‹ Du mariage au divorceChapitre 3 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'auteur de ce livre n'a eu d'autre désir que d'être vrai.

Rien n'est dangereux comme le vrai en aussi délicate matière.

En conséquence, il ne manquera pas de bons pharisiens pour s'effaroucher de quelques pages, au nom de jeunes lectrices que l'on croit généralement avoir existé avant la Révolution.

Quant aux mondains, pHis pharisiens et moins bons que les autres, ils critiqueront le prêtre trop au courant de leurs mœurs : comme s'il était interdit d'explorer, pour le salut de ses frères, la terre « qui dévore ses habitants » ; comme s'il était défendu, quand on a quitté l'Egypte, d'en utiliser les dépouilles.

Henry Bolo.

Ce 8 Décembre iSgo.

Hier, jeune fille, on t'a présenté celui qui aspire à ta main, sans qu'on sache exactement, autour de toi, s'il espère y trouver ton cœur ou ta fortune.

Et, depuis hier, tu es song-euse. Un rayon de soleil trop vif fait pencher la tête des fleurs. Il est de ton devoir d'être songeuse. La Vierge Marie, qui avait affaire à Dieu, songeait (i).

Je vais essayer de te dire à quoi il faut dès maintenant réfléchir.

Ne cherche point tant à deviner l'avenir : l'ave-

(i) Cogitabat qualis esset ista salutatio. Luc, i, 29.

l6 DU MARIAGE AU DIVORCE

nir est à Dieu : tes parents, meilleurs augures, l'exploreront pour toi, et, de plus haut, le verront mieux. Ne mets pas ta première sollicitude à prendre la mesure des ambitions que te permet l'intelligence ou la carrière commencée de ce jeune homme : les joies du cœur et du foyer, humbles et douces, s'effarouchent des grands génies, des vies bruyantes et des étincelants uniformes. N'aveugle pas non plus ton âme à trop contempler le dessin enchanteur de son visage, moins idéal assurément que tu n'as cru le voir : chez lui, comme chez toi, « la grâce est fallacieuse, et vaine la beauté (i). » Bien plus, dans la mesure où il séduisit ta vue et ton cœur, prends garde.

Il est de douces phrases, des regards caressants, des sourires vainqueurs, des saluts et des gestes délicieusement esquissés, que trouve toujours le fils d'Adam, lorsqu'il propose à la fîUe d'Eve de lui rouvrir le Paradis. Tout homme est menteur (2) : le Paradis terrestre est à jamais fermé.

(i) Prov., XXI, 30. (2) Ps. cxv., II.

Le jeune homme qui vient de s'offrir à tes rêves, qu'il le veuille ou non, est un menteur. Avec un cœur fragile, il te jure un amour éternel ; avec une parole qui, du matin au soir, achète, vend, discute des intérêts, il a protesté qu'il ne voulait que toi, au fond d'une chaumière ; avec un sourire auquel d'autres peut-être ont déjà cru, ou feint de croire, il t'a promis un bonheur sans fin, et ce bonheur vivra — hélas ! il le sait bien — ce que vivent les songes.

La nature ment avec lui. Est-ce que la jeunesse n'est pas le reflet d'un nuage d'or qui passe ? les espérances, une neige matinale qui fond à mesure qu'avance le soleil de la vie ? le plaisir, un arôme léger que dissipera le grand vent des épreuves ? Pourquoi, si la beauté vraie rayonne sur ce visage, si la bonté vraie habite ce cœur, et la puissance vraie cette âme, pourquoi, suivant les expressions même de l'Ecriture, « toutes les jeunes filles n'accourent-elles pas sur les murs, » (i) éprises comme toi, pour le voir quand il passe ?

(1) Gen., xi.ix, 22.

l8 DU MARIAGE AU DIVORCE

Pourquoi la confidente de ton secret, l'amie qui partage tes pensées et tes goûts, est-elle indifférente, après l'avoir vu et entendu, à l'objet qui fait battre ton cœur ?

Au nom du bonheur de ta vie, essaie donc, un instant, d'oublier son visage, essaie — cela est plus difficile peut-être — d'oublier la coupe élégante de ses habits, et le parfum printanier qu'exhalent son vêtement, sa chevelure et sa jeunesse ; essaie d'oublier le reflet d'or de son regard, le timbre d'or de sa parole. Et pose-toi simplement cette question :

Quel est-il ?

J Quel est-il, lui, dans sa personne, dans sa conscience, dans son ârne/ Il n'est pas question ici de charmes éphémères que des bandits peuvent avoir, et de fragile§ ornements dont peuvent se parer des monstres J Sous l'ambroisie de cette chevelure, il y a un cerveau, dans ce cerveau, une volonté : cette volonté, c'est luk iSous l'élégance de ce vêtement, il y a une poitrine, dans cette poitrine, un cœur : ce cœur, c'est lui. Dans la pro-

fondeur de ces yeux, il y a un regard, derrière ce regard, une pensée : cette pensée, c'est lui. De cette volonté, de cette pensée et de ce cœur, toutes les bontés peuvent venir, toutes les ivresses couler, mais aussi toutes les calamités peuvent être vomiesy Quand la pensée et le cœur parleront, peu importera le raffinement séducteur du dehors : dès que le cœur se met à battre, tout homme est grand ; dès que la pensée resplendit, tout visage rayonne. Quand, au contraire, le cœur est dur et Tâme vile, tout homme est hideux, tout homme est redoutable^

Donc, encore une fois, quel est cet homme ?

Il est toute une race d'hommes dont l'Esprit- Saint, en divers endroits des Ecritures, a buriné r image avec des traits si vigoureux, qu'ils resteront sur leurs visages comme d'éternelles cicatrices.

Ce sont les hommes qui ne vivent pas de la foi (i).

« Ils sont remplis de toute iniquité : malice, imipureté, avarice, perversité, haine, quereîlles, ruse, malignité. Ils sèment la discorde, ils déprécient et méprisent toute chose, ils ont l'outrage aux lèvres, l'orgueil au cœur, le dédain au visage... Ils vivent sans sagesse, sans tenue, sans fidélité, sans entrailles... (i) ».

« Ils ont pour dieu leur ventre... (2) »

« Ils aiment leur personne et l'argent. Ils

(i) Rom., I, 17.

(ï) Id., ibid., 29 et seq. (2) Philip., m, 19.

quand on a quitté l'Eg-ypte, d'en utiliser les mœurs... (i) »

« Leur visage est hypocrite, leurs lèvres menteuses, leur conscience brûlée et noircie... (2)

« Ils sont capables de meurtre. (3) »

« La mort est dans leur gorge, leur langue trompe, et leurs lèvres empoisonnent... (4) »

« Leur bouche est pleine de malédictions et de paroles amères. Ils courent vers le mal : ils rencontrent la ruine et le malheur. Ils ignorent la paix, car ils n'ont pas devant les yeux la crainte du Seigneur... (5) ».

Tel est l'homme « qui ne vit pas de la foi. » Tel est son cœur, son être intime, même sous les dehors harmonieux et flatteurs dont le pare une éducation humaine, laquelle n'est qu'un replâtrage extérieur de ce vieil édifice humain (6) que Dieu seul et la foi chrétienne ont le pouvoir de reconstruire. C'est entre les mains de ce monstre

(1) II Tim., ni, 2. (4) Ps. xiii, 3.

(2) I Rom., I, 29. (5) I Rom., ni, 13 et seq.

(3) I Tim., IV, 2. (6) Act., xxiii, 3.

que se jettent inconsidérément et chaque jour des femmes qui ne savent pas combien pèse lourdement sur leur sexe cette malédiction du Paradis terrestre : « Tu seras au pouvoir de cet homme et il sera ton maître / (i) ».

Il n'y a pas cent ans, l'homme vivait encore, dans les pays à peine découverts, libre des entiaves appelées mœurs publiques et de cette gêne à laquelle il a donné dans le vieux monde le nom de civilisation. Là son cœur était à nu, sa vie au grand jour, sa hutte ouverte à tous les regards, sans hypocrisie, sans conventions, sans comédie : des lois honnêtes, mais de nul effet sur la vie intime, ne lui donnaient pas le change sur la malhonnêteté de ses instincts ; il n'avait pas créé, avec ce nom : la société, un être fictif très humain et très moral, destiné à faire croire à l'homme théorique et naïf que l'homme réel avait cessé d'être brutal et vicieux. Le sauvage était, en plein soleil, ce que le civilisé n'est plus maintenant que dans le secret

(i) Gen., III, 16.

de sa vie intime où nul ne le voit, en dehors de Dieu qu'il blasphème et des siens qu'il tyrannise. Les voyag-eurs qui ont abordé sur ces rivag^es ingénus et sans secrets, ont pu voir et nous décrire la condition atroce de la femme livrée sans défense à l'homme « qui ne vit pas de la foi ».

Les plus indulgents ont dit que chez le sauvage « la femme est le premier des animaux domestiques. )) Or, telles sont les réalités, que cette condition même, si on l'eût faite entrevoir à la femme, lui eût paru enviable : car elle était, elle est encore, entre les mains de l'homme libre, de la chair à torture.

Jeune fille, l'Australienne se voyait traquée dans les bois, à demi assommée d'un coup de massue par « son futur » et emportée, ainsi conquise, comme une bête fauve prise à la chasse (i). La Nouvelle-Zélandaise était donnée, par sa famille, à un époux auquel on adressait cette formule sacramentelle : « Si tu en es mécontent,

(i) Oldfield, t. III.

vends-la, tue-la (i), mange-la. Tu en es le maître absolu (2). » Mère, la Tasmanienne devait s'étrangler à la mort de son mari, et, quand l'horreur de la mort la faisait hésiter, le devoir des enfants était de l'étrangler de leurs propres mains (3). A la Terre de Feu, Fitzroy, pendant une disette, vit un jour les cannibales étouffer une de leurs femmes, en la maintenant sur de la fumée de feuilles vertes, pour la dévorer ensuite. Il en manifesta son étonnement, et demanda pourquoi ils ne sacrifiaient pas plutôt un de leurs chiens. « Le chien sert à prendre le gibier )), répondirent-ils froidement (4). Les mères des régions traversées par rOrénoque, faisaient encore, au siècle dernier, mourir leurs filles pour les soustraire aux infortunes et aux atrocités que le mariage devait entraîner pour elles.

(i) M. A. Dumas fils n'est donc pas le premier auteur de ce mot, auquel il doit une partie de sa célébrité dans notre monde très civilisé.

(2) Moerenhout, Voyage aux îles, t. II.

(3) Id., ibid.

(4) Létourneau, Evol. mor.

Les mœurs policées, les instincts poétiques et les exquisités de l'art grec et romain n'ont pas réussi à rendre meilleur l'homme dit « civilisé »,

Tel est l'homme à l'état de nature. Le mensonge qu'on est convenu d'appeler « progrès moral » n'est qu'un fragile costume de théâtre jeté sur les épaules de cet être hirsute et bestial qui semble, tant qu'il est rebelle à la foi, n'avoir une âme que pour être en même temps plus coupable et plus hideux (i).

(i) Au moment où nous écrivons ces lignes, un fait ignoble est relaté dans toute la presse européenne. Un compagnon de Stanley, le sieur Jameson, dont les raisons d'être extrêmement (( civilisé » se montent à 250.000 livres de rentes, a acheté, moyennant six mouchoirs, une petite fille de dix ans, qu'il a donnée à dévorer aux cannibales, afin de pouvoir prendre ses croquis sur le vif.

L'interprète Assad Ferran, témoin de la scène, a fourni tous les détails de cette scène atroce : (( En arrivant aux (( huttes, la fille, menée par l'homme qui était allé la « chercher, fut présentée aux cannibales et un autre homme « leur dit : « Voici un présent de « l'homme blanc ; il a (( envie de voir comment vous la mangerez. »

(( La fille fut prise et attachée par la main à un arbre. « Un indigène lui plongea son couteau deux fois dans le <( ventre, La fille n'avait pas crié, mais elle savait bien ce

qui a continué à écraser plus discrètement, il est vrai, sa compag^ne. Il y a longtemps que les odieux secrets du paganisme ont été exhumés et traînent au grand jour de l'histoire. La majesté

€( qu'on allait faire ; elle regardait à droite et à gauche « comme si elle cherchait du secours et, quand elle reçut le « second coup, elle tomba morte.

<( Les indigènes vinrent et la coupèrent en morceaux. (( Un coupait la jambe, un autre le bras, un autre la tête <c et la poitrine, un autre les entrailles. Après que la <( viande eut été divisée, quelqu'un l'emporta à la rivière (( pour la laver, les autres coururent à leurs huttes.

<( Pendant ce temps, M. Jameson avait son carnet et son <( crayon en mains, et il faisait de rapides croquis de la « scène.

« Après que cela eut eu lieu, nous nous sommes retirés ; « je me suis rendu dans la maison du chef et M. Jameson <( rentra dans sa maison. Quand je suis allé le retrouver, « ses esquisses étaient finies ; il les avait peintes à l'aqua- <( relie. Elles étaient au nombre de six. La première repré- (( sente la fille amenée par l'homme. La seconde, quand « elle fut attachée à l'arbre et qu'elle reçut le coup de <( couteau dans le ventre... le sang jaillit. Une autre, quand «( elle est coupée en morceaux. La quatrième montre un « homme qui tient d'une main une jambe et de l'autre un (c couteau. La cinquième, un homme avec une hache du (( pays, tenant la tête de la jeune fille et la poitrine. La « dernière, portant les parties intérieures du ventre.

(( Quand il eut fini ses dessins, M. Jameson les porta à <( la maison des chefs et les montra à tous les gens qui

romaine et la grâce hellénique n'ont pas mieux réussi à celer le martyre de la femme que les grands bois sauvages qui versaient cependant un poème divin d'ombre, de parfum et de fraîcheur sur les atrocités du cannibale. Dans la forêt, comme autour du forum, la femme est demeurée l'éternelle victime de l'homme. « Nous avons, dit Démosthène, des hétaïres pour la volupté de l'âme, des pallaques pour la volupté des sens, des femmes légitimes pour nous donner des enfants et garder nos maisons. » C'est-à-dire, de la créature dépravée qui tient la plus haute place dans notre vie, à l'honnête épouse qui occupe la dernière,

« étaient là, avec beaucoup d'autres dessins qu'il avait <( avait faits. »

Un nombre considérable de graves journaux ont expliqué simplement qu'il fallait, chez Jameson, un bien grand amour de l'art, pour en venir à une telle expérience. Cette impassibilité devant une atrocité pareille indique, dans la société qui lit tranquillement de tels u faits divers », un état de cynisme inconscient, lequel ne marque pas un grand progrès moral depuis le cannibalisme. L'amour de la science ou de l'art n'est-il pas encore le plus calme et le plus inofïensif des amours ?

toute femme n'est, entre nos mains, qu'un instrument de plaisir ou d'utilité. C'est pourquoi Médée parle pour toutes les femmes, et ne fait que redire, dans un langage moderne, leur antique douleur, lorsqu'elle s'écrie, en pleine civilisation athénienne : « Nous sommes les plus malheureux dés êtres vivants. Il nous faut des sommes fabuleuses pour acheter ce despote absolu de notre personne qui s'appelle un mari. Le plus souvent nous le rencontrons mauvais. Que faire alors ? Le divorce déshonore les femmes ; d'autre part, elles ne peuvent répudier leur époux, il ne nous reste donc qu'à mourir ! (i) ».

Si chaque femme, au xix® siècle, dont le pauvre cerveau a été martyrisé et le cœur déchiré par le païen moderne, racontait ses douleurs, si toutes celles qui pleurent au coin de leur foyer désert ou dévorent en silence des paroles « qui leur brisent les os (2) «, montraient leurs larmes et découvraient leurs plaies, on verrait bien que l'homme

(i) Eurip., Médée. (2) Eccli., xxviii, 21.

« sans foi » est presque toujours le monstre sans entrailles. Isaïe a prophétisé, comme le grand miracle divin, la transformation des lions et des tigres en paisibles agneaux (i). Dieu seul peut opérer un pareil changement. L'homme remplace, par des habits savamment combinés, la peau de bête dont il ceignait ses reins ; il introduit des modifications artificielles dans son intelligence ; il attache sa volonté avec des fils ténus et fragiles qu'il nomme convenances ; il ne peut « se changer en un autre homme » (2). Au fond de lui-même, vivent comme des bêtes fauves, des passions irréductibles. Réveillez-les d'un signe ou d'un mot, vous les entendrez gronder ; irritez-les, vous verrez ce que deviendront les convenances. On n'emprisonne point le lion dans des toiles d'araignée. L'homme est bien fou, qui rêve d'avoir dompté seul la nature. La nature qui vit au-dessus de lui, comme la nature qu'il porte en lui, les tempêtes du dehors comme les tempêtes du dedans ne connaissent, après Dieu, aucune autre loi qu'elles-mêmes.

(1) Is., IX, 6. (2) I Reg., X, 6.

Ainsi, ô jeune fille, si tu veux savoir ce qu*îl faut attendre de cet homme, demande-toi à quel deg^ré il est chrétien, c'est-à-dire dans quelle mesure la régénération de Jésus, acceptée par son âme, te protégera contre les fureurs de sa nature révoltée. S'il est sans foi, repousse-le comme on repousse un fléau.

Son âme, son' cœur, son crâne et ses veines ont hérité de tout l'orgueil qui a soulevé l'âme, de toutes les convoitises qui ont bouillonné dans le cœur, de toutes les colères qui ont grondé sous le crâne, de toutes les laves impures qui ont couru dans les veines de l'homme maudit, depuis le crime de Caïn. Il est le descendant authentique et, puisqu'il renie Jésus-Christ, le fils exclusif du sauvage qui écrase la femme trop faible pour se défendre, du Barbare qui la traite comme une bête de somme, du Grec qui l'avilit dans d'innommables dédains, du Romain qui la traîne souillée dans le vin de ses org-ies. En dehors des femmes qui souffrent de cela, et, crainte ou pudeur, le taisent, la masse refuse de le croire parce

que les cris de douleur qui retentissaient autrefois dans les forêts barbares et dans les cités païennes sont étouffés maintenant entre des murs discrets et sous la complicité de la grande hypocrisie sociale. Mais, sache-le, ô jeune fille, dont l'ignorance fait à la fois le péril et la paix, si l'homme animal (i) moderne a poli ses ongles, il a raffiné ses colères ; s'il a jeté la massue avec laquelle il assommait la femme sous les haUiers, il s'est armé de la force écrasante des codes qu'il fit seul et ne fit que pour lui. Malheureusement, il ne surgit plus de ces effrayants prophètes qui s'écrient : « Percez les murs ! » (2). Parmi tant de décors, sous tant de masques, derrière tant de façades qui semblent porter l'enseigne de l'honnêteté et du bonheur, bien peu soupçonnent à quel degré survit la brute humaine. Combien de femmes, hélas ! qui parcourront ces lignes diront trop tard : C'est vrai. Puissent, du moins, quelques victimes averties se hâter moins vers leurs couronnes !

