‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 44 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des o%«ntaîj«« qu'un Supérieur peut retirer des contradlcttons,

Les contradictions fournissent au Supérieur l'occasion de pratiquer la pureté d'intention et la vigilance.

11 eut été facile à Dieu de mettre Moise et le peuple hébreu en possession delà Terre promise , aussitôt après le passage de la mer Rouge, et sans coup-férir : il ne le voulut pas. Pour éprouver la fidélité de la nation et de son chef, il permit que les habitants du pays, pendant de nombreuses années , ne cessassent de les harceler et de les mettre dans la nécessité de conquérir pied à pied les provinces qu'il leur faisait traverser.

Vous dites tant à Dieu que vous l'aimez de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces; pour éprouver votre fidélité, Dieu vous donne à conduire quelques religieux indociles. Si vous aimez Dieu purement, tendrement , généreusement , ne les supporterez-vous pas par amour pour Dieu? Ces religieux, il est vrai, ne méritent pas ces ménagements ; mais Jésus-Christ ne les mérite-t-il pas pour eux; Jésus-Christ qui vous supporte vous-même malgré vos infidélités et vos ingratitudes; Jésus-Christ qui vous conjure, par son sang répandu pour ces rehgieux et pour vous , de les aider, de les encourager, de les rendre dignes de leur sublime vocation ?

« L'oiïice de Supérieui, dit Balthazar Alvarez, est de servir « les âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort , comme l'es- « clave sert ses maîtres, pour Tamour de Jésus-Christ; et, en

K ce peu que nous faisons pour Dieu , estimons-nous heureux « si nos inférieurs n'ont point d'égard à notre charité et n'ont « aucun souci des services que nous leur rendons 5 Notre-Sei- « gneur tient ces services pour d'autant plus purs qu'ils ont été « moins agréés. »

Tout acte de charité ayant pour objet des religieux mal intentionnés, se change en acte d'amour de Dieu très-parfait et souvent héroïque. Les motifs humains n'y ayant aucune part, tout y est pur et surnaturel.

Si tous vos religieux s'empressaient d'entrer dans vos vues , vous révéraient et avaient en vous une pleine et entière confiance, vous courriez risque de vous arrêter à cette vaine satisfaction et d'y perdre en partie votre mérite. Mais quand on répond à votre charité par des froideurs, à votre zèle par l'indifférence , oh ! alors , vous vous habituez à ne chercher que Dieu, à faire tout pour Dieu : si bien que vos contradicteurs, paraissant vous nuire et vous entraver , vous servent merveilleusement devant Dieu , et, sans partager votre mérite , con tribuent puissamment à le multiplier.

« Le sage , dit Gracian , tire plus de profit de ses ennemis , « que l'insensé n'en tire de ses amis. Les envieux servent « d'aiguillon au sage dans les difficultés, au lieu que les flat- « teurs le rendent mou et lâche. La flatterie est plus cruelle « que la haine , d'autant qu'elle pallie les défauts auxquels « celle-ci fait remédier. Le sage se fait de la haine de ses eri- « vieux un miroir, où il se voit bien mieux que dans celui de « la bienveillance. Ce miroir lui sert à corriger ses défauts, et « par conséquent à prévenir la médisance : car on se lient sur « ses gardes, quand on a des rivaux ou des ennemis pour voi< « sins. » (Homme de cour, max. 84). Saavedra dit dans le même sens : « Quoique le murmure soit mauvais en soi, il « est pourtant bon pour la république , rien n'ayant plus de « poids sur les magistrats et les princes pour les retenir dans « iè devoir. Que n'oseraient-ils pas, quelles fautes ne commet* « traient-ils pas , s'ils n'étaient tenus en bride par la crainte du K blâme ? » (Op. cit., cap. 14). « Après la ruine de Carthage,

« les sages commencèrent à craindre pour Rome, convaincus « que la puissance de sa rivale la tenait en haleine et l'empê- « chait de s'énerver. Le fer brille, tant qu'on s'en sert ; mis h « l'écart , il se rouille. Souvent les citoyens tournent contre « eux-mêmes, en temps de paix , la valeur qu'ils déployaient o contre l'ennemi en temps de guerre. » {Ihid., cap. 83.)

« Lorsque la fortune veut agrandir un prince, dit Machiavel, elle lui suscite des ennemis et des ligues pour exercer son courage et son industrie, et, par cette échelle, le faire monter à un plus haut degré de puissance. »

Avant lui , Sénèque avait dit : « Personne ne peut ôtrû parfaitement vertueux , s'il n'a un bon ami et un grand ennemi. »

« Voulons- nous , dit plus chrétiennement saint Jérôme, « que nos adversaires , frappés de l'intégrité de notre vie et « de notre doctrine , n'osent nous accuser ? veillons à éloî- « gner tout ce qui pourrait servir de prétexte tant soit peu « vraisemblable à la malignité ^ car quel est l'homme assez « impudent pour avancer que les rayons du soleil ne sont que « des ombres obscures? » {In cap. 2 , adTil.)

Il ne faut pas réfléchir longtemps pour reconnaître que les contradictions sont un contre-poids salutaire à quelque passion du Supérieur, qu'elles ramènent à un juste tempérament et contiennent dans de justes bornes , en même temps qu'elles lui font tirer cette conclusion pratique , qu'il doit mener une vie telle qu'il puisse défier la calomnie et prévenir jusqu'aux moindres soupçons de l'envie. Ce mot de saint Ignace est assez connu : « Dieu nous garde que nos ennemis , disant du mal « de nous , ne disent vrai î »

tes contradictions fournissent au Supérieur l'occasion de pratiquer l'humilité

et le délachement des dignités.

C'est une maxime constante que nul nest propre au gouvernement des âmes s'il ne redoute le fardeau , et qu'un pasteur doit être prêt à se démettre de sa charge, si Dieu le veut, avec plus de joie qu'il ne l'a acceptée. « Plus les dignités sont c( hautes , dit saint Augustin , plus elles sont dangereuses ; car « on risque plus de tomber quand on est sur un lieu élevé « que quand on est à terre. 11 faut donc descendre en pro- « portion de son élévation , et s'humilier en proportion de sa « dignité. » (In Ps, 137). Cependant, on prend bientôt goût à l'autorité , on s'en prévaut , on s'en montre jaloux ; et tel qui prolestait d'abord de son indignité et à qui il a fallu faire violence, ne voudrait plus, après quelques semaines, entendre parler de démission , et s'offrirait à vous prouver par dix raisons invincibles que , toutes choses égales d'ailleurs , il était encore le plus digne et ie plus capable. (Le P. Binet.)

Que fait Dieu ? Il vous envoie tribulation sur tribulation , déboire sur déboire, pour vous humilier et vous empêcher de vous complaire démesurément dans la domination.

Celui qui fixe le soleil est tout ébloui ; pour le rappeler à lui-môme et lui rendre la vue, il suffît de lui donner un soufflet. Ainsi vous étiez peut-être ébloui par la contemplation de votre mérite ; la tête vous tournait sur ce pinacle ; il vous semblait que vous ne touchiez plus du pied la terre. Ace moment, un ange de Satan , comme s'exprime saint Paul , vient vous souffleter, vous désenchanter, vous tirer de votre éblouissement. Vous voyez alors ce que vous êtes , du moins le cas qu'on fait de vous i et soumettant votre conduite à un examen sévère , vous vous interrogez devant Dieu : N'aurais-je point à me reprocher, dans la surveillance, quelques négligences 5 dans mes rapports avec les religieux, quelques saillieç

— 697 — • de caractère ; dans le choix des olliciers, quelques vues moini droites ? Le sujet qui me fait le plus souffrir aujourd'hui , n'est-ce point celui-là même à qui j'avais accordé autrefois une amitié trop exclusive ? Cette supériorité qui m'écrase de tou» son poids, ne l'aurais je point convoitée par un secret sentiment d'ambition ? Etant inférieur, n'ai je point mêlé un peu de fiel dans la coupe de mon Supérieur, prêté mes mains pour l'étendre sur la croix, ma langue pour le percer?

