‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 33 sur 33 · LE SONNEUR DE GARLAN · texte numérisé non relu

LE SONNEUR DE GARLAN

C’est une vieille netite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur l’autre versant de combe du Dourdû. .

Une ceinture de collines l'enveloppe et l’isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, loin des routes passantes. N’était la pointe aiguë de son clocher, n'étaient surtout les gracieux carillons qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes, rien ne signalerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, paraît-il, d’un vieux saint oublié Toute la bourgade se compose de l’église, du presbytère et de quelques maisons basses, rangées autour du cimetière, qui projette sur leurs vieux toits l’ombre de ses grands ifs.

Dans l’une d’elles, fleurie à son seuil d’une touffe de sureau, habitait, au temps de cette histoire, Agapit Quesseveur, plus connu sous le sabriquet affectueux de Gapit, abréviation de son “trange prénom.

TJ] avait commencé, vers ses quinze ans, par être apprenti tonnelier à Morlaix. Puis, un soir, n’ayant pas encore l’âge de tirer au sort, on l’avait vu rentrer au village, mais si maigre, si triste, si changé !… Longtemps il était resté comme entre vie ct trépas. Ses membres, disaiton, étaient travaillés d’un mal secret et sans remède.

Cela lui était venu tout, d’un coup, sans qu'il sût lui-même comment.

Sa mèrc, veuve, et qui de cinq enfants n’avait plus que lui, le soigna du mieux qu’elle püût, avec des onguents, des oraisons et des pèlerinages aux chapelles les plus réputées. Il guérit, mais demeura infirme, la taill: comme cassée en dcux-par le milieu des reins, objet d’étonnement et de commisération pour les voisins que ‘l'éconcertait le spectacle de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.

Il fut des mois sans se risquer hors du courtil familial : son infortune lui pesait comme une honte.

Le recteur lui apportait de temps à autre Îles consolations d’usage :

‘ T1 n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.”

T1 hochaït la tête, murmurait :

‘“ N’empêche que je serai toujours un propre à rien.”*

Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus : il v en avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas même en confession à l’article de la mort, et qui l’emplissait d’une tristesse infinie.

Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer, et, pour se sentir moins à charge à sa mère, la vieille Gritta, qui n’avait pour vivre que son métier de cardeuse d’étoupes, il cessava de quelques vagues besognes, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. A les exercer ainsi, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible : l’ospoir, le désir violent de la santé ranimèrent son jeune sang.

Un dimanche de printemps, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand’messe. Il constata, durant l'office, qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de pitié. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.

Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangeant des honjours avec les visages de connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d'elles, l’apercevant, vint à lui :

‘* Dieu merci, vous voilà sur pied, Yapit Quesseveur, dit-elle d’ane voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu'aux moelles.

— Oui, Jeanne-Louise,”” balbutia-t-il.

Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il restait, devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme hône, elle-même, et, feignant de chercher quelqu’un des yeux, dans la foule, elle jeta d’un ton rapide, où perçait une légère nuance d’embarras :

‘ Puisque vous êtes mieux, si vous passez à notre porte, entrez prendre un verre de cidre, n'est-ce pas, Gapit, ? ”’

Îl répondit pour la seconde fois :

‘ Oui, Jeanne-Louise.”’

Elle avait déjà tourné l’allée : il vit son châle vert et sa coiffe blanche disparaître derrière les ifs ; ses prunelles se voilèrent, et, de nouveau, il sentit au fond de son âme l’infinie marée de tristesse qui montait.

Ilavait connu Jeanne-Louise M. ‘el sur les bancs du catéchisme ; ils avaient fair ieurs trois Pâques ; et, bien souvent, sous prétexte de chercher des nids, il l'avait accompagnée, avec d’autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où ses parents étaient fermiers.

Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l’orphelin à son service comme gardeur de vaches, si toutefois il se destinait à l’état de laboureur.

“ Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y à pas grand’chose à faire de ce côté-là, si ce n’est à misérer. À la place de votre garçon qui est intelligent, et qui a de l’école, moi, j'irais en ville chercher un gagne-pain, qui fût, sinon moins dur, dü moins plus profitable.”

C’était donc sur son conseil que Gapit Quesscveur était entré en apprentissage chez un tonnelier de Morlaix.

‘ Quand tu seras à trois francs par jour, avait dit le vieux, repasse au Kergoz, il y aura chez nous une colombe pour toi ! ”

Et Gapit était parti, son petit baluchon de paysan noué dans un mouchoir de couleur.