(i^ 1 Cor., II, 14. (2) Ezech,, viii, 8.

Au surplus, semble-t-il, rien n'est instructif comme le rapprochement des diverses appréciations et l'unanimité dans le mépris que professent les ennemis de la foi chrétienne, au sujet de la femme. Mahomet enseig^ne qu'un homme vaut deux femmes. Proudhon, plus moderne, lui accorde un peu plus : il prétend établir qu'il faut trois femmes pour faire l'équivalent de deux hommes (i). Mahomet dont les doctrines se traduisent en applications vécues, en mœurs publiques, forme, d'après son principe, une société dans laquelle la femme est un animal domestique, que son mari, s'il faut en croire un aphorisme arabe, a d'autant plus le droit de battre, qu'il l'a payée plus cher au beau-père. Les femmes qui font l'office du meunier, du boulanger, du cuisinier, du tisserand, du tailleur, du maçon, du palefrenier, de la bête lie somime, n'ont que trois fonctions, sous la tente du mahométan : travailler, se battre entre elles, être rossées par l'époux commun. Proudhon, lui, qui en est réduit à se contenter de conclusions

(i) De la Justice dam la Révolution et dans l'Eglise.

philosophiques, et n'a pas le pouvoir de pétrir une société conforme à son idéal, arrive théoriquement aux mêmes résultats que Mahomet. « Entre la femme et l'homme, écrit-il, il peut exister amour, passion, lien d'habitude et tout ce qu'on voudra ; il n'y a pas véritablement société. L'homme et la femme ne vont pas de compagnie. La différence de sexe élève entre eux une séparation de même nature que celle que la différence des races met entre les animaux. Aussi, loin d'applaudir à ce que l'on appelle aujourd'hui émancipation de la femme, inclinerai-je bien plutôt, s'il fallait en venir à cette extrémité, à mettre la femme en réclusion !... (i). Relativement à l'homme, la femme peut être qualifiée un être immoral... Elle est à l'homme, sous tous les points de vue, comme deux est à trois... Aussi, son rôle est-il partout ce qu'il est dans les manufactures : elle sert là où le génie n'est plus de service, comme une broche, comme une bobine (2). »

(i) Premier mémoire sur la Propriété.

(2) Op. cit.

Quelle différence essentielle trouvons-nous, au fond, entre les doctrines du sauvage, du Grec, du musulman, ou de l'incrédule moderne ? Quelles garanties une doctrine comme celle de Proudhon offre-t-eâle à une femme, contre l'orgueiil, les canailleries ou l'emportement d'un homme auquel le mariage l'a livrée sans protection et sans défense ?

Nous devons à la justice de reconnaître que tous les gens sans foi ne sont pas aujourd'hui des bourreaux. Il y a si longtemps que notre vieille race respire l'air chrétien ! Un fils qui renie sa mère n'en subit pas moins, quelquefois, l'influence du sang qui coule, malgré tout, dans ses veines. Ainsi, chez nos païens modernes, se rencontrent, de temps à autre, des âmes inconscientes de leur bonté et que TertuUien eût appelées « naturellement chrétiennes ». De même voit-on parfois des cœurs faux et parés du baptême, qui, rebelles au don de Dieu, ont conservé en eux le vieux levain adamique. Néanmoins, de part et d'autre, l'exception n'est rien de plus qu'une exception : bonne

chez les mauvais, mauvaise chez les bons. Elle est rare toujours, et Dieu veille, contre die, sur ceux qui sont à lui, s'ils ont souci du conseil divin formulé par saint Paul : « N'épousez pas les gens sans foi (i). »

\i) II Cor., VI, 14.

Avec Jésus-Christ « est apparue la grâce qui enseigne aux hommes la fuite de l'impiété, l'empire sur les vio'Ues passions et, pour vivre la vie présente, la tempérance, la justice et l'amour (i). » L'homme était un rejeton sauvage d'olivier (2) stérile, amer, ingrat. Dieu l'a enté sur la « racine sainte (3) » qui est Jésus. L'olivier divin a nourri cette branche sauvage, d'onction et de douceur. Le Christ a versé dans le cœur renouvelé de l'homme l'amour pénétrant et suave que distille son cœur, car lui aussi est un époux : son épouse est l'Eglise.

(i) Tit., n, II. (3) Rom., 11, 6.

(2) Rom., II, 17.

« Epoux, ordonne T Esprit-Saint, aimez vos épouses comme le Christ a aimé son Eglise ! (i) »

Pour rendre cet ordre plus éloquent et mieux expressif, il s'est fait dans les Ecritures une admirable rencontre d'emblèmes cachant, sous un même symbole, l'identité de l'amour qui unit ie Sauveur à l'Eglise et le chrétien à son épouse.

D'une part, le Christ est comparé à l'olivier (2) et l'Eglise à la vigne (3). D'autre part, il est dit au mari : « Que tes fils entourent ta table comme les jeunes rejetonis qui poussent vigoureux et souples autour de l'olivier (4). » Il lui est dit encore, au sujet de sa femme : « Que ton épouse soit semblable à la vigne féconde qui déploie autour de ta demeure la grâce de ses rameaux et l 'opulence de ses fruits (5). »

La vigne et l'olivier croissent tous deux dans les régions bénies et prédestinées par la Providence soit à la vertu divine, comme la Palestine, soit à la beauté humaine, conime la Grèce antique.

(i) Eph., v, 25. (4) Ps. cxxvii, 3.

(2) Rom., XI, 17. (5) Id., ibid., 5.

(3) Is., V, 2.

Tous deux s'élèvent aimés de l'humanité qui trouve ses délices à l'ombre de leur feuillage et dans la saveur de leurs fruits. Tous deux étendent leurs rameaux dilatés aux rayons d'un soleil toujours chaud et dans l'air pur d'un ciel toujours serein. Le plus vigoureux des deux, l'olivier, au torse noueux, est celui dont le fruit cache le plus d'onction ; le plus délicat, la vigne dont le bois pleure, est celui dont le fruit est le plus gonflé d'ivresse. Quand la vigne enlace de ses branches folles et saisit de ses pampres l'olivier qui sourit, on dirait qu'une beauté nouvelle s'épanouit dans la nature, et le poète vient à l'ombre de ces arbres, qui sont deux en une seule feuillée, pour rêver et chanter l'union des âmes qui se comprennent et qui s'aiment.

Combien tout cela est loin des brutalités païennes !

Les admirables et poétiques symboles de l'Ecriture n'ont fait que préparer les enseignements directs du Christianisme, par conséquent les résultats produits chez l'homme par la vertu du

Rédempteur. Les paroles de la foi ne sont pas de vaines paroles, elles remanient les cœurs qui sont « dociles à Dieu (i)- »

Saint Paul a tout résumé dans le plus admirable discours qui soit jamais tombé d'une lèvre vivante sur un mariage humain :

« Maris, aimez vos épouses comme le Christ aime l'Eglise. Le Christ s'est donné pour l'Eglise. Il l'a sanctifiée par l'eau du baptême et la parole de vie, au point de la rendre glorieuse, sans tache, sans rides, sans défauts, intacte et immaculée. Les hommes doivent ainsi aimer leurs femmes, comme leur propre corps. Celui qui aime son épouse s'aime lui-même, et l'on n'a jamais vu quelqu'un haïr sa propre chair. On entretient sa chair, on la nourrit comme le Christ fait pour l'Eglise. Nous qui formons cette Eglise, nous sommes les membres du corps de Jésus, formés de sa chair et de ses os.

« C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair (2). »

(i) Joan., VI, 45. (2) Ephes., v.

Quel changement dans la vieille loi du mariage ! La femme devrait verser des larmes de reconnaissance sur cette page divine.

Jusque-là rhomme était un maître, il dominait, il commandait : le péché originel avait remis en quelque sorte la femme à sa brutale discrétion. Une seule parole venue d'en haut dictait irrévocablement son sort à cette dernière, et jetait, sur son avenir, je ne sais quelle sinistre lumière : « Tu seras au pouvoir de l'homme, et il sera ton maître. « Le lien conjugal était une chaîne de fer qui rivait resclave à son tyran.

La loi nouvelle a laissé l'homme maître, mais non sans frein, car il reçoit, lui aussi, un ordre : Viri diligite ; homme, tu aimeras ! L'institution première, plus douce, semble revenir du Paradis terrestre. On rappelle à l'époux que sa femme est sa chair. Elle a été prise de sa substance, dit saint Thomas (i), afin qu'elle se trouvât plus inséparablement unie à lui ; afin qu'il la considérât comme sa plus proche parente, liée à sa vie plus étroite-

(i) S. Th., la lae, q. xcil, a. 2.

ment qu'un père et qu'une mère. Non seulement, ajoute le même auteur, Dieu a extrait la femme de la chair de l'homme, mais il l'a détachée de soo cœur. Non pas de sa tête, comme les païens devaient plus tard le rêver de Minerve, car elle ne doit point dominer l'homme ; non pas de ses pieds, car elle doit encore moins lui être asservie, dans un esclavage abject ; mais de son cœur où règne ce qu'il y a de plus puissant et de plus doux au monde : l'amour.

Le mari chrétien aime donc son épouse. Mais voici qui dépasse toute pensée humaine, il l'aime comme le Christ a aimé l'épouse parfaite, l'Eglise.

L'Eglise n'a pas été prise comme Eve du flanc de l'Adam nouveau : elle est sortie de l'intérieur même de son cœur ouvert. Adam a donné dans son sommeil un peu de sa chair et un peu de ses os ; Jésus a prodigué, dans sa mort, le sang et toute la vie de son cœur. Le premier s'est livré à un transport de joie parce que l'épouse était pour lui ; le second a tressailli parce qu'il allaiit se sacrifier à l'épouse. Le premier a peu donné, beaucoup reçu ; le second a peu reçu et tout donné.

Or le second, dans son divin amour, est le modèle de l'homme « qui vit de la foi (i) ».

Désormais, ô chrétien, tu te souviendras que si le mariage est pour toi « une acquisition (2), » il n'est pas moins un sacrifice. La faiblesse de cette femme te sera sacrée, son amour sera ton trésor, son honneur sera ta gloire. Comme ton Maître a fait l'Eglise « belle et immaculée (3) », tu conserveras ton épouse belle, honorée, sans tache. Il est écrit : « La femme est la gloire de l'homme (4) », tu soigneras ta gloire et tu la voudras pure. Il est écrit que « nul ne hait sa chair (5) », tu ouvriras, ô fils d'Adam, les sources de tendresse que l'orgueil et le désir avaient scellées dans ton cœur. Vous ne ferez tous deux qu'un seul être, l'être idéal et parfait : tu seras la force, elle sera la beauté ; tu seras la générosité, elle sera le sacrifice ; tu seras la tête, elle sera le cœur.

Et tous les deux, bénis de Dieu, devenus, dans

une chair qui se flétrit, la vivante image de

(i) Rom., I, 17. (4) I Cor., xi, 7.

C2) Act., XX, 28. (5) Eph., v, 30.

(3) Eph., v, 27.

l'Epoux ressuscité et de T Epouse immortelle, vous abanidonnerez tout ici-bas, votre maison, votre pays, votre famille, car rien — après l'union à Dieu dans la virginité, — rien n'est beau, devant le ciel et la nature, comme votre union que tu protèges, ô homme, par ta puissance, que tu rajeunis, ô femme, par ta grâce, que vous conservez tous deux dans votre mutuel amour.

Ainsi, jeune fille, il est bien vrai, pour toi surtout, que les hommes ne se divisent plus en « Romains, Juifs, Barbares ou Scythes (i). » Il n'y a plus sous le ciel que deux races, qui étreig"nent, comme en deux bras immenses, toute l'universalité des maris. Ces deux races, que Dieu luimême sépare, ont des caractères si profonds, si certains, si violemment tranchés et si clairs, qu'un individu quelconque est jugé, analysé et deviné, depuis les plus intimes profondeurs de son âme jusqu'aux plus extrêmes limites de son avenir, dès qu'on a pu déterminer à laquelle de ces deux races II appartient, ou dans quelle mesure chacune d'elles a mêlé en lui ses tendances et son sang.

Le type idéal et primitif, Adam simple et pur en son paisible était de grâce, a subi deux retou-

(i) Coloss., ni, II.

ches : Tune de Satan qui se l'est asservi, l'autre de Jésus qui se l'est incorporé. Avec Satan l'homme est tombé, malgré son âme, en des dégradations ignorées de la brute ; avec Jésus-Christ il s'est élevé, malgré sa déchéance, au-dessus du niveau le plus sublime de la création visible. De telle sorte que, suivant le mot de saint Augustin, c'est « Dieu aimé ou haï » qui distingue, l'une de l'autre, les deux races. La croix de Jésus-Christ les sépare comme elle séparait sur le Calvaire les deux suppliciés : l'un maudit, l'autre prédestiné ; l'un brutal, l'autre doux. Il t'importe, ô jeune fille, de savoir si ton futur époux est à droite ou h gauche de la croix.

Toi, qui es, de toute la création, l'être le mieux organisé pour souffrir ; toi, l'être qui pleure, ne manque pas de te dire ceci, quand repassera sous tes yeux l'image de celui qui demande ta main : Voilà un homme auquel je vais bientôt me donner tout entière avec mon avenir, mon cœur, mon âme, ma vie, ma liberté. Je vais me lier k lui pour toujours. Il sera mon seigneur et maître, je n'aurai nul autre défenseur que lui, il sera la

moitié de moi-même. Il pourra, à tout jamais, me séparer de mon père, de ma mère, de ma famille, de mes amis. Il pourra, si bon lui semble, m'entraîner à sa suite jusqu'aux extrémités du monde, puis m'y abandonner. Moi, dont le cœur a toujours été si vagabond dans ses préférences et si libre peut-être dans ses mnooentes coquetteries, je vais jurer sur mon honneur et sur ma foi, devant les hommes et devant Dieu, de lui réserver, à lui tout seul, tous les trésors amassés dans mon cœur. Mes jours et mes nuits, mon travail et mon repos, ma personne et mes biens, tout cela, jusqu'à la mort, sera en sa possession aussi absolument qu'une chose ici-bas peut être possédée. La société peut le priver de son honneur, la fortune peut lui reprendre ses biens, la loi peut lui ravir ses droits et sa liberté ; seule la mort pourra me séparer de lui.

En vérité, cette étrange puissance qui me menace, cet homme qui ose aspirer à un tel empire sur moi, quel est-il ? quel est-il ?

Quis est iste ? (i)

(i) Marc, IV, 41.

Quoique l'homme, dans le mariage et partout, ne connaisse guère d'autre personnage important que lui-même, il n'en demeure pas moins vrai que la question du mariage est éminemment féminine.

Le mariage a été créé avec la femme ; la femme a été faite principalement pour le mariage. Saint Thomas l'a dit, après x\ristote, en un mot trop expressif pour que nous osions le traduire. Avant de penser au mariage, l'homme rêve la gloire, la fortune, la science ; il parle de combats et de conquêtes sur les hommes et sur les choses ; il regarde le monde et songe à l'envahir par la

pensée, le cominerce ou l'action. La femme, quand elle est enfant, s'exerce déjà aux devoirs de la maternité et du foyer ; dès qu'elle grandit, sauf le privilège d'une vocation spéciale, elle sent dans son cœur la mystérieuse attente, elle interroge du regard des horizons inconnus et trahit dans ses confidences le but de son attente et le secret de son regard ; le mariage est presque tout pour elle, il est bien juste qu'elle soit presque tout dans le mariage.

Où est la femme, là est le foyer ; où est la mère, là se trouve la maison ; l'homme est la tête, caput (i), dit saint Paul ; la femme est toute la famille, moins la tête.

Un vieux proverbe indien disait :

(( La terre vaut plus que le froment ; une mère vaut mieux que mille pères (2). »

Voulez-vous donc, par avance, connaître et pronostiquer le sort futur du mariage ? Ne supputez point la fortune ; ne comptez pas les quartiers de noblesse, ne pesez même pas ce qu'il y entre de

(1) I Cor., VI, 3. (2) Manou, ix, 52.

raison et d'amour ; cherchez ce que vaut la femme : vous saurez, aussi exactement qu'il est possible, ce que vaudront la vie commune et la famille. La nuée, qui n'est pas la moisson, indique cependant d'avance au laboureur la ruine ou la orospérité de sa récolte.

fVous demandez si l'on peut analyser la complexité morale d'une femme, et réussir à en dégager son exacte valeur/ ^es psychologues modernes ne le croient pasJlLes uns ont exagéré les mystères du prétendu sphinx, pour avoir l'occasion d'en dévoiler les secrets, le long d'innombrables volumes. Les autres ont affecté, au contraire, de ne voir en elle qu'un animal nerveux, et en ont pensé ce qu'en a dit un satirique moderne, en un mot aussi faux que spirituel : « Une femme c'est impénétrable, non parce que c'est profond, mais parce que c'est creux. »

De fait, avec la seule expérience et sans la il est assez difficile de saisir à leur dose précise les divers élément^ combinés dans cet être changeant et subt'l ;/£ns cette âme onduleuse et

fugace ; dans cette parole où il n'y a souvent de vrai que ce qu'elle n'exprime pas ; dans ce visage sur lequel la nature semble, par complicité, n'avoir mis un peu de beauté que pour arrêter le regard et l'empêcher, en l'éblouissant, de scruter l'âme; dans ce sourire qui est aussi facilement un rayon qu'un mensonge, un céleste attrait qu'un piège infernal ; dans ce regard où l'on se demande parfois si c'est une âme ou une passion qqi luit, un archange qui passe ou Satan qui tisonn^

Mais là où l'expérience se déclare incapable de déterminer des lois, la foi possède, ainsi que partout, une solution immuable et claire comme la vérité. La foi honore trop la femme, pour ne pas la connaître : elle prie trop pour le « sexe pieux )), elle vénère trop les mères, elle bénit trop les épouses, elle veille trop sur les vierges, elle prodigue même trop les miséricordieux pardons aux pauvres égalées, pour ne pas avoir la mesure exacte et sainte de cette nature exquise et complexe, dangereuse et sublime, la première à souffrir de ses vices, la dernière à recevoir le prix de ses vertus.

bS

Et voici ce que prononce la foi, au sujet de la femme :

La femme <( mauvaise » est celle dont le cœur n'est pas chrétien, celle « qui a oublié son pacte avec Dieu : tandis qu'elle marche à l'enfer, sa maison penche vers la mort (i). » On a dit : « Malheur à la femme en qui rien n'est sacré (2) ! » On peut ajouter : Malheur aux familles dont cette femme occupe le foyer !