Ne dirait-on pas que c'est une loi invariable et sans exception, que chacun doit avoir un ange de Satan pour le souffleter? Jésus-Christ a eu Judas et les Pharisiens ; les Apôtres, les tyrans et les faux -frères; David, Absalon 5 Joseph, ses frères ; Isaac, Ismaël ; Abel, Cain ^ saint Michel, Lucifer. Et saint Paul ne nous crie-t-il pas : « Tous ceux qui veulent « vivre pieusement en Jésus - Christ , souffriront persécu- « tion ? »

Un jour, saint François d'Assise s'entretenait avec le frère Léon sur la vertu d'humilité et d'abnégatior. : « Supposons , « dit-il , dans un moment de ferveur, que mes frères viennent « me chercher, avec beaucoup de respect et de confiance, « pour assister au Chapitre général , et qu'ils me prient in- « stamment d'y prêcher. Mon exhortation terminée, s'ils s'éle- « valent contre moi , disant : « Nous ne voulons plus que vous « nous gouverniez ; c'est assez longtemps porter la honte « d'avoir pour Supérieur un homme sans science , sans élo- « quence , et presque sans prudence et sans expérience. » S'ils « me faisaient mille affronts et me chassaient de l'assemblée: « eh bien ! je ne me croirais et je ne serais pas vraiment « religieux , si je n'entendais et ne recevais tout cela avec « autant de calme et de sérénité que si l'on me prodiguait « des éloges et des récompenses. » Il ajouta : « Assurément « les prélatures sont bien dangereuses pour le salut , a tant à cause de la vaine gloire qui les corrompt , qu'à « cause de la difficulté du gouvernement. Dans l'humble « état d'inférieur, au contraire, il n'y a que des sujets de « mérite. Si l'on m'ôte la supériorité, je suis affranchi

« do l'obligation de rendre à Dieu compte d'un grand nombre « d'âmes. Si on me la laisse, la responsabilité et les louanges « me mettent sur le bord du précipice. Pourquoi donc « m.'attacher à ce qui est plein de périls, de préférence à ce « qui est plein de fruits spirituels ? » (Sa rie.)

Les contradictions fouraissent au Supérieur l'occasion de pratiquer le support du prochain et le pardon des injures.

Lorsque Séméi poursuivait David de ses pierres et de ses outrages , les officiers du roi fugitif s'offrirent à tuer l'insolent. « Non , répondit David , laissez-le dire ; qui sait si Dieu ne lui « a point ordonné d'agir ainsi , pour que ma patience Ten- « gage à me rétablir dans ma félicité première? » (II. Reg, xvi). Votre Séméi , à vous , c'est ce religieux bizarre , intraitable, qui semble prendre à tâche de semer votre chemin de croix et d'épines. Qui sait si, dans les desseins de Dieu, l'éclat de votre couronne immortelle ne dépend pas en grande partie des actes de vertu qu'il vous fait pratiquer ? « Une âme, dit saint Ligori , gagne plus par l'humble acceptation d'un affront, que par dix jeûnes au pain et à l'eau. » Un Bérâ soit Dieu prononcé dans l'adversité, au dire de Jean d'Avila , vaut mieux que mille Te Dcum chantés en actions de grâces pour des faveurs temporelles.

« Un premier pas dans la sainteté , disait saint Bernard , c'est de ne point s'élever au-dessus des autres 5 un second , c'est de vouloir obéir ; un troisième , c'est de supporter patiemment les injures. » Sénèque a écrit ce mot magnifique: « Faire du bien aux bons , rien n'est plus agréable ; faire du « bien aux ingrats , rien n'est plus pénible 5 mais se voir haï, « méprisé , et ne pas laisser de faire du bien aux autres, c'est « le partage exclusif d'une âme royale et divine. » En effet, la vraie marque des enfants de Dieu , c'est de rendre le bien pour le mal : « car, disait Jésus-Christ, si vous fait^ du

« bien à ceux qui vous en font , en quoi vous distinguez-vous « des païens ? » (Matth. xvr.)

C'est peu : supporter, pardonner, rendre le bien pour le mal , est une condition essentielle de la vie commune, du gouvernement religieux surtout.

La vie de communauté n'est qu'un support réciproque et un pardon mutuel de défauts sans nombre inhérents à notre nature, et de fautes continuelles qui nous échappent. Il ne faut pas vivre longtemps pour s'apercevoir que , dans les sociétés même les mieux choisies , bien des imperfections se trouvent mêlées à quelques rares vertus ; que pour vivre en paix, même avec les meilleurs, il faut savoir souffrir beaucoup et se contenter de peu ; que chaque homme pèse sur son voisin, et que quiconque se refuse à porter le fardeau des autres , ne mérite pas que les autres portent le sien.

Pire encore est le sort du Supérieur, sur qui pèse la communauté tout entière. De lui , comme de saint Paul , il est écrit : « Je lui montrerai combien il lui faudra souffrir a pour mon nom. » (Jet. xi). « Le Supérieur, disait Bal- « thazar Alvarez , est le moins épargné quant au corps et le « plus maltraité quant à l'âme : plaies sur plaies , douleurs « sur douleurs. » (Sa Fie.)

Aussi le support du prochain et le pardon des injures, dans la supériorité, étaient-ils, aux yeux de saint François de Sales, le sceau authentique et la pierre de touche de la vraie vertu. « Ce sont les menus feux qui s'éteignent par le vent , disait-il , « les gros s'allument. Le meilleur poisson se nourrit dans les « eaux salées de la mer, et les meilleures âmes s'engraissent « de la grâce dans les persécutions. Comme les eaux du dé- « luge faisaient monter l'arche vers les nues , ainsi les eaux « de la tribulation font monter l'âme vers Dieu. »

Dès qu'on louait quelqu'un en sa présence , il demandait aussitôt : « A-t-il exercé l'autorité , et a-t-il eu des ennemis ? »

Quand on lui rapportait les discours calomnieux de ses ennemis , il répondait : « Ne disent-ils que cela ? Oh ! vraia ment, ils ne savent pas tout, ils m'épargnent 5 ils ont de

« moi plus de pitié que d'envie , et me souhaitent meilleur « que je ne suis. Eh bien ! Dieu soit béni : il faut se corriger -, « si je ne mérite pas d'être repris pour cela , je le mérite pour « autre chose , et c'est toujours miséricorde que je le sois si « bénignement. Ce qu'on dit est pure calomnie , soit ; mais « c'est au moins un écueil qu'on nous signale , veillons à ne « pas le rendre vrai. Après tout, ce n'est qu'une croix de c< paroles , une tribulation de vent , le bourdonnement d'une « mouche. »

Saint Augustin avait eu les mêmes sentiments : « Sans le « savoir, disait-il , mes ennemis contribuent à me faire trouce ver accès auprès de Dieu ; car, par leurs offenses , ils me « fournissent l'occasion de leur accorder un pardon qui me « mérite celui que je réclame pour mes propres offenses. » [Serm, 383.)

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onAPiTRE ni.

De la conduite qnc le Supérieur doii tenir dans les contradictions.

Si les contradictions viennent du monde , que le Supérieur se console dans la

pensée que tel est le sort des œuvres de zèle , et qu'il marche avec

intrépidité et prudence.

La terre , dit-on , ne pourrait subsister sans le combat éternel des éléments ; la navigation serait à jamais impossible sans le retour et la lutte des vents opposés i ce qui fait la santé du corps, c'est la combinaison des différentes humeurs ; et ce qui empêche une société de s'énerver et de se dissoudre, ce sont les épreuves auxquelles la guerre la soumet de temps à autre.

Jésus-Christ semble avoir adopté ce principe pour son Eglise, en déclarant qu'il est nécessaire qu'il arrive des scandales, et en ménageant tellement les circonstances que, depuis dix-huit siècles, l'Eglise n'a pas été un seul jour sans épreuve. C'est la guerre de l'erreur contre la vérité, des passions contre la vertu, de la cité du démon contre la cité des enfants de Dieu : guerre acharnée qui a commencé au ciel entre Lucifei et saint Michel, qui s'est ranimée aux portes du paradis terrestre entre Gain et Abel, qui s'est signalée par un attentat déicide sur le Calvaire, et qui ne se terminera qu'à l'Antechri égorgeant le dernier des martyrs.

Quel sera donc le partage de quiconque entreprendra de glorifier Dieu par le combat des vices et des erreurs? le par-

lage de Jésus-Christ, le partage des Apôtres, le partage de l'Eglise.

