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Du grotesque et du tragique à notre époque

Conférence faite par M, M. Beaubourg au Salon de la Libre Esthétique le i3 mars içoi.

Mesdames, ÎIessieurs,

Je voudrais essayer de vous soumettre dans cette conférence, autant du moins que j'en serai capable sans fatiguer votre attention, quelques idées éparses qui me sont venues au sujet du grotesque et du tragique à notre époque. Considérant ces deux éléments essentiels de tout paroxysme de vie, le reste étant abandonné au train-train quotidien et à l'habitude, il m'est arrivé de penser que mieux qu'à aucun autre moment, ils tentaient de se réunir intimement l'un à l'autre, à faire comme partie intégrante l'un de l'autre, nous rendant bien difiBciles désormais les anciennes délimitations qu'on avait établies entre eux.

Nous ne sommes plus, hélas ! aux temps héroïques où l'homme se dressait droit en face du ciel, se figeant sous la fatalité qui le menaçait. Thésée, Persée, Hercule, Pirithoûs et les Argonautes sont loin; même Agamemnon et Achille les ont suivis avec la belle Hélène; et si d'autres héros, ceux de la Table-Ronde, revivent en Allemagne dans les drames de Wagner, et en Angle terre dans les poèmes de Tennyson, W. Morris et Swinburne, il est un fait cependant, c'est que Roland, Lancelot et Merlin, — à moins que ce ne soit comme termes de comparaison, ou peut-être encore pour faire la rime — n'ont guère fourni aux poètes français d'aujourd'hui !

Le héros, le monsieur uniquement noble ne court plus les rues et les places publiques de notre époque ; le monsieur uniquement grotesque, par contre, arrive vite à nous laisser entrevoir, si nous nous y arrêtons un instant, quelque déclenchement lamentable de son individu !... Celui qui voudrait encore faire le matamore, attisant la colère du ciel et lui montrant le poing, nous semble retarder de plusieurs siècles et nous laisse penser que ce genre de tragique ne convient plus à son faux col ni à sa redingote. Ses attitudes olympiennes s'usent d'elles-mêmes ; ses prétention- à se croire supérieur aux événements lui attirent ré])ilhèi.e de ce poseur » ! De même celui qui s'ingénie à faire le perpétuel bouffon de salon ou de café! Y a-t-il rien de plus obsédant que ce loustic qui nous assassine sans cesse de ses bons mots et de ses plaisanteries! N'arrive-t-il pas à nous crisper? — Mais il n'y a d'ailleurs plus que quelques rares commis-voyageurs qui s'adonnent encore à ce genre de sport suranné, de[)uis que la plupart des spirituels chroniqueurs du second empire sont allés chroniquer plus haut !

Pouvons-nous penser d'ailleurs, si nous y réfléchissons, que

ces deux catégories nettement tranchées d'individus, les héros et les boufifons, puissent demeurer humaines a l'avenir? Sont-elles encore possibles au temps d'investigation et d'analyse où nous vivons ? Au milieu de la foule où nous évoluons? Le rire n'accompagne-t-il pas de plus en plus les larmes, et les larmes le rire, le sentiment l'ironie et l'ironie le sentiment? N'est-ce pas au fond la vie même de passer successivement par des crises de désespoir et de joie intenses?... de deuils et de fêtes?... de naissance et de mort?... de pluie et de soleil?... de chercher toujours le meilleur parmi les retours incessants du pire?... de chercher, de chercher,... de vivre!... sans se laisser aller à toutes sortes de façons de voir préméditées? Puisqu'on ne peut plus, hélas! magnifier l'homme ainsi qu'aux temps héroïques, que la science contemporaine qui nous donne sa place exacte dans l'échelle des êtres ne nous le permet plus ; puisqu'on ne peut plus, de même qu'à l'époque précédente, le ravaler à une valeur moindre, sous prétexte qu'il ne trouvera sa grandeur vraie que dans le domaine de l'au-delà; il faut bien qu'il vive son existence complète, en laideur comme en beauté, en douceur comme en cruauté, en peine comme en joie ! Pourquoi prétendre l'existence trop belle comme le paganisme ? Trop dénuée comme le christianisme? Pourquoi pas à la fois belle et dénuée? Absurde et souhaitable? Admirable et ridicule? Et chaque jour? Et au même instant?. .

Persuadé que ces deux façons d'être de lame humaine, l'enthousiasme et l'affaissement, l'exaltation et le terre-à-terre, le ii-agique et le grotesque, sont de plus en plus intimement liées à l'époque où nous vivons, et deviennent comme le complément naturel, indispensable, logique l'un de l'autre, je vais m'efforcer de vous montrer leur rôle dans la vie, dans l'art et dans la littérature d'aujourd'hui !

Je pense, Mesdames et ^fessieurs, que dans la vie actuelle, la plupart des drames qui se produisent comportent une portion de grotesque visible, notable, en formant pour ainsi dire partie inhérente, et que la plupart des joies de ce jour tiennent incluses en elles le drame qui va en découler bientôt. Ces deux éléments se trouvent même si souvent à tel point mêlés, d'une façon si enchevêtrée et confuse, apparaissant dans une lumière si intense et iiiguë, que j'avais d'abord l'intention, au lieu d'intituler cette conférence : « Du grotesque et du tragique à notre époque! », de dire « Du sinistre et du cocasse! » par exemple, ce qui eût plus justement rendu le côté polichinelle et macabre de presque tous les événements que nous traversons!

