XL — MÉCANISME DE LA MORT PAR LE FROID
On croyait autrefois que la mort par Je froid était toijgours le résultat d'une action directe, stupéfiante, exercée par cet agent physique sur les centres nerveux. On donnait comme preuve de cette théorije, qui compta Boyer parmi ses défenseurs, Içs troubles de rinnervation en particulier, cette tendance invincible au sommeil, observée chez les individus exposés à un refroidissement extrême. Tout récemment, le D' Sou • lier a soutenu, dans sa thèse inaugurale, que, dans 1^ cas où la mort par congélation est très-prompte à survenir, elle est le résultat d'une, iQodiflcation directe des centres nerveux.
Puis on a attribué les accidents mortels, engendrés par la congélation, non plus à une action directe du froid sur le tissu nerveux, mais aux troubles ,circulatoires, aux congestions locales, occasionnées par un refroidissement trop considérable du corps. A l'autop* sie des individus congelés, on a trouvé» en effety le sang refoulé dans les organes profonds, en pârtîea-» lier, dans le cerveau,. et, seJon Horwath, dans le foie« C'est donc à cette congestion d^s centres nerveux qw^ serait dû l'état léthargique dans lequel les individms congelés s'endorment du sommeil étèrsiel. Cette c^i^ nion a été défendue par Jauffret et Yir^, e& Frutce, et par le professeur Crecchio, de Nsq[de8.
D'après M. Lacassagne, cité par M. Linès, la théorie delà mort par congestion des oe&tffesi nerveux necoit*
viendrait qu'aux cas de refroidissement lent. Quand, au contraire, le refroidissement est très-rapide, la mort arrive par anémie cérébrale.
M. Linès partage complètement les idées de son maître M. Lacassagne sur le mécanisme de la mort par le froid : dans le cas de refroidissement rapide et progressif de l'organisme, la température du sang* s'abaisse; la contraction cardiaque est diminuée ou anéantie et la mort arrive par anémie cérébrale. Quand le refroidissement • est lent et continu, son action porte en premier lieu sur le système nerveux périphérique; II en résulte un ralentissement des mouvements respil*atoires, avec stases sanguines et mort par congestion cérébrale. Enfin, quand la mort succède à la congélation d'une partie seulement du corps, elle est le résultat d'embolies qui, sous l'influence du froid, ont pris naissance dans la partie congelée.
Cette dernière théorie a été empruntée par M. Linès au professeur Michel, et elle s'appuie sur un fait observé, à Strasbourg, chez une femme qui eut les deux pieds gelés. Quelques jours après son entrée à l'hôpital, la malade ftit en prise à une violente dyspnée et finit par succomber au tétanos. L'autopsie révéla la présence dans l'artère pulmonaire de caillots offrant la même composition que ceux qu'on avait trouvés dans les veines dorsales des pieds congelés. Cette observation semble donc établir que la mort déterminée par une congélation partielle est due à l'asphyxie consécutive, à l'altération du sang engendrée par le froid. Flourens a ^entrepris des expériences très-ratéressantes pour étudier les causes de la mort des jeunes oiseaux exposés à un froid intense. II çst arrivé à zJio conclusion qu'ils succombent à un état inflammatoire des poumops.:
Nous avons dit que déjà F.-A. Pouchet avait attribué la mort par le froid aux modifications survenues dans la composition du sang. Mais cet auteur ne dit pas que les animaux sur lesquels il a expérimenté aient présenté les signes de l'asphyxie. Il n'est pas non plus question, dans son mémoire, de concrétion obstruant les vaisseaux du poumon ou de quelque autre organe. Il se borne à attribuer la mort des animaux qui succombent au froid» à l'altération des globules du sang. Veut* il dire par là que la vie s'arrête parce qu'un nombre trop considérable d'hématies, c'est-àdire de porte-oxygène, se trouve détruit, ou parce que les globules altérés exercent sur Torgane même une action délétère, comparable à celle d'un toxique? C'est plutôt à cette dernière interprétation qu'il semble se rattacher, car selon lui, dans les cas de congélation partielle, la mort des animaux est due à l'arrivée dans la circulation des globules altérés par le dégel.
Toujours est-il que des raisons d'une certaine valeur nous portent à admettre que, dans beaucoup de. cas, l'asphyxie joue le principal rôle dans la mort par le froid. Ainsi les recherches de Mathieu et Urbain ont mis hors de doute que l'action prolongée d'un froid intense a pour effet terminal une surcharge d'acidô carbonique dans le sang artériel par suite du ralentissement des mouvements respiratoires et du cours du sang. En même temps, par suite de la destruction des globules, le sang artériel fixe une quantité moindre d'oxygène. De là une double cause d'asphyxie. Nous avons vu également que dans les expériences d'Horwath^ la vie des animaux, soumis à l'action d'un froid intense, pouvait être probablement prolongée quand on pratiquait la respiration artificielle. On pouvait de la sorte conserver les animaux en vie, tout eh abaissant leur température interne jusqu'à + 5\
Outre Tasphyxie, d'autres influences peuvent intervenir et rendre compte de la mort des animaux exposés à un froid extrême ; telles sont l'abaissement de la pression intra-artérielle, qui devient presque nulle, la coagulation du sang dans les veines, et probablement aussi la paralysie engendrée par le froid qui, selon Horwath, exerce sur les nerfs moteurs une action comparable à celle du curare.
Enfin, d'après MM. Mathieu et Urbain, la mort par le froid serait due à l'arrêt du cœur engendré par Texcitation que le sang surchargé d'acide carbonique exercerait sur le cintre d'origine du nerf vague.
§ Xn. ACTION DU FROID SUR LES FONCTIONS DIGESTIVES ET SUR LA NUTRITION
Tout ce que nous savons sur ce point, c'est que le froid augmente notablement la faim et diminue la soif. En même temps que s'exagère le besoin d'ingérer des aliments, les fonctions digestives acquièrent une activité surprenante, et il en est de même pour l'absorption des substances qui sont en contact avec la surface du tube digestif.
Cette exagération de la faim est évidemment en rapport avec l'accroissement des combustions organiques engendré par le froid. Plus la dépense organique est grande, plus le besoin de réparation se fait sentir. De même le froid doit favoriser la digestion et l'absorption des substances ingéréeis, parla raison qu'il active la circulation en déterminant une augmentation de la pression intra-vasculaire et un afflux plus considé-^ rable du sang dans les organes profonds, en particulier dans les organes abdominaux.
Le froid, non-seulement exagère la sensation de la
faim, mais il dicte encore en quelque sorte le choix des aliments. Nous voyons en effet les peuples du Nord, qui sont exposés à un froid continuel, faire une consommation très-grande d'aliments hydro-carbonés, en particulier des graisses ; car ce sont précisé* ment les hydrocarbures qui, en s'oxydant dans les tis« sus, dégagent la plus grande quantité de chaleur. Le besoin instinctif de faire prédominer dans leur alimentation les matières grasses permet donc aux hommes du Nord de contre-balancer par une caloriflcation plus active la déperdition excessive de chaleur qui se fait à la périphérie.
Enfin cette alimentation hydro-carburée en faisant le dépôt de la graisse dans les tissus, en particulier dans le tissu cellulaire sous-cutané, favorise donc l'obésité, c'est-à-dire la formation à la surface du corps d'une couche adipeuse mauvaise conductrice de la chaleur, de même qu'il active le développement des muscles, organes dans lesquels les processus d'oxydation atteignent leur plus grande activité.