faisait pas autre chose, qui a songé à le lui reprocher ?
Le Félibrige, héritier des anciens poètes provençaux est donc né d’un mouvement d’amour positif, pour la terre provençale si délaissée et pour la langue maternelle qui en était restée comme le seul souvenir tangible, c’est à la remettre dans son antique splendeur que se consacreront tous leurs efforts.
Ils étaient sept, réunis sous l’empire de cette idée, au château de Fontségugne : Roumanille, Giéra, Aubanel, Brunet, Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan. Il faut lire dans le livre de M. Jour-
danne, les détails donnés sur l’origine du mot : félibre, que Mistral trouva dans un très vieux cantique provençal: l’oraison de St Anselme et sur l'importance, toute poétique d’ailleurs, que les Félibres attachent au nombre sept. Le 21 mai 1854, fête de Sainte-Estelle, ainsi l’indiquait du moins l’almanach que l’on consulta, tout naturellement cette sainte, au nom poétique, prit sous sa protection le Félibrige naissant.
Parmi les fondateurs de ces réunions, plusieurs, sans doute, ne pouvaient soupçonner le sort que l’avenir leur réservait. Mais si peu précisée et définie que fût cette œuvre dans l’esprit de quelques-uns, ils comprirent par une sorte d’instinct, qu’il fallait s’adresser au peuple, si l’on voulait faire œuvre durable. Alors naquit « l’Armana Prouvençau » 1855. OEuvre essentiellement populaire et de propagande. Sans doute, il est superflu de le dire, Mistral a écrit des poèmes d’un incontestable génie, poèmes qui ont porté à son sommet la gloire de la littérature provençale et qui avec les vers magnifiques d’Aubanel et de quelques autres ont eu leur retentissement dans les milieux lettrés du monde entier. Mais l’Armana s’adressait précisément à ce peuple dans le cœur duquel il fallait réveiller l’amour de la langue et du sol natal, il se faisait peuple pour lui, humble et rustique pour mieux entrer dans les chaumières et porter la pensée des Félibres. Pensée de restauration do la lan-
guo pour le plus grand nombre, pensée de restauration des vieilles libertés et franchises chez ceux qui, penseurs profonds autant que poètes, pouvaient percer plus avant dans la nuit de l’avenir.
Dès cette première heure, Mistral a eu l’idée de ce que pourrait devenir un jour le Félibrige ; c’est avec raison que M. Jourdanne note dans Mireille (1859), Calendau (1867) et dans diverses pièces des « Isclo d’Or » le cri de guerre fier et superbe jeté aux conquérants du Nord, à ceux d’autrefois comme à ceux d’aujourd’hui, qui avaient tué le midi dans ses institutions, dans ses libertés et dans son esprit.
Nous ne suivrons pas l’auteur dans l’énumération de toutes les œuvres, proses ou poésies qui, paraissant de tous côtés, affirment la vitalité du mouvement Félibréens.
Il n’est pas hors de propos cependant, d’expliquer ici l’origine et le sens de la fameuse « Chanson de la Coupe ». L’idée latine fait depuis quelque temps trop parler d’elle pour qu’il soit nécessaire d’indiquer en quoi consiste cette union rêvée des peuples Latins. Il n’est pas, pour le moment, permis d’espérer que, sur le terrain politique, les peuples du sang Latin puissent se donner la main et lutter avec avantage contre le flot Saxon ou Anglo-Saxon qui les enserre de toutes parts.
Mais dans le domaine plus calme de l’Idée, ne peut-il pas être permis à ceux qui, descendant d’une
même souche, ont reçu par un afflux plus continu le même sang Romain, qui ont vécu plus longtemps de ses coutumes et de ses mœurs, de travailler en commun, pardessus les frontières, à l’épanouissement de ce génie auquel l’humanité doit tant de chefd’œuvres ?
En 1862, la Catalogne rétablit ses Jeux Floraux, tout naturellement s’établit entre les deux pays un échange de poésies où furent affirmés des sentiments réciproques d’amitié ; Catalans et Félibres luttaient pour la même cause.