Je me rappelle, tenez, l'histoire lamentable de cette malheureuse vendeuse de journaux, qui gagnait péniblement sa petite vie en chauffant ses pieds sur sa chaufferette, en faisant mijoter de maigres ratas sur sa pauvre lampe à alcool, et à qui tout d'un coup, par une malechance incroyable,... je ne fais pourtant que dire la vérité... je n'exagère rien,... une locomotive tomba sur la tête ! Elle tenait un kiosque de journaux sur la place de Rennes à Paris, au-dessous même de la gare Montparnasse, et la locomotive en question, que le mécanicien n'avait pu maîtriser, démolissant butoir, trottoir, toute une partie du mur et de la vitrine de la gare, se précipitant de la hauteur d'un premier étage sur la place, allait écraser la malheureuse ! — Voilà la fatalité nouveau modèle ! Ce n'est plus la tortue d'Eschyle ! — C'est une locomotive qui se trouve, par hasard, en contact avec votre boîte crânienne, tandis que vous étiez en train de mettre un peu de beurre et de laurier-sauce dans votre ragoût, pour lui ;ijouter de la saveur et du fondu ! Quelle est la M™^ de Thèbcs, la devineresse qui eût \ii dans les lignes de la main de feu cette pauvre dame

au châle vert, au caloquet vieillot, avec un gros minet probablement sur son épaule (défunt aussi le pauvre angora), la locomotive qui devait un jour lui choir sur le chef? — Cela est autrement difficile que de découvrir le fer ou le poison, ainsi qu'on le fit récemment, dans la ligne de vie de l'un des hommes politiques parisiens les plus en vue, Varbiter elegantianim, le lanceur de la redingote pour noces et contrats, M. Paul Deschanel!

Et je me rappelle aussi, à peu près à la même époque, cette fête de famille qui, comme tant d'autres, hélas! eut un si déplorable épilogue ! C'était à Montrouge ou aux Batignolles, — et pas de François Coppée, quoiqu'en somme ça eût parfaitement pu en être,... si depuis quelque temps le poète des Humbles n'était point par la politique si occupé ! — la fête du grand-père! Le gendre et la tille, le fils et la belle-fille, et puis aussi les petits chéris étaient tous arrivés avec de beaux paquets sous le bras... On avait offert à grand-papa des boîtes de cigares entourées de faveurs multicolores et dont on avait au préalable gratté les prix, trabucos, colorados, une canne d'ébène à tête de canard en ivoire pour guider sa marche chancelante, une calotte à gland afin de lui éviter les névralgies, et la petite Nenette, sa préférée, avait apporté un beau calepin avec un crayon rouge, pour qu'il pût y noter ses impressions de voyage! — De son côté lui-même avait spécialement soigné le menu ! La timbale milanaise se mariait, ainsi que cela ce doit, au Saint-Honoré, les huîtres alternaient avec les truffes, et l'on avait été déterrer à la cave quelques bouteilles de ce \ieux Jurançon, qu'on prétend que le roi Henri IV tétait au berceau à la place de lait!... A la fin le Champagne coula... Mais tout à coup le gendre ayant suscité une discussion imprévue d'intérêt, il envoya incontinent son assiette à la tête du grand-père qui riposta par une bouteille pleine; la

fille coiffa de la timbale milanaise la bru qui n'en pouvait mais, les petits chéris se mitraillèrent de croqui^noles ; ce fut bientôt une bataille, un pillage affreux, et d'un coup malheureux de la suspension de la salle à manger le grand-père étant tombé soudain, il demeura sans mouvement, et l'on dut le porter à la Morgue aux fins d'autopsie, avec le calepin de la petite Nenette, sa préférée, et le crayon rouge pour noter ses impressions de voyage.

Voilà deux cas assez caractéristiques du mélange presque continuel des deux éléments de la vie contemporaino. J'en aurais bien d'autres encore à noter, mais ce serait peut-être inutile, car je ne tiens pas à ressembler davantage au poète des Humbles susdit ou à un concierge !

Je préfère même remarquer tout de suite, puisqu'il est question de concierges, que ceux-ci constituent — à Paris du moins — une des raisons principales pour lesquelles ce tragique et ce grotesque dont je parle se trouvent si intimement liés.

Comment voulez-vous qu'avec ces excellents élèves de M. Taine, ces étonnants rois de l'analyse contemporaine, dont les journalistes et les reporters de faits-divers ne font qu'étendre le champ d'action, un événement de quelque nature qu'il soit ne finisse par être retourné sur toutes les coutures, qu'on ne parvienne à en dé ouvrir avec rapidité tous les petits mobiles, tous les petits

côtés! Comment pourrait-il conserver longtemps sa grandeur,

dans cette loge de la M™« Floquet d'Henry Monnier qui vient de s'asseoir « sur son océan », pour le commenter avec les dames du « cintième ». Et s'il est vraiment joyeux et gai, est-ce que la même M^^^ Floquet, pour obéir à ce que l'on appelle aujourd'hui son atavisme, n'y mêlera pas quelques-unes de ses noires perfidies coutumières?

Comment, en tout cas, avec les infatigables investigateurs que

sont toujours les préposés aux loges modernes, qui poussent, je le redis — et ceci n'est pas un paradoxe, mais bien plus une vérité qu'on ne croit, — la science des Pasteur et ;des Claude Bernard jusqu'à ses dernières limites, à ses ultimes raffinements, avec ces perpétuels chercheurs de microbes dans la vie privée des gens, qui font mille bouillons de culture avec la calomnie, la médisance, le scandale, l'adultère, etc., comment un locataire qui aurait vraiment une allure, parviendrait-il à la conserver? Est-ce que dans une de nos maisons à cinq étages, le roi Louis XIV resterait longtemps Louis XIV, avec sa légende, sa perruque et son soleil? — N'apprendrail-on pas dès le lendemain qu'il est chauve et qu'à cause de certaine maladie intestinale, ce grand monarque est contraint à passer la majeure partie de son existence sur cette manière de trône qu'on appelle une chaise percée? — N'en serait-il pas exactement de même de Napoléon? — Et les affections du cuir chevelu dont souffrit au début de sa carrière ce grand conquérant, ne deviendraient-elles pas des tares fatales et des obstacles arrêtant à jamais son avancement d'officier d'artillerie ?