« L'art des arts est la conduite des âmes, disait saint Fran- « çois de Sales : il ne s'en faut pas mêler, si l'on ne se résout « à mille maux et mille traverses. Le Fils de Dieu étant un « signe de contradiction , doit-on s'étonner si son ouvrage y « est exposé? Il a tant travaillé et tant souffert pour gagner « des âmes ! ses coadjuteurs et ses coopérateurs, qui ne sont « que ses disciples, auront-ils meilleur marché que leur « Maître? »

Cette parole de saint Grégoire est pleine de lumière et de consolation : « Comme il n'y a rien pour les méchants dans « le ciel, il n'y a rien pour les bons sur la terre. »

« Plus il y a de gloire de Dieu dans une affaire, dit « M. Bourdoise, plus elle est difficile et plus on a besoin des lu- « mières du ciel pour y réussir. Ce qui est de Dieu, est amer « au commencement et doux à la fin. Ce qui est du démon, « au contraire, est doux au commencement et amer à la fin. « Je me moque de tous les desseins, si beaux, si saints qu'ils « soient, s'ils n'ont été contredits et traversés. Quand tout le « monde se soulève contre vous dans une entreprise , allez « hardiment, c'est là qu'il fait bon. Ce mot difficulté dans les « affaires de Dieu, est un mot infernal. Il ne faut espérer de « succès dans les affaires de Dieu qu'autant qu'elles ont été en « butte à la persécution. Vous avez un grand repos d'esprit « quand vous vous employez à une affaire qui est bonne, qui « est à faire, et qui demeurera à faire, si vous ne la faites. »

Un jour saint Ignace fut trouvé triste et abattu. C'est que, dans une province , la Compagnie jouissait d'une prospérité que rien ne troublait ; et il regardait cette tranquillité comme la punition de quelques fautes pour lesquelles Jésus-Christ refusait d'admettre la Compagnie au partage de sa Passion Un autre jour, il sortait rayonnant de joie d'une longue méditation j Ribadeneyra lui en ayant demandé la raison : « C'est, répondit le Saint, que Notre-Seigneur a daigné m'apparaîlre eî m'assurer en personne que, conformément aux instantes prie-

res que je lui en avais faites, la Compagnie ne cessera jamais, tant qu'elle durera, de jouir du précieux héritage de sa Passion, au milieu des contradictions et des persécutions.

Tel est le cas que faisaient les Saints des traverses et des épreuves, ils les envisageaient comme le sceau et la consécration de toute œuvre qui tooirne à la gloire de Dieu, et comme le gage et la condition de son succès. Aussi, loin de se laisser abattre et arrêter, puisaient-ils dans cette pensée un nouveau

courage.

« Les anges, disait saint Ignace, quel que soit le succès de « leur ministère auprès des hommes , ne perdent pas leur « bienheureuse paix, et ne négligent aucune industrie pour « leur salut; c'est ce que nous devons faire. » « Alors même « qu'on est en tout contredit et payé d'ingratitude , dit saint « Bonaventure, on ne doit pas laisser de se porter avec la « même ardeur aux fonctions de sa charge. » « Est-ce que le « gouvernement de Dieu dans le monde n'est pas l'occasion a et l'objet de mille plaintes, demande le Père Saint-Jure? « Cependant Dieu n'en continue pas moins de régir toutes « choses d'après les lois de sa divine sagesse ; imitons cet « exemple. » « Faites bien et laissez parler, disait saint Fran- « çois de Sales. Redouter les divers jugements, c'est craindre * « de voyager en été de peur des mouches. »

Dût le Supérieur succomber et ne recueillir que le blâme, qu'il s'écrie avec saint Paulin : « Oh l l'heureux sort, de dé- « plaire aux hommes avec Jésus-Christ! Il est bien plus re- « doutable que désirable, l'amour de ceux à qui l'on ne peut « plaire sans déplaire à Jésus-Christ. » {Ep. 29). Et avec Dorn Barthélemi des Martyrs : « Je désire avoir la paix en « même temps avec Dieu et avec les hommes; mais, si je ne « puis plaire à Dieu sans déplaire aux hommes, que les hom- « mes me condamnent, pourvu que Dieu m'approuve. »

Les censeurs multiplieront leurs plaintes, marchez toujours. Ils trouveront leur punition, dès ce monde, dans la peine qu'ils souffriront et dans le peu d'attention que vous accorderez à leurs clameurs. Pour vous, vous trouverez votre justification

dans le témoignage de votre conscience, et votre consolation dans ce trait de ressemblance avec le divin Maître.

Saavedra , recommandant à son royal élève la grandeur et l'égalité d'àme dans l'adversité , entre plusieurs motifs qu'il développe, l'avertit que son courage ou son abattement décideront du courage ou de l'abattement de ses sujets. « Le peu- <f pie infère du visage du prince l'extrémité du danger, comme « les passagers infèrent l'imminence du naufrage de celui du « pilote. Tout se trouble et se confond quand, à l'inspection « du prince comme à celle du ciel, on conjecture les tempêtes « qui menacent le vaisseau de la république. Tous jettent les « yeux sur le prince, et, selon qu'ils y découvrent la constance « ou la crainte, ils prennent courage ou se livrent au déses- « poir. » {Op. cit., cap. 33). Et ailleurs: « Lorsque le prince « ne réprime pas la crainte du peuple dans les adversités et « les périls, la confusion se met dans les conseils, tous comte mandent et personne n'obéit. » (Cap. 37). Dans le Supérieur cette égalité d'àme et cette confiance sont commandées autant par la charité que par la prudence, par ce qu'il doit à sa communauté que par ce qu'il se doit à lui-même.

Loin de nous toutefois la pensée de pousser le Supérieur à la témérité, sous prétexte d'intrépidité et de zèle. Il est des circonstances où il faut savoir se désister, ou tout au moins faire un pas en arrière et attendre le moment opportun. Les Apôtres, chassés de Jérusalem, se tournèrent du côté des Gentils. Jésus- Christ prit la fuite pour échapper à Hérode, et plus d'une fois il se déroba aux poursuites des Juifs. C'est l'exemple qu'ont suivi tous les Saints quand ils n'avaient à sacrifier ni le devoir ni la vérité.

Dans le doute si l'on pourra s'établir, tenir tête à l'orage, continuer une œuvre ou la mettre à exécution, il faut avancer lentement et à petit bruit, n'éveilier l'opinion que par degrés, faire plutôt des essais que des entreprises définitives.

Sous ce titre : Tirer quelques coups en l'air, Gracian fait ce commentaire : « C'est le moyen de reconnaître comment sera « reçu ce que l'on prétend faire, surtout quand ce sont des

« choses dont l'issue ou l'approbation sont douteuses. C'est « par là qu'on lire à coup sûr , et qu'on est toujours maître « de reculer ou d'avancer, c'est ainsi que l'on sonde les vo- « lontés, et que l'on sait où il faut mettre le pied. Cette précau- « lion est très-nécessaire pour demander à propos , pour bien « placer son amitié, et pour bien gouverner. » {Homme de eoiir, max. 164.)

L'amour des croix n'exclut donc pas la prudence, et la confiance en Dieu ne dédaigne aucune des précautions que suggère la raison.

Si les contradictions viennent des Ordres religieux, que le Supérieur redoubi»

d'égards pour eux et inter(iise tout discours inspiré par le

ressentiment et la jalousie.

N'a-t-on pas vu des Saints, aussi recommandables par leur charité et leur prudence que par leur savoir et leur génie, soutenir avec chaleur des opinions différentes, et, poursuivant le même but, se contredire sur les moyens de l'atteindre ? Rien donc d'étonnant s'il s'élève, à propos de la doctrine ou des ministères, entre les Ordres religieux, des conflits plus imputables à la faiblesse humaine qu'à la malice.

Mais hélas! il faut l'avouer: « Il y a toujours, dit le Père « Praî, de ces hommes qui, en renonçant au monde, en porte tentles vices avec eux dans la religion: au lieu d'embrasser « la charité qui a inspiré leurs Règles, ils font de leurs Règles « mêmes un titre de vanité, et de leur état un parti ; les autres « familles religieuses ne sont à leurs yeux que des rivales, « dont la gloire, les travaux, les vertus même, les importu- « nenl ; ils montrent plus d'ardeur pour empêcher le bien « qu'elles font, que de zèle pour combattre le mal qui se com- « met partout. Comme si l'on faisait injure à leur Règle en « servant Dieu dans une autre, ils traitent en ennemis les « religieux qui ne la suivent pas, déchirent leur réputation,

« dccréditcnt leurs ministères ; s'ils ne peuvent condamner « leurs actes, ils accusent leurs intentions, ou bien ils em- « pruntent à la calomnie des interprétations et des inventions <f odieuses ; ils blâment tout en eux , leur profession , leur « genre de vie, leurs pratiques, leurs œuvres ; ils s'attristent « de leurs succès; ils triomphent de leurs revers, s'associent à « leurs ennemis déclarés , même aux hérétiques, pour leur « nuire, leur en susciter partout, dans tous les rangs de la « société, tantôt par des calomnies manifestes, tantôt par des « insinuations perfides ; ils applaudissent aux attaques dont « ils les voient accablés, y prêtent même la main selon leur « pouvoir^ et ne reculent pas devant la honte de travailler à « leur perte, » {Fie de Ribadeneyra,)