La femme <( bonne », celle qui est, selon le mot de saint Paul, u le vase sacré (3) » où est renfermé le bonheur, ne peut être que la femme vertueuse et croyante. « Bienheureux l'époux de cette femme, dit r Esprit-Saint, il verra, grâce à elle, doubler le nombre de ses années. Elle le réjouit par ses vertus, et fait couler ses jours dans la plénitude et la paix. Elle est le riche héritage que Dieu réserve à ceux qui le craignent ; l'homme la mérite par ses bonnes œuvres (4). »

(i) Prov., II, 18. (3) I Thess., iv, 4.

(2) Perreyve. (4) Eccli., xx, 6.

On accuse le catholicisme en générai et le sacerdoce en particulier d'avoir calomnié la femme. Entendez bien : il s'ag-it du catholicisme qui a rendu à la femme sa dignité, sa liberté, sa grâce, son âme ; il s'agit du sacerdoce sans lequel la femme trop faible et que nul ne retient serait depuis longtemps retombée dans l'abîme dont le christianisme l'a sauvée : abîme d'ailleurs qui l'attire toujours, dans la mesure où elle répudie la foi (i).

Voici les paroles passionnées qu'une des plus intelligentes parmi les femmes de lettres modernes (2) met dans la bouche d'une de ses héroïnes :

(i) Voir, sur cette question, un bien curieux volume : La Femme et le Clergé, du même auteur. Libri\irie Haton, 35, rue Bonaparte. Note de l'Editeur.

(2) Juliette Lamber,

« Non, je n'ai pas de croyances chrétiennes, « Spedone, mon noble cousin, pas une ! Et voûte lez-vous mon opinion ? L'ennemie irréconcilia- « ble du christianisme devrait être la femme. « Toutes les méfiances, toutes les haines de la « doctrine sont pour elle. La femme est le g"rand <c péril, la grande tentation, le grand suppôt du « diable, le grand démon. C'est le péché, c'est « le mal, elle et ce qu'elle inspire, l'amour ! Sa « beauté est une épreuve, son esprit un piège, sa « sensibilité un maléfice. Tous les dons enviables « de la généreuse, de la poétique, de l'artiste <c nature deviennent dans le christianisme des dons « mauvais. N'est-ce pas, Jean ? »

Il est impossible d'être plus injuste, et d'introduire, dans la plus claire des causes, autant de confusion.

Tout le monde conviendra que, si le christianisme a jamais fait quelque guerre à la femme, ce n'a pas été à la femme vertueuse. L'Eglise fait tous les jours résonner ses hymnes et fumer son encens devant des autels voués à des vierges, à des fiancées, à des épouses, à des mères, lesquelles

n'ont évidemment rien de commun avec la femme, qui est « le grand péril, la grande tentation, le grand suppôt du diable, le grand démon. »

L'Evangile n'a pas même dit cela de la femme adultère, quand il fit tomber les pierres des mains de ceux qui allaient la mettre à mort. Il n'a pas dit cela de Magdeleine, au sujet de laquelle les Pharisiens scandalisés murmuraient. Il a réhabilité, au contraire, celle que personne jusqu'alors n'avait osé relever, et, bien loin de l'accabler sous « toutes les méfiances, toutes les injures, toutes les haines de la doctrine », il lui a pardonné comme le paganisme ne l'eût jamais fait, « parce qu'elle avait beaucoup aimé ! »

Les païens, au contraire, ont laissé le plus odieux tableau de tout ce qu'ils ont pu reconnaître et apprécier chez la femme « en dons enviables de la généreuse, de la poétique, de l'artiste nature. »

Cela prouverait que, sauf de nobles exceptions qu'il serait injuste de ne pas saluer au passage, la femme qui vit en dehors de la vertu chrétienne

et de la sainte piété est vraiment sinistre à l'humanité, puisqje le paganisme et le christianisme, dont la somme est toute rhumanité, sont unanimes à lui jeter l'anathème.

Pas plus ici que dans le chapitre précédent, nous ne recommencerons ce long" procès dont les pièces ont été publiées depuis longtemps. Qu'il nous suffise de citer quelques-unes des opinions les plus célèbres, formulées au sujet de la femme par divers pontifes de la moirale païenne.

Chez les Grecs, Hésiode appelle les femmes « une engeance maudite... un fléau... le plus funeste des présents de Jupiter... (i) ».

Eschyle : « Un sexe haï des sages... la plus redoutable peste d'un logis ou d'un Etat (2). »

Aristote, moins poète, relève les femmes. Il les \

estime « un peu au-dessus des esclaves (3). » \

Chez les Romains, Caton traite la femme de \

« fléau inévitable... indomptable animal. » — Il ajoute que, « si le monde était sans femmes, la terre serait le séjour des dieux. » Caton, pourtant,

(i) Hésiode, Théogonie, pass. (3) Polit.

(2) Médée.

n'était ni satirique de profession comme Juvénal, ni comédien bouffon comme Plaute. Il avait lu les héroïques histoires de Lucrèce et de Cornélie, il avait élevé noblement Porcia, et il était mort avant que le nom des monstres femelles qui s'appelèrent Livie, Julie, Agrippine et Messaline, eût appris tout ce qui pouvait être ajouté à la honte, d'horreur.

L'antiquité avait, elle aussi, son arsenal d'épigrammes, qui lui servaient à se venger, sur la femme vivante, des adorations prodiguées à Vénus la déesse de marbre.

Socrate a passé par trois malheurs dans sa vie : l'étude de la grammaire, la pauvreté, et la méchanceté de sa femme : « J'en ai fini avec les deux premiers, ajoute-t-il, il me reste le troisième. »

On demande à Platon : « A quel âge faut-il prendre femme ? — Si vous êtes jeunes, ne vous mariez pas encore ; si vous êtes vieux, ne vous mariez plus. »

On s'étonne que Protagoras ait accordé la main de sa fille à son ennemi : « Je ne pouvais rien lui donner de pire », répond-il.

On fait observer à Philoxène que les femmes de ses tragédies sont mauvaises, tandis que celles de Sophocle sont bonnes. « Sophocle, dit Philoxène, représente les femmes telles qu'elles devraient être. Je les représente telles qu'elles sont. »

A l'exception de nos pères les Gaulois, chez qui la femme était prêtresse, à l'exception des Indous desoendants directs des patriarches, et parmi lesquels avait cours le suave précepte : « Ne frappez pas la femme même avec une fleur (i) », dans l'humanité païenne, la femme fut presque toujours maudite comme un fléau, et n'eut guère d'autre importance que celle qui consommait son déshonneur.

Il fallait bien que la femme païenne fut radicalement mauvaise : Moïse, dont la loi était de fer aiguisé en épée, la condamnait à mort, sans procès : « Pourquoi avez-vous épargné les femmes ?•.. N'est-ce point elles qui vous ont rendus prévaricateurs et vous ont fait massacrer ? Tuez-les (2). »

De fait, la femme sans Dieu, plus coupable, a

(1) Dig. des Indous, ir, 209. (2) Num., xxxr.

6o DU MARIAGE AU DIVORCE

été plus maudite que rhomme (i) ; plus délicate, elle est devenue plus perverse ; plus faible, elle est tombée plus bas. Il ne lui est resté, de tout son prestige, que le fatal pouvoir de troubler et de corrompre la vie de l'homme qui lie ses destinées aux siennes. Exceptionnellement capable de le rendre meilleur, nul plus qu'elle ne le fit jamais pire.

Elle aggrave de son déséquilibre moral le désordre et l'ironie des choses d'ici-bas. Il n'est pas d'être, dans la création, que le péché originel ait plus violemment détraqué.

La femme, à l'état déchu, est un phénoménal et bizarre mélange de beaucoup de violence et de peu de force, de beaucoup d'instincts et de peu de sagesse ; elle a un cœur trop plein sous un cerveau trop vide, « une fibre de plus que l'homme, dans le cœur, dit Chamfort, une case de moins dans la tête » ; elle est en proie à des révoltes trop vives, avec une volonté trop ondoyante et trop fragile. Il faudrait entasser les discours sur les livres pour énumérer les petitesses, les tem-

(i) Prov., XXVI, II.

LA FUTURE 6l

pêtes, les cruautés, les jalousies, les lâchetés, les violences, les perfidies, les instincts mauvais qui s'agitent au fond de ce cœur féminin, quand Dieu en est exclus. Dieu a fait le cœur de la femme trop grand, puisqu'il devait être possible au diable de le remplir.

C'est, à n'en pas douter, pour la femme déchue et esclave de sa déchéance, qu'un humoriste a pu caractériser ainsi les différents âges de la fille d'Eve : « De un à dix ans, la femme est un oiseaumouche ; de dix à vingt ans, une hirondelle ; de vingt à trente, une tourterelle ; de trente à quarante, une perruche ; de quarante à cinquante, une perruche et un paon ; passé cinquante, une perruche, un paon et un chat-huant. »

Femmes, ne rougissez point et ne vous irritez pas. Si la nature semble ainsi s'être jouée de vous et avoir déposé, en vous-mêmes, la plus cruelle de ses dérisions, c'est parce que vous devez, moins que l'homme, demeurer rivées aux avilissements de la déchéance ; c'est parce que vous êtes destinées à sortir de cette nature qui vous maltraite et vous asservit, en vous élevant jusqu'à une sphère

divine où vous retrouverez votre noblesse, votre beauté, votre équilibre daoïs le surnaturel. Le surnaturel porte un nom qui semble fait pour vous, ô femmes, il s'appelle la Grâce. La grâce vous attend, pures pour vous couronner, déchues pour vous relever. Elle prend Eve, et elle en fait Marie ; elle prend la pécheresse de Magdala, et elle en fait la sainte du Calvaire. La nature, et non la grâce, prodigue « l'insulte à la femme qui tombe. » La grâce, et non la nature, envoie les anges pour saluer la Femme immaculée. La nature a pétri dans la boue Laïs et Messaline, la grâce a mêlé la pureté et la lumière dans les âmes d'Agnès et de Marie l'Egyptienne ; la grâce a fait Monique, Elisabeth, Jeanne. Ce n'était pas assez, femme, que tu fusses condamnée aux douleurs ; le paganisme t'a condamnée aux vices. La grâce te rendra toutes tes sublimités, et, sur le fumier de la nature, ô lis, te fera refleurir !

En attendant, la femme sans religion, « l'animal nerveux » et dépravé, est la plus terrible fatalité du mariage. L'ho'mme païen, si dur pour la païenne, ne fit bien souvent que se défendre et se venger en l'écrasant. L'homme civilisé a plus ou moins subi, même infidèle, l 'envahissement de l'air chrétien qui l'environne. La femme, par son état moral plus voisin de la nature, retourne plus facilement aux vices primitifs ; et comme, depuis les Grecs et les Roimains, tout son sexe a passé par le bapitême et par la foi, son état se complique d'apostasie et, devenu plus conscient, se trouve plus cynique et plus irrémédiable. Aucune action humaine ne pourra en faire l'épouse sur laquelle « le cœur de l'époux se repose (i). » Il n'y a qu'un grand poète (2) pour avoir rêvé « la mégère apprivoisée » sans Dieu.

(i) Prov., XXVI, II. (2) Shakespeare.

Saint Paul parle, en quelque endroit, des « femmelettes qui portent de véritables charges de péchés (i). » Saint Cyprien s'écrie : « Quel prodige incroyable ! les femmes, frêles en tout, pKjrtent une charge de vices devant laquelle reculeraient les hommes (2). » En présence d'une telle supériorité de force, l'homme n'a plus qu'à s'incliner ou sévir. Il a affaire à un être plus robuste que lui dans la lutte morale, et ne pourra jamais le dompter sans Dieu, ni s'en assurer sans la force brutale. Il lui faut dire comme Socrate, le doux stoïque, ou faire comme les Turcs, les inflexibles seigneurs. Alcibiade gourmandait Socrate, le mari de Xantippe : « Comment pouvez-vous bien supporter cette créature acariâtre ; que ne la jetezvous dehors ! » Socrate répondait doucement « Celui qui aime les œufs doit se résigner au caquetage des poules (3). » Quant aux Turcs, remarque lord Byron, « ils enferment leurs femmes et s'en trouvent bien. » A quoi le comte de

(i) II Tim., m, 6. (3) A. Gelle, 1. i, c. 17.

(2) Cypr. , De bono pudicit.

Maistre ajoute fort spirituellement le mot que tous connaissent : « Oui, il leur faut les quatre murs ou les quatre évangiles. »

La « civilisation » profane, en donnant à la femme plus d'indépendance et de force, n'a fait qu'accroître le danger et rendre le malheur de l'homme marié plus complet et plus définitif. La lutte au foyer a remplacé la servitude. L'orage a succédé aux pleurs qui coulaient en silence. Entre le païen et la païenne, liés deux à deux, comme des galériens à la même chaîne, il n'y a plus, désormais, qu'une seule question possible : lequel des deux sera martyr, lequel des deux sera bourreau ?

Quand le combat se livre en dehors du mariage, et que les adversaires ne sont pas enfermés dans le fover coniugal métamorphosé en champ clos, il existe, pour les vaincus, d'autres issues que la mort. Bien plus, la misère et le déshonneur qui viennent y saisir la femme, les déceptions et les douleurs dont l'homme y est assailli, désabusent souvent ceux qui croyaient pouvoir vivre, aimer,

s'unir sans Dieu, et le malheur suffit parfois à les ramener dans les voies du devoir. Mais quand le mariage a scellé à tout jamais cet accouplement de passion et de fureur qu'aucune grâce surnaturelle ne dompte ou ne tempère, il n'est plus possible d'esquiver les blessures ou de fuir l'ennemi. Le combat devient une sorte de duel au poignard, atroce autant qu'intime ; les coups ne sont plus portés de loin, comme au hasard. Le fer va droit au cœur, il s'y enfonce, il fouille et s'y retourne.

Nul ne dira les savantes cruautés que peuvent échanger des êtres obligés de remplacer par un carnage moral les brutalités physiques dont leur colère a soif, et que la peur des lois ou du scandale arrête.

Nul ne dira combien d'époux, qui forcent au dehors leur sourire, s'entre-déchirent au dedans de leur foyer, cage de fer.

Dans ces conditions, l'union matrimoniale

devenant odieuse à l'homme, celui-ci fait le procès

du mariage contre la femme qu'il accuse. Les

uns, ceux qui ne souffrent pas, s'arment du rire,

et la sainte institution de Dieu est traînée à travers

toutes les bouffonneries du vaudeville. Les autres, ceux qui veulent moins souffrir, s'arment contre leurs femmes de la licence des mœurs et du libertinage des codes. Le seul vestige sacré qui restait à la femme, la maternité, ne tarde pas à disparaître dans la violation générale des lois de la nature. Et tandis que toutes ces forces réunies, en l'absence de Dieu, tendent à briser le lien sacré, la société qui rit et qui jouit, assiège de ses sarcasmes et de ses excitations, les couples infortunés qui croient encore à quelques devoirs, mais dont l'esprit païen a ruiné tout le bonheur. L'homme, plus libre, s'il n'a pas souci de son nom, peut encore trouver au dehors ce qui lui manque chez lui. La femme, écrasée entre la double tyrannie de l'honneur mondain et de la loi civile, n'a plus d'autre ressource que l'antique et douloureux dilemme de Médée : « Divorcer ou mourir ! )>

Chrétienne, et enfermée entre le bonheur honnête ou la sainte résignation, tout eût été sauvé par elle et avec elle.

Femme, ne l'oublie point : à travers les longues expiations et les lourdes tâches de ta vie, tu répares de grandes fautes et tu sers une sainte mission. Ne sais-tu pas que l'homme, entre tes mains, quand tes mains mettent à le conduire toute leur grâce et leur douceur, est faible, et que presque toujours tu en fis un égaré ? N'est-ce pas toi qui, dès le Paradis terrestre, lui tendis le poison qui brûle encore ses entrailles? N'est-ce pas toi qui, le sachant incliné vers tes pièges, ne lui laissas qu'une fois dans l'histoire le courage d'abandonner son manteau en tes mains ? N'est-ce point toi qui l'endormis dans ta demeure et, pendant son sommeil, découronnas son front et lui ravis sa force, pour l'éveiller ensuite, indignement trahi par toi ? Femme, n'est-ce point toi qui abuses toujours de la beauté de ton visage et de l'angélique magie de tes yeux, pour le rendre idolâtre comme autrefois l'Hébreu ? N'est-ce point toi aussi qui le pris sur un trône doublement radieux de sagesse et de gloire, et traîna Salomon dans l'abîme des hontes ? Ne l'oublie point, tout ce mal fait à l'homme, mal qui creusa le lit profond dans

lequel ont coulé, depuis, tes douleurs à pleins bords, marque l'œuvre que tu dois accomplir avec la grâce qui te vient du Rédempteur. C'est toi surtout, désormais, avec ta sainteté, qui enchaîneras quelque bonheur à ton foyer. Toi seule, si la sotte brutalité d'un homme trouble l'intérieur dont tu seras l'ange gardien, toi seule pourras retenir, autour de l'autel domestique, un peu de ces. joies frêles et de ces charmes timides que le bruit des passions fait enfuir. Seulement, ce bonheur que tu dois enfanter, tu l'enfanteras encore dans la douleur, c'est-à-dire par le sacrifice et par la vertu.

L'Eglise, lorsqu'elle bénit le mariage des siens, trace en trois mots l'idéal de l'épouse chrétienne, idéal admirablement développé à travers les saintes Ecritures :

(c Qu'elle soit, dit-elle en la bénissant, aimable comme Rachel ; qu'elle soit sage comme Rébecca ; qu'elle soit longtemps fidèle comme Sara. »

« Qu'elle soit aimable comme Rachel. » La beauté fait aimer. Mais la beauté, tous le savent, s'évanouit en un matin, et le prestige qu'elle exerce sur un cœur est encore plus éphémère qu'elle. Les femmes ont l'instinct de ce danger, et elles sentent que leur beauté a besoin de secours. Alors, que font-elles ?

Païennes, elles demandent ce secours à la matière. Elles se parent, avec un art élégant et com-

pliqué, de la dépouille des animaux et des morts. Elles prennent aux morts leurs cheveux et leurs dents ; aux animaux leur pelage, leurs plumes et quelquefois moins. La soie qui chuchote de plaisir et chatoie d'orgueil, n'est-elle pas Texcrément d'un ver ?