En 1867, Victor Balagver, une des plus brillantes intelligences de cette province, exilé vint demander asile aux Félibres, leur enthousiaste sympathie le toucha profondément. Les portes de la patrie rouvertes, il envoyait aux Félibres une coupe d’argent ciselé, au pied de laquelle deux femmes se tiennent enlacées et au bas sont gravés avec les armes de Catalogne et de Provence, des vers des deux poètes. Mistral composa alors sur un très vieil air de Saboly, un hymne à la Coupe, qui est devenu le chant national des méridionaux, chanté debout et tête nue, à la fin de toutes les réunions.
Ainsi s’étendait et se répandait au dehors le nom même et la gloire des Félibres; simple réunion d’amis tout d’abord qui s’étaient proposés un but modeste, voilà que par la vertu de l’Idée qui les inspirait, grâce au génie de quelques-uns, le champ
d’action s’élargissait. On chantait clans la langue du pays, les traditions et les légendes du pays, ces chants réveillèrent dans le chœur des hommes, un monde de sentiments et d’idées jusque là confuses, mais qui prenaient corps et se manifestaient en des fêtes auxquelles toute la population méridionale prenait part. On chantait, et ces chants étaient de purs chefsd’œuvres de l’esprit qui attiraient l’attention de ceux qu’on appelait autrefois les princes des lettres. On chantait, et les philologues les plus illustres ne dédaignaient pas de s’occuper de la langue d’oc. La philologie romane prenait un essort qui ne devait plus se ralentir. Enfin l’union Latine, ébauchée avec les Catalans eut sa confirmation dans les fêtes de Pétrarque (18-20 juillet 1874). L’ambassadeur d’Italie et M. Mézières délégué de l’Institut de France, assistaient officiellement à une fête organisée par les Félibres.
On sentait alors le besoin de réglementer cette association de plus en plus vaste, et le 21 mai 1876, furent votés les « Statuts Félibréens » dans la salle des Templiers à Avignon.
« Le Félibrige est établi, dit Fart. 1", pour grouper et encourager tous ceux qui par leurs œuvres, conservent la langue du pays cFoc, ainsi que les sa-
vants et les artistes qui étudient et travaillent dans l’intérêt de ce pays ». Il y a au sommet de la hiérarchie, 50 félibres majoraux, choisis parmi ceux qui ont le plus contribué à la renaissance du gay-savoir; en dessous d’eux, les félibres mainteneurs, distribués en maintenances correspondant aux grandes divisions dialectales de la langue d’oc. Dans foutes les villes, où il y a des éléments suffisants, les félibres mainteneurs sont groupés autour d’un cabiscoù et leur réunion prend le nom d 'Escolo. Les félibres majoraux réunis en consistoire sont présidés par le capoulié. Tous les sept ans, ont lieu de grands Jeux Floraux, le lauréat couronné désigne, lui-même, la reine du Félibrige. Chaque année, le jour de sainte Estelle, le consistoire tient une assemblée dans une ville désignée à l’avance. Le capoulié actuel est M. Félix Gras, la reine, la gracieuse M"' 6 Gasquet, couronnée au château des Baux, en 1892.
D’aucuns pourront sourire de cette organisation, qui ressemble si peu à ce que l’on a coutume de voir dans les autres associations littéraires. Mon plan est trop restreint, pour que je puisse m’étendre sur les reproches et les éloges qui ont été adressés à cette organisation qui, depuis vingt ans, suffit à régler et à contenir un mouvement littéraire dont on peut suivre l’importance dans les très complets et très exacts renseignements bibliographiques que donne M. Jourdanne. Ce n’est plus le simple Armana, dont le tirage
de 500 exemplaires en 1855, est monté à douze mille en 1892, c’est toule une série d’armana ; ces ont des journaux sans nombre et, fait beaucoup plus significatif, ce sont tous les journaux du midi, qui insèrent avec plaisir, les articles écrits en langue d’oc. C’est la chaire qui retentit, au grand plaisir des populations, au grand scandale de quelques prêtres àcourlevue, des accents d'une langue magnifique qui se hausse, avec les conférences du père Xavier de Fourvières, jusqu’aux plus précises et aux plus techniques discussions scientifiques ; c’est une prose qui peu à peu renaît et s’élève; ce sont des milliers de volumes de poésies qui , s’ils n’ont pas tous une égale valeur, attestent au moins, l’amour vivace des méridionaux pour leur langue.