Quand un Supérieur a dans sa communauté un de ces hommes haineux et jaloux, il doit avoir l'œil sur lui comme sur un ennemi de son Ordre aussi bien que des autres Ordres, le consigner dans sa cellule et son monastère, de peur qu'il n'allume partout la discorde, lui interdire tout discours défavorable aux autres religieux, et, s'il s'est échappé au dehors d'une manière scandaleuse, le condamner à faire ses excuses et ré* paration d'honneur

Saint François Xavier écrivait au Père Gomez : « J'ai une rc- « commandation à vous faire, c'est d'avoir toujours une extrême (c charité, un profond respect, une grande complaisance pour « les révérends Pères des Ordres de Saint-François et de Saint- « Dominique, et de ne laisser jamais échapper l'occasion d:? « leur donner à tous et à chacun d'eux en particulier des té- « moignages non équivoques d'une amitié réelle et sincère. « Evitez avec le plus grand soin tout ce qui pourrait susciter « quelque dissension ou seulement quelque froideur entre (* eux et nous. Veillez à ce que nos Pères dans leurs rapports « se distinguent par une grande modestie , et que cette mo- « destie parte d'une profonde humilité et du sentiment intinie « de notre bassesse : c'est le moyen le plus efficace pour « étouffer promptemenlles haines, les jalousies, les soupçons, « les semences de discorde. Je veux plus encore : c'est qu'il

« ne faut pas renfermer au dedans de soi ces sentiments de « respect pour les hommes les plus notables des Ordres re- « ligieux, tels par exemple que les professeurs ; faites-vous un « devoir de leur rendre des visites de civilité ; recherchez même « soigneusement l'occasion de leur témoigner toute espèce « d'honneurs et de prévenances ; faites même que le peuple « en soit témoin, pour ôter à sa malignité, qui ne demande pas « mieux que de voir la discorde dans le clergé, tout espoir de « jouir d'un pareil spectacle à nos dépens. » (Ep. 7Q.)

Le frère Léon , compagnon et confesseur de saint François d'Assise, raconte que , dans des entrevues fréquentes et cordiales qu'avaient saint François et saint Dominique, ils prirent des mesures pour établir solidement une parfaite intelligence entre les deux Ordres 5 et qu'après avoir loué mutuellement leur institut, ils recommandèrent un jour à leurs compagnons, qui étaients présents, une amitié et un respect réciproques ; que saint Dominique pria François de lui donner sa ceinture faite de cordes et garnie de gros nœuds, et que, l'ayant obtenue par ses instances réitérées, il la porta toute sa vie sous son liabit, comme un symbole de l'estime et de la perpétuelle charité qui les unissaient.

Dans la lettre circulaire que Humbert, Général des Frères prêcheurs, et Jean de Parmes, Général des Frères mineurs, adressèrent aux deux Ordres l'an 1256, on lit ces paroles: « Considérez, nos très-chers Frères, avec quelle sincérité vous « devez mutuellement vous aimer, vous que la sainte Eglise, « notre mère, a enfantés en même temps, vous que des pro- « fessions assez semblables rendent de véritables frères 5 vous « que la bonté de Dieu a destinés de toute éternité pour tra- « vailler au même ouvrage, qui est le salut des âmes. Oh! « quelle charité et quelle concorde demandent de nous nos « Pères saint Dominique et saint François, et les premiers rc- « ligieux de nos Ordres , qui s'aimaient si tendrement cl « se donnaient tant de marques d'affection, se regardarU « comme des anges, se prévenant de civilités, se supportant «t comme Jésus-Christ nous a supportés tous, prenant parw h

— 70S — « leurs communs progrès , se louant et secourant, surtout « évitant avec soin jusqu'aux moindres choses qui auraient pu c< jeter quelque sujet de scandale ou de trouble entre les deux « Ordres î »

Quand l'Eglise, par la Règle même des anciens Ordres et par le vœu souvent émis des Souverains Pontifes, demande que les Supérieurs généraux résident à Rome, c'est sans doute pour plusieurs excellentes raisons , telle que la sécurité des sujets protégés contre des abus d'autorité, la facilité des relations si nécessaires et si fréquentes avec le Saint-Siège, la diffusion des familles religieuses dans toute la catholicité, le maintien des saines doctrines prises à leur source, etc. ; mais n'est-ce pas aussi afin que ces Supérieurs généraux , resserrant les nœuds de la fraternité chrétienne et religieuse dans des rapports intimes, et puisant d'ailleurs la charité universelle au cœur du Père commun, soient à portée de répandre, parle canal ordinaire de leurs communications avec leurs inférieurs, dans le monde entier, jusqu'aux contrées les plus lointaines, ce même esprit de paix et de concorde qui les anime les uns à l'égard des autres ?

Si les contradictions viennent du clergé paroissial, que le Supérieur évite tout

froissement et qu'il éclaire, au besoin, les esprits prévenus sur l'ulililé

(les Réguliers auxiliaires dans les villes.

Dans le premier Chapitre général de l'Ordre des Frères mineurs, quelques religieux racontèrent qu'un grand nombre de Curés leur avaient refusé non-seulement l'aumône, mais encore la permission de prêcher : prières, soumissions, tout avait été inutile. François répondit: «Mes Frères, nous sommes « envoyés au secours des prêtres, pour suppléer à leur défaut, « Chacun recevra sa récompense proportionnée, non à son « autorité , mais à son travail. Sachez que la chose la plus « agréable a Dieu, c'est de travailler à sauver les âmes, et que

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« nous les sauverons en nous rapprochant des prêtres, non en « nous séparant d'eux. S'ils nous font obstacle, Dieu, qui s'est « réservé la vengeance, leur rendra en son temps ce qui leur « est du. Soyez donc soumis aux Supérieurs ecclésiastiques, « alin de prévenir la jalousie, autant qu'il esten vous. Si vous « êtes des enfants de paix, vous gagnerez le clergé et le peuple, « ce qui sera plus selon le cœur de Dieu, que si vous ne ga- « gniez que le peuple, le clergé se scandalisant. Couvrez les « fautes des prêtres, suppléez à leurs manquements , et n'en t( soyez que plus humbles. » (Sa Fie,)

« Saint Ignace exigeait que ceux dont les travaux avaient « pour but unique le salut des âmes y employassent leurs ta- « lents avec tant de prudence , que personne n'y pût trouver « une cause raisonnable de déplaisir. « Dans la Compagnie, ce disait-il, on rencontre deux classes d'ouvriers également « ardents au travail : les uns édifient sans détruire, ce sont ceux ft dont le zèle, se joignant à une grande circonspection, ne nuit à « personne et se rend utile à tous. Ils ne pensent pas que tout ce « qui est possible doive être fait , mais seulement ce qui est « permis et sage. S'ils prévoient le danger ou même l'appa- « rence d'un scandale amené par des désunions ou des ruptuc( res, surtout avec des Supérieurs, ils savent se retirer et rem- « placer par leur modestie et leur humilité les œuvres de zèle t( rendues impossibles parla faute d'autrui. La seconde classe , « au contraire, détruit au lieu d'édifier : c'est celle des ou- « vriers qui, consultant plutôt leur ferveur que la sagesse, ne « calculent pas les conséquences du mal qu'entraînera le bien « qu'ils veulent faire, et, pour gagner une âme, ne s'inquiètent « pas d'en perdre dix. Rencontrent-ils un obstacle, il faut qu'ils « le renversent, dût le monde en être bouleversé, et ils aliènent a de l'Ordre entier des personnages dont la bienveillance et « la protection seraient nécessaires pour travailler librement « au service de Dieu. » Quand Ignace ne pouvait par ses avis « modérer leur zèle indiscret, il n'hésitait pas à les retirer des m ministères publics. » (Bartoli, Fie de saint Ignace.)