Elles ont recours à la puissance des parfums : a Une seule en porte sur elle, dit Juvénal, de quoi embaumer deux cadavres. »

Elles crépissent et badigeonnent leur visage, avec des fards dont la chimie moderne garde le secret souvent immonde. Jézabel, l'idolâtre, « peignit ses yeux de noir d'antimoine, orna sa tête et se montra à sa fenêtre. » Jéhu, ayant levé les yeux, demanda : « Qui est celle-là (i) ? » Puis il la fit jeter aux chiens (2).

(i) IV Rois, IX, 30.

(2) C'est une bien amusante page, qui met surtout en évidence l'identité de la païenne moderne et ancienne, sous un côté de l'éternel féminin, que la scène de confidence dans laquelle un classique moderne a résumé tous les secrets d'une coquette, au siècle d'Auguste :

« — Approchez, me dit Napé (Napé est l'esclave d'une

"Jl DU MARIAGE AU DIVORCE

L'Eglise, qui ne défend pas tout ornement aux

(( vieille coquette), et connaissez le secret des éternels (c trente ans de ma maîtresse.

<( Ouvrant alors différentes boîtes, Napé en tira des dents, « ou, pour mieux dire, des rangées complètes de dents d'or « ou d'ivoire, qui s'ajustent dans la bouche et se relient sur « les gencives au moyen de fils d'or. Elle me fit voir une <c prodigieuse quantité de petits vases d'albâtre renfermant, « me dit la rieuse, le teint si frais de sa maîtresse et tout « ce qu'on appelle les médicaments de la blancheur et de « la rougeur. Ces médicaments se composent principalece ment de crocodilée, liniment tiré des excréments du cro- « codile, pour blanchir la peau ; de céruse, résidu du <( plomb apprêté en pâte, et que l'on fait venir de Rhodes. « Au moyen de ce cosmétique, une femme paraît d'une <( blancheur éclatante ; mais il faut qu'elle évite le soleil, <( car son teint fondrait.

<{ Napé me fit encore voir des poudres astringentes pour <( réprimer la transpiration ; une pommade de pâte de (( fèves, appelée gomei/iïwm, pour tendre la peau et en « effacer les rides ; une autre appelée psilotrum, qui est « un remède épilatoire ; des pastilles de myrte et de lentis- « que, pétries avec du vin vieux et des baies de lierre, de (( casse et de myrrhe, pour corriger la fétidité de l'haleine.

« Elle termina sa revue en étalant à mes yeux de légers (( coussins pour dissimuler l'inégalité de la taille de Paula ; (c de larges bandelettes de cuir de bœuf, pour comprimer « son sein' trop fort, attirail, du reste, qui, sous le nom de (( bandelette pectorale, est commun à toutes les femmes et (( ne diffère que par les dimensions ; et, enfin, des souliers <( de peau blanche, sa chaussure habituelle, qui lui serrent « les pieds au point d'entrer dans les chairs. Elle n'ose,

femmes (i), mais qui condamne la vanité et le mensonge et qui a horreur des « sépulcres blanchis », l'Eg-lise cependant veut voir aimées de leur époux celles dont elle bénit l'union. Elle veut les voir aimées beaucoup : comme Rachel. Rachel était « belle de visage et ravissante de tournure (2) Pour l'amour de Rachel, Jacob trouva

légers et courts, quatorze ans de travail servile (3). »

Où donc la chrétienne puisera-t-elle les secours de sa beauté ?

Le Saint-Esprit l'a dit : Omnis gloria filice régis ab intus (4). Toute sa beauté, la beauté royale, celle devant laquelle tout s'incline, vient du dedans, de l'âme. L'âme, quand elle est pure, quand elle est douce, quand elle est chaude, l'âme est quelque chose de profond qu'on n'épuise

« tant elle est mal partagée de ce côté, porter des cothur- « nés de pourpre, charmant ornement d'une jolie jambe et « d'un pied migncn. » (Dezobry, Rome au siècle d'Auguste.)

(i) I Tim., II, 9. (3) Gen., xxix, 30, 20.

(2) Gen., XXIX, 17. (4) Ps. xliv, 14.

jamais, de suave dont on ne se rassasie jamais, de doucement radieux qui vous enveloppe, vous pénètre de mystérieux courants et vous retient captif dans les liens invisibles qui seuls ne s'usent pas.

Rachel n'avait pas de plus douce auréole illuminant la beauté de ses traits. Elle gardait, simple et naïve pastourelle, les troupeaux de son père. Mais il y avait sur son visage un si candide reflet d'ingénue pureté, que le jour où Jacob, pour la première fois, l'aperçut près du puits de Haran, il ne put se contenir : il l'embrassa et, élevant la voix, il se mit à pleurer (i). » Après de longues années d'un amour qui ne se démentit jamais, il la perdit en un jour de printemps, comme si la nature avait voulu s'associer à l 'éternelle jeunesse de son affection. Il appela l'enfant de Rachel : Benjamin.

On sait les touchantes larmes que lui faisait verser, à cent trente ans, le départ pour l'Egypte de son doux Benjamin, dernier souvenir de Rachel.

L'Eglise veut voir les filles qu'elle unit à ses fils (i) Gen., XXIX, ii.

« aimées comme Rachel. » Elle les veut encore « sages comme Rébecca (i). »

Il est en ce monde deux sagesses :

La sagesse du serpent s'aippelle astuce et séduction. Dès le paradis terrestre, le serpent était « le plus rusé de tous les animaux (2). » On le voit, à travers le texte biblique, onduleux, souple, déroulant ses anneaux dont les couleurs changent à tous les jeux de la lumière, menteur, versatile, obsessif : il est un animal, une bête, sa tête est plate, il rampe ; mais son âme est perfide, son œil perçant et sa parole enchanteresse : il est la ruse.

La femme s'est souvenue de la leçon et de l'exemple que le serpent lui donna au Paradis terrestre. Les Orientaux ont revêtu d'une légende cette ressemblance entre la femme et le serpent. Ils racontent que la femme fut créée par Satan et que Satan la fit à son image.

Le paganisme a reproché et reproche encore à la femme d'être un mélange de comédie, de rouerie et de mensonge. Il enfonce la pointe de ses vers satiriques dans la chair de cet être trompeur

(i) Gen., XLviii, 7.

(2) Gen., ni, i.

dont il est obstinément la dupe ; il la crible de ses épigrammes. Mais, quand il a été dupé jusqu'au mariage, quand la femme, plus rusée que lui, l'a enfermé enfin dans les mailles indissolubles, que fait-il ? Il baisse la tête, et c'est la honte ; ou bien il se révolte, et c'est le scandale.

« Vous avez assisté à des noces dans l'aristocratie, dans la bourgeoisie, dans le peuple, n'estce pas. Monsieur, écrit un de nos plus spirituels psychologues mondains. Regardez l'homme, paysan, ouvrier, négociant, duc et pair, c'est certainement le jour de sa vie où il a l'air le plus bête avec son habit noir, sa cravate blanche et l'atmosphère du perruquier, qui l'enveloppe toujours un peu. Comprend-il la grandeur, l'éternité de l'acte qu'il accomplit ? Il ne s'en doute même pas. Il est en état de désir ou de calcul. Ah ! pauvre homme imbécile et grossier, tu crois que ça va aller comme tu veux ? Si tendre, si résignée, si confiante que soit l'épouse qui, dans les premiers jours, ne sait se rendre compte de ce qu'elle pense, peu à peu, elle rentre dans sa nature, elle éprouve comme un besoin de revanche, et, sem-

blable au chat qu'on enferme dans une nouvelle maison, après s'être blottie un instant sous les meubles, elle commence à regarder les murs et à flairer les portes. Tout cela est sans préméditation, de pur instinct. Elle ne tarde pas à s'apercevoir, avec une joie facile à comprendre, que c'est une fausse victoire que rhomme vient de remporter sur elle, et que, moins elle lui résistera, plus elle triomphera de lui ! Elle se passe la patte sur le museau : il y a des souris dans la chambre î

(( Nous coudoyons tous les jours des peaux-rouges à teint rose, des négresses à mains blanches et potelées, véritables anthropophages qui, ne pouvant manger de l'homme cru, se disposent et se préparent à grignoter de l'homme vivant, comme doivent faire des femmes civilisées, à la sauce du mariage ou du plaisir, avec assiettes, serviettes, fourchettes, rince-bouches, sacrements et protection légale. )>

Pour être peints avec humour, les caractères n'en demeurent pas moins ce qu'ils sont. Ainsi la sagesse apprise à la femme par le serpent, par la nature, puis afïinée, en un sens déplorable, par

l'éducation païenne du théâtre et du roman, ne tarde pas à la poser en secret adversaire d'un époux qu'il faudra subjuguer. Un jour les hostilités éclateront, les guerres sourdes se résolvant toujours ainsi, et, l'on sait comment, des hostilités conjugales aux pires malheurs, la conséquence est inévitable. »

Soyez des sages, vous aussi, dit l'Eglise aux épouses chrétiennes, mais « sages comme Rébecca. »

Une sag"esse qui n'est point faite de séduction provocante, mais de sainte modestie ; qui ne consiste pas en manèges précieux destinés à éveiller de passagers caprices ; qui ne demande pas à la jalousie de ressusciter les sens, au démon de souffler le feu céleste de l'amour, mais qui entretient la véritable affection par la condescendance honnête, la docilité, la spontanéité ; une sagesse qui, au lieu de mettre au service de son égoïsme, de sa vanité ou de ses propres passions, la finesse innée chez la femme, l'emploie à produire au contraire le bien, la paix, la vertu, la justice.

« Qu'elle soit sage comme Rebecca. )> Rebecca n'avait pas usé, pour s'assurer son époux, de ces ridicules et petits calculs de la sagesse féminine qui ont fait, de nos jours, un type quelquefois bafoué de « la fille à marier. » Elle avait simplement suivi la ligne de conduite que lui traçait la volonté de Dieu. Tandis qu'Eliézer, à la fontaine, dirigeait vers Dieu cette prière : « Dieu d'Abraham faites que l'épouse d'Isaac soit celle qui viendra à ce puits et qui me donnera à boire (i), » Rebecca, conduite par son devoir de chaque jour, arrivait « trop splendide et trop belle (2),» avec son urne d'argile sur l'épaule, et lui donnait à boire, inspirée par la charité (3). Quand elle rencontra pour la première fois Isaac, qui n'était pas encore son fiancé, « l'ayant aperçu dans les champs, elle descendit de sa monture et demanda au ser\âteur : Quel est cet homme qui vient au-devant de nous ? C'est mon maître, répondit Eliézer. — Et Rebecca,

(1) Gen., xxrv, 14. (3) Id., ibid., 18.

(2) Id., ibid., 16.

8o DU MARIAGE AU DIVORCE

saisissant son voiile, se couvrit . aussitôt le visage (i). »

Ecoutez saint Ambroise commentant cette ravissante pastorale : « Elle descendit et se voila la tête, pour vous enseigner que la modestie doit tenir la première place dans le mariage. Le mot nuptiœ, qui rappelle l'idée de voile, indique aux jeunes filles qu'elles doivent être voilées de pudeur. ))

Cependant, lorsque les parents de Rebecca interrogèrent leur enfant : « Veux-tu aller avec cet homme ? » Elle, si pudique, ne dissimula son sentiment sous aucune de ces simagrées qui mettent en contradiction, chez les femmes, la parole de leurs lèvres et la pensée de leurs yeux. Elle répondit simplement : Vadmn. J'irai (2). Depuis, il a fallu que les codes intervinssent pour obliger les femmes à suivre leurs maris.

Enfin, Rebecca fut puissante par sa sagesse qui tout entière venait de Dieu et se composait de simplicité et de vertu. Par un artifice dont la

(i) Id., ibid., 64, 65. (2) Gen., xxiv, 58.

LA FUTURE 8l

théologie a depuis longtemps expliqué la conduite divine, on sait comment elle fit descendre les bénédictions d'Isaac sur la tête de Jacob.

Nous ne pouvons laisser la sagesse de Rebecca sans avoir cité la leçoni qu'elle-même, devenue mère, a donmée, dans un mot, à toutes les mères qui devaient dans l'avenir choisir des épouses à leurs fils. (( Et Rebecca dit à Isaac : La vie m'est insupportable au milieu des filles impies de Cheth : si mon fils Jacob doit choisir sa femme au milieu d'une engeance pareille, je ne veux plus de la vie ! (i) ».

« Qu'elle soit longtemps fidèle comme Sara, » dit encore l'Eglise, en bénissant l'épouse chrétienne.

Jamais le paganisme n'osa espérer et ne sut obtenir de la femme le prodige d'une fidélité spontanée. L'antiquité n'a demandé qu'une fois dans l'histoire, à la femme, et c'était la première

(i) Gen., XXVII, 46.

femme de l'empire romain, de n'être point soupçonnée. Le pag^anisme moderne, moins héroïque et moins fier, a écrit, avec le diamant de François P^, sur les vitres du château de Chambord, la vérité cruelle sur la « longue fidélité » des femmes étrangères à l 'influence du surnaturel. C'est au fond de leur cœur volage, que la justice immanente des choses attend les époux dont le bonheur a cru pouvoir se passer de religion. Le grand châtiment du mari sans foi est la femme sans fidélité ; la femme sans fidélité a toujours commencé par être infidèle à son Dieu. Et cependant l'exigence la plus sacrée, le besoin le plus jaloux, la volonté la plus dévorante que portent en eux l'homme et la femme, est de ne point connaître de partage dans l'être auquel ils se sont donnés. Il n'est pas, dans les crimes qui atteignent l'homme, de forfait qui l'exaspère davantage. Pour ce crime, l'adultère, le mari à travers les âges a martyrisé la femme ; il l'a brûlée vive, lapidée, traînée et déchirée dans les ronces, broyée enfin avec cette folie de rage spéciale à celui qui ne peut égaler le supplice à sa frénésie. Il a fallu,

pour le calmer un peu, et bien peu, que le pardon immense se levât dans rEviangile et arrachât les pierres de ses mains, sans arracher pourtant la colère de son cœur (i). Dieu ne délivre la femme du supplice et l'homme de la fureur que parce qu'il peut, seul tout-puissant, conserver au mariage l'honneur (2), et garder, seul fidèle (3), « le lit immaculé (4). » Tout mari qui ferme la porte de sa maison à la sainte religion de Dieu l'ouvre à la douleur qui déshonore et qui tue.

Ici donc demeure encore la parole de saint Paul :

« Chrétiens, n'épousez pas des infidèles (5). »

(1) Joan., vni, 7. (4) Hebr., xin, 4.

(2) Heb., XIII, 4. , (5) II Cor., vi, 14.

(3) I Cor., X, 13.

Il est arrivé trois ou quatre fois, dans l'histoire humaine, que des mariagpes heureux se sont conclus de loin, et comme par procuration.

« Abraham, après de longs jours, était devenu vieux : Dieu l'avait comblé de bénédictions.

(( Il dit alors au plus ancien serviteur de sa maison, celui qui surveillait tous ses biens : « Mets ta main sous ma cuisse (i).

« Je t'adjure, par le Seigneur Dieu du Ciel et de la terre, de ne point tolérer que mon fils prenne

(i) C'était la façon solennelle d'engager sa foi chez les ancêtres des Juifs.

sa femme parmi les filles des Chananéens qui nous entourent.

« Mais pars pour mon pays, va dans ma famille, et en ramène une épouse pour mon fils Isaac (i). »

On connaît la ravissante idylle qui s'ensuivit. L'âge des patriarches était encore voisin du Paradis terrestre, et le souffle de grâce qui passait sur leurs familles avait conservé les parfums de l'Eden que Dieu venait à peine de fermer.

Eliézer arrive au pays d'Abraham, il voit à la fontaine la fille de Bathuel; il lui donne les boucles d'oreilles qu'il a apportées et les bracelets d'or, il expose sa mission aux parents de Rebecca ; ceux-ci consultent leur fille : « Veux-tu partir avec cet homme ? » Elle répond : « Oui (2). »

Elle n'avait pas encore vu Isaac.

Nul n'ignore la romanesque légende qui fleurit au berceau de notre race, et qui s'appelle le mariage de Clotilde.

Quand la noble et courageuse jeune fille, qui

(i) Gen., XXIV, (2) Id., 58.

avait dit le « oui » définitif au Gaulois Aurélien, abandonna, en route, ses biens qui retardaient sa course, et monta à cheval, pour échapper aux siens qui la poursuivaient et voulaient l'empêcher de se donner au roi des Francs, Clotilde n'avait pas encore vu Clovis.

Il n'en est pas ainsi dans la marche ordinaire de la vie. Les jeunes filles dont Gœthe a dit « qu'elles adorent les aventures et les aventuriers », ont surtout besoin de s'en convaincre. Le mariage, étant un contrat divin et humain à la fois, demande, pour être normal, c'est-à-dire heureux, la rencontre de la volonté de Dieu et de l'harmonie des choses. Le ciel doit y inspirer l'union des cœurs, et la prudence humaine en nouer les liens terrestres. Quand une âme doit être votre âme, une chair votre chair, on ne saurait rien laisser, d^un tel choix, au hasard. Il faut que nous vivions en un siècle de fous, pour entendre ceux qui vont au mariage l'appeler d'avance une loterie, c'est-à-dire un contrat dans lequel chacun engage son bonheur, avec la quasi certitude de le perdre.

go DU MARIAGE AU DIVORCE

Il importe donc d'étudier à quel sigfne on reconnaît qu'un mariage « est écrit au ciel », et quelles garanties d'harmonie et de durée peuvent en assurer le bonheur.

« C'est une grande chose que l'amour, » a dit l'auteur de V Imitation.

« Dieu est l'amour (i) ; » la loi immaculée de Dieu (2) est la loi de l'amour (3). Là où s'exerce le règne de Dieu, là où descend sa vie, c'est-à-dire partout, l'amour descend et règne. Depuis cette Unité formidable et intense, qui retient, dans une seule Essence, ^immensité des trois Personnes divines, jusqu'aux affinités étranges auxquelles la matière doit le mouvement compact, la cohésion active qui l'empêche de s'écrouler dans le néant, tout est amour. -^-r"

Magna tes est amor (4) .' '

L'amour dans tous les êtres, est le vestige de Dieu qui les toucha en les créant.

(i) Joan., IV, 16. (3) Rom., xiii, 10.