Le but initial des fondateurs du Félibrige est atteint, la langue est épurée, agrandie, scientifiquement constituée, les tenants de l’Idée groupés ensemble il ne reste plus qu’à continuer, à ce point de vue, de faire pénétrer dans les masses le goût de cette vieille langue ainsi remise en honneur et reconquérir pour elle non pas — ce qui serait une stupidité — l'empire absolu, mais à côté de sa sœur française, la place à laquelle elle a droit. Déjà, conduite dans les milieux savants du monde entier, elle a su forcer leur attention ; un homme courageux et dévoué : le Frère Savinien l’a introduite dans les écoles et il s’est trouvé clés universitaires , pour le suivre dans cette
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voie. Il ne reste plus qu’à faire comprendre à ceux qui la parlent que loin de la regarder comme une déchéance et comme une honte, ils doivent s’attacher à elle avec amour.
Mais pourquoi dira-t-on s’attacher ainsi à une langue moins parfaite que le français et presque morte ? On ne revient pas sur le passé, ceux que la mort a frôlé de son aile, ont leurs jours comptés, laissez les donc périr. Que si vous voulez, comme amusement de lettrés, exercer votre esprit à composer dans une langue factice, d’ingénieux poèmes, nous y applaudirons. Santeuil et le père Tanière le faisaient autrefois, Balzac et bien d’autres s’y sont essayé de nos jours, au grand régal des lettrés, mais ils n’ont ressuscité ni le clair latin, ni le savoureux et pittoresque langage des contemporains de Ronsard.
Pourquoi nous attachons-nous à celte langue, nous demande-t-on, c’est parceque, comme l’a admirablement dit Mistral :
Qucm tèn la lengo tèn la clan Que di cadeno lou delieure.
Quelles sont ces chaines que nous voudrions voir tomber? C’est ce que je vais examiner rapidement, en insistant un peu plus que ne l’a fait M. Jourdanne dans son chapitre sur l’avenir du Félibrige.
Nous avons déjà noté, à la suite de M. Jourdanne, chez les félibres les plus en vue, ceux qu’une instruction plus complète, une pensée plus élevée, un coup d’œil plus juste désignaient pour être les chefs de ce mouvement, cette idée fermement ancrée et souvent accusée : que la renaissance littéraire qu’ils rêvaient devaient avoir en parallèle une véritable renaissance sociale. Régionalistes, Fédéralistes, Proüincialistes, simples décentralisateurs , tous ces mots à ce moment-là, n’auraient pas encore obtenu, la fortune qui leur a été faite depuis dans les milieux où l’on pense.
Mistral en exaltant les anciennes coutumes, les anciennes libertés, en flétrissant ceux qui avaient opprimé le midi savait bien faire, autre chose qu’une amplification littéraire. L’un des penseurs les plus profonds du Félibrige, M. de Berluc-Perussis a toujours pour sa part nettement avoué ce désir. De l’autre côté du Rhône, s’est également affirmée cette tendance avec Auguste Fourès, le comte de Toulouse Lautrec et Louis Xavier de Ricard.
Le Félibrige se développant de plus en plus, un fait inévitable se produisit : à côté d’hommes de grande valeur, une série de poètes de très petite envergu-
re, au point de vue du talent poétique s'entend, inondèrent les assemblées de leurs œuvres intéressantes, sans doute, mais toujours les mêmes Alors quelques jeunes gens eurent cette pensée : au lieu de toujours chanter le romarin et le soleil, au lieu de piétiner sur place en nous admirant les uns et les autres, ce qui nous rend ridicules, si nous essayions d’entrer dans une voie pratique, de réclamer, au même titre d’ailleurs que le peuvent faire les Bretons et les Normands, avec le respect de notre langue, celui de nos coutumes et de nos usages, de nos traditions, la liberté de nos communes et de nos provinces contre la centralisation toute puissante qui nous vient de Paris. C’est ce que l’on a appelé le manifeste fédéraliste de la Jeune Ecole. Il fut adressé, en 1892, à Félix Gras, nommé récemment capoulie, il était signé par Frédéric Amouretti, Charles Mauras, Auguste Marin.