Ï1 était parti... Et voici qu’il était de retour, hélas ! tiaînant un corps dévasté par un mal incurable, où, dans les ruines de sa santé détruite, s'était enraciné d’autant plus vivace son premier, son unique amour d’enfant.

Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour ; jamais elle ne serait pour lui, la colombe du Kergoz !

Et il songeait avec amertume que, si pourtant il n’avait pas suivi le conseil du vieux Mével, peut-être le malheur ne lui serait-il pas arrivé. Puis, de cette pensée même, voici qu’il lui venait soudain comme une lueur d'espérance. Puisque c'était, après tout, la faute du vieux Mével sil avait couru ainsi au-devant du mauvais sort, qui sait si le père de Jeanne-Louise ne se sentirait pas tenu de lui donner sa fille, pour se mettre en paix avec sa conscience, et en quelque sorte par manière de dédommagement ? D'ailleurs, Jeanne-Louise elle-même cût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, comme lui, elle n’était demeuréo fidèle à leurs sentiments d'autrefois ? Et puis, enfin, pourquoi ne réussirait-il pas à vaincre le mal qui nouaït son dos, à redevenir la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il avait été ? Qui veut peut. Et il avait unc telle envie, une telle fureur de vouloir !

“ Non, se fura-t-il, malgré l’obligeante invite de Jeanne-Louise, je ne franchirai le seuil du Kergoz que lorsque ie me serai presque entièrement redressé.””

A quatre ou ci. sis ©: là, dans le courant, de l’hiver, le sonneur de Gaïlan, qui depuis longtemps n'allait guère à cause d’un refroidissement qu’il avait pris un jour de grand baptême, vint à mourir de langueur.

Gapit Quesseveur lui avait souvent donné la main, persuadé que cet exercice était la gymnastique la plus capable d’assouplir son échine ankylosée. Il sollicita sa place et l’obtint. Dès lors, il se crut assuré de l’avenir. Sans être lu-

crative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres, Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel et il y avait surtout le: quêtes.

‘ J'ai de quoi faire vivre un ménage,” se dit Gapit Quesseveur, le dimanche où, pour la première fois, il sonna tout seul le carillon de la grand’messe.

Il fut, du reste, très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé chez lui des sens d'artiste. Il s’était pris de passion pour ses cloches.

“ 1] leur fait chanter tout ce qu’il lui plaît, ” se disaient entre eux les gens de Garlan, émerveillés.

C'était vrai, à la lettre.

Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne chantaient pas seulement, elles s’animaient, elles s'exaltaient en un prestigieux épanouissement d'harmonies. La grande éloche surtout roulait des vibrations si puissantes et si profondes que tout l’espace en était, comme attendri.

Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, répandait à tous les vents du ciel l’infini de passion dont il avait le cœur débordant.

Adossé au mur du porche, sous les cordes encore agitéces d’un long mouvement serpentin, il demandait à Jeanne-Louise, lorsqu'elle passait parmi ses compagnes, à l'issue de l’office :

‘ Avez-vous trouvé que w’était bien, aujourd’hui ?

— Très bien, Gapit, admirablement bien,” répondait-elle un peu rougissante, avec une jolie inclinaison de tête qui ramenait dans l'esprit du jeune homme l’image de la colombe.

Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes ennuagèren: le pays boisé.

C'était l’usage de la paroisse que le sonneur fit dans la semaine sainte l’:ne des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu'à cause du temps pascal on nommait Ja ‘ quête des œufs.*”

Gapit Quesseveur s'était promis de re faire la sienne qu’autant qu'il pourrait se presenter sans trop de désavantage à la ferme du Kergoz. Or, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s'était comme insinué dans ses membres.

Les nœuds de ses reins s'étaient desserrés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus mortes de son être.

Donc, dès le lundi des Rameaux, il se mit en route, et, durant tous les après-midi qui suivirent, on ne vit que lui par les petits chemins accidentés, entre les talus fleuris de primevères, ou sur les sentiers en lacet déroulés à travers champs dans le vert tendre des blés nouveaux. Il'allait de seuil en souil, partout salué d’une parole de bienvenue, partont par de rustiques offrandes.

Le ! “di soir, cependanz n'avait pas encore approché du Kergoz. Plus d’une fois, il s’était arrêté au sommet de quelque colline pour en contempler, avec un singulier mélange de désir et d’angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, pareilles à des ‘“ amers ” marins dans la houle naissante des feuillages. I] aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait de jour en jour l'instant à la fois $i craint et si souhaité où il : franchirait la porte.