Surtout qu'ainsi que je le dis, les journalistes prêtent de plus en plus la main à tous ces racontars de loges, les ressassent, les amplifient, les dénaturent et que tout l'envers de l'histoire contemporaine apparaît chaque jour davantage dans une lumière crue, sans qu'on en aperçoive l'endroit?... Que tout est rapetissé, ramené à des proportions infimes, dérisoires, dépouillé de son cachet, de son lustre, remis au point, ridiculisé, moqué et que non seulement les journalistes, mais les caricaturistes attachés aux feuilles quotidiennes, s'efforcent d'enlever à nos contemporains le peu de majesté qui leur restait.

Je n'ignore pas qu'un certain nombre de personnes se révoltent

contre cet état de choses et s'efforcent de retrouver la dignité qui chaque jour les quitte et s'effondre par morceaux. Plusieurs ont même pensé la reconquérir par leur façon de s'habiller. Ne portant que des vêtements de chez le tailleur à la mode, d'une impeccable correction!... Ne risquant que de rares gestes, mesurés, compassés, figés ! — N'émettant pour toute parole que le vocabulaire des parlementaires les plus distingués : Commission, résolution, constitution, solution, dissolution, exportation ! Lisant le journal Le Temps l

D'autres se sont figurés qu'en passant très vite devant leurs contemporains, l'on n'aurait point le loisir de les disséquer et de les analyser, et qu'ils éviteraient ainsi le ridicule ! --Ils se sont efforcés, eux, de reconstituer leur dignité par la vitesse! — Mais, hélas! c'est à qui de leurs véhicules sera le plus informe et le plus dangereux ! — Qu'y a-t-il de plus atroce que la bicyclette et de plus fragile en même temps? — Il est déjà inouï devoir de gros messieurs et de grosses dames écrasant de leurs 200 kilos ces maigres squelettes d'acier ! — Et quand on se dit que la moindre des choses, un écrou dévissé, une roue voilée, une rupture de fourche, peuvent occasionner les pires accidents, cela devient à la fois hilarant et farouche ! — Du reste, lorsqu'on assiste à n'importe quelle chute de bicyclette, la première idée n'est-elle pas d'en rire, et ne constate-ton quelques moments après seulement que le bicycliste s'est ouvert la tête sur le pavé ?

Les automobile?, elles, plus sinistres et tragiques encore si possible, sont d'une joie bien plus inénarrable aussi, à cause de leur lourdeur massive de grosses pierres de taille prises d'hystérie locomotrice, et surtout des nobles casquettes d'amiraux russes et des magnifiques lunettes noires des maîtres du 100 à l'heure qui les conduisent ! — Tueuses de canards, renverseuses de cro-

quants et pourfendeuses de veaux, elles sèment ainsi que les chevauchées de certains seigneurs-bandits du moyen-âge, la terreur et la mort dans les campagnes! — La ressemblance s'arrête d'ailleurs là, car la conclusion ordinaire étant, si j'ose le dire, les quatre fers en l'air ou la panne irrémédiable à quelque carrefour, les nobles casquettes d'amiraux russes ne recouvrent bientôt plus que des tètes de gros bourgeois très vexés.

Une première raison du perpétuel mélange de grotesque et de tragique de l'époque contemporaine, semble donc être, n'est-ce pas, cet esprit d'analyse sans ces-e grandissant, disséquant jusqu'aux bicyclistes et aux chauffeurs, chi-rchant les revers de toutes les médailles, déshabillant chaque grand homme pour le surprendre en négligé, en robe de chambre, et que j'ai baptisé un peu paradoxalement du nom d'esprit journalistique ou concierge (le journalisme étant un conciergeat écrit, et le conciergeat un journalisme parlé).

Je vais en noter une seconde plus importante, qui est l'agglomération même de la masse humaine, dans ces villes-pieuvres, ces villes-tentacules, dont parle l'un des plus grands poètes actuels, M. Emile Verhaeren, agglomératiun destructive non seulement de toute énergie et de toute sève, mais aussi de tout geste ayant du recul et de la noblesse, perdu désormais dans le même et perpétuel encombrement I

Ainsi, pour continuer la série des moyens de transport, n'est-il pas effrayant de penser aux tassements ridicules des omnibus, tramways, chemins de fer, et en même temps à tous les accidents terribles, déraillements, tamponnements, renversements, suspendus à tout moment au-dessus de la tête du public qui y voyage?

On est là, possédant juste son petit quantième de place, pas un pouce de plus, dans des voitures ou des wagons clos, au milieu

d'un vacarme assourdissant de ferrailles, ayant, par un excès de confiance admirable, complètement remis sa vie à quelqu'un qu'on n'a jamais vu et que l'on ne verra jamais, mécanicien, wattmann, cocher !

Dans l'avenue de genoux à angles droits qui s'alignent implacables le long du compartiment, pointant durement lorsqu'on les frôle au passage, l'on s'est, au prix de combien de peines, glissé vers les vingt-cinq centimètres carrés accordés à son séant, s'y infiltrant avec tout le doigté et la délicatesse imaginables ! A gauche déborde un gros monsieur trop aimable, ii droite se rencoigne une vieille dame à cabas, très desagréable elle, il sufiit de la regarder ! Et comme votre gracieux voisin ne cesse par le fait même de sa corpulence de tous faire mille avances, vous êtes bien forcé de vous réfugier vers votre voisine, qui ne discontinue pas de vous accabler de ses regards courroucés ! Puis, vous observez les choses les plus cocasses : des voyageurs ont d'étonnantes quintes de toux, bâillent à se décrocher la mâchoire, ronflent avec des organes d'une fantaisie absurde, échcvelce. Quelquesuns cèdent à des attaques de danse de Saint-Guy, à des impatiences communicatives dans les muscles extenseurs des jarrets ou des mollets, qui font tressauter les banquettes! Vite, vous vous sentez gagné par elles ! Vous vous surprenez à lancer des coups de pied à un vieillard podagre assis vis-à-vis de vous, qui se met à gémir comme un instrument de musique, ou à une jeune personne de quarante cinq printemps, rougissant eftVoyablement, et ayant l'air de croire qu'en lui appuyant ainsi sur l'orteil, vous en vouliez à sa vertu. Si vous souffrez d'un gros rhume, tout le monde vous imposera le courant d'air et les fenêtres ouvertes I Si vous n'en souffrez pas, soyez persuadé que vous rencontrerez un honorable enrhumé qui s'entélera à les tenir fermées ! Vous serez