La place me manque pour indiquer comment fut accueillie cette nouvelle attitude, soit par ceux dont elle ne faisait que combler les vœux les plus chers, par ceux dont elle précisait des sentiments troublés mais certains, soit par ceux qui, ne voyant dans le Félibrige qu’un moyen d’atteindre le ruban violet ou rouge, sont toujours prêts à répéter : Ah ! ne me brouillez pas avec la République.
Je voudrais simplement l’expliquer et la justifier.
Si nous nous éloignons un moment du Félibrige,
pour revenir au domaine général de la Pensée, nous voyons le monde moderne divisé en deux courants : l’un poursuit, avec des fortunes diverses, la mise en commun de toutes les sources de production et leur mise en œuvre par une force collective, plus ou moins vaste, suivant que nous nous trouverons en présence d’internationalistes, de collectivistes, de socialistes d’Etat et même de communalistes ; l’autre, croit encore à la force moralisatrice des idées de patrie et de propriété, exalte l'individu et prétend que par ses seules forces, heureusement groupées, l’homme peut venir à bout de redoutables problèmes sociaux de notre temps.
Or, en France, par suite de déplorables erreurs de gouvernement, l’individu a été complètement annihilé par une machine formidable et anonyme : la centralisation qui, comme la boule de neige, chaque année accroît son domaine et décuple ses funestes effets. Les esprits les plus éminents le reconnaissent ; il me suffira d’en citer quelques uns, au hasard de la mémoire : de Tocqueville, Le Play, Taine et plus près de nous, Paul Bourget dans son livre : « Outre- Mer » et Maurice Barrés. Ce que disent ces penseurs est au fond bien simple : si vous voulez développer chez un homme son activité et son énergie, donnezlui une grande part de responsabilité, faites qu’il puisse se mouvoir librement, faites qu’il soit obligé de se gouverner Jui-même, perfectionnez en lui le
selft governement. Ce que vous faites pour l'individu, faites le pour le commerce, faites le pour la province.
Je n’ai pas à démontrer ici, la vérité de ces doctrines, il me suffit d’avoir indiqué qu’il n’y a pas de lutte possible, contre le socialisme, dans ce qu’il a de mauvais, sans individus forts et d’ajouter qu’en France, grâce à la centralisation nous n’avons plus que de la poussière d’individus.
Ces idées peu à peu répandues ont fini par créer un véritable courant d’opinion, auquel les politiciens, malgré des intérêts tous contraires, commencent à faire des concessions. Sous l’Empire, on parlait déjà de décentralisation ; à l’heure actuelle et plus que jamais, la diminution de la natalité, l’accroissement sans précédent de l’armée du mal, le dépeuplement de nos campagnes et bien d’autres faits encore, ont donné à ce mouvement d’idées, un intérêt croissant. Certes ont peut discuter une telle opinion, on peut contester l'utilité sociale de telle mesure et M. Jourdanne a parfaitement raison de dire que les jeunes félibres appellent de tous leurs vœux de pareilles discussions, mais ce que l’on ne pourra contester, c’est l’importance de ce mouvement qui groupe autour de quelques idées, des penseurs que toutes leurs habitudes d’esprit et leurs études différentes tendaient au contraire, à séparer.
Partis de la poésie pure et guidés par l’amour de leur
sol natal qui est, quoiqu’on en ait dit, la seule racine profonde du patriotisme, par F enchaînement logique des idées, les félibres arrivent aujourd’hui à souhaiter avec le réveil de leur langue maternelle, celui de leur petite patrie, ils osent le dire et manifestent l’intention de le demander, dans la mesure où il peut se concilier avec l’amour de la grande France, qui ne date pas, j’imagine de la constitution impériale et que les provençaux du temps de Charles-Quint avaient peut être plus profond et plus efficace que les habitants centralisés du département des Bouches-du- Rhône, en 1870.