Enfin, le Vendredi-Saint, il s’arma de « ourage.

Il faisait une matinée délicieuse, exquisement tiédie par les haleines de Manche, un ciel léger, pommelé de nuées roses, un vrai printemps de fiançailles.

Comme il pénétrait dans la cour, 11 croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec une brasséc d’herbe odorante, entre ses La nus, les manches retroussées sur les cou-

es.

‘ Ah ! c’est vous, Gapit ? ”” dit-elle. Et, laissant tomber l'herbe, qui joncha le sol à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de cuisine, achevait dé”déjeuner d’un morceau de pain de seigle graissé de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au esrnneur :

‘* Bonjour, dit ‘!. Assieds-toi et mange. Je commençais à croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz.”’

Gapit, après avoir pris place, et s’efforçant de raidir sa taille, répondit :

‘“ Ce n’est pas faute d’avoir désiré venir.

— Oui, je sais. ta maladie... tu n’as vraiment pas eu de chance,’” interrompit le vieux.

Jeannc-Louise, à ce moment, déposait sur la table un pichet de cidre et Aeux verres. L’allusion à sa ‘‘ maladie ”” faite sur ce ton d’apitoiement banal, et devant celle qu’il aimait, froissa l’orgueil du jeune homme.

‘ Je ne suis plus malade, protesta-t-il avec vivacité, et dans peu je ne serai plus du tout infirme... Le médecin me l’a dit. cuta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.

— Dieu le veuille ! *’ conclut le fermier. Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité, et aussi le

mépris inconscient de l'homme robuste pour l’étro chétif.

Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compsssion pour son ami d'autrefois, iuntervint.

" Ce qui est sûr, dit-elle, c’est que vous êtes un fameux sonneur. Il n’y a qu’une voix dans la paroisse pour l’attester.””

Le, yeux de Gapit Quesseveur brillèront d’un éclat reconnaissant.

‘* N'est-ce pas ? ”” s’écria-t-il.

Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d’armoire. Quand le fermier reparut, il tenait "ntre ses doigts une pièce de cent sous.

‘© Tu sais, déclara-t-il, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes.”

Et il fit mine de glisser l’écu dans la main du jeune homme. Celui-ci secoua la tête, très pâle.

‘ Hein ?.. Tu refuses ?...”’ balbutia le paysan interloqué.

Le sonneur s'était levé. Par un miracle de volonté farouche, les poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit, 11 regau dait la jeune fille. Tous ses muscles étaient tendus à se briser. Le bleu gris de ses prunelles était passé presque au noir.

‘* Jeanne-Louise, prononça-t-il lentemen. ‘est à vous que je suis venu demander mes œu:s de Pâques. Répondez-moi, s’il vous plaît, selon votre cœur. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Dites-moi donc si c’est oui, ou si c’est non.”

Elle le dévisagea une seconde, comme frappée de stupeur, Une attente tragique boulcversait les traits du malheureux.

‘* Jeanne-Louise ! ”’ implora-t-il avec un ac cent de supplication passionnée.

Elle baissa le front, défit, puis renoua d’un geste machinal les cordons de son tablier, — et s’enfuit, comme traquée par une mystérieuse épouvante...

Gapit Quesseveur, en traversant la cour pour s’en aller, ramassa une poignée de l’herbe que Jeanne-Louise, à son arrivée, avait laissée choir, et ne cessa de la mordiller jusqu’au bourg, les jambes ivres et la tête égarée.

Le samedi, : veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence consacrés par la coutume, les cloches, comme on sait, reviennent de Rome. C’est un retour impatiemment attendu par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les aériennes voyageusces rentrent pleines de dragées papales. I1 n’est que de se coucher sur leur passage, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevcir en pluie de sucre: cette manne enchantée. Toute la polissonnerie de Garlan ne manqua donc pas de guetter avidemment le départ du sonneur pour l’église.

Garçonnets ct fillettes, attroupés dans le cimetière, l’acclamèrent dès qu'il se montra.

‘© C’est le moment de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit !

— Vous ne croyez pas si bien dire, mes enfants,’” murmura-t-il. |

Il avait un air doux et triste. Son corps semblait plus courbé, comme si l’ancien mal l’avait repris. Quelques-uns des petits galopins voulurent s’élancer derrière lui dans le porche, mais, à leur grand étonnement, ils virent que, concontrairement à son habitude, il s’engageait dans l’étroit escalier de la tour.