(2) Ps. xvni, 8. (4) Imît. Christî, i, m, c. i

Et savez- VOUS pourquoi l'amour s'est condensé plus pur, plus ardent, plus sublime, dans le cœur de l'homme ? C'est parce que le cœur de l'homme est ce qu'il y a ic^-bas de plus proche de Dieu. Parce que « Dieu pétrit, de ses propres mains, le cœur de chaque fils d'Adam (i). «

Il en modèle l'argile vivante ; il y verse, avec rinnooence, la force et la tendresse, flux et reflux divin qui le feront osciiUer de l'espérance à la joie, en attendanit que s'impose l'inévitable douleur. Il le remplit à la fois d'une divine énergie et d'une divine faiblesse. Une énergie qui le rend propre à continuer l'œuvre expansive et créatrice de Dieu, une faiblesse qui l'incline vers un être plus tendre et plus délicat que lui, mais dans lequel l'homme trouve un appui pour son front accablé, un égal pour son âme (2) que la grandeur isole.

Ce dernier être, cette femme, Dieu la prépare quelquefois bien loin et souvent à l'insu de l'homme. Le doigt de Dieu qui trace, sur le flanc des

(i) Ps, XXXII, 15. (2) Gen., 11, 18.

montagnes et le sable des plaines, le chemin des ruisseaux, amenant, de sommets qui s'ignorent, deux sources prédestinées sous les fleurs de la même mousse, ou à l'ombre du même rocher, « dirige aussi les deux cœurs (i) » qu'il a faits l'un pour l'autre. Il conduit leurs inconscientes destinées qu'on aurait crues lointaines, aux joies communes et aux douleurs partagées. \

Pendant cet innocent et pur sommeil des sens qui s'appelle l'enfance, vous ignorez pour qui ce fils d'Adam se dilate et grandit. Près ou loin de lui, vous ignorez encore pour qui s'accumulent lentement, dans une âme de jeune fille, les trésors de tendresse qui font les épouses, pour qui se creusent les abîmes de dévouement qui font les mères. Qu'importe ! L'œuvre de Dieu se poursuit miséricordieusement dans ces deux êtres inconnus l'un à l'autre. Un même rayon les réchauffe ; un même foyer les attend. Qu'ils soient seulement fidèles à la grâce de Dieu !

(i) II Thess., ni, 5.

94 DU MARIAGE AU DI v ORCE

Un jour, nul ne dira pourquoi, ces deux prédestinés se rencontrent, au rendez-vous marqué par le Père céleste. Les yeux, a ces portes de l'âme (i), » livrent, dans' un regard, passage à leur secret. Un invisible torrent de vie arrache tout à coup Adam au sommeil de son cœur. Il ouvre des yeux éblouis, il voit ce qu'il n'a jamais contemplé. Son Eve est là, belle, non pas de cet édat charnel qui doit sa puissance au péché, mais de cette immatérielle beauté qui s'en va, au fond de l'âme, réveiller les extases ; Eve est là, puissante, non pas de cette séduction qui mène aux abîmes, mais de cet attrait donné par Dieu pour empêcher que l'amour ne s'égare ; Eve est là, douce, moins des molles voluptés qui énervent, que de ces joies sereines dont la nuit de notre exil s 'étoile, en attendant le grand jour. Alors, du plus profond du cœur de cet Adam nouveau, s'élève, comme un épithalame, le cri où se sont rencontrées tant de fois, depuis le Paradis terrestre, toutes les voix de l'être viril comblé dans sa jeunesse et dans son

(i) Jerem, ix, 21.

amour : « La voilà ! Eille est bien l'os de mes os, et la chair de ma chair ! »

Telle est la magie divine qui incline, les uns vers les autres, ceux que le Ciel appelle à s'unir. Une âme attire une autre âme» comme « un abîme appelle un autre abîme ; » la grande loi de la nature fait irruption, en Tune et en l'autre, avec une clameur qui en domine toutes les autres voix, à l'exception de celle de la grâce (i). Ainsi doit être le bruit du torrent invisible qui entraîne, là-haut, les soleils et les planètes vers les mêmes horizons. Quand s'élève cette voix créatrice qui conduit les cœurs comme les astres, la chair se trouble, s'émeut, s'abîme dans la stupéfaction que produit le voisinage du divin. Homme ! cette flamme qui dévore ton cœur, agite ta vie et fait pâlir ton visage, ost une communication de Celui en qui toute paternité prend sa source. Vierge, ces tressaillements inconnus qui inquiètent l'ignorance de ton âme et te font ouvrir, sur le gouffre de l'avenir, im regard plus rêveur, sont les premiers signes

(l) Ps. XLI, 8.

d'une destinée qui doit te conduire, des plus nobles joies de ta vie, à la plus sublime des douleurs.

Le mariage est une vocation.

Si l'amour est honnête et pur, s'il n'est pas allumé exclusivement aux flammes maudites du désir (i) dont on ne doit point parler (2), s'il est soumis aux saintes lois de Dieu, s'il veut la fin pour laquelle Dieu le créa, s'il est généreux et doux, s'il veut se donner, s'il consent à souffrir, s'il est prêt à combaittre, s'il accepte de mourir, l'amour est presque saint : il l'était totalement avant que le péché eût infecté notre race, quand Dieu, au Paradis terrestre, le fit jaillir du cœur comme une onde limpide. L'onde n'est point tarie ; elle coule toujours, même à travers les flots bourbeux que la concupiscence a mêlés à son cours. Il ne faudra qu'un peu de grâce divine, avec la vertu du sacrement, se posant comme un rayon de soleil sur cette fange, pour en ressusciter l'élément

(ï) I Thess., IV, 5. (2) Ephes., v, 3.

divin et pur, en dégager de nouveau ce qui est, en elle, un hymne à la gloire de Dieu, tout comme la rosée du matin et les nuages du soir (i).

Ainsi ce pauvre amour de l'homme, souillé, déprimé et miaudit, peut être encore, dans les cœurs chrétiens, le frère obscur du grand Amour surnaturel dont Dieu lui-même est le foyer. îl peut légitimement consoler ici-bas, comme l'Autre ravit là-haut ; il est le plus humble degré de cette divine échelle de feu dont la base est dans la poussière de ce monde, et dont le sommet repose au cœur même de Dieu. Il vient de Dieu, quoique égaré ; il est une manifestation de Dieu, un appel.

Le mariage est une vocation.

Et s'il y a en ce monde des unions bénies par le ciel et des unions qui semblent maudites, c'est que, parmi ceux qui s'y sont engagés les uns étaient appelés au mariage qu'ils ont contracté, et les autres ne l'étaient point.

Car Dieu appelle au mariage ceux qu'il y prédes-

(i) Dan., in, 68.

tine. « Les mariages sont écrits au ciel. » Jésus semble l'avoir affirmé dans un texte bien connu : « Deus conjunxit... c'est Dieu qui unit (i). » C'est donc lui qui appelle. Celui qui appelle l'apôtre en allumant dans son cœur cette ardeur qui l'emporte aux limites du monde ; Celui qui appelle le martyr en faisant bouillonner dans ses veines les ivresses héroïques du sang ; Celui qui appelle les anachorètes et les vierges, en creusant dans leur âme l'attrait céleste de la solitude et du silence ; Celui qui appelle le prêtre, en donnant à son adolescence je ne sais quels vertiges sacrés, quelle faim hardie et quelle soif inextinguible d'infini, Celui qui appelle les étoiles (2)..., Celui-là, ô chrétien, appelle l'homme au cœur duquel il doit confier les trésiors et rhomneuir de sa paternité ; Celui4à, ô chrétienne, appelle la femme, vase de sublimité et de douleur, pour l'investir, de la mission des épouses et du sacerdoce des mères.

Donc, bien qu'il y ait des noces virginales incomparablement plus divines que les noces ter-

(i) Matt., XIX, 6 . (2) Baruch, m, 35.

LA VOCATIOÎ^ 99

restres, quand deux êtres se rencontrent, ein un amour chrétien et pur, quand c'est l'appel de Dieu qui les amène au rendez-vous sacramentel, ils peuvent se revêtir de vêtements de fête, orner leur fragile beauté et parfumer leur chevelure, ils peuvent inviter au spectacle de leurs serments et de leur joie tous ceux qui leur sont chers, s'avancer, comme des rois de jeunesse et de grâce, jusqu'au pied des autels, à travers des flots d'harmonie et des nuages d'encens. Ouvrez-vous, portes de l'église (i) ! Bénis, ô prêtre, cet amour ému qui mouille leur paupière et fait trembler leur voix î Laisse-leur croire aux sourires de l'avenir : puisque Dieu les unit, ils seront unis jusqu'à la tombe. Jamais, entre eux, ne s'élèveront des pensées de divorce. Ils sont liés par un amour qui va devenir saint, et le saint amour est immortel (2) . . . .

(1) Ps. XXIII, 7.

(2) I Cor., XIII, 8., Chantas nunquam excidit.

lOO DU MARIAGE AU DIVORCE

L'homme, créé par Dieu pour être le poète et le prêtre de l'univers, semble depuis qu'il est déchu, se plaire à corrompre la nature et à défigurer l'œuvre de Dieu.

Il se plaint ensuite de la vengeance des choses. Après avoir profané, il blasphème.

Qu'a-t-il fait de l'amour ?

Une impureté, un déshonneur, une calamité, une damnation ! On dirait d'une de ces pauvres plantes qui croissaient fraîches et pures, dans la solitude des champs : on l'a arrachée, sous prétexte d'en jouir davantage, et elle gît maintenant piétinée et salie, dans les balayures d'une salle de fête, dans la boue des pilaces publiques. L'infamie est teille, que le saint langage hésite parfois à prononcer ce mot : « amour », doux aux lèvres des anges. L'Eglise, qui aime les grâces pudiques et les mystères chastes, quand il lui faut

LA VOCATION lOI

exprimer l'idée sublime de l'amour , en est réduite à l'envelopper comme d'un voile, dans la transparence d'un mot qui n'appartient qu'à elle : la Charité. Mais, sous la g:râce de ce nom céleste, elle ne cesse pas de croire à l'amour (i).

Quant aux fils de Bélial, dont les corruptions ont dérobé au ciel ce mot : « amour », ils n'entendent plus par là que la passion abjecte et flétrie qui étouffe l'âme, l'héroïsme et la foi, sous le poids de la chair. L'amour chez eux n'est plus qu'une maladie, un état violent et malsain. Ils en jouissent avec brutalité, ils en parlent avec mépris. « L'amour, dit Lucien, est comme la fièvre, il prend par des frissons et finit par le mal au cœur. » Et encore finit-il quand il lui plaît, en dehors de toute collaboration de la liberté humaine: quand Vénus est, à sa proie, tout entière attachée, nulle servitude n'est à la fois plus abjecte et plus fatale : « Les remèdes de l'amour, dit brutalement Cratès, sont la faim, le temps ou la corde. » Ceux qui s'abandonnent à lui, livrés à leurs ins-

(i) I Joan , IV, i6.

tincts, ne se soucient ni de la loi de Dieu, ni de l'autorité paternelle, ni des convenances sociales, ni de la paix domestique. Bien plus, si leurs désirs sans frein rencontrent, sur leur passag"e, quelque vertu et quelque foi ; si on leur fait la réponse de M°^° de Maintenon à Louis XIV : « Sire, il n'y a point d'autre chemin que l'autel ; » si, contraint, on ne leur ouvre aucune autre porte que ceUe du sacrement, que leur fait une profanation de plus ? Ils passent par l'autel, comme la brute traverserait un temple, ignorant que le sol en est sacré. Après avoir fait de leur vice une loi, ils font de leur concupiscence un sacrilège, et ils emportent, sous le toit conjugal, toutes les malédictions du ciel et de la terre.

Que deviendront-ils ?

L'hymen, a dit Chamfort parlant évidemment pour ces profanes, succède à l'amour, comme la fumée à la flamme.

Un jour viendra où l'inconstance des désirs aura renversé la direction (i) de ces cœurs, le

(i) Sap., IV, 12.

LA VOCATION lO'

dégoût qui est la loi des violents instincts assouvis aura son tour, tandis que s'élèvera le rugissement des passions nouvelles. Alors l'amour damné s 'étant enfui de ce foyer dont jamais la vertu n'attiédit l'atmosphère, et les haines, les colères et les rixes ayant, dans le mêone embrasement, pris sa place, aucune puissance ne demeurera, entre de semblables époux, pour contenir et atténuer leur mutuelle répulsion. Le joug déjà odieux et lourd, s'aggravera de la pesanteur des devoirs et de la sainteté du lien. Libre, un fauve peut avoir des colères ; captif, sa colère devient rage.

En vérité, ceux-là ne peuvent plus que songer à la triste loi qui permet cet outrage à la sainteté du sacrement : le divorce. La haine ayant succédé à l'amour, la passion qui se révolte à la passion qui tyrannise, il est naturel qu'ils aillent du sacrilège que l'on commence devant l'autel, à la profanation qui se consomme devant les tribunaux.

Voici, d'ailleurs, l'oracle direct de l'Esprit- Saint :

Tobie, avant d'épouser Sara, fille de Raguel, consulte son compagnon de route :

« Je crains que ces malheurs ne m 'arrivent à moi aussi : et alors, comme je suis fils unique, je causerais à mes vieux parents une tristesse qu'ils empoirteraient dans la tombe. »

Mais l'ange Raphaël lui dit : « Ecoute-moi, je te montrerai quels sont ceux contre qui le démon peut prévaloir :

« Ceux qui, en entrant dans le mariage, excluent Dieu de leur âme et de leur pensée, ceux qui n'écoutent que la passion de leur chair, comme fait la brute privée de raison, ceux-là sont au pouvoir du démon... (i) »

Au temps de Tobie, le démon faisait mourir les époux de Sara ; aujourd'hui il les fait divorcer.

D'autres motifs, non moins condamnables, mais dont il est plus facile de parler à des oreilles chastes, introduisent encore, à la racine du mariage, des vices qui tendront à le ruiner un jour.

Ces vices sont tantôt l'absence de réflexion et d'examen qui abandonne les destinées de toute

(i) Tob., VI, 17 et seq.

LA VOCATION lO:

une vie à rinclination, c'est-à-dire à un sentiment d'autant moins clairvoyant qu'il est plus impérieux ; tantôt une fausse sagesse qui tient beaucoup moins compte des saintes lois de l'inclination et des sympathies mutuelles, que des besoins égoïstes de l'existence ; tantôt l'orgueil qui sacrifie le cœur et la raison à l'ambition d'un titre ou à la vanité d'un nom ; tantôt l'intérêt qui achète ou qui vend ce dont la vente et l'achat sont considérés comme une infamie, même dans le monde sans Dieu.

Le défaut d'examen. Le petit dieu est aveugle : l'antiquité lui a mis sur les yeux un bandeau que toute la philosophie moderne n'a pas encore arraché. Et, loin de marcher comme les aveugles, à tâtons, et ne posant le pied que sur un terrain sûr, il s'en va, rapide et fou comme les flèches de son carquois. Cependant le bonheur à deux, chose frêle, ne meurt pas seulement des vices qui l'empoisonnent ; les défauts, et quelquefois les plus innocents, suffisent à le mettre en fuite. Xantippe, avec ce que son époux appelait plaisamment « le tonmerre et la pluie », chassait non

seulement Socrate de l'intérieur du foyer, mais l'écartait encore des alentours de la maison. Ainsi l'humeur a incompatible » exile le bonheur.

Il est bien difficile, quand on n'a pas vu un de ses semblables ailleurs que dans la représentation mondaine, de distinguer en lui ce qui est vrai et naturel, de ce qui est grimé, postiche et contrefait. Les convenances, la politesse, le désir et l'art de plaire recouvrent souvent de charmes trompeurs une âme antipathique et sèche, qui ne sera plus, au déshabillé, qu'un repoussant squelette. On ne connaît un peu les caractères, qu'après les avoir surpris là où ils font leurs sorties, se croyant à l'abri de toute observation étrangère. Plus d'un mariage s'est vu rompre d'avance parce que les futurs s'étaient trahis : lui, battant son chien, elle, querellant sa mère ou s 'emportant contre un domestique. Ce n'est chose curieuse ni rare que la réponse d'une belle-mère à son gendre, lequel se plaint du mauvais caractère de sa femme : « Mon ami, si elle avait eu le caractère meilleur, je ne vous l'aurais pas donnée. » Tout le monde sait l'histoire du grand-père physicien

LA VOCATION lO?

qui voulait, à tout prix, marier sa petite-fille à un prétendant dont il résumait toutes les qualités dans ce mot : « Il m'a fort bien expliqué le baromètre. )) Celui qui connaît d'avance son baromètre ne craint, en effet, les tempêtes qu'à demi ; avec lui on redoute moins les naufrages-

On réfléchit beaucoup avant de se donner à Dieu, oin devrait réfléchir davantage peut-être avant de se donner à la créature, car il est beaucoup plus facile de s'accommoder avec la miséricorde divine qu'avec un mauvais caractère.

Comment qualifier les parentis qui décident sans leurs enfants de la destinée qui sera faite à leur cœur, et qui choisissent, en dehors d'eux, pour ainsi dire à leur insu, le conjoint auquel leur existence sera rivée à tout jamais ? Est-ce bien une boutade inventée à plaisir, un mythe pur, que cette réponse d'une jeune fiUe à l'officier d'Etat civil qui lui pose la question d'usage : {( Mademoiselle, voulez-vous prendre Monsieur un tel pour époux ? » et qui réplique : « Monsieur, vous êtes le premier qui m'ayez consultée ! »

Saint Ambroise a dit : « Là où il y a mariage,

il doit y avoir harmonie ; là où il y a harmonie, Dieu marie ! (i) »

Il faut convenir cependant que l'excès moderne ne se porte pas vers les mariages appelés « d'inclination. » Les idylles et les pastorales d'antan se déroulent maintenant sur l'asphalte sans fleurs des boulevards, ec la brise des champs a fait place à cette émanation fétide qu'on appelle le souffle de la civilisation. Au lieu d'être inspiré par l'amour qui tend à se donner, le mariage se conclut souvent, au nom de l'égoïsme qui veut acquérir et s'installer plus commodément dans l'existence.

L'homme, après avoir dissipé dans les plaisirs maudits mais intenses, toutes les forces de sa vie, se décide au mariage « pour faire une fin ». La femme, dont l'âme excitée rencontre, dans l'hypvocrisie du monde, une barrière qui l'exaspère, rêve de s'affrancliir et voit au contraire le mariage comine « un commencement ». De part et d'autre,

(4) Ambr. in Luc, c. xviii.

il n'est question que secondairement d'écouter les voix sacrées de la nature et les appels du cœur : le principal est une bonne affaire à conclure. Le calcul la commence, l'intrigue l'engage et parfois le malheur la finit. On appelle cette promiscuité d'intérêts souvent inavouables : un mariage de raison.