Hélas ! il faut bien le dire : quelques précautions qu'ils

prennent, jamais prêtres séculiers et réguliers , travaillant ensemble, n'éviteront tout froissement, tout malentendu, toute rivalité 5 jamais ils ne parviendront à s'affranchir de toute prévention , de toute critique jalouse , de tout effet de misère humaine. Il y aura toujours une fois ou l'autre des conflits, des empiétements, des intentions moins droites, des paroles moins charitables, comme il y aura toujours des fautes et des bévues , des imprudences , des erreurs , des démarches mal combinées. Qui est infaillible ou impeccable ? Saint Paul parle de prêtres qui prêchaient pour amoindrir son crédit et exciter son ressentiment. Les Apôtres , avant la descente du Sainte Esprit, n'étaient pas tout-à-fait exempts d'ambition et de jalousie. Saint Bonaventure, plaidant la cause de ses religieux accusés de détourner et de dévorer les aumônes des fidèles, disait : « Si nous ne devions nous établir que là où le clergé se- « rait d'humeur de nous souffrir^ je ne sais si nous pourrions « seulement poser le pied dans l'Eglise. Laissant en paix les « hérétiques et les Juifs, les prêtres ou ceux qu'ils auraient « ameutés nous chasseraient de leurs paroisses. » ( Libellits apologeticus,)

Quelle abnégation et quelle largeur de vues ne faut-il pas , pour dire avec Moïse : « Qui me donnera de voir tout « le peuple prophétiser et parler sous l'inspiration de l'Esprit « du Seigneur? » et avec l'ApôU'e : « De quelque manière que « Jésus-Christ soit annoncé, pourvu qu'il le soit , je m'en ré- « jouis et je m'en réjouirai toujours! » Cette abnégation et cettelargeur de vues manquant, on n'envisage que le particulier, on ne s'élève jamais à un coup d'œil d'ensemble, on s'applique à détruire les influences étrangères pour établir la sienne, on regarde les auxiliaires comme des concurrents et des rivaux , on aime mieux empêcher le bien que de le voir faire par d'autres. Hélas ! il suffirait , pour guérir le mal , d'un grain d'humilité, de zèle, de sainteté , et ce grain ne se trouve pas.

Il en faut donc prendre son parti de part et d'autre. Tout BU plus, le Supérieur religieux peut-il espérer de dissiper quel-

qucs préventions rclalivcnicnt à l'ulililc des Réguliers résidant et exerçant le ministère dans les villes.

Voici quelques-unes des raisons qu'il peut au besoin développer :

l** C'est le Souverain Pontife qui les approuve , l'Evôquc qui les appelle dans son diocèse, comme de vigoureux rameurs dans le vaisseau de l'Eglise , des ouvriers infatigables dans la vigne du Seigneur ; on ne peut donc les regarder comme une superfétalion , une compagnie d'intrus, un embarras pour le clergé et pou. l'épiscopat. Leur institution est aussi canonique que celle des prêtres séculiers, leur mission aussi divine.

2° Dans nos villes de cent mille âmes , il y a à peine huit ou dix paroisses-, il en faudrait huit ou dix de plus : les Réguliers avec leurs chapelles suppléent en partie à ce défaut. N'est-il pas évident que, dans un immense naufrage, plus il y a d'hommes pour tendre des cordes , plus il y a de malheureux arrachés à la mort ; que plus la moisson es-t abondante, plus il faut de bras pour la recueillir; et que ce qui fait le nerf et la discipline d'une armée , c'est le nombre des officiers proportionné à celui des soldats ?

3** Les Réguliers n'étant pas absorbés par les détails de Fadministralion et par le ministère, ont plus de temps à donner à l'audition des confessions et à la préparation des instructions. Ils n'ont avec les paroissiens aucun rapport contentieux, ils vivent plus inconnus , ils disparaissent plus souvent; ordinairement aussi ils ont pour certains cas des pouvoirs plus étendus accordés par l'évéque. De là , plus d'un avantage pour les fidèles.

4" La perfection à laquelle ils doivent tendre , la pratique de leurs Règles, les différents ministères qu'ils remplissent, les obligeant à faire une étude plus approfondie de l'ascétisme, leur direction dans les voies spiriuielles est plus sûre ; et cette raison attire aux Réguliers, pour la confession et les retraites, non-seulement quelques âmes plus avancées , mais encore les ecclésiastiques.

5" Partout où ils s'établissent , les œuvres de chanté et de zèle qu'on leur confie prospèrent sensiblement, les communautés religieuses qui ont recours à eux croissent en ferveur , on voit se former de nouvelles associations pieuses, l'usage si salutaire des retraites publiques et particulières s'introduit, une sainte émulation règne entre les églises paroissiales et les chapelles des Réguliers pour la décoration et la pompe des cérémonies, les sacrements et les offices sont plus fréquentés, bon nombre d'hommes sortent peu à peu de leur indifférence : c'est là un fait notoire que la prévention la plus implacable est elle-même forcée de constater.

6*^ La pauvreté , la chasteté , l'obéissance, dont ils font profession, sont une condamnation permanente et visible de la cupidité, du sensualisme, de l'esprit d'indépendance du siècle. La vie apostolique à laquelle ils se dévouent , unie aux trois vœux de religion, les fait apparaître , s'ils sont fidèles à leur vocation, comme la plus haute expression de la sainteté chrétienne et la personnification la plus sensible de Jésus-Christ. Les liens qui , par leurs Généraux résidant à Rome , les attachent au Saint-Siège, d'une part les rendent inaccessibles aux perfides suggestions du schisme et de l'hérésie, ainsi que le remarque le docteur Bouix; de l'autre les mettent à même de pousser en temps et lieu le cri d'alarme, de prémunir avec le troupeau le pasteur trop souvent gagné ou intimidé par le pouvoir , comme l'atteste l'histoire. (De Jure ReguL, tom. ii, P. V=*). Trois considérations d'un ordre élevé qui peuvent échapper aux esprits vulgaires, mais qui n'échappèrent jamais ni à l'Eglise, attentive à placer dans toutes ses provinces les Réguliers comme un camp volant toujours prêt à faire face à l'ennemi au premier signal du généralissime, ni à l'enfer, attentif, lui aussi, à souffler la haine contre les Réguliers, à les chasser, à les dépouiller , à faire porter sur eux les premiers coups des impies et des sectaires»

Que le Supérieur réponde encore prudemment aux quatre grandes difficultés que le clergé paroissial a coutume do faire.

1' Les aumônes passent aux Réguliers, au préjudice des vautres de la paroisse.

Erreur I la piété des fidèles croissant par les soins des Réguliers , les aumônes faites aux pauvres de la paroisse augmentent en proportion.

D'ailleurs , les Réguliers ne sont-ils pas entre les pauvres les plus pauvres, puisqu'ils n'ont rien en propre ni rien d'assuré ; les pauvres les plus dignes de vivre, puisqu'ils contribuent plus à la gloire de Dieu et au bien de la société que nuls autres pauvres ; les pauvres qui procurent le plus de secours aux autres pauvres par leurs exhortations et par les œuvres de charité qu'ils fondent, soutiennent et encouragent; les pauvres que les prêtres séculiers doivent préférer à tous les autres pauvres, avec qui, au besoin , la charité et la reconnaissance les obligeraient à partager leur pam, qu'ils doivent estimer aussi dignes de vivre qu'eux-mêmes, puisqu'ils remplissent les mêmes fonctions , moins celles qui sont rétribuées?

Mais des fidèles vont quelquefois quêtant pour eux ! Quel mal à cela, si ce n'est peut-être la condamnation indirecte de ceux qui, au lieu de leur porter à domicile, les réduisent à la nécessité de laisser quêter pour eux? « Prétendrait-on, dit saint « Bonaventure, empêcher les fidèles de faire l'aumône à qui « ils veulent , et surtout de la faire à ceux dont les services « rendus à l'Eglise et les prières plus ferventes doublent de- « vant Dieu, pour les bienfaiteurs, le fruit et le mérite de l'au- « mône? Peut-on leur faire un crime de suivre ce mouvement « de leur dévotion , ou à nous de donner ce conseil comme « le meilleur selon Dieu , s'ils nous consultent? » {Lihellus apologclicus). On permet aux autres pauvres de mendier ou de faire mendier pour eux, et l'on refusera la même faveur aux

pauvres de Jésus- Christ ? Est-ce que les membres de la Conférence de Sâint-Vincent de Paul, est-ce que les dames de charité ne quêtent pas habituellement pour des pauvres bien moins intéressants et bien moins utiles ? Comme hommes, ils ont droit à leur subsistance; perdent-ils ce droit pour être religieux et prêtres? Noire-Seigneur n'avait-il pas à sa suite de saintes femmes qui quêtaient pour lui et pour ses apôtres ? Saint Paul ne dit-il pas en leur nom : « N'avons-nous pas le droit de « manger et de boire?... Qui fit jamais la guerre à ses frais?... « Est-ce trop de vous demander la nourriture du corps en « échange de la nourriture de l'âme que nous vous donnons ? « Quiconque sert à l'autel, doit vivre de l'autel? »

V Les dons faits aux chapelles des Régulie7's se font au détriment des fabriques.

Erreur! la piété des fidèles croissant par les soins des Réguliers, les revenus des fabriques croissent en proportion.