“ Tiens ! pourquoi va:t-il donc là-haut ? ” se demandèrent-ils.

Un d’eux trouva cette explication :

‘‘ Probablement pour mieux sonner.”’

Ils se couchèrent sur le dos parmi le gazon funéraire. La silhouette de Gapit Quesseveur se dessina dans l’ajourement de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants se mirent en branle. C'était évidemment pour mieux sonner, en effet, qu’il avait inauguré cette manière nouvelle, cat jamais encore, de mémoire d'homme, on n’avait entendu à Garlan musique aussi merveilleuse. Cela tenait si bien du prodige que le recteur lui-même était accouru pnur mieux ouir ces sons surprenants. C’était comme un chœur céleste planant d’une palpitation immense dans l’azur. Toute l'espérance humaine ressuscitée, toute la beauté rajeunie de la nature, vibraient sur le monde avec ces voies éperdues.

‘Il y a un don merveilleux chez re Gapit, ” songeait avec admiration le recteur.

Mais, brusquement, l’hymne d’allégresse se changea en une sorte de plainte douloureuse.

Les coups s’assourdirent, s’espacèrent. C'était un glas, maintenant, un glas indicible, une poignante traînée de larmes entrecoupée de larges sanglots. Puis, il y eut un silence singulier, suivi d’un vaste soupir d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse cloche s’exhalait.

Toute la bourgade aux écoutes s’intcrrogea des yeux avec anxiété, Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, et peut-être d’irréparable.

‘* Jannou, montez vite ! ?’ commanda messire Guéguen au sacristain.

Celui-ci hésitait : deux paroissiens de bonne

volonté, le maréchal et le charpentier, l’accompagnèrent.….

L’instant d’après, ils réapparaissaient, décou- Lee en noir dans le grand trou d’azur du clo-

er.

On vit leurs ombres s’agiter confusément sous les gueules de bronze encore frémissantes ; puis, l’un d’eux, penché sur le rebord extérieur de lu galerie, et les mains disposées en porte-voix, cria :

‘* Monsieur le recteur !… Monsieur le recteur !...”’

Le vénérable messire, malgré son grand âge, se dirigea précipitamment vers le porche, et, pour la première fois de sa vie depuis qu’il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de la tour. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.

‘* Eh bien, quoi ? Qu'est-ce qu’il y a ? Où est Gapit ?

— Il ya qu’ila voulu se périr, le pauvre !”?

dit Jannou.

Les hommes en s’écartant, découvrirent au prêétre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de laflèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres : à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.

‘ Le malheureux ! ”’ murmura messire Guégen d’un ton où la sévérité du blâme s’attendrissait d’une infinie pitié.

‘ J’ai dû couper la corde de la grosse cloche au ras du levier, reprit la voix dolente du sacristain.. C’est vrai qu’elle n’était plus neuve,

ajouta-t-il en manière d’excuse, comme s’il avait craint que lc recteur ne lui ftt reproche d’avoir détérioré le bien de l’église.

— Vous n’avez jamais donné une plus belle marque d'intelligence,” fit messire Guéguen, presque bourru.

Il s'était agenouillé auprès du suicidé et, d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la che. aise de chanvre, mis à nu la poitrine, d’où un papier glissa auquel personne ne prit garde.

‘* Aidez-moi à le soulever un peu,’”’ coñmandat-il.

Tous ces curés de campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen eut la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les membres avaient. conservé leur souplesse. Il n’attendit pas davantage pour procéder aux pratiques recommandées en pareil cas.

Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés sans doute que c'était là quelque opération de magie.

“* Vous verrez qu’il va le ressusciter d’entre les morts,” chuchota le sacristain.

Et, presque aussi vite, cn effet, le travail de résurrection commença.

Le frisson de la vie détendit les traits gonflés du sonneur ; ses paupières battirent : sa gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d’un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.

‘Te Deum laudamus ” ! prononçÇa le prêtre radieux.

Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.

Celui-ci entr’ouvrit les veux, les fixa deux ou trois secondes au-dessus de lui sur les cloches dont l’airain grondait mollement à la caresse sonore de l’air vif, puis les referma d’un clignement brusque, tandis qu’une contraction douloureuse crispait son visage.

‘1 va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen.. Nous le sauverons, je l'espère.”