Un des plus élégants païens de notre littérature contemporaine, dont l'esprit abondant et vif dégage on ne peut mieux toutes les richesses de la grande fermentation moderne, a développé, avec beaucoup d'humour, la marche du cœur « fin de siècle » qui s'en va de l'égoïsme au mariage. Il conseille d'ailleurs la même voie à tous. Voici comment il plaide cette honorable cause :

« Des hommes très intelligents ont cherché le « moyen de transporter le plus confortableinent « possible, de la vie à la mort, à travers toutes « sortes d'embarras, les sociétés désordonnées et (c tumultueuses. Le mariage est un des moyens de « transport dont personne n'a encore trouvé l'équi- « valent. Quand vous descendez du chemin de « fer en pleine campagne, vous montez dans

« l'omnibus qui vous attend à la station. On est « un peu les uns sur les autres, on est secoué, on « se fait du mauvais sang, mais on s'y habitue, « on s'endort, et on arrive, pendant que les autres « se fatiguent et se perdent dans les mauvais che- « mins. Faites comme tout le monde, prenez « l'omnibus... (i). »

Dès l'instant que le mariage n'est plus que « l'omnibus », aussitôt que la loi du divorce, qui marque d'agréables stations et autorise des arrêts, aura permis au voyageur de le quitter en route, il sera naturel d'en voir redescendre tous ceux qui trouveront le voisin peu commode ou les cahots trop durs. D'autant plus que la société ne fera pas défaut, même dans les chemins de traverse, car, suivant la réflexion spirituelle du grave Bourdaloue : « Un mariage contracté sans engagement (du cœur) est suivi de dix engagements contractés sans mariage (2). » Dès que l'égoïsme devient un principe de conduite, il faut s'attendre à tout.

(i) A. Dumas fils.

(2) Sermon Sur l'état de mariage.

Une immoralité plus formidable encore qui menace le mariage est l'intérêt.

Un mariage d'intérêt est une alliance qui se conclut au nom de ce qui divise le plus : l'argent.

Les Lacédémoniens avaient compris tout ce qu'il y a de dangereux et d'indigne à la fois, dans ces transactions matrimoniales, dont les jeunes filles riches sont si fréquemment les victimes : ils interdisaient aux parents de leur fournir quelque dot que ce fût (i). Mais notre bourgeoisie est loin du brouet de Lacédémone. Quand le jeune moderne rêve celle qui, le plus tard possible, viendra gêner la liberté de son cœur, il entrevoit, à travers ses rêves d'amoureux, non l'innocence, non l'honneur, non la beauté, mais l'or (2).

(i) Laert., 1. i, c. 4.

(2) Une revue qui n'est pas suspecte de sévérité en matière mondaine fait, sur l'état actuel du monde à marier, les tristes constatations suivantes :

<( Un curieux s'est amusé, ces jours-ci, à relever, dans l(es annonces des journaux anglais, le cynisme singulier de certaines petites notes relatives à des propositions de mariage.

« Il y avait là, assurément, des trouvailles piquantes, où

Beaucoup ont lu dans Shakespeare qui fut, en même temps qu'un trag-édien superbe, un comi-

s'étalaient impudement et sereinement les convoitises de célibataires n'entendant engager leur liberté que contre une forte compensation d'argent :

« Mais soyons francs : ce cynisme se rencontre aussi chez nous. Il me semble même qu'il est en progrès. Ces choses malpropres, attestant la plus parfaite indifférence morale, s'impriment constamment. C'est couramment qu'un monsieur, se piquant de posséder un titre offre de donner son nom à une demoiselle « avec tache », pourvu qu'elle ait quelque fortune. Il y a des amateurs nombreux pour réparer, moyennant salaire, les honneurs ébréchés. Un dégoût vous vient à lire ces abjectes propositions de marché. On voudrait les prendre pour des plaisanteries ; mais non, malheureusement elles sont sérieuses, elles correspondent à de sincères désirs. Ce n'est pas flatteur pour notre époque, mais c'est ainsi.

(( Il faut bien" aussi que ces annonces soient productives, soient suivies d'effet, car elles se multiplient. Au reste, certains procès nous montrent de temps en temps (car, par une espèce de revanche de l'honnêteté outragée, beaucoup de ces histoires finissent mal) que beaucoup d'unions furent réellement conclues ainsi.

<( Il y a toutes les variétés dans ces sollicitations intéressées, méritant un si complet mépris. L'autre jour, je relevais un de ces avis où un jeune gentleman, qui se disait beau cavalier, déclarait qu'il était tout prêt à épouser une jeune fille bien rentée, naturellement, ayant une jambe de bois ou un bras de moins ! Tout cela serait très gai, en

que de premier ordre, la scène bouffonne des deux laquais :

vérité, si ce n'était si répugnant, si on n'éprouvait un sentiment de malaise à voir s'exprimer, sans embarras, ces vœux trahissant de bas appétits. De tous les vils moyens de conquérir de l'argent, le plus vil est sans doute celui qui consiste... à se vendre.

« Ces annonces privées font concurrence à celles des agences de mariage, une industrie pour laquelle il me semble qu'on montre une singulière tolérance. Et était-ce bien la peine, en effet, de poursuivre si rigoureusement, ainsi qu'on le fit il y a quelque temps, les somnambules, vendeuses d'illusoires promesses, pour supporter les commerces éhontés qui s'accomplissent dans les Agences ? Les aspirants au mariage, dans ces conditions, ont trouvé inutile de donner des « commissions » et ils font leurs affaires eux-mêmes, sans embarras. Faut-il plus s'étonner de leur aplomb ou de la faiblesse, de l'égarement des personnes qui entrent en relations avec eux ? Imaginez-vous les premiers pourparlers et toute l'étrange « cuisine » de ces mariages ?

'( Au moment où j'écris, mes yeux tombent sur une de ces annonces qui n'est point parmi les moins savoureuses qu'un observateur des moeurs contemporaines puisse collectionner : « Monsieur expérimenté épouserait dame ou demoiselle ayant eu malheurs et riche. Très sérieux. Urgent. » Urgent me paraît délicieux ! Il n'aime pas à attendre, le gaillard ! Encore une fois, on rirait s'il était, pour les gens qui ont encore conservé le préjugé de quelque délicatesse, possible de rire de ce qui est vilain.

« Ce ne sont certes pas là choses nouvelles, mais elles

Elle a plus de cheveux

Plus de cheveux que de . Après ?

Plus de défauts que de

: Cela est monstrueux.

(( Premier Laquais :

que de cervelle.

« Deuxième Laquais cervelle... Cala se voit.

« Premier Laquais :

cheveux.

« Deuxième Laquais Plût au Ciel qu'il n'en fût pas ainsi !

(( Premier Laquais : Et plus d'écus que de défauts.

« Deuxième Laquais : Eh bien ! ce mot-là rend les défauts charmants. Allons, je la prends... (i) »

Que de laquais dans la société moderne, et jusque sous les noms les plus illustres !

Des fils de croisés appauvris épousent de riches héritières, pour dorer leur blason d'un or qui parfois le salit. L'opulence demande à la gloire,

se sont développées, et ces colonnes-affiches que sont les quatrièmes pages, n'engageant en rien les journaux, présentent de jolis spécimens de ces ambitions d'argent, ingénues dans la façon, du moins, dont elles sont avouées... »

(i) Les Deux Gentilshommes de Vérone, scène XI.

moyennant une lourde fortune, un orgueil dégradé. Sous le voile nuptial de ces chrétiens qui s'unissent, l'insolence et la rapacité se donnent la main, en attendant de se retourner dans les querelles et le mépris mutuel.

Signe odieux, et qui ne montre que trop, dans la bourgeoise sérénité avec laquelle ces choses-là se passent, combien est ironique le nom de fiancé donné à l'homme qui inspire une telle déhanoe, et combien tout est anéanti devant la majesté de l'argent : les parents eux-<mêmes, qui sont pourtant des .sages, marient aujourd'hui leur fiiUe presque invaoabllemnt sous le régime dotal le plus sévère. Ainsi, hormis les cas spéciaux qui justifient noblement cette mesure, ils livrent le cœur, le bonheur, l'avenir et la vie d'une enfant, jalousement gardée vingt ans, à un homme auquel ils jugent dangereux de confier une parcelle de leur fortune (i) !

(i) Beaucoup ont lu, le mois dernier, la spirituelle anecdote racontée par Gaston Jollivet ; anecdote qui serre de trop près la réalité pour que nous puissions résister au plaisir de la cueillir en passant.

« C'était l'année dernière, dans une grande ville du

Il6 DU MARIAGE AU DIVORCE

L'or convoité d'une part, âprement défendu de l'autre, étant devenu toute la raison d'être et d'agir pour le mariage, il serait bien étonnant qu'il perdît sa détestable fécondité là où il tient lieu de foi et de bonheur. Comment, avec tant d'or, ne pas trouver, dans les corbeilles de noces, l'orgueil, le luxe, la prodigalité, la tyrannie et la révolte qui

<( nord de la France, peuplée de bourgeois flegmatiques, (( de sens rassis, incapables d'entraînement en matière de <( placements financiers. Une dizaine de ces sag/es selon (( Barrême, réunis dans une étude de notaire, écoutaient, — <( ce qui s'écoute si peu dans notre Paris frivole, — la « lecture d'un contrat de mariage. Debout, adossé à la « cheminée, son cahier de papiers timbrés à la main', le « notaire allait entamer la litanie des apports, quand un <( parent fît irruption dans la salle, avec un télégramme (( qu'il tendit fiévreusement au notaire.

<( — Lisez ! s'écria-t-il en tombant accablé sur un fauteuil. « C'est à n'en pas croire ses yeux.

(( Le notaire lut tout haut la dépêche. Elle annonçait « l'écroulement du Comptoir d'Escompte de Paris.

(( Le Comptoir d'Ecompte écroulé ! Oui l'eût dit ? Qui « l'eût cru? Qui l'eût soupçonné? Ecroulés eux-mêmes, — (( pendant que les parents pauvres souriaient intérieure- (( ment, — les parents riches baissèrent la tête, confus, « humiliés, gardant juste la liberté d'esprit nécessaire pour (( supporter leur perte, car ils en avaient tous des Comptoir î « Il est probable, cependant, qu* la chute de la valeur

furent toujours ses fruits ? La souveraineté de l'or relève de la souveraineté de Satan ; l'or reflète le feu de l'enfer. On croit n'épouser que lui, et, avec lui, viennent au foyer les fléaux de l'ordre moral qu'il engendre, souvent le vice, et quelquefois le crime.

Donc, avant de nouer les liens qu'aucune puissance humaine ne pourra légitimement trancher, il faut, dans la prière, consulter Dieu qui, seul, prédestine les cœurs appelés à s'unir. Le plus idéal mariage de la Bible, le mariage de Sara et du jeune Tobie, est venu de deux admirables prières qui s'élevèrent en même temps l'une de l'Assyrie,l'autre du pays des Mèdes (i). Les deux prières se rencontrèrent dans le cœur du Père céleste, et l'ange Raphaël descendit sur la terre pour unir

« atteignait surtout le futur marié, car le père de la jeune (( fille s 'étant remis le premier :

« — Topez là, jeune home, dit-il au fiancé : vous n'aurez « pas ma fille, mais vous gardez mon estime. Le Comptoir « d'Escompte était une valeur de tout repos. »

(i) Tob, m.

Il8 DU MARIAGE AU DIVORCE

ceux que la foi, l'amour et la Providence avaient faits l'un pour l'autre.

Il faut encore consulter son cœur, mais non sans la raison ; et la raison, mais non sans son cœur. Le cœur et la raison doivent s'épouser au-dessus de la tète de ceux qui se marient. Le cœur donne à la raison trop froide l'ivresse, la raison donne au cœur trop fragile la constance. La raison est le foyer, le cœur y met la flamme.

En dehors de ces principes, le mariage sera presque toujours un malheur. Il n'y a guère d'indifférence là où règne l'intimité. Les âmes sont trop actives : une fois liées, elles s'aiment ou se haïssent.

Le mariage est un duo ou un duel.

LE GRANDlSACREMENT

Si Dieu appelle les chrétiens au mariage par une vocation spéciale, les chrétiens doivent appeler Dieu à présider et bénir leur union.

Parce que l'amour est grand, qu'il vient de Dieu et y retourne, il ne peut vivre et évoluer sans Lui. S'il ne se rattache pas à Dieu, il tombe : et tout ce qui tombe des hauteurs de Dieu, amour, archanges, ou soleils, ne peut que faire des chutes formidables. Dieu ne sera jamais indifférent à ce qui est sublime : partout il adopte le sublime, l'élève, le bénit et le divinise ; ou bien, si le sublime, étant libre, répudie le divin. Dieu le rejette, le réprouve et le maudit. Le sublime

est fait pour l'infini : l'infini, en haut, est le surnaturel ; en bas, il est l'abîme.

Voilà pourquoi, l'amour étant, dans la nature, un g-rand mystère. Dieu en a fait, dans la religion, un grand sacrement : Sacramentum hoc magnum est (i).

A rorigime des siècles, le souffle né du sein de Dieu s'est marié à la vile matière (2) ; l'homme pur, le type parfait, était créé. Au sommet des êiges, sur le Calvaire, Jésus, dans sa mort, a épousé la sainte Eglise, et le chrétien, l'homme divinisé, est né de cette union. A la consommation des temps, l'Agneau célébrera dans la gloire (3) ses noces mystiques, et, de ce royal mariage, procédera, avec toutes ses splendeurs, l'humanité élue, le peuple immortel de Dieu.

Grand mystère !

Les créatures qui s'unissent pour perpétuer, en la chair, la création, la paternité et la fécon-

(i) Eph., V, 32. (3) Apoc, XIX, 7.

(2) Gen., II, 7.

dite divines, sont les coopératrices de Dieu, dans la propagation de ce monde splendide des élus, appelé à dilater son règne et à faire grandir sa gloire. La matière obscure et vile sert à la transmission de la divine et immatérielle étincelle. Dans le monde des êtres privés de raison, il n'y a que de la fange animée, des brutes qui ce croissent et se multiplient (i) ; » dans l'univers humain, il y a la vie divine qui se propage, l'humanité de Jésus-Christ qui grandit, la royauté de Dieu qui marche à sa plénitude.

Grand sacrement !

Aussi, Dieu a fait magnifiquement honneur au mariage.

Le premier acte législatif du Créateur dans le monde a été la constitution du mariage (2). Le premier acte publiquement sacerdotal du Rédempteur a été la bénédiction d'un mariage (3). Les plus glorieuses luttes, après les luttes pour la foi.

(i) Gen., I, 22. (3) Joan., n, i.

(2) Gen., II, 2-4.

engagées par l'Eglise, entre l'Esprit de Dieu et les puissances de ce monde, se sont livrées au nom et à cause de la sainteté du mariage.

Dans l'intervalle, le mariage a eu ses prophètes (i) qui l'ont illuminé de la splendeur de leur mission ; il a eu ses apôtres (2) qui lui ont prêté la vigueur et l'inspiration de leur parole ; il a eu ses martyrs (3) qui l'ont empourpré de leur sang ; il a eu ses saints qui en ont compris la poésie divine et héroïquement pratiqué les devoirs. Ainsi les grandis torrents, venus des grands sommets, roulent le marbre et l'or.

Et sur les hauteurs, les torrents ont mieux encore que les trésors qu'ils roulent dans leur cours. Si vous avez visité les montagnes, vous avez pu admirer les éblouissants rayons qui se jouent dans l'étincellement des cascades et leur font une auréole de clarté ; ainsi, dans le plus sublime des couples terrestres, les anges et les hommes ont pu admirer, un jour, le plus pur éclat virginal qui ait jamais illuminé le monde.

(i) Reg., xn. (3) Matt., xiv, 8.

(2) Eph., v.

L'Homme-Dieu a voulu que sa mère fût vierge, parce que la virginité est encore le plus idéal des mariages d'amour, le mariage avec Dieu. Mais il a voulu, en même temps, qu'elle épousât un être humain. Pourquoi ? La théologie en donne une explication biem terrestre : elle nous enseigne, après les saints Pères il est vrai, qu'il s'agissait de sauvegarder l'honneur de l'Enfant Jésus. N'y a-t-il pas, à cette union humaine, un motif plus divin ? La virginité de la mère ne perdait-elle pas plus de gloire dans la maison conjugale que n'en aurait perdu la divinité du fils sous un toit virginal ? Et le dessein de Jésus-Christ n 'a-t-il pas été plutôt que le mariage, tant profané avant Lui, vînt retrouver, au foyer même de la virginité de sa mère, sous le rayonnement de celle qui est « belle comme l'aurore, » et dans le sang qui devait gonfler les veines d'un Dieu, une surnaturelle beauté î

Le mariage est monté plus haut encore ; il est monté sur le Calvaire, comme nous l'avons déjà dit ; il a reçu, dans le cœur même de l'Epoux de l'Eglise, son baptêm.e de sang. Il ne pouvait aller

plus haut. Il est redescendu, pour devenir un grand sacrement de la loi nouvelle. Sacramentum hoc magnum est in Chris to et in Ecclesia (i).

Désormais tous ceux qui contracteront un mariage, recevront cette grâce, cette sainteté, cette vie qui s'appelle, dans l'Eglise, un sacrement.

Hier encore, le mariage n'était qu'une fête de jeunesse et d'avenir mortel, un tressaillement terrestre, avec des serments écrits sur la poussière. Aujourd'hui le Ciel s'incline. Dieu bénit, l'Eglise parle, et l'Eternité enregistre les promesses de ceux qui se donnent leur foi. Hier, et sur le versant obscur du Calvaire, on voyait le long de la voie conjugale, bien que l'entrée en fût enguirlandée de fleurs, une postérité malheureuse, les enfants d'une race maudite, puis, au bout, et pour tous, la mort sans espérance ; aujourd'hui, sur l'autre penchant qu'illumine la grâce et féconde le sang de Jésus, le chrétien peut interroger, d'un œil tranquille, l'avenir. Les enfants seront des

(i) Eph., v, 32.

baptisés, les baptisés sont des chrétiens, les bons chrétiens sont des élus.

Au temps d'Abraham, bien des miUioos d'époux et de pères souffraient et luttaient pour les leurs, au sein de la fourmilière humaine : un seul fut appelé par Dieu et reçut de lui, pour sa postérité, des prophéties de gloire. La scène est même une des plus inoubliables de toute l'épopée humaine.