assourdi par de petits enfants qui crieront à tue-tête dans les bras de leurs nourrices. Des relents de toute sorte vous écœureront. Même en première classe vous constaterez que souvent des gens dissimulent des fromages dans leurs nécessaires de voyage ! Et d'autres des boucs dans leurs valises, ça ne fera vite aucun doute pour vous! Plusieurs cracheront! Renifleront! Eternueront ! Tiendront à vous narrer leur vie entière depuis leur naissance, y compris leur mariage et leur divorce, sans que vous les ayez priés! Ou bien, resteront cois dans leur morgue et dans leur barbe, sans consentir à vous révéler le nom de la station où vous allez arriver! Tout le temps, vous serez vous-même forcé de garder une attitude, comment dirais-je? de console, de console de cérémonie, dont vos pieds seraient les bases, vos genoux les tablettes, votre poitrine et votre tête les sculptures et l'écusson. Si le voyage est au long cours et que vous souhaitiez dormir, vous aurez beau vous coucher sur un côté en chien de fusil très ramassé, sur l'autre en boule très diminuée, vous pencher en avant en saule-pleureur, vous agenouiller et poser votre tête sur la banquette, ainsi que si vous alliez dire vos prières toute la nuit, le sommeil vous fuira, et pourtant vos compagnons dormiront, abrités par des bérets, des châles, des foulards, des abat-jour en papier, vous imposant qui -son torse, qui ses jambes, qui sa tête congestionnée et ronflante.

Et tout d'un coup, au moment juste où vous alliez malgré tout les imiter enfin, retentira un choc effroyable, fatal, désastreux! Les banquettes se rapprocheront! Les portières se fendront! Toutes les valises tomberont des filets comme autant de projectiles ! Pris d'un aff'olement épouvantable vous vous sentirez de plus en plus em{)risonné, engoncé, sous des cloisons qui se briseront, s'émietteront, sous des plafonds qui vous tenailleront, vous

écraseront, vous étoufferont! De toutes parts des cris, des râles, des hurlements! Puis plus rien; on îgonisera! On mourra par compression, sans avoir pu faire un geste, sans avoir pu se relever, se détendre, conservant la position ridicule, rapelissée, ratatinée, que l'on possédait lorsque l'accident se produisit ! L'on se sentira aplati, muré vivant dans des boites informes, tels des cercueils pour gens assis que l'affreux tamponnement aura assis encore davantage, jusqu'à les faire rentrer dans leurs sièges !

Le grotesque régnait là tout à l'heure, il y a une seconde à peine, et voici que l'horreur et le tragique surviennent en coup de tonnerre à sa place !

Et dans les autres agglomérations, les choses ne se passentelles pas de même, de la façon la plus ridicule d'abord, puis tout d'un coup tragiquement et lamentablement.

Dans les foules avec leurs lazzi, leur exubérance, leurs joies, puis leurs brutalités, leurs remous terribles?

Dans les fêtes publiques avec leurs feux d'artifice excitant l'enthousiasme et les cris, puis leurs estrades et leurs échelles qui se brisent?

Dans les expositions avec leurs palais illuminés, historiés, dorés, tout leur laxe et leur clinquant, puis la fragilité de l'urs matériaux soudain rompus sous le poids des promeneurs ?

Dans les grands incendies se développant au milieu de galas et de spectacles?

Dans les giands enterrements qui ne sont au début qu'une récréation pour les amateurs de cortèges ou de couronnes, et qui tournent parfois en révolution ?

Une troisième cause, et, je dois le dire, la plus fréquente cellelà de ce mélange inouï du terrible et du grotesque à cette curieuse époque où nous vivons, se trouve dans la nature même de l'esprit

des gens, dans leur désir croissant de sortir de ragglomération dont je parlais tout à l'heure, et dans la marche concomitante, parallèle, d'un sort profondément ironique, qui tend à les y rejeter aussitôt qu'ils cherchent à s'en dégager !

Si vous préférez, nous pourrions dire d'un côté dans la vanité des gens, de l'autre dans le hasard qui semble particulièrement tenir à les remettre à leur place!

Je viens de parler des incendies ! Avez-vous remarqué le nombre incalculable de héros rétrospectifs qui prétendent avoir pénétré dans la salle en flammes, avoir sauvé une foule de femmes et de jeunes filles qu'il leur serait d'ailleurs fort difificile de retrouver? Et ceux plus incalculables encore qui, désirant coûte que coûte avoir fait partie de la catastrophe, par ce désir inhérent à chaque être de jouer un rôle dans quelque chose d'important, vous racontent comme quoi ils allaient entrer sur le lieu du sinistre ou venaient d'en sortir, précisément à la minute où celui-ci se produisit? Que diraient-ils s'il se reproduisait au moment même où ils racontent leurs exploits, et qu'ils soient réellement forcés d'en faire partie cette fois?...