Au reste , la même difficulté pourrait être faite par la fabrique de Saint-Pierre de Rome relativement aux autres églises de l'univers, par la fabrique de la cathédrale d'un diocèse ou de la principale paroisse d'une ville relativement aux autres églises du diocèse ou de la ville. Où est le titre autorisant telle ou telle fabrique à recevoir, elle seule, tous les dons volontaires des fidèles ayant pour objet le culte divin? Les chapelles des Réguliers , rendant à Dieu la même gloire que les églises paroissiales, ont le droit de recevoir les offrandes nécessaires pour leur entretien, et, comme elles n'ont point de fabrique, et que les Réguliers n'ont ni traitement ni casuel , il est au moins convenable que ces offrandes soient faites par ceux qui les fréquentent. Les Réguliers pécheraient si , faute d'accepter et au besoin de demander, ils ne décoraient leurs chapelles et n'y faisaient les cérémonies d'une manière con^ forme au but qu'ils se proposent , but parfaitement identique avec celui du clergé paroissial , qui est d'attirer le plus de monde possible pour faire, selon leur vocation et dans les limites de la mission qu'ils ont reçue, le plus de bien possible.

3" Toutes les dames se confessent aux Réguliers.

Erreur! la piété des fidèles eroissant par les soins des Réguliers , le nombre des dames allant à confesse au clergé paroissial augmente en proportion.

Hélas ! c'est ici que la pauvre humanité se révèle tout entière. Que les hommes se confessent aux Réguliers , va pour les hommes; mais que les dames s'en avisent, halte-là. Si le Régulier inspire aux dames plus de confiance , parce qu'il les connaît moins, parce qu'il se répand moins dans le monde, parce que, à tort ou à raison, il est censé plus éclairé et plus saint, n'ont-elles pas la liberté de le préférer? n'est-ce pas pour elles une sorte d'obligation de s'adresser à celui quelles espèrent et qu'elles jugent devoir faire plus de bien à leur âme ? Ignoret-on les maux qu'entraîne la pression morale exercée par le confesseur jaloux sur ses pénitents et ses pénitentes? Quel est le prêtre qui n'use largement de sa liberté pour choisir le confesseur qu'il veut et en changer quand il veut? et en voiton beaucoup qui renvoient les dames à leurs confrères , sous prétexte que ceux-ci feront volontiers et aussi bien cette besogne? D'ailleui's , n'y a-t-il que des dames qui se confessent aux Réguliers? Pour dix dames de qualité, n'y a-t-il pas cent femmes du commun et des hommes de toutes les classes ? Et ces dames et ces hommes , dont plusieurs ne consentiraient jamais à se confesser à leur pasteur , ne contribuent-ils pas puissamment, par leur exemple et par le zèle qu'on leur inspire, à amener à confesse d'autres dames et d'autres hommes ?

4® Les offices de la yaroisse sont moins fréquentés.

Erreur encore 1 la piété des fidèles croissant par les soins des Réguliers, le nombre des personnes fréquentant les offices de la paroisse augmente en proportion.

Quel danger peuvent faire courir aux églises, généralement insuffisantes , les chapelles généralement petites? Y a-t-il lieu de s'effrayer , lorsque quelques centaines de personnes désertent celles-là pour aller à celles-ci ? En supposant même, ce qui est faux , que , les chapelles des Réguliers étant plus fréquentées, les églises paroissiales le soient moins , où serait le mal ? — Dans la violation d'un précepte? — Mais l'Eglise, pour des

raisons de sagesse , tout en recommandant de ne point le prêcher ni publier (Bouix, Tract, de Jure ReguL, tom. ii, p. 227), n'a fait de réserve que pour la communion pascale. Loin d'obliger les fidèles à aller toujours et pour tous les actes du culte à la paroisse, alors même que le clergé serait suffisant et propre à remplir ses fonctions, elle autorise et encourage l'érection des chapelles dans les maisons des Réguliers , tant pour faciliter le salut d'une part que pour exciter l'émulation de l'autre. Gêner la liberté des fidèles sur d'autres points, tels que la confession et la direction , l'assistance aux ofTices et l'audition du sermon, ce serait rétrécir la voie quand l'Eglise l'élargit, donner lieu aux inconvénients auxquels l'Eglise a voulu parer, priver le peuple chrétien du surcroît de biens spirituels que l'Eglise met à sa disposition. — Dans une diminution d'édification commune? — Mais si le concours est moindre à la paroisse, il sera plus grand aux chapelles , et, en définitive , Dieu recevra la même gloire et le public la même édification. En outre , il ne tient qu'au clergé sécuher d'introduire dans les églises ce qui attire aux chapelles, et les fidèles, pour plus d'un motif, iront de préférence à la paroisse. Jusque-là , chacun prend le plus grand bien de son àme oii il pense le trouver. — Dans l'impossibilité où sera le pasteur de paître ses brebis? — Mais le premier pasteur n'est-ce pas le Souverain Pontife qui approuve, n'est-ce pas l'Evêque qui appelle les Réguliers auxiliaires? Pourvu que les brebis paissent dans les champs que leur ouvre le Pasteur suprême et sous sa haute direction, la responsabilité des pasteurs subalternes n'est-elle pas à couvert? Ceux-ci, du reste, perdent -ils les droits et les privilèges de la houlette , parce que quelques paroissiens font leurs dévotions à une chapelle? Le baptême, le mariage , l'extrême-onction , la sépulture , toutes les fonctions curialesne leur restent-elles pas? sans parler des clauses et réserves que l'Evêque peut mettre aux pouvoirs qu'il concède aux Réguliers en les approuvant. — Dans le partage de Taffection , de l'estime et de la confiance? — L'expérience atteste qu'une protection bienveillante accordée aux Réguliers

vaut au clergé séculier , de la part des fidèles , un redoublement d'affection , d'estime et de confiance , cette protection étant pour eux la pierre de touche de la vertu , du zèle , de l'abnégation , de l'élévation de caractère ; et qu'au contraire une sorte d'antipathie et de persécution sourde est bientôt suivie d'une diminution de respect et d'amour , les fidèles criant à la jalousie, à la tyrannie, et retirant leur confiance à ceux qui veulent l'obtenir par contrainte. Au reste , jamais confesseurs et directeurs, réguliers ou séculiers , ne préserveront totalement leurs pénitents et leurs pénitentes de l'esprit de parti, de la manie de comparer , d'exalter l'un , d'abaisser l'autre. Les premiers chrétiens eux-mêmes en étaient à dire : « Moi, je suis à Paul ; et moi , je suis à Apollon. »

Puis donc que le résultat direct de l'établissement des Réguliers dans les villes est le plus grand bien des âmes, et que les quatre principales difficultés qu'on a coutume de faire, manquent de solide fondement, que le Supérieur s'efforce de faire admettre aux contradicteurs ces conclusions :

Donc c'est un bonheur pour les villes de posséder les Réguliers, qui leur apportent de nouveaux moyens de salut.

Donc le clergé paroissial qui, lui aussi, ne cherche que la plus grande gloire de Dieu, doit s'applaudir et se féliciter de les avoir pour auxiliaires.

Donc leur prêter son concours , c'est doubler son propre mérite en s'associant à tout le bien qu'ils font.

Donc les entraver dans leur action légitime , c'est assumer sur soi une terrible responsabilité : car c'est neutraliser plus ou moins les effets de leur zèle.

Faut-il s'étonner si le Saint-Siège , dans l'érection des monastères et des chapelles publiques , préfère les immenses avantages spirituels qui en résultent pour les fidèles au faible dommage temporel qu'en éprouvent quelquefois les Curés ; si lesEvêques, chez toutes les nations et à toutes les époques, ont appelé les Réguliers dans leurs diocèses ; si les prêtres, animés de l'esprit de zèle , les accueillent partout avec bonheur; si leurs établissements ont toujours rendu tant d'importants ser-

vices à l'Eglise ; si on les a vus se multiplier dans les siècles de foi, et disparaître dans les siècles d'impiété et d'indifférence t Notre-Seigneur lui-même dit un jour à sainte Thérèse: « Quoi- « que les Ordres religieux n'aient point leur ferveur première , « tu ne dois pas croire que j'en tire peu de gloire ni peu de « service ; et que deviendrait le monde, s'il n'y avait pas de c< religieux? » {OEuvres de sainte Thérèse, tom. i , pag. 454, (édit. 1852.)

si les contradictions viennent des religieux imparfaits ou fâcheux, que lef

Supérieur n'aspire pas à s'en défaire ni à se démettre de sa charge,

puisque c'est surtout pour eux qu'il est Supérieur.