Le maréchal et le charron, gens robustes, saisirent Gapit, l’un par les jambes, l’autre par les épaules, et suivis du sacristain ils s’engagèrent avec leur faix humain dans l’étroit escalier tournant. ; ,

Le curé était sur le point de s’y enfoncer luimême, derrière eux, lorsqu'il aperçut à terre un bout de papier qui traînait. Il se baissa pour le ramasser. C’était une vieille enveloppe contenant une de ces images de première communion, où sont représentés des fillettes et des garçonnets agenouillés pour recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, mais dans un état de conservation qui témoignait éloquemment de quel soin pieux elle avait dû être l’objet. Au dos, une écriture enfantine avait tracé ces mots naïfs : ‘“ Pour mon camarade Gapit Quesseveur, en souvenir de nos Pâques, collines dont il était le maître spirituel, s’arrêtèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables à leurs cheminées blanches, dorées de soleil, puis sélevèrent vers le ciel souple, le jeune ciel velouté d'avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.

‘ Vos voies, Seigneur, sont impénétrables ’’ murmura-til en inclinant sa vieille tête grise. Et il descendit. ;

Gapit Quesseveur fut pendant cinq s:maines entre la vie et la mort. Et, pendant cinq semaincs, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débatait en proie à d’effrayants accès de délire, suivis de lrngues torpeurs encore plus effrayantes. Enfin la fièvre céda. Le docteur, qui veneit de Morlaix tous les seconds jours, annonça que l’on allait entrer dans la période réparatrice. Gapit Quesse veur était sauvé.

Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupÇçonnait poini les vraies causes, tout Garlan poussa un cri de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à cells du sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur ceile que Jeannc-Louise Mével exhala dans le secret de ses pensées.

Vers la tombée du :oir, elle dit à la vieille Gritta :

‘ Puisque le voilà hors de danger, il est plus que temps que je m’en retourne chez nous où les choscs du ménage sont à l’abhandon. D'ailleurs, votre fils ne tardera plus à reprendre sa connaissance, et l’avis de M. le recteur est que je m'éloignc, avant qu’il ait complètement recouvré ses esprits, de peur que ma vue ne lui conne une émotion trop vive. Il ne faut même pas qu’il sa. che que je l’ai soigné, entendez-vous.… Si cependant il s’informe de moi, alors, mais alors seulement, vous lui remettrez une lettre que je m’en vais incontinent lui faire.

— Qu'il en soit selon votre volonté et celle de

- “tes:

M. le recteur,’’ répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis le malheur ”’ de Gapit, vénérait en l’héritière du Kerzog une incarnation de la bonté céleste, l’ange même du dévouement.

La fiole d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la, table. Jeanne-Louise tira de sa ‘‘ devantière,”” d’abord une enveloppe, évidemment préparée d'avance, puis une feuille de papier à lettre qu’elie s’était procurée chez l’instituteur, ct, de sa main la plus posée, elle écrivit :

‘ Ceci, mon cher Gapit, est pour vous ex:.liquer que le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, un chagrin si grand, M. le recteur vint au Kergoz m'apporter l’image qui est sous ce pli. ‘‘ S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S’il réchappe, eh bien ! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre.” Merci à Dieu, vous allez guérir, Gapit. Je vous la restitue donc. Elle est à vous, comme la petite camarade de Pâques qui vous l’avait donnée.”?

Et elle signa, en gros caractères comme jadis, au temps de leurs amours enfantines :

‘ JEANNE-LOUISE MEVEL, Au Kergoz, paroisse de Garlan.”’

Un quart d’heure plus tard, “près une courte visite au presbytère, elle dévalait, avec une alacrité d’alouette, la pente humide, ombreuse et odorante du chemin creux que, cinq semaines au-

paravant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort...

Trois jours passèrent, trois jours qui parurent trois siècles à l’attente angoissée de la jeune fille. S'il allait ne plus vouloir d’elle maintenant ?.… Si elle lui était devenue un objet d’exécration et d’horrcur, précisément à cause du péché sans rémission qu’il avait failli consommer pour l’amour d’elle ?.. Car, de supposer un retour offensif de la fièvre, l’idée re l’en effleura même pas. La convalescence du malade était chez elle plus qu’une certitude : c’était un article de foi.

Le matin du quatrième jour, comme les domestiques de la ferme se rendaient au travail, Dorik Mélégan, le petit acolyte qui sépondait à l’or-

“dinaire la messe de M. le resteur, franchit tout

courant, pieds nus et ses sabots dans les mains, la grande aire à battre du Kergoz. Jeanne-Louise, qui achevait de mettre sa coiffe devant le miroir accroché à l’espagnolette de la fenêtre, ne lui laissa pas le temps d’arrive- jusqu’à la maison.