D'autres héros plus actuels, trop actuels même, sont également ridicules. Prenez une promotion de nouveaux décorés. Voilà une série de gens qui à peine ont-ils un petit ruban attaché à la boutonnière, descendent sur les boulevards de leur cité, levant fièrement la tête, bombant la poitrine, arrondissant noblement la jambe, selon la coutume des chevaux de cirque ou de grande maison, persuadés en leur for intérieur qu'ils sont un peu Achille, Agamemnon, le roi Salomon, le fameux Alexandre ou Iskandar à Deux-Cornes, sans vouloir se rappeler qu'il vient de paraître un millier d'autres Achilles ou Agamernnons en même temps qu'eux, qu'il en parut autant six mois avant, autant un an

avant, et de même encore avant ! S'ils ne peuvent, en dépit de tous leurs efforts, attacher cette décoration officielle à leur jaquette ou à leur redingote, vous savez qu'ils se rabattront sur celles moins importantes mais agréables encore à considérer, que confèrent le Pape, la République Dominicaine et les Sociétés de Gymnastique !

Aussi, quand on pense qu'ainsi paré, avec ce dernier coup de fion qu'est pour un homme une rosette, le moindre tuyau de cheminée tombant sur leurs têtes du haut d'une maison quelconque, peut interrompre subitement leurs rêves de gloire et leurs promenades de victoire, cela ne devient-il pas profondément douloureux, et cependant extrêmement réjouissant en même temps. N'est-ce pas d'ailleurs l'histoire des fameux ténors qui font tout d'un coup des couacs au milieu de leurs morceaux, des pianistes qui manquent leurs traits. Quelle mine, ces chanteurs et ces exécutants qui prétendent nous apporter l'idéal et qu'un sort ennemi force à ne nous servir qu'un idéal raté.

Et le chapeau haute-forme, cet ajouteur de majesté pour gens qui rêvent d'en avoir et n'en ont pas, est-il assez caractéristique de cette époque, où chacun cherche à se distinguer des autres et arrive à être exactement comme les autres ? Y a-t-il rien de plus typique que ce couvre-chef, principal ornement d'un siècle qui désire avant tout être pris en noblesse, et arrive à reculer les limites d'un grotesque et d'un sinistre qui n'eurent guère d'équivalents jusque-là?

Nous ne vivons plus, hélas ! que pour la pose, pour la galerie, et de moins en moins pour nous-mêmes!

Dès l'âge de quinze ans nous ne fréquentons que toutes sortes de célébrités de tout accabit, des champions athlétiques ou vélocipédiques; et nous serons bientôt champions nous-mêmes,

rrcordiven de ceci ou de cela, de l'heure, de la minute ou du quart d'heure !

A vingt-cinq ans, ce seront les jockeys des champs de courses qui deviendront nos amis, nous confiant leurs renseignements et leurs tuyaux ; puis les comédiens des petits théâtres et des concerts que nous nous efiforcerons d'imiter dans les salons I

A trente ans, nous passerons aux hommes politiques, qui sont un peu les Bons Dieux modernes, puisqu'ils se révèlent aux fidèles sous la forme de toutes sortes de faveurs et de bureaux de tabac, et nous serons même au tu et à toi avec quelques ministres des postes et télégraphes que nous appellerons par leurs prénoms.

A propos d'hommes politiques, je parlais tout à l'heure du très à la mode M. Paul Deschanel !

Eh bien, je certifie ceci, c'est que tout le monde à Paris tient à le connaître et le connaît. 11 suflSt, pour en être persuadé, d'avoir vu la cohue qui se produisit lors du mariage de ce nouveau dauphin de France !

Des généraux, des ministres, des sénateurs, des gouverneurs d'importantes maisons de crédit acceptèrent de rester durant des heures en plein air sur une place, afin de pouvoir, à la fin, lui serrer la rr.ain et lui afiirmer toute l'estime qu'il leur inspirait!... Us sentaient qu'il importait absolument d'assister à ses noces ! Que c'était une question capitale d'élégance et de chic, d'être ou de ne pas être, comme on dit dans Hamlet, que de s'y trouver I Qu'il fallait, si l'on voulait restei- du Tout-Paris des pre mières sensationnelles, aller présenter ses respects à la redingote de l'illustre homme d'Etat qui, on se le rappelle, par une merveilleuse intuition des révolutions à faire, j'entends de celles qui éveillent et suscitent la popularité, avait arboré avec un courage

et une audace mémorables la cravate de couleur et la redingote à la place de la cravate blanche et de l'habit

Et de même que par affectation de snobisme, afin de bien se prouver à soi-même à quel point l'on était répandu, l'on tient ainsi à avoir l'air d'être au mieux avec ce héros du high-life parlementaire, et à se sentir un peu un sous-héros e'i le connaissant; de même on ne voulut à aucun prix avoir fréquenté une autre célébrité d'un genre tout différent, quoique très remarquable aussi, le sympathique jeune homme coupé en morceaux qui est exposée la Morgue depuis quatremois, attendant toujours une visite et n'en recevant point, car, il faut bien le dire, il est vraiment peu flatteur pour la respectabilité de ses amis et connaissances de compter au nombre de leurs relations un adolescent ayant aussi mal tourné!

Il semble même, en y réfléchissant, que ce malheureux assassiné ne fut jamais connu de personne, puisqu'il figure toujours dans son tiroir frigorifique, et que qui que ce soit ne le réclama jamais!... Qu'il n'appartînt ii aucune famille puisque nulle n'en voulut! Qu'il n'eut ni père ni mère, ni frère ni sœur, ni cousin, ni cousine, ni camarade, ni maitresse, ni quoi que ce soit.

