INTRODUCTION
La curiosité seule m'avait d'abord porté à expérimenter par moi-même les effets du hachisch. Un peu plus tard, je n'ai aucune difficulté à en faire l'aveu , je me défendais mal contre le souvenir irritant des sensations dont je lui avais été redevable; mais qu'il me soit permis d'ajouterque, dès le principe, j'étais mû, encore , par des motifs d'un autre ordre. Voici ces motifs :
J'avais vu dans le hachisch , ou plutôt dans son action sur les facultés morales, un moyen puissant , unique, d'exploration en matière de pathogénie mentale ; je m'étais persuadé que par elle on devait pouvoir être initié aux mystères de l'aliénation , remonter à la source cachée de ces désordres si
nombreux, si variés, si étranges qu'on a l'habitude de désigner sous le nom collectif de folie.
11 se peut que l'on trouve qu'il y a une hardiesse présomptueuse à m'exprimer avec cette assurance sur un sujet que, en général , les hommes dits positifs évitent même d'aborder, le reléguant dans le domaine d'une nuageuse métaphysique.
Cette hardiesse, que j'avoue, les recherches consciencieuses auxquelles ce travail est consacré la légitimeront, j'espère, car on verra qu'elle se fonde, non sur des raisonnements , des inductions dont il est toujours permis de se défier , mais sur des faits que nul doute, nulle incertitude nesauraitalteindre, sur des faits simples et évidents d'observation intérieure.
Ainsi qu'on pourra en juger par la suite , je n'ai eU besoin que de décalquer, en quelque sorte , les principaux pbénomènes du délire (i) sur ceux développés par le hachisch , appliquant à ceux-là le
(4) J'emploie indifféremment les mots délire, folie, aliénation mentale, pour désigner les désordres de l'esprit, .le ne méconnais point les nombreuses différences qui distinguent, au point de vue symptomatologique et thérapeutique, le délire proprement dit et la folie; mais, au point de vue psychique, nous devons reconnaître que ces différences n'existent pas. Les causes , les symptômes ou signes extérieurs peuvent varier ; la nature psychique intrinsèque est essentiellement la même, sous quelque forme, aiguë ou chronique , partielle ou générale , que les troubles de l'âme se présentent.
mode d'explication que l'examen de ce qui se passait en moi me fournissait pour ceux-ci.
De cette manière, et guidé exclusivement par l'observat,ion , mais par ce genre d'observation qui ne relève que de la conscience ou du sens intime , j'ai cru pouvoir remonter à la source primitive de tout phénomène fondamental du délire.
11 en est un qui m'a paru être le fait primitif et générateur de tous les autres :
Je V/t appelé fait primokdial.
En second lieu, j'ai dû admettre, pour le délire en général , une nature psychologique, non pas seulement analogue , mais absolument identique avec celle de l'état de rêve.
Cette identité de nature qui échappe à l'observation extérieure , c'est-à-dire qui ne s'exerce que sur autrui, est clairement constatée, je puis dire perçue par l'observation intime.
Nous espérons éviter aux recherches que nous allons entreprendre la sécheresse et la stérilité, que l'on pourrait craindre, peut-être, puisqu'il s'agit de psychologie.
De graves et nombreuses lacunes existent encore dans l'histoire des symptômes de l'aliénation mentale.
Beaucoup d'aliénistes ont , de leur scalpel investigateur, interrogé les causes matérielles de la folie, cherché dans la profondeur des organes à découvrir le grain de sable qui enrayait la machine intellectuelle, ont enfin demandé à la disposition des mo-
léeules du cerveau l'explication des désordres de la pensée.
La plupart ont décrit avec soin les symptômes variés à l'infini que leur avaient offerl les nombreux malades au milieu desquels ils avaient longtemps vécu ; mais je ne sache pas qu'aucun, en parlant de la folie , nous ait transmis le résultat de son expérience personnelle , l'ait décrite d'après ses perceptions et ses sensations propres.
Il pouvait donc rester quelque chose à faire sous ce rapport.
De plus , on connaît toute l'incertitude qui règne dans la thérapeutique des maladies mentales. En dévoilant le fait primitif, la lésion fonctionnelle primordiale d'où découlent comme autant de ruisseaux d'une même source toutes les formes de la folie , j'espère en faire ressortir quelques enseignements utiles relativement au meilleur mode de traitement de cette maladie.
,1e terminerai ce travail par le compte-rendu de quelques essais thérapeutiques tentés au moyen du hachisch.