‘© Dis vite, questionna-t-elle. C’est Gapit Quesseveur qui me demande, n’est-ce pas ? ”’

Le gamin, trop essoufflé pour répondre, fit oui de la tête, en secouant sa tignasse crépue. Pendant qu’il dévorait ure tartine de pain beurré, Jeanne-Louise s’habilla de ses hardes les plus neuves, comme pour un ‘ pardon.” Elle devait à Gapit, lui semblait-il, de se montrer à lui dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté.

Quand elle traversa le bourg, les commères qui tricotaient sur les seuil: se récrièrent d’admiration :

‘Vous allez donc au bal de Morlaix. Jeanne- Louise, que vous voilà si parée ?... ”

Elle, cependant, marchait sans entendre, comme dans un rêve. Parvenue à la chaumière des Quesseveur, elle s'arrêta, défaillante, prise d’une sorte de détresse de toute l’âme, dans l’é6motion de cette minute décisive. Mais, avec la mystérieuse divination des malades — et des amoureux, — Gapit avait pressenti son approproche. Il appela faiblement :

‘* Jeanne-Louise ! ..”’

Alcrs elle entra.

Un rayon de soleil, glissé par l’entrebâillement des menus rideaux de percaline qui garnissaient la fenêtre, coupait comme une grande lame d’or la pénombre diffuse du logis. Des flammes roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrête d’un rouet décelait seule la présence de Gritta au bas-bout de la chambre.

Assise près du lit, sur le “ banc-dossier,”’ où elle avait passé tant de veilles, Jeanne-Louise n'osait lever les veux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait tout entière du regard profond et doux de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, un silence enchanté.

Enfin Gapit parla :

‘ Ainsi, murmura-t-il d’une voix si basse, qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai, tu consens à être mienne ? ”” |

( Instinctivement et sans y tâcher, il avait repris avec elle le tutoiement de leur enfance. )

Elle répondit, les yeux toujours baissés :

‘ Oui, Gapit.”’

T1 respira longuement, puis, après une pause ::

‘ Et tu n’auras pas honte de moi, infirme,

maléficié... plus maléficié encore, peut-être qu’avant... la chose ?

Elle dit, très ferme, et en le regardant bien en face cette fois :

‘ Non, Gapit.”

— Eh bien ! non, répliqua-t-il, avec une énergie soudaine qui la fit sursauter, non, tu n’auras pas honte de moi, en effet, car, grâce à toi, Jeanne-Louise, grâce à toi, tu m’entends ? je serai aussi droit que n’importe quel jeune homme pour conduire ma femme à l’autel.….”’

Elle fixa sur lui des yeux inquiets, se demanda s’il ne parlait pas de nouveau dans le délire de la fièvre.

11 pénétra son sentiment.

‘* Tu crois que je divague, dit-il, ou que je te débite un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis. l'accident, mon Corps n’est plus le même. Je suis comme si l’on n'avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés. Tiens, pas plus tard que cette nuit, pendant que ma mère s’était laissée aller au sommeil, je me suis campé tout debout sur le banc où te voilà. J'avais les reins aussi élastiques que ceux d’un jeune poulain. N'eût été la faililesse, j'aurais été capable de bondir jusqu’au Kergoz.. Je te le dis : parce que j'ai essayé de mourir à cause de toi, mon mal est parti du coup... Regarde plutôt ! ”

D'un mouvement brusque, et sans effort aucun, il s’était dressé sur son séant. Elle demeurait devant lui, les mains jointes, muette, pétrifiée. Il dit, avec l’accent d’une tendresse ardente :

‘Tu as fait ce miracle, ô ma douce !

— Îl n’y a pas de miracles que de la part de Dieu ! *’ lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-courroucée. C'était

messire Guéguen qui, à l’issue de sa messe-basse, servie par Dorik Mélégan, venait savoir des nouvelles du sonneur et s’offrir le malin plaisir de surprendre en tête-à-tête les deux fiancés.

Au prône du dimanche suivant, qui était le dimanche d’avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’ “ il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tonue du Kergoz.”’

“ Les personnes qui connaîtraient quelque empèchement à cette union, prononça le recteur, selon la formule sacramentelle, sont dans l’obligation de nous la révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Eglise.”’

Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils de ‘Teanne-Louise Méve! ec d’Agapit Quesseveur qu'ont été recueillis les détails de cette véridiquo histoire. fi

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