Et cela me rappelle le mot de cette hôtelière, à laquelle un de ses clients, montrant un jour une photographie de l'infortuné, que par un procédé ingénieux il venait de doter de cheveux et d'un nez : « Mais c'est l'ancien garçon que j'ai renvoyé ! C'est Jules ! » s'écria aussitôt la bonne dame. — « Allez donc en prévenir la Sûreté, car c'est le jeune humaie coupé en morceaux ! » riposta le client. — « Si c'est lui, » riposta son interlocutrice d'un ton sec, « vous pensez bien que je n'irai pas déconsidérer ma maison, en disant que j'employais un garçon qui en est venu à se faire découper ainsi ! »

Eh bien, je mets en fait que si le malheureux en question avait été le dauphin de France dont je parlais tout à l'heure, au lieu d'être l'individu quelconque qu'il est désormais avéré que qui que ce soit n'a jamais connu, non seulement cette hôtelière, mais la plupart des Parisiens auraieiit été extrêmement flattés d'aller témoigner de son identité à la Morgue et qu'ils se fussent disputés à prix d'or les suprêmes morceaux de sa préci-^use redingote, do même que s'ils eussent été des morceaux de la vraie croix I

Vous le voyez, le grotesque permanent, ainsi que le tragique, se trouvent à chaque instant unis, mêlés, confondus, se donnent continuellement la main dans cette existence contemporaine qui nous entoure. Que la cause en soit l'esprit d'analyse ou l'agglo mération, la vanité personnelle ou un hasard accentuant la folie des ambitions et la cruauté des événements, ils se hâtent de se rejoindre et ne se quittent plus !

Je tenterai donc de les observer maintenant non plus en euxmêmes, en nous ou autour de nous comme je viens de le faire, mais dans l'art et la littérature qu'ils sont en train de modifier infiniment, et ce sera là la seconde partie de cette conférence, si vous le permettez.

Je ne comprends pas d'abord pourquoi les vrais artistes, dont l'idéal doit être avant tout une exaltation profonde, une adoration extatique et un agenouillement devant la vie eî ses manifestations, se priveraient de gaité de cœur de la moitié même de cette vie, ne la voyant soit qu'en tragique, soit qu'en grotesque, sans vouloir la laisser complètement être ce qu'elle est. Il me semble que s'ils agissent de la sorte, et ne consentent à considérer qu'une partie seulement de ce qui se passe autour d'eux, leur art ne sera bientôt plus doué d'une vitalité et d'un intérêt suffisants, ne

trouvera plus de nouveaux matériaux lui permettant de se renouveler, et aboutira à une impasse.

Qu'est par exemple devenu ce « Parnasse », qui se refusait à connaître le monde autrement qu'en noblesse? Qui s'efforçait de le représenter comme un éternel marbre afin de lui ajouter encore plus de majesté! Tout son effort ne consista-t-il en somme à ériger un magnifique piédestal pour une statue qui n'exista pas? Ne mourut-il point, parce que, de parti pris, il affectait de ne point tenir compte de tout un côté de la réalité, qui cependant existait à côté de saraideur figée, marmoréenne !...

Et s'il s'agit de prose ! Est-ce que les écrivains qui ne virent que le comique et le grotesque, en fermant les yeux h toute grandeur héroïque ou tragique, comptent seulement aujourd'hui comme écrivains? Qu'est devenu ce Paul de Kock qui jadis enchantait nos pères? Et même feu Eugène Lnbiche, dont il y a quelques années on voulut faire un génie, et qui n'est simplement qu'un vaudevilliste, c'est-à-dire un homme considérant ce qui ce passe sous un angle de convention, et non pas dans sa vérité vraie?

Est-ce que le peuple, qui parce qu'il est simple est dans la raison toujours, aura du goût pour les vaudevilles et les opérettes de ces messieurs, écrits surtout en vue des gens qui viennent de bien dîner, et auxquels convient un genre de spectacles approprié? En aura-t-il davantage pour ces tragédies du vieux répertoire, où les pères qui assistent aux pièces croustillantes des petits théâtres, délèguent leurs fils pour les inciter à la belle littérature et U la vertu? Le seul genre d'ceuvres qu'il écoutera avec plaisir, ne sera-t-il pas le drame, malheureusement descendu aujourd'hui au sous-genre du mélodrame, mais contenant toujours et quand même du rire et des larmes, de la joie

et de la douleur, du tragique et du grotesque, comme la vie?

Les lectures de ce même peuple seront-elles les romans tristes et distingués pour personnes du meilleur monde de >!M. Feuillet et Bourget, ou les gaudrioles pour fonctionnaires en goguette de MM. Silvestre ou Chavette?

Non ! Ce seront les grands romans si profondément passionnants parce qu'ils contiennent l'existence entière, dont les types immortels sont Notre-Daim de Paris et les Misérables de Victor Hugo, malheureusement tombés depuis à la forme presque dégradante du roman-feuilleton !

A bien réfléchir pourtant, sont-ce les romanciers-feuilletonistes souvent sans talent, mais qui du moins respectèrent le goût inné du peuple pour toutes les intensités joyeuses ou douloureuses de l'existence, que nous devons détester le plus, ou plutôt cette école de littérateurs qui, lors du siècle intitulé par M. Brunetière et les professeurs de l'Université grand siècle, rejetèrent sans le comprendre l'art populaire du moyen-âge, décrétant qu'on pleurerait tout le temps à certains spectacles sans y rire, qu'on rirait tout le temps à d'autres sans y pleurer ! Pourquoi cette séparation tranchée entre le tragique et le comique, puisqu'il ne se trouvait plus dans l'existence que des hommes très simples, capables indifféremment de comique et de tragique, ne faisant pas le moins du monde figure de héros ou de bouffons? — A quoi servit cette gageure de la part des contemporains de Boileau, de se soumettre à toutes les digestions des spectateurs, leur disant : « Nous vous donnerons des pièces pour pleurer, quand vous serez en disposition de pleurer! — Des pièces pour rire quand vous serez en disposition de rire! » — Pour quoi pas alors des pièces avec d'autres piments spéciaux, quand ils seraient en disposition d'autre chose? Comme d'ailleurs on n'a pas manqué de le faire depuis?

la faute littéraire de ce pseudo-grand siècle a été. selon la méthode très prônée à la cuur de Louis XIV, de trop distinguer, de trop codifier, de trop créer de genres, de sous-genre?, de divisions, de subdivisions, ayant de moins en moins de rapport avec l'existence, d'établir trop de lois, de règles, de sous-règles, telle celle des trois unités tragiques, devenue tout à fait incompréhensible maintenant! D'embourgeoiser l'art, et de le réduire au lieu de le laisser ce qu'il devait être, — une sorte de levain capable à certains moments de soulever et de faire vibrer les massi'S — à une manière de passe-temps pour beaux esprits et de délassement pour rentiers !