« Une statue , dit le Père Binet dans l'ouvrage déjà cité , serait capable d'être à la tête de cinquante mille chrétiens , si chacun d'eux faisait son devoir. Un homme pourrait être le Supérieur d'une communauté de mille millions d'anges. Un enfant dirigerait un vaisseau lorsque la mer est calme. Dans un concert où chaque musicien est habile , on ne nomme personne pour battre la mesure. De qui êtes-vous donc supérieur, directeur, gardien , médecin spirituel ? Des bons religieux ? la loi intérieure de la charité suffit presque pour les conduire. Vous êtes établi supérieur, directeur, gardien, médecin spirituel , en grande partie pour les esprits indociles , pour les cœurs malades. Ce sont ceux-là surtout qui vous ont été confiés, ceux-là dont vous avez à porter le fardeau. »

« La Supérieure n'est pas tant faite pour les fortes que pour « les faibles, disait saint François de Sales; bien qu'il faille « avoir soin de toutes , afin que les plus avancées ne retour- « nent pas en arrière. Ayez à cœur le support des filles im- « parfaites qui seront en votre charge ; ne faites jamais l'éton- « née , quelque sorte de tentations ou d'imperfections qu'elles « vous découvrent. Soyez merveilleusement tendre à l'égard « des plus imparfaites , pour les aider à faire grand profit de

« leurs imperfections. Remarquez que celles qui ont le plus « de mauvaises inclinations, sont celles qui peuvent parvenir « à une plus haute perfection. »

Cette dernière parole mérite d'être méditée.

Le meilleur Supérieur n'est donc pas celui qui gouverne dans le paradis terrestre , dont les sentiers sont semés de fleurs , et qui se nourrit de lait et d'ambroisie ; le meilleur Supérieur est celui qui est constamment cloué à la croix, constamment abreuvé de fiel et de vinaigre , constamment brisé par la flagellation. Or ce ne sont pas les bons religieux , mais les mauvais qui se chargent d'étendre le Supérieur sur le gibet, de portera ses lèvres le calice, de graver sur son cœur les stigmates douloureux du Sauveur. Les bons religieux édifient et consolent le Supérieur ; les mauvais attendent de lui le support, la correction, l'instruction et l'exemple. Il reçoit des premiers , et il donne aux seconds.

Vous voulez donner votre démission, secouer la poussière de vos pieds , passer dans une autre maison î Prenez garde qu'il n'y ait dans votre résolution plus d'impatience que de zèle , plus de lâcheté que de courage , plus d'étourderie que de sagesse. Nous ne voyons pas que Jésus-Christ ait fait beaucoup auprès de ces Juifs qui, pour prix de ses sueurs, crient: Cl Crucifiez-le ! crucifiez-le ! » et cependant Jésus-Christ désertat-il la Judée ? Saint Jacques s'arracha -t- il de l'Espagne, où, après plusieurs années , il n'avait réussi à convertir que quelques personnes ? Saint Paul prit-il une route opposée à celle de Jérusalem , où il savait que les plus horribles tribulations l'attendaient ? Le démon désespère-t-il jamais de la perte d'un homme et l'abandonne-t-il , sous prétexte que , depuis cinquante et soixante ans , il n'a encore rien obtenu de lui ?

A ceux qui voulaient se retirer du ministère pastoral pour échapper aux contradictions et vivre plus tranquilles , saint François de Sales répondait : « Sachez que Dieu déteste la paix « de ceux qu'il a destinés à la guerre ; il est le Dieu des ba- « tailles aussi bien que le Dieu de paix. »

Vous croyez qu'ailleurs, ou dans une autre condition , vous

feriez des merveilles ! Pas plus que le médecin qui fuit les malades au lieu de les guérir ; pas plus que le pilote qui abandonne le gouvernail ou se cache dans le port au moment de Forage.

Sans ces deux ou trois sujets fâcheux, dites -vous, votre communauté serait un paradis ; tous les autres sont des anges. Mais n'est-ce pas Dieu qui vous envoie ces deux ou trois sujets fâcheux , qui les souffre le premier, qui les confie à votre charité ? Tous les autres sont des anges ! Et peut-être que tous les autres réunis n'amassent pas autant de mérites que ces deux ou trois sujets , parce que, chez eux, c'est vice de caractère plutôt que malice , et que le peu qu'ils font leur coûte plus qu'aux autres les plus grandes vertus. Peut-être les verrezvous un jour dans le ciel bien au-dessus de ceux que vous appelez des anges.

Notre mal , c'est de ne pas nous ajuster aux dispositions de Dieu, louchant la manière de le glorifier : celle qui lui plaît ne nous plaît pas. Il veut que nous entrions dans la voie des souffrances, et nous voulons entrer dans celle des consolations. 11 demande de nous des efforts en apparence inutiles, un courage à toute épreuve , et nous voudrions voir les vertus germer sous nos pas , la grâce opérer des prodiges à chacun de nos discours. Il nous retient dans une sorte de purgatoire , et nous voudrions être déjà dans le ciel. Il nous donne à conduire des hommes infirmes , et nous voudrions qu'ils ne fissent point de fautes. C'est vouloir l'impossible ; c'est flatter notre impatience, qui ne veut rien voir qui lui déplaise et lui résiste 5 c'est nous affliger de la perte de notre propre excellence , qui ne sera pas reconnue dans une mauvaise conduite ni dans un petit succès.

Oueje Supérieur se résigne et ne laisse pas de leur continuer ses soins, puisqu'on lui demande non le succès, mais le travail.

Ce point est capital dans la supériorité: souffrir en paix le mal qu'on ne peut empêcher, et supporter tranquillement et sans trouble la privation du bien qu'on désire le plus ardemment pour la communauté en général ou pour un de ses membres en particulier. Il faut savoir se résigner, supporter et attendre. Dieu, qui certainement pourrait, s'il le voulait , obtenir de ses créatures tout ce qu'il en exige , attend souvent et longtemps avec une admirable patience, sans jamais user de violence à leur égard. Et nous , qui n'avons ni le pouvoir de Dieu , ni la connaissance de ses impénétrables secrets , nous nous impatienterions quand nous ne sommes pas secondés ou obéis ! Oserions-nous prétendre vouloir le bien plus qu'il ne le veut lui-même? Attendons ses moments , assurés d'obtenir à la fin ou la chose demandée ou quelque chose de mieux encore. Qui sait d'ailleurs si , dans telle circonstance, ce n'est pas uniquement notre bonne volonté et notre résignalion qu'il désire , et nullement le succès et le service que nous voulons lui rendre ?

a Quand vous aurez fait de votre côté ce que vous avez cru (c devoir faire , écrivait le Père Rigoleu à une Supérieure , « tenez-vous en repos et abandonnez à la divine Providence (C le succès , selon qu'il lui plaira d'en ordonner. Ne soyez « pas trop empressée , soit pour les fautes qui arrivent ou qui « peuvent arriver, soit pour les moyens de les prévenir. N'eni- « péchez pas un mal par un autre mal , je veux dire par un « trop grand empressement pour le bien. Considérez comme « Dieu agit à notre égard : il fait de son côté ce que sa sagesse « et son amour lui suggèrent jn notre faveur, puis il nous « laisse en pleine liberté de nous déterminer à faire le bien « ou le mal. Voyez comme Notre-Seigneur agissait avec ses

i( disciples : il les instruisait et les exhortait, puis il les laissait « dans leur liberté , sans s'empresser nullement pour ce qui « devait arriver. Vouloir trop bien faire, nuit quelquefois ; il « y a des esprits qui se fortifient dans le mal , quand ils voient « qu'on s'oppose trop fortement à eux. Dans ces rencontres , « il faut avoir un cœur large et attendre de Dieu le remède de « ces sortes d'esprits. C'est pourquoi l'on dit communément « qu'il vaut mieux alors traiter avec Dieu qu'avec les hommes, « et qu'on gagne plus sur les cœurs en s'adressant à Celui « qui tient les cœurs dans sa main et qui les tourne comme il « lui plaît. Je crains que vous n'appréhendiez trop les fautes, « et que vous ne soyez pas assez établie dans cette sérénité de « cœur et de visage , et dans cette égalité d'esprit que les Supé- « rieurs ne doivent jamais perdre. »

C'est ce qu'écrivait samt Bernard au pape Eugène : « Ne « vous découragez point 5 on vous demande le soin , non la « guérison du malade. Vous avez entendu la parole du Sama- « ri tain au maître d'hôtel : « Ayez som de lui » {Luc. x), et « non : « Guérissez-le. » C'est bien parler, car il n'est pas tou- « jours au pouvoir du médecin de guérir le malade. Mais « laissez-moi vous citer un auteur que vous devez mieux con- « naître et mieux apprécier : « J'ai travaillé plus que tous les « autres, » disait saint Paul. (I. Cor, x). Voyez-vous? Il ne a dit pas : « J'ai eu plus de succès , j'ai fait plus de fruits que « les autres ; » sa religion lui interdit cet insolent langage. Au « surplus , cet homme , instruit de Dieu lui-même , n'ignorait « pas que chacun recevra selon son travad , non selon ses « succès. Et vous aussi , je vous en conjure , faites ce qui dé- « pend de vous , Dieu fera ce qui dépend de lui ; il saura bien « opérer la guérison sans vos empressements et vos inquié- « tudes. Plantez, arrosez, cultivez : voilà votre tâche i pour « l'accroissement , Dieu le donnera , s'il veut i s'il ne le veut « pas , vous ne perdrez rien ; car il est écrit : « Dieu accordera « à ses Saints la récompense due à leurs travaux. » {Sap. x). « 0 heureux travaux, qu'aucun désastre ne peut frustrer du « Icgilimc salaire! » (De ConsiiLA. iv, c. 2.)