Le Play, lorsqu’il arrivait à des conclusions à peu près semblables, était parti de l’observation exacte et minutieuse des faits, Taine avait merveilleusement disséqué l’ancien régime et la Révolution, l’âme compliquée, subtile et aveulie des français de nos jours d’a point de secrets pour l’œil observateur d’un Paul Bourget. Ce que ces penseurs ont osé dire, ce que des milliers d’autres ont, après eux, répété, il serait interdit aux félibres, d’en poursuivre l’exécution. Doit-on s’arrêter à cette accusation, Yultima ratio des beati possidentes menacés dans leurs grasses sinécures, vous allez briser l’unité de la France. Grâce à Dieu, je viens de le dire, Famourde la France ne date pas d’hier, ce sont au contraire ceux qui font du citoyen un numéro anonyme, courbé pour tous les actes importants de sa vie sous les ordres
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d'un chef de bureau quelconque, qui le livrent ainsi sans défense aux théories internationales.
Avec nombre de penseurs, les jeunes félibres estiment que c’est faire œuvre morale et saine que d’attacher l’homme au sol natal, en le lui faisant connaître et aimer, en l’intéressant à son gouvernement intérieur, à ses affaires, en exaltant avec la langue gardienne des vieilles traditions et des vertus paternelles, tout ce qui aura pour but de donner à l’homme avec une plus grande somme de liberté, une plus grande somme de devoir.
Telle est, indiquée dans ses principes premiers et dans ses grandes lignes, l’orientation nouvelle du Félibrige, elle peut être discutée, elle ne mérite pas qu’on s’en moque car, j’ai essayé de la démontrer, elle participe à des idées singulièrement élevées.
Quel est l'avenir d’une pareille doctrine?
Il est bien difficile de le préciser car, de même que pour le mouvement dont nous avons noté quelques traits en dehors de la Provence, nous sommes encore dans le domaine de l’Idée pure. Le succès des jeunes félibres dépendra évidemment beaucoup, du sort réservé aux mêmes idées dans les autres parties de la France. Notons cependant, que sans abandonner le « romarin et la ferigoulo » ils sont résolus à entrer dans une voie pratique. Cette volonté s’est manifestée à l’occasion du congrès d’Avignon, par l’ouverture d’un concours destiné à couronner la
meilleure histoire ; populaire de Provence, par l’apparition prochaine d’un recueil à très bon marché, de chants populaires provençaux. Je souligne à dessein le mot populaire , c’est précisément là qu’est la différence, ce n’est plus de la littérature c’est de la propagande. On pourrait facilement relever dans les écrits des Félibres de nos jours, cette préocupation nouvelle : parier au peuple et lui dire la vérité.
J’ai là sur ma table, et je le cite avec plaisir, à titre d’exemple qui fera bien comprendre la tendance et rendra, en quelque sorte, tangible tout ce que j’ai dit : un discours prononcé récemment à une distribution des prix par M. d’Ille, maire de Voix. Sans ambages et sans ré licences, le maire de Voix, déclare aux parents qui l’écoutent, qu’ils doivent laisser leurs enfants à l’agriculture et non les envoyer à la ville où ils ne trouveront que déceptions et misères. Quiconque connaît les préjugés soigneusement entretenus pendant plus d’un siècle chez nos paysans, le mépris qu’on leur a soufflé pour leur profession, la fascination puissante qu’exerce sur eux le mirage trompeur des grandes villes et « li plaço dou gouvernamen » reconnaîtra sans peine qu’un élu du suffrage universel, a quelque courage à l’exprimer ainsi.
Nous ne l’ignorons pas, c’est une œuvre de longue haleine et de grande patience, c’est une citadelle qu’on ne pourra emporter que morceau par morceau.
mais nous sommes convaincu que c’est une œuvre morale et bonne, qu’il faut la signaler à l’attention des gens de bien, pour qu’ils sachent que derrière les exubérances quelquefois ridicules des méridionaux et les vers de mirlitons, il y a une pensée sérieuse qui mérite leurs sympathies.