N'est-ce pas de lui d'ailleurs que datent cet hôtel de Rambouillet,, et ces Précieuses qu'avec tant de justice fustigea Molière!

N'eût-il pas dû. ce faux grand siècle, comme aux vraies grandes époques, aux époqu s d'union entres les hommes, et non pas de séparation entre eux, écrire pour les bourgeois comme pour le peuple, pour les nobles comme pour les bourgeois ? — N'eût-il pas dû, se rappelant que la vie est toujours l'unique règle, chanter la vie tout entière avec ses naissances et ses deuils, ses soirs d'orage et ses jours radieux, à tous les vivants qui étaient là pour le comprendre, et auxquels il suffisait d'avoir simplement une âme humaine pour cela? — N'eût-il pas dû se souvenir d'un autre siècle, celui du sieil Homère? — D'un autre, celui du grand Shakespeare? — El tenter, comme le tenta depuis Victor Hugo, et cela restera son éternel honneur, de réconcilier entre elles toutes les fractions ennemies d'un même monde, pour qu'elles puissent écouter enfin la parole d'un poète, entendre la parole de Dieu ?

11 est évident maintenant que dans les arts plastiques, peinture et sculpture par exemple, les tableaux et les statues ne représen-

tant seulement qu'un instant d'une scène, ou un geste d'un individu, cette scène et ce geste pourront être, selon les cas, comique ou tragique, et que l'alliance de ces deux éléments deviendra d'autant plus difficile, qu'au lieu des fresques, des décorations et des grands groupes sculpturaux de jadis, en se contente à peu près aujourd'hui de moulages ou de photographies.

Ce n'était pourtant guère là la tradition de vos grands artistes bataves ou flamands, Rembrandt, Rubens, Jordaens et ce merveilleux Quentin Metsys, qui surent si admirablement profiter de toute la vie d'autour d'eux pour la reproduire sur leurs toiles, trouvant le moyen de mêler toutes les comédies et toutes les tragédies dans leurs tableaux! Qui, représentant des scènes historiques, prirent leurs modèles non point parmi ces individus à casques de pompiers qu'on semble élever en pépinière dans toutes les écoles de beaux-arts de l'univers, mais parmi les gens mêmes de leur époque, avec leur bimplicité, leur naturel, leur ruse, leur franchise, leur gaite, leur tristesse, leur méchanceté, leur tendresse, toutes la plupart du temps vivantes et saillantes en même temps! Vous connaissez ces tableaux de donateurs, où, sous un prétexte religieux quelconque, Annonciation, Adoration des Mages, des Bergers, les différents membres d'une famille, avec leurs psychologies caractéristiques, se trouvent groupés?

Vous citerai-je d'autres œuvres, où l'alliance entre les divers modes de la vie est encore plus flagrante? La Salomé, du Triptyque de Quentin Metsys à Anvers, où la figure ignoble et bestiale d'Hérode, jointe à celle si perfide d'Hérodiade et à l'inconscience absolue de l'inouïe petite danseuse qui vient leur apporter la tête de saint Jean, où cet odieux, ce joli, ce grotesque font surgir le drame le plus tragique et le plus empoignant qui soit? Ou bien cet étonnant Breughel du Musée du Louvre, les aveugles qui

se tiennent par la main et aboutissent à un fossé, dont tout l'art semble être de suggérer par des moyens presque comiques une tristesse et une horreur qui vous étreignent? Ou bien le Triomphe de la Mort du même Breughel ? N'y a-t-il pas un certain rapport entre l'art du vieux maître flamand et celui de votre grand Maurice Maeterlinck ? Ou bien encore Jérôme Bosch ?

Est-ce que la peinture allemande, avec ses inventions lugubres, ses danses macabres, ne sembla pas colliger tout le funambulesque et tout l'absurde de l'existence, pour le reporter tragiquement sur la tête de ses morts?

Même dans la peinture italienne, chez les énigmatiques têtes du Vinci par exemple, sait-on si les étranges yeux qui les éclairent et qui sont presque tout en elles, — car Vinci a été le peintre immortel des yeux et des âmes, — se préparent à des tendresses câlines, chattes, forcenées, ou à l'assassinat? Regardez quelque temps la Mona Lisa, la Joconde, et dites si c'est une amante, et quelle amante mystérieuse et prudente alors, ou une empoisonneuse simplement? Pour qui se lèvent ces paupières en rideaux de théâtre, ces paupières lourdes, chargées de mensonges, de pureté, — de promesses, on ne sait? Pour quelle raison, d'oij que vous la contempliez maintenant, vous poursuit-elle de ses lancinants regards qui s'attachent à vous, à travers les groupes de visiteurs, jusqu'au fond de la galerie, jusqu'aux portes de la salle, vous murmurant insidieusement aux oreilles : « Si tu as trouvé mon secret, garde-le au fond de ton cœur et ne le révèle. .. ne le révèle jamais ! » Et le iSaint Jean-Baptiste du même Vinci?

Dans la peinture espagnole, est-il besoin de citer Ribera, le grand Velasquez, qui prit ses sujets partout où il les trouvait, parmi les rois, les infants, les nains, les fous; et ce prodigieux

Goya siirloul, qui semble être l'un de? champions de ce mélange d'autant plus nécessaire que nous avançons dans la vie, du tragique et du grotesque mêles ?

Est-ce qu'en France. Edouard Manet, le peintre de l'Olympia, ne tenta pas de continuer pour nous cette œuvre admirable et quasi prophétique du peintre espagnol? Est-ce que Daumier, puis Degas ne partirent pas de principes identiques, comprenant que le tragique des personnages se trouve parfois dans leur déformation ?