Le même enseignement se retrouve dans un discours de la Sainte-Vierge à sainte Brigitte: « Les amis de Dieu ne doivent « jamais se ralentir à son service, mais travailler sans relâche, « afin que les méchants deviennent bons , et que les bons « deviennent parfaits. Celui qui crierait à tous les passants « que Jésus-Christ est le Fils de Dieu , et qui , pour les con- « verlir, ne négligerait aucun moyen , ne laisserait pas, soit a qu'il en ramène peu , soit qu'il n'en ramène point , d'obtenir « la même récompense que s'il les ramenait tous. Comme si « deux mercenaires , sur le commandement de leur maître , « entreprenaient de creuser les flancs d'un rocher très-dur^ « que l'un trouvât une veine de l'or le plus pur , et que l'au- « tre ne trouvât rien ; en supposant dans les deux la même « activité au travail, n'est-il pas évident qu'ils mériteraient l'un « et l'autre la même récompense ? »

« Il y a de certaines entreprises, disait saint François de « Sales, que Dieu veut que nous commencions et que d'autres « achèvent. Le laboureur n'est pas blâmable pour n'avoir pas « fait une abondante récolte, mais pour n'avoir pas donné à « son champ la culture nécessaire. » Les uns sont destinés de Dieu à semer, les autres à moissonner 5 celui-ci à jeter les fondations de l'édifice, celui-là à y mettre le comble ; et les David qui ramassent les matériaux font autant que les Salomon qui les mettent en œuvre. 11 faut se résigner à s'arrêter où Dieu s'arrête; il ne veut tirer de nous qu'une certaine mesure de gloire^ quand il voudra achever son œuvre, il ne sera pas embarrassé pour trouver des ouvriers.

Qu'il se persuade que sa patience est également profitable à h communauté

et à lui-même.

Comptez sur la résistance des inférieurs et continuez à leur faire du bien, sans vous laisser ni arrêter, ni attrister, ni aigrir. À votre patience sont attachés votre principal mérite et la rO-

— l'ià —

forme des religieux indisciplinés -, ils vous devront leur salut, et vous leur devrez le plus beau fleuron de votre couronne.

« En contemplant sur nos places publiques ces tètes de dra- « gon d'où s'échappent les eaux les plus limpides, avez-vous « jamais accusé l'artiste d'avoir voulu attenter à vos jours et « vous faire mordre? Non, certes : vous avez admiré son art « et puisé tranquillement à la fontaine une onde pure. Eh « bien ! ces religieux qui vous regardent d'un œil farouche, « qui ouvrent la bouche pour vous calomnier, ce sont des « gueules de dragon, soit. Mais que ne faites-vous pour eux ce « que vous faites pour la fontaine ? Que n'allez-vous puiser « entre leurs dents aiguës, sous leur œil menaçant, les eaux « les plus salutaires , c'est-à-dire l'occasion de pratiquer les « plus belles vertus? » (Binet.)

« Voulez-vous savoir encore ce que sont pour vous, dans la « pensée de Dieu, ces religieux et, en général, tous vos con- « tradicteurs?ceque sont pour les élèves les plus distingués, « dans les thèses publiques, les argumentateurs. Ils font reste sortir vos vertus, votre patience, votre humilité, votre cha- « rite. Ce sont des amis, non des ennemis 5 à l'exemple des « étudiants, vous devriez leur témoigner sincèrement votre « reconnaissance. » (Le P. Lohner.)

Croyez-le : les bons religieux sont plus agréables, mais les méchants sont plus utiles; et, si un Supérieur en manquait, il devrait s'en procurer au poids de l'or.

Qui dira les grâces sans nombre qu'attire sur la communauté la patience du Supérieur? « Les Supérieurs sans croix, « disait Fénelon , sont stériles pour former des enfants de « grâce. Une croix bien soufferte acquiert une autorité infinie « et donne bénédiction à tout ce qu'on fait. » Sainte Chantai Lcrivait à une Supérieure : « Votre communauté ne parait « pas avancer, il vous semble que vous travaillez en vain, et « que toute autre ferait mieux. Et vous ne pensez pas que le « bien n'est pas souvent moins réel, quoiqu'il ne paraisse « pas au dehors ; que vous semez aujourd'hui, et que celle qui « vous succédera, verra fructifier votre grain en son temps.

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(c Pas une de vos paroles ne tombe par terre ; pas une prière, « pas un soupir poussé vers le ciel, n'est inutile; eliaque bon (t exemple produira un jour son fruit au centuple. » Elle disait à une autre : « Quant à ces filles , travaillez doucement « autour d'elles, sans vous en tourmenter. Dieu, qui est plus i( intéressé que vous en leurs défauts, les souffre bien ; souf- « frez-les aussi : car vous n'en êtes nullement responsable. « Elles reviendront avec le temps, et feront peut-être plus de « profit de vos instructions et exemples sous une autre mère « que non pas maintenant. Notrc-Seigncur ne permettra pas « qu'elles perdent le fruit de votre charitable travail autour « d'elles, mais peut-être ne veut-il pas que vous en ayez le « fruit et la consolation, réservant cela pour une autre. » {Leltre 42% liv lu). Saint Paul se vantait d'accomplir en sa chair ce qui manquait à la Passion de Jésus -Christ, c'est-àdire d'obtenir aux pécheurs, par ses angoisses de tout genre, l'application des mérites de Jésus-Christ. C'est en ce sens que saint François de Sales a dit de saint Etienne : « S'il n'eût pas « prié pou, Saul, nous n'aurions pas eu Paul. »

IN'est-ce rien, d'ailleurs, que cette multitude d'actes méritoires que font les bons religieux à l'occasion ou pour l'amende^ ment des méchants: prières, mortifications, avis charitables, saints exemples, support, patience, vigilance sur eux-mêmes, résistance à l'entraînement du scandale , etc.? Ce qui faisait dire à saint Augustin, que les bons cesseraient bientôt d'être bons, s'ils n'étaient exercés par les méchants.

Courage donc , ô Supérieur fidèle ! n'hésitez pas à semer dans les larmes, afin de moissonner dans l'allégresse; semez de toutes vos forces, afin d'avoir le centuple aux jours de la moisson. Jamais lelaboureur ne se plaint que les semailles durent trop : car plus il sème, plus il récolte ; et, en été , quand il voit que chaque boisseau lui en rend vingt ou trente, il voudrait bien avoir semé davantage. Or c'est pour vous maintenant le temps de jeter la semence de la gloire éternelle ; et cette semence , c'est la patience dans les contradictions non moins que la fidélité à tous les devoirs de votre charge.

Dites avec l*auteur de limitation : « Seigneur Jésus , qu'il « me soit fait selon votre parole et votre promesse ; rendez- « moi digne du bonheur immense d'observer vos commande- « ments et de m'asseoir avec vous dans ie royaume de votre « Père. J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la croix •, je la porte- « raij oui, je la porterai, comme vous l'avez voulu, jusqu'à la « mort. Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais « une croix qui conduit à la gloire. J'ai commencé ; il ne m'est « plus permis de retourner en arrière 5 il n'y a plus à s'arrêter. « Allons, mes frères, marchons ensemble. Pour Jésus, nous « nous sommes chargés de la croix ; continuons pour Jésus de «< porter la croix. 11 sera notre soutien , Celui qui est notre « chef et notre guide. Voilà que notre roi marche devant nous; « il combattra pour nous. Suivons avec courage : que rien ne V nous effraie; soyons prêts à mourir généreusement dans « cette guerre , et ne souillons pas notre gloire de la honte j< d'avoir fui la croix. » (Lib. ni, cap. 56.)

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