Dieu conduit son serviteur Abraham sous le ciel scintillant et profond d'une nuit d'Orient, et lui dit : « Lève la tête, et regarde (i) ! Regarde, dans l'azur jeune encore, cette divine poignée d'étincelles que j'ai prise dans mes trésors éternels et que j'ai jetée au vent de la création. Regarde : tandis que le bas univers est dans l'ombre, ces étoiles sont assez haut, dans l'espace, pour recevoir l'irradiation de ma gloire ; ma gloire, elles la voient si belle, qu'elles semblent être devenues tout entières des yeux ; elle est si vive, que les étoiles en scintillent, comme sous le clignotement

(i) Gen., XV, 5.

d'une paupière éblouie. Connais-tu leur puissance ? Sais-tu les nappes de lumières incommensurables qu'elles projettent autour d'elles ? Sais-tu leurs formidables embrasements et l'envergure de leur couronne de clarté ? Et maintenant nombreles, si tu peux (i). Saisis dans tes mains ce tourbillon infini et essaie de compter cet or ; multiplie, dans ta pensée étroite, les millions qui couvrent la surface de l'indicible étendue, par les milliards qui remplissent la profondeur des abîmes ; ajoute les rayons aux lumières, les lumières aux splendeurs, les splendeurs aux ébloui s sements... puis, écoute : Ainsi seront les enfants de ta race. — Sic erit semen tuum ! (2) »

Il n'y eut qu'un homme sur terre auquel, en ce temps-là. Dieu promit tant de gloire. C'était moins d'ailleurs la perspective des multitudes promises qui enivrait le regard d'Abraham, que la vision du Fils de Dieu dont cette promesse le constituait l'ancêtre. Depuis que le mariage est devenu le sacrement de la loi nouvelle, l'appel,

(i) Id., ibid. (2) Gen., xv, 5.

sinon quant au nombre, du moins quant à la gloire, est pour tous les pères, et sa bénédiction pour toutes les générations d'enfants.

L'Eglise, fondée de pouvoirs du Ciel, peut appeler, comme Dieu, les époux dont elle sanctifie l'union et dont elle baptisera les fils ; elle peut leur montrer, non pas les étoiles mortelles qui scintillent au ciel passager de ce monde, mais les élus qui brillent dans les perpétuelles éternités (i) et que saint Paul appelle aussi des étoiles (2) ; elle peut les inviter à contempler les auréoles de cette resplendissante multitude que « personne n'a jamais pu dénombrer (3) » et leur dire, avec le Dieu d'Abraham : « Telle sera, chrétien, la gloire de tes fils ! Sic eût semen tuum / »

Se marier est donc accomplir un acte juste, s'engager à des fonctions saintes, entrer dans une voie dont le Créateur et la Croix dominent les deux issues. Le festin de l'amour est, en même

(1) Dan., XII, 3. (3) Apoc, vii, 9.

(2) I Cor., XV, 41.

temps, le festin de la grâce. L'âme, pour s'y présenter, a besoin d'être revêtue, aussi bien que k corps, du vêtement nuptial. Le saint concile de Trente exhortait les futurs époux, non seulement à confesser leurs péchés, mais encore, trois jours avant les noces, à recevoir le sacrement de l'Eucharistie (i).

Prends garde^ ô chrétien, que ton cœur ne se trompe et que ton amour ne s'égare. Il est écrit que l'homme « quittera son père et sa mère et adhérera à son épouse (2) ». Mais il a été dit également par Jésus, le régénérateur du mariage : « Celui qui aime son épouse plus que moi n'est pas digne de moi (3) ». La beauté périssable qui ravit ton regard est une ombre, en comparaison de la beauté éternelle devant laquelle un jour tu tomberas prosterné. Les serments que tu viens me demander de bénir ne sont rien auprès de ceux qui te lient à mon amour. Les premiers

(i) Trid., Sess., 24, Matrim., (2) Gen., il, 24. cap. I. (3) l-uc., XIV, 26.

seront brisés par la mort (i), les seconds verront « le Ciel et la terre passer (2) » et demeureront éternels. Cette femme donnera la vie du corps à tes enfants : moi je leur donnerai la vie de l'âme. Presse, si tu le veux, avec fierté, la main aimée et douce qu'on t'abandonne, mais souviens-toi qu'elle ne t'appartiendrait pomt, si la main miséricordieuse du Christ ne s'élevait à cet instant sur ton union pour la bénir. Ton Dieu est un Dieu jaloux (3), il ne veut pas qu'on aime hors de lui, sans lui, ou plus que lui ; commence donc par lui assurer la possession de ton cœur, de peur qu'il ne se retire et te livre, sans appui, toi et les tiens, à toutes les adversités de la vie, à toutes les malédictions de ce monde. Sanctifie-toi avant le jour des noces, car, en te multipliant toi-même dans cette famille que tu fondes, si tu prétends à des bénédictions plus abondantes comme à des joies plus grandes, tu étends aussi la surface sur laquelle sans Dieu, peut fondre le malheur !

(i) I Cor., VII, 29. (3) Exod., xx, 5.

(2) Luc, XXI, 33.

Il importe donc de se souvenir que le mariage est un sacrement ; que le contrat des époux est quelque chose de surnaturel ; que leur mission est divine, et qu'il faut s^ avancer à l'autel, avec la foi dans l'âme, la prière aux lèvres et la pureté au cœur. Alors descendra sur le couple prédestiné toute bénédiction. Ils recevront, avec la grâce, une beauté, un amour, une force, que rien ici-bas n'aurait pu leur donner.

La beauté. Il faut bien qu'il en descende un peu du ciel, car la beauté de la chair n'est qu'un appât, dont le charme s'évanouit dès qu'elle est possédée. Elle est quelque chose de bien plus fragile que la fragilité des roses et des fronts couronnés de jeunesse. Est-ce que la grâce du visage n'est pas comme une coupe qu'on vide d'un seul trait? Est-ce que, demain, cette fiancée qui ravit le cœur auquel elle se donne, ne sera pas belle pour tous, excepté pour son époux ? Beauté de Dieu, beauté de la sainte vertu, beauté de l'honneur et de la foi, rayonne sur ce front et reviens, chaque

matin, en renouveler la jeunesse, contre les outrages du temps et les lassitudes du cœur ! Ajoute la beauté de l'âme à la grâce des traits : qu'elle soit « toute belle (i) » afin que le parfum divin demeure, même à la fleur flétrie, afin que les ruines de ce corps ne surviennent que pour mieux découvrir les splendeurs de l'âme, comme un temple extérieurement délabré dont les brèches permettent à ceux qui sont dehors de contempler les pompes du dedans !

L'amour. Il faut bien qu'il en descende un peu du ciel, car l'amour terrestre se consume lui-même, et s'épuise de ses propres ardeurs, comme tout ce qui est d'ici-bas. Comme ces harmonies de l'orgue qui vont expirer, comme ces flambeaux qu'on va éteindre, comme cet encens dont les derniers parfums vont s'évanouir dans l'air, ainsi époux, dans votre cœur, va languir l'harmonie et s'attiédir la flamme ! La fin de cette ivresse, le réveil de ce songe doré, la ruine de l'amour est une des plus

(i) Cant., IV, 7. '

tristes, entre les tristes ruines de ce monde. Cependant cet amour s'en ira comme il est venu, sans vous, et peut-être malgré vous. Votre cœur laissé à sec sur le rivage stérile de la vie appellera en vain le flot enchanteur qui l'aura délaissé. On ne commande pas à l'amour. O Dieu, qui êtes charité (i), descendez dans ces cœurs, cimentez-les de votre grâce qui est vous-même, c'est-à-dire qui est amour, car vous, du moins, « vous restez et vous êtes éternel ! (2) »

La force. Il faut bien qu'il en descende un peu du Ciel ; car, ironie amère de ce monde ! l'homme est fort à l'âge où l'univers et la vie s'invitent euxmêmes aux fêtes de sa jeunesse. Puis, quand arrive l'hiver, quand il commence à neiger sur son front, et que, sous un ciel sans azur et sans soleil, viennent à sévir les vents froids, « il cherche la force de son bras, et ne la trouve point. » Encore s'il pouvait s'appuyer sur celle qui devait être « son aide (3) ; » mais il la trouve plus épuisée

(i) I Joan., IV, 18. (3) Gen., n, 18.

(2) Ps. CL, 13.

LE GRy\ND SACREMENT 135

et plus vieille que lui-même, car elle a plus souffert et plus domié de sa substance, et ils sont entre eux comme un écroulement qui étayeràit une ruine. O Dieu, force de tous ceux qui t'ont invoqué, c'est de tes mains que ces époux ont voulu recevoir le joug commun (i) ; l'heure est venue, en les rendant plus forts, de tenir ta parole et « de leur apprendre qu'un joug est suave, qu'un fardeau est léger (2) » quand c'est toi qui l'imposes !

Ainsi, dans ce mélange béni d'humain et de divin dont le mariage chrétien est merveilleusement composé, tandis que l'élément humain, beauté, amour, puissance, dépérit, l'élément divin demeure et peut même grandir.

Quelle folie de tout donner, dans le mariage, aux ivresses de la terre, et de préparer pour l'avenir, avec l'oubli ou la profanation du sacrement, toutes les ruines et toutes les douleurs !

(i) Matt., XIX, 6. (2) Matt., xi, 30.

Il en est qui, venant aux pieds des autels sans conscience ni foi, ne reçoivent du sacrement que le droit de dévorer en quelques jours tout le bonheur de leur vie.

Voici, touchant le mariag'e considéré au point de vue surnaturel, la plus terrible des réalités :

Dès l'instant que les époux répudient le sacrement ou le profanent, supprimant de leur contrat, autant qu'il est en eux, la bénédiction du Seigneur, le mariage devient, dans la mesure où Dieu en est écarté, le rendez-vous de toutes les malédictions originelles qui pèsent sur notre race. Les conjoints vont follement boire, et abreuver leurs enfants futurs, à la source même des malheurs de l'humanité

Saint Cyrille d'Alexandrie (i) attribue à l'intervention de Jésus-Christ dans le mariage, un dou-

(i) In Joan., i.

ble fruit : l'un qui sanctifie les parents dans le principe de la famille, l'autre qui prépare aux enfants une naissance sainte. Ces deux bénédictions se trouvent ainsi substituées aux deux malédictions qui frappent la chair dans sa cause et dans son être : la concupiscence et les vices transmis.

Je sais bien que les païens ne considèrent pas la concupiscence comme une malédiction. Ils ne se sentent pas humiliés des « soufflets de la chair (i) » qui font rougir les purs, et la sourde révolte qui gronde au fond de leurs sens, comme une damnation dans un enfer, ne leur semble point réprouvée. Que nous importe ! Nous avons, pour penser autrement, les clameurs de l'histoire et les enseignements de la révélation. Nous savons que partout le hennissement des passions a précédé les grandes catastrophes. Si le chemin suivi par l'humanité est jonché de sinistres débris : ruines d'incendie, mares de sang, couronnes brisées, sacerdoces traînés dans la 1ix)ue, peuples décimés ou

(i) Cor., XII, 7.

devenus infâmes, nous savons que cet amoncelleinent de calamités et de déshonneurs n'est pas dû seulement aux violences de l'ambition, mais encore aux révoltes insensées de la concupiscence. « Si l'orgueil, dit saint Augustin, est la volupté de l'âme, la volupté est l'orgueil de la chair. » Gomorrhe est le sœur de Babel, et la même malédiction pousse le vent qui disperse, et la nuée de feu qui dévore. Le mal impur, aveugle et brutal, ravagera encore plus le foyer sans Dieu qui est son antre à lui, qu'il n'a ravagé le monde : il tient la chair païenne, flagellée de désirs, comme on tient un esclave enchaîné par les reins ; il la « brûle (i), » il la dévore, il la flétrit, il la tue. Il fait plus que cela, il tue l'âme.

Malheur donc à ceux qui ne craignent pas de s'enfermer sous leur toit avec le monstre redoutable ! Malheur à ceux qui ne sont point revêtus de la grâce du sacrement institué par Jésus-Christ pour armer l'âme contre « la loi des membres (2). )) Seul, ce sang aivin qui circule à travers

(i) I Cor., VII, 9 (2) Rom., vi, 13.

les sacrements, peut mettre un peu d'apaisement dans la fièvre des sens et tempérer les ivresses fatales ; ceux-là le savent bien, qui boivent à pleines lèvres le sang" pur au Calice. Seule, la vertu du sacrement peut enchaîner la révolte et jeter le péché dehors, comme l'Archange, dans le mariage de Tobie, entraîne Asmodée et l'expulse au désert (i).

C'est une phrase banale que « le mariage est le tombeau de l'amour. » Il serait bon de savoir de quel mariage et de quel amour parlent ceux qui ont l'intention, dans ces trois mots, de blasphémer à la fois le mariage et l'amour. Si le m.ariage n'est qu'un assouvissement brutal, et l'amour une effervescence immonde, en vérité l'un est le tombeau de l'autre, le premier donne la mort au second qui lui rend l'infamie : honteux échange, hideuse mixture de corruption et de néant. Mais, si le mariage est saint et si l'amour est digne du Dieu qui fut son père, si la flamme

(i) Tob., VIII, 3.

qui brûle aux cœurs reçoit la grâce comme un encens venu d'en haut ; si, à travers le sacrement, l'amour de deux êtres sourit au Ciel, tandis que le Ciel sourit à leur amour, ne dites pas, ô impurs, que l'un est le tombeau de l'autre. Tout ce qui est tendre est fragile, tout ce qui est austère est fort. L'amour suave, mais éphémère, a besoin de la sainteté du mariage qui dure, pour ne point s'évanouir comme un rêve d'enfant. Il ne s'enferme pas, dans les lois du sacrement chrétien, comme an cadavre en son sépulcre ; il s'y réfugie, comme un parfum qui serait autrement trop vite évaporé, dans l'urne fidèle qui doit en sauvegarder l'arôme.

Pauvre humanité flétrie, quelle suave bénédiction !

Il en est, hélas ! « qui préfèrent la malédiction, et elle vient ; qui ne veulent pas la bénédiction, et elle s'éloigne (i). »

Et alors qui peut dire à la foudre une fois lancée : Reviens (2) ? Qui peut lui dire : Arrête-toi ?

(i) Ps. cvin, 18. (2) Job , XXXVIII. 35.

« Les pères mang^ent les raisins verts et les fils grincent des dents (i). C'est la loi : arbre maudit, fruit maudit (2). Je vous frapperai ou je vous bénirai, dit le Seigneur, jusqu'à la quatrième g"énération (3) ! Vous vous révoltez, vous blasphémez, vous vous traînez dans la boue comme des reptiles ? Votre progéniture sera un nid de vipères (4). » Vos enfants croîtromt en proie à toute râcreté des mauvaises passions qui vous dévorent. Leur ég'oïsine grandira avec eux. Il s'appellera, dans leur enfance : caprice ; dans leur adolescence : révolte ; dans leur jeunesse : déshonheur. Et ainsi leurs piarents impies iront de la déception à la colère et de la colère au désespoir.

Pour quel homme peut bien être cette longue malédiction des livres saints :

« Que ses enfants deviennent orphelins et son épouse veuve ;

« Que ses fils chancelants soient exilés et mendient ; qu'ils soient chassés de la maison ;

(i) Jerem., xxxi, 29. (3) Deut., v, g.

(2) Luc, VI, 43. (4) Matt., xxni, 33.

14^ l^L' MARIAGE AU DIVORCE

<( Que l'usurier épuise leur substance ; que l'étranger usurpe le fruit de leurs travaux ;

« Qu'ils ne trouvent personne pour les secourir, personne pour avoir pitié de leur délaissement ;

« Que sa progéniture meure, et que son nom périsse dès la première génération ;

c( Qu'ils soient toujours en révolte contre Dieu ; que le péché de leur mère ne soit point effacé (i). »

Vous dites : Ces menaces sont vaines. Ne voiton pas des familles qui vivent et prospèrent à l'ombre des mariages impies ? Je réponds : Savezvous leurs secrets ? Et quand bien même les secrets du foyer seraient heureux (et de quel bonheur !) ignorez-vous qu'il n'arrive rien de meilleur à un coupable que d'être atteint dès ce monde par la justice de Dieu ? La justice qui passe précède la miséricorde qui ne passe pas ; lorsqu'au contraire, la justice se fait attendre, il est à craindre que son retard ne vienne de ce qu'elle apporte des châtiments trop lourds.

(i) Ps. cvni, 9 et seq.

Quand l'Eglise bénit le mariage de ses enfants, elle se totirne vers Dieu et lui répète cette parole empruntée aux saints livres : « Seigneur, que ces deux uniques, qui sont aujourd'hui l'objet de vos miséricordes, vous bénissent plus abondamment (i). » Puis elle revient aux époux et leur dit : « Que le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob vous unisse lui-même, et qu'il mette, pour vous, le comble à ses bénédictions (2). »

Comme on le voit, il y a échange, non seulement entre les époux, mais encore entre le couple et Dieu. Il y a une sorte de contrat, entre le ciel et la terre, une bénédiction réciproque : « Les deux uniques » augmenteront ici-bas la gloire de Dieu ; Dieu, de là-haut, fera verser sur leur vie la tible, comme Abraham, une disposition aux sacri-

(i) Tob., vni, 19. (2) Tob., vn, 15,

mesure du bonheur. Ils auront une foi indestrucfices absolus, comme Isaac ; ils mettront audessus de tout, l'avenir surnaturel de leur postérité, comme Jacob ; et le Dieu d'Abraham qui accorde les promesses magnifiques, le Dieu d'Isaac qui couronne les enfants de vertus et de g^loire, leur doit, au nom du respect inviolable de sa parole, toutes les bénédictions qui donnent à la fois l'espérance, la paix et les longues joies de la paternité. Après cela, si le Dieu du Calvaire, fK)ur leur rappeler que la vraie vie n'est pas dans les bonheurs qui passent, leur fait parfois sentir le poids de sa croix et les épines de sa couronne, ils se souviendront que là où les saintes larmes coulent, ruisselle aussi le surnaturel amour.

Les bénédictions de Dieu, pas plus que ses menaces, ne sont vaines. Qu'importe si pendant les jours éphémères de l'existence ce qui n'est que l'ombre de la joie est infidèle à l'appel de nos désirs ? « Là où deux seront réunis en mon nom, je serai avec eux. » Cette parole, dite pour ceux qui prient, est vraie pour ceux qui aiment : Jésus

n'a pas refusé l'invitation des jeunes époux de Cana en Galilée. Il y est venu, avec ce qu'il avait au monde de plus précieux et de plus pur, sa Mère. Lui qui devait, sur la fin de sa vie, se dire « la vigne, (i) w dont la sève enivre tous les rameaux entés sur elle, c'est-à-dire tous les cœurs qui s'attachent à lui, il a devancé son heure, et changé l'eau en vin, pour les époux qui l'avaient appelé. Le vin c'est la force, le vin c'est la générosité, le vin c'est l'amour, le vin c'est l'ivresse divine, le vin c'est le triomphe momentané sur les peines contre lesquelles il n'est d'autre ressource que l'oubli. Quand le cœur est vide, l'âme affadie, la vie désolée, l'avenir pâle et sans couleur, quand tout l'être, impuissant et découragé, semble <c s'épancher comme l'eau (2) » qui, elle, signifie la douleur (3), la tristesse (4) et le découragement (5), il reste toujours là, pour changer l'eau en vin, le céleste invité des noces de Cana.

a II n'abandonne pas les siens (6) ; » ses bras

(i) Joan., XV, I. (4) Jerem., ix, i.

(2) Ps. XXI, 15. (5) Ps. cxxiii, 5.

(3) Ps. Lxxvii, 18. (6) Joan., xiv, 18.

ouverts ne se referment ni dans le bonheur des époux, ni dans kurs tribulations, ni devant leurs joies, ni devant leurs deuils. Il est à eux ; il règne sur leur foyer comme une bénédiction, dans leur existence comme une force, en face de l'avenir comme la plus rassurante et la plus douce des promesses.

Un jour, deux jeunes fiancés demandèrent à saint Grégoire de Nazianze, déjà vieux, de venir bénir leur union. Le vénérable patriarche, n'ayant pu accéder à leur désir, leur répondit une admirable lettre, au cours de laquelle il donna la plus juste et la plus ravissante image de l'intervention de Dieu dans le mariage chrétien : « Quoique je ne puisse me rendre auprès de vous, disait-il, cependant mon cœur est avec vous et vous bénit de loin. Je prends dans ma vieille main de père vos deux mains d'enfants bien-aimés, et je les remets entre les mains du Père Céleste (i). »

(i) Epist. ad Procop.

(( Un seul désir m'agite, une seule ambition « me saisit et me possède tout entière : Moi aussi « être un jour de ces femmes sur lesquelles Paris « a sans cesse les yeux fixés ; et moi aussi, au « lendemain d'un grand bal, délicieusement lasse, « entendre encore à mon oreille le bourdonnement « de déclarations aimables... moi aussi, lire dans « le Carnet d'une mondaine, ou dans les Ilotes « d'une Parisienne, que la plus jolie à ce bal, la « plus fêtée et la plus entourée, et la mieux attifée « et la plus jalousée, c'était moi, moi, moi, « Catherine, métamorphosée en marquise ou en « comtesse de je ne sais quoi (i) »

(i) Princesse. Cité par J. Lemaître.

Voilà, pris au hasard d'un roman, ce qui peut se passer dans la tête d'une jeune fille rêvant au mariage. Toutes ne vivent pas dans les tourbillons brillants et bruyants de ce monde ; toutes ne peuvent pas ambitionner blason et couronne ; mais, avec des horizons plus humbles et suivant les possibilités de leur condition, les plus nombreuses attendent du mariage le roman de leur vie. Le mariage est l'inconnu ; aucun foyer autant que l'inconnu n'est hospitalier aux chimères ; rien n'est plus doux que les chimères aux folles cervelles que le présent impatiente, que le réel irrite. Quoi donc ! Un mari n'est-il pas un être destiné à l'honneur de mettre à vos pieds son cœur et sa vie, de vous prêter son bras pour vous faire franchir les portes dorées que le monde vous ouvrira à deux battants ? La bénédiction nuptiale n'est-elle pas une bénédiction magique sous laquelle tombe, comme une chaîne enfin brisée, cet asservissement que vous imposent la sévérité du monde et la vigilance de vos mères ? A travers votre voile si blanc et si léger, ne verrez-vous point le regard brillant de vos compa-

gnes qui vous couvriront, la cérémonie terminée, de leurs baisers jaloux ? Ne s'avancent elle pas, les belles fiancées, comme des reines, vers ce chemin qui s'ouvre devant elles ; et se peut-il qu'une voie, à l'entrée de laquelle s'offre un arc de triomphe si pavoisé et si fleuri, soit l'austère et douloureuse voie du sacrifice et du devoir ?

Le mariage est la liberté ; il est l'empire ; il est plus que l'empire, il est la félicité. Liberté, empire et félicité signifient, chez les détraquées qui les rêvent, extravagance, querelles, avec l 'inconduite souvent et toujours le malheur.

C'est pour les jeunes filles qui ont une telle conception du mariage, c'est pour les jeunes gens qui épousent de telles jeunes filles, que le prêtre appelé à bénir leur union ferait bien de prendre pour texte la parole du Sauveur mourant : « Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font ! (i) »

(i) Luc, xm, 34.

Dans une de ses plus célèbres conférences, le dominicain Lacordaire a trouvé cette belle et héroïque chose qu'il a nommée « la liberté de sortir (i). »

Il nous faut donner le même nom à la liberté banale et bête que beaucoup de jeunes filles mondaines envient aux femmes mariées. Elles rêvent, elles aussi, « la liberté de sortir. »

Elles ne désirent le mariage que pour être affranchies du frein qu'elles rongent, depuis que le monde a laissé échapper pour elles, ou leur a seulement donné à soupçonner quelques-uns de ses maudits secrets.

Saint Paul flagellait, de son temps, les jeunes veuves « oisives », qui passaient leur temps à courir de maison en maison, consacrant leurs loisirs à d'inconvenants commérages (2). Les con-

(i) De la puissance cocrcitive de l'Eglise. (2) Tim., V, 13.

dations dans lesquelles s'agite aujourd'hui la vie moderne des maris, qu'emporte la double effervescence des affaires et des plaisirs étrangers au foyer, font, des femmes mariées, de véritables veuves, pendant la plus grande partie de leurs journées.

Alors, ne sachant rien faire, et ne pouvant se résigner à demeurer en perpétuelle conversation avec leur pendule, elles se sont organisées, de leur côté, comme colles dont a parlé saint Paul. Cette organisation consiste à prendre, à tour de rôle, la charge de recevoir chez soi toutes celles de leurs semblables qui sont en mal de visites, en lièvre de sorties. Elles appellent cela « avoir son jour. » Avoir son jour, ce qui est indispensable, consiste à tenir, hebdomadairement, boutique de mensonges, de platitudes, de faux compliments et de médisances. (( Les poules » de Socrate se trouvent ainsi constituées en syndicat pour le caquetage mutuel. Le mouvement d'une ville est alimenté, pour les deux tiers, par ces moucherons femeUes qui tournoient dans le vide, bourdonnent, piquent et corrompent, sans autre utilité pour le public. Elles

s'en vont, colportant à tous les carrefours leurs colifichets impayés et leur langue que l'Apôtre saint Jacques appelle une « université d'iniquités (i). » Elles commencent, dès qu'elles se rencontrent, par s'accabler, avec de petits cris d'oiseaux, de congratulations enflammées, et se prodiguent réciproquement les noms d'amitié les plus variés et les plus doux ; elles apprécient, avec toute la conviction, la vivacité et la chaleur qu'impose un sujet pareil, l'état de la température. Elles ne se bornent pas à cela : des niaiseries elles passent aux vanités, aux calomnies, et des personnes qui sont le sujet de leurs calomnies aux choses qui en sont la matière. La société serait trop heureuse s'il ne se trouvait parmi ces femmes que des pies. Il y a trop de pies-grièches.La pie-grièche est le plus petit, le plus sot et le plus féroce des oiseaux de proie.

Aristote nous apprend que, de son temps, on avait créé, dans les villes, une charge qui consistait à empêcher les femmes de courir les rues, et à

(i) Jac, iir, 6.

les obliger à rester chez elles (i). Autant vaudrait aujourd'hui faire une loi qui interdît les invasions de sauterelles.

Après le grand « lâcher » du jour, vient la liberté des soirées mondaines. Les femmes n'ont pas encore réussi à créer le « cercle », parce que cette institution moderne, si dissolvante pour la famille, demiande quelques bases régulières et permanentes pour rétablissement desquelles il est de toute nécessité de se mettre d'accord, chose éminemment difficile au beau sexe. Elles se dédommagent avec les réunions plus fantaisistes, plus dociles aux caprices personnels, qui remplissent les soirées. Les soirées mondaines permettent les exhibitions sans déshonneur, les fréquentations sans scandale et les occasions sans éclat. La vertu féminine y fond souvent du même train que les bougies. L'observateur calme et froid (malheureusement les mans qui vont en soirée ne le sont pas toujours) ne croira jamais qu'on aime avec

(i) Arist., Politique, v.

tant de passion des veilles fatigantes, horriblement coûteuses, qu'on y oublie si facilement la sécurité de sa maison et le sommeil de ses petits enfants, pour l'unique plaisir de rééditer les insipides conversations du jour et de les détremper d'une tasse de thé. Si la complicité n'était universelle, l'hypocrisie des fêtes profanes aurait depuis long-temps cédé à ce simple raisonnement qui devrait donner de quoi réfléchir aux maris et aux femmes : Tout plaisir mondain exige une somme de sacrifices, impose une degré de gêne, et laisse une dose de harassement physique et d'affalement moral tels, que les êtres qui, pouvant demeurer tranquilles chez eux, acceptent avec joie tout cela, seraient des fous, s'ils n'y rencontraient de violentes compensations.

Ce sont ces violentes compensations que mainte jeune fille, traînée inconsidérément par sa mère au milieu du tourbillon, désire, instinctivement et quelquefois même avec une candeur relative, connaître. Alors, entre les séductions, vagues encore ou réelle déjà, qui l'appellent, et l'autorité qui la retient, elle aspire à la liberté. Il est puéril

d'accorder une demi-licence en comptant que le cœur et l'imagination s'arrêteront en chemin.

Une autre liberté est encore rêvée par la jeune moderne : la liberté qui ouvre carrière aux vagabondages de l'esprit et aux curiosités malsaines.

Ces jeunes filles ne sont pas sans avoir observé que des histoires fort intéressantes, commencées avant qu'elles n'arrivent, s'abrègent devant elles ; qu'il est des scandales racontés en gros par les gazettes de papier ou de chair, mais dont on dévore les miettes en des conversations où les têtes se penchent et les voix chuchotent très bas. Quelquefois encore c'est le livre interdit fermé à clef. L'amie qui aurait pu l'apporter en cachette n'est pas venue, ou une vigilante mère l'a découvert trop tôt sous l'oreiller virginal. Il y a encore les pièces de théâtre, aux titres licencieux, affichés en lettres énormes sur les murs : les parents qui s'indignent de telles infamies, y assistent, naturellement, le plus souvent qu'ils peuvent. Les jeunes filles, laissées à l'abri, en parlent, en méditent et en rêvent ; à moins qu'elles n'occupent

leurs loisirs à étudier, selon toutes les règles de la passion et de la langueur, des romances grâce auxquelles elles pourront chanter, au milieu des applaudissements de tous, ce qu'elles ne pourraient dire ou entendre, sans rougir, avant d'être mariées. Pour ces âmes, l'avenir ressemble aux bruits confus qu'elles écoutent haletantes, par les fentes d'une porte obstinément fermée. Elles s'imiaginent facilement que la vie ne ressemble pas à la vie. Elle ignorent que lorsque « nos destinées changent de chevaux », suivant le mot de Byron, c'est pour nous traîner par des chemins toujours plus raboteux et plus du^s que les chemins déjà parcourus. Il doit exister, par delà cette ligne équatoriale qui s'appelle le mariage, des rivages enchanteurs, où des horizons toujours nouveaux ouvrent à l'œil ébloui d'interminables féeries. Dante eut besoin de Béatrix pour pénétrer dans les régions les plus inaccessibles du monde des mystères : ici, c'est Béatrix qui réclame le Dante. La jeune fille trouve sa vie trop murée ; elle entend les appels du dehors, et, sa curiosité lui faisant croire que, derrière ce mur, il existe un bonheur

plus réel que la paix et la sécurité qu'elle possède à côté de sa mère, elle attend le prédestiné qui, sous le nom d'époux, lui fera la courte échelle pour l'aider à franchir le mur et favoriser le vagabondage rêvé.

Ce n'est pas tout. Le nuage enchanteur qui tient suspendu tant de rêves est coloré de cet inévitable reflet que projette l'or.

La clef des champs est en or. L'or, tant désiré par le futur que le capital hypnotise, n'est pas moins précieux aux yeux de la jeune fille que l'intérêt séduit. Il y a une différence profonde entre la jeune fille à qui rien ne manque dans sà famille, et la femme qui dispose librement de ce qu'elles appellent dans le monde « leur pension. » Nul n'est plus facilement qu'elles captivé par « la fascination des hochets (i) ». On ne sait pas toujours à quel degré cet être léger, gazouilleur et brillant, est odieusement pratique et lourdement appréciateur des biens réels et sonnants. Il n'y a plus aujourd'hui de gloire que pour l'orgueil tapageur

(i) Sap., IV, 12.

l6o DU MARL4GE AU DIVORCE

et niais de la robe. Les siècles passés s'enorgueillissaient de leurs femmes d'esprit ou de cœur. Tout le succès est aujourd'hui f>our les plus coûteux falbalas. On n'est grande dame qu'à la condition d'être richement caparaçonnée : le cœur et l'intelligence ne comptent guère dans notre monde. Peu importe si les poupées sont remplies seulement de ce quelque chose de sec et de nulle valeur qui s'appelle le son : tout le prix d'une mondaine est dans la somptuosité de son étalage.

Ce luxe passionnément aimé exige des prodigalités sans mesure. Or, il existe pour la femme qui rêve son apothéose dans la soie et le colifichet, un bienfaiteur tout désigné par la nature. Un homme qui creusera, le jour et parfois bien avant dans la nuit, le filon d'or pour payer les féeries ruineuses de la beauté. Un homme qui doit s'estimer très heureux de voir son travail, et souvent ses veilles, tourner à la plus grande gloire de quelque célèbre faiseur de modes. Cet homme est encore le mari. Quand la jeune fille mondaine veut, avant le m?riage, s'affubler ainsi follement à sa guise, et suivant les licences d'un siècle où la

LES CHIMÈRES l6l

« femme, vêtue sans être voilée, a trouvé l'art d'insulter la pudeur sans choquer les bienséances (i) », elle se heurte à l'austérité d'un père qui se préoccupe du prix pour le réduire, à la pudique sollicitude d'une mère qui censure la forme pour en châtier les hardiesses. Elle se console alors, avec une pensée qu'elle nourrit au fond de son esprit : un jour elle sera mariée, c'est-à-dire enfin libre.

Parfois, il est vrai, ces filles-là n'attendent pas longtemps les cruels mécomptes qui leur apprennent trop tard la vérité des choses. Il se produit ce singulier effet : plus leur désir du mariage est violent, exprimé par les vanités criardes et les attractions d'une fortune plus insolente que réelle, plus les maris probables s'enfuient effarouchés. Les clairvoyants eussent, depuis longtemps peutêtre, épousé cette aspirante à l'hyménée, s'ils l'avaient vue plus dévouée et plus simple. Chose remarquable, et digne d'être méditée par beaucoup, ceux-là même qui paraissent le plus appré-

(i) De Bonald.

cier le charme de son caractère plein d'aimables folâtreries et l'élégance de ses manières, la redoutent d'autant plus épouse, qu'ils désirent la conserver amie. On attend qu'ils déclarent enfin leurs sentiments et fassent une demande qui paraît imminente, alors qu'ils en sont encore à plaindre l'aveuglement de parents trop pressés d'établir leur fille, et qui s'imaginent que tout jeune homme ébloui est un mari gagné.

Un jour, jour palpitant, un malheureux condamné vient s'offrir. Il est accueilli comme un sauveur ce qui le jette dans l'extase.. Il a eu, quoique moderne, la naïveté de croire qu'un homme épouse une mondaine pour avoir une famille à lui. L'infortuné, après avoir bafoué probablement plus d'un mari, il a fini par trouver qu'un foyer solitaire est froid, morne et sans vie. Il appvorte, avec joie, son cœur et son nom, et, sinon un passé innocent, du moins un avenir fidèle. Il se promet que son autorité sera suave et son cœur généreux, car il veut êt'-e aimé. Il s'attendrit même à rêver un intérieur calme et doux : une compagne, l'ange

d-e sa vie, sur laquelle son « cœur d'époux se repose ; » il voit déjà peut-être la main qu'il demande, passant avec amour dans les boucles ruisselantes d'un enfant endormi...

Pauvre homme ! tu n'es que la liberté.

Cette femme, à laquelle le foyer maternel a tant pesé, n'acceptera pas la captivité du foyer conjugal ; on ne rêve pas d'échanger la prison pour le bagne. Elle a trouvé intolérables les paisibles travaux d'intérieur et la vie sérieuse d'une famille qui ne vivait que pour elle : est-il possible que le moment attendu comme l'ère de la fainéantise et du plaisir, sonne pour elle l'heure des devoirs austères et des saintes fonctions ? Elle s'est révoltée contre l'économie et l'ordre maternels, elle ne deviendra point parcimonieuse avec l'homme qu'elle considère comme créé et mis au monde pour gagner le pain de sa famiUe et payer les diamants avec lesquels sa femme plaira à d'autres.

Et voici qui est atroce.

Ces vœux confus de liberté amènent, quand ils s'aceomplïssent, des réalités effroyables. Tant que

le nuage plane dans les airs, si vagabond et si léger qu'il soit, il peut être joli, innocent, même pur. Aussitôt qu'il se résout et vient, en eau, toucher les réalités de ce monde, il est affreux : rien n'est aussi désagréable que la pluie, aussi immonde que la fange. Ainsi la liberté rêvée est un fléau, dès que le monde réel lui est offert. La porte que le mariage lui ouvre laisse entrer tous les malheurs et tous les vices.

Il est une indépendance, en effet, dont on ne peut jouir sans tyranniser quelqu'un. L'indépendance des femmes mariées en est là, au détriment des maoris qui, eux aussi, alors, sont à plaindre. Non pas qu'ils prennent nécessairement la quenouille abandonnée par leur compagne insoumise, et qu'ils n'usent, pour leur compte, de « la liberté de sortir. » Tout esclavage n*est pas matériel, avec la honte au front et les boulets aux pieds. Mais, tout homme étant à quelque degré l'esclave de son honneur, de sa fortune et de son cœur, il est le