Le grand sculpteur Rodin, voulut-il dire autre chose, avec ses bourgeois de Calais, sa statue de lîalzac, et tous les petits groupes navrés, torturés d'amour, entre les bouches desquels passe le souffle divin I

Ici même. Mesdames. Messieuis, en Belgique, ne possédezvous en ce moniient un maiire, un très grand maître du terrible et du grotesque ? M.James EnsorI Son Hop-Frog, sa Luxure, son Entrée du Christ un jour de Mardi-gras à Briuvelle^<, et toute celte suite eaux-fortes teintées qu'il nous donne, ne com[)lenlelles pas parmi les plus étonnants chefs-d'œuvre d'aujourd'hui?

En littérature, plus encore qu'en peinture et en sculpture s'il est possible, un mouvement définitif s'est produit dans la plupart des pays d'Europe et d'Amérique depuis la seconde moitié de ce siècle (du précédent siècle plutôt, puisque nous voici au vingtième . tentant de remettre en valeur toutes les parties de l'âme humaine laissées en jachère par des écoles qui voulurent codifier l'art, l'assujettir à des lois, et prétendirent le reléguer dans des jardins réservés, au lieu de lui laisser la grande nature, ouverte et libre devant lui !

Ed^ar Poe, l'auteur de la Chute de la Maison Lhher et

à' Eurêka, dont l'influence sur tous les écrivains de ce temps a été capitale, est parti, dans ses admirables Histoires extraordinaires et dans celles qu'il intitula ensuite Grotesqties et sérieuses^ d'une foule de faits extérieurs la plupart du temps intrigants, déroutants, ridicules, pour monter peu à peu dans l'intérieur de l'ûme humaine, oii il les transforma en désirs inouïs de science, en appétits et en soifs de bonheur et d'amour éperdus !

Une légion de littérateurs et d'artistes le suivirent dans cette voie, constatant en effet comme lui que tout le comique est autour de nous, et que le drame débute seulement quand cette extéri .rite commence à rentrer r nous-mêmes, et que nous nous prenons à nous demander la raison de ce monde immense, prodigieux et fou qui nous entoure ! Que nous sentons nous perdre dans ses tourbillons et dans ses méandres, de même que ceux qui se noient dans une rivière.

En Angleterre Welb et Kipling, en France Villiers de l'Isle- Adam et toute une école de prosateurs et de poètes, à commencer par Rollinat et Baudelaire, le suivirent.

Est-ce que ce dernier, dans une [lièce à jamais mémorable, et qui devint presque le manifeste de la nouvelle école, ne déclara pas que presque rien ne doit être négligé de la vie, même de sa hideur et de son abomination, car tout sujet, même le plus ignoble, recèle une flamme qui le rend à jamais immortel et glorieux !

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d été si doux :

Au détour d'un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux.

El après avoir dépeint cet abominable chef-d'œuvre de pourri -

ture et de putréfaction, et les mouches qui bourdonnaient sur son ventre putride, et la chienne inquiète qui voulait en reprendre un morceau, le poète ne dégage-t-il pas en trois strophes éternelles comme la beauté, toute la grandeur et le tragique qui y est contenu ?

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature.

Vous: mon ange et ma passion.

<)ui, telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements, Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté I dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine

De mes amours décomposés!

L'influi^nce de Charles Dickens et de ses succédanés Thackeray, Elliott, qui vinrent à leur tour prôner le mélange du comique et du sentiment, de l'ironie et de la tendresse, fut également définitive sur les écrivains de notre temps.

La conception du grand romancier anglais, quoique n'allant pas aux deux extrêmes comme celle de Poe, et n'ayant pas cette apparence d'un immense appareil masticateur qui broierait tout le grotesque autour de lui pour le transformer en idéal, est cependant assez identique à celle-ci. suit une voie pour ainsi dire

parallèle, et mélange dans la même proportion presque tous les éléments gais ou tristes de cette existence ! Elle semble cueillir autour d'elle toutes les petites douleurs, toutes les petites joies, tous les pauvres ridicules de la pauvre humanité, pour en composer un bouquet bigarré et charmant, que nous n'oublierons plus une foi^ que nous en aurons respiré l'odeur, parce que nous y aurons retrouvé toutes les chères fleurs qui émaillèrent le sentier de notre vie.

On sait qu'Alphonse Daudet procéda directement de Dickens, et que le Petil C/io.se n'est pas bi'^ri éloigné de la Petite Dorritt ! Si l'un immortalisa M. Pickwick, l'autre imniorialisa également ce fameux Tar tarin de 2'arascon qui s'en va pérégriner sur les Alpes.

Actuellement encore, toute une école de jeunes auteurs, — dite je ne sais trop pourquoi des Humoristes, car elle est beaucoup plus sentimentale qu'humoriste, ou du moins elle mêle k des doses assez fortes le sentiment à l'humour — et donl les représentants les plus marquants seraient par exemple MM. Jules Renard, Pierre Veher et (lapus, procède également et directement de Dickens.

M. François Coppée lui-même, qui débuta jadis avec Daudet, subit comme lui l'influence du grand romancier anglais!

Mais combien il la subit mal. Mesdames et Messieurs, et combien, sous prétexte de nous apitoyer sur les misères des Humbles, il augmenta simplement le grotesque de ces misères, sans jamais nous faire entrevoir l'adorable fleur éclose à côté!

Un grand poète, décède depuis une vingtaine d'années, Charles Gros, dont vous trouverez d'ailleurs également le nom dans tous les traités de physique, car, par une bizarrerie étonnante, il fut aussi l'inventeur du téléphone avant Graham Bell, nous laissa de

cette manière que j'ap|)ellerai « pitoyable » du poète des Humblps, à côté de sa manière « à panaches » pour drames à lOdéon, des pastiches vraiment réussis.

En voici quelques-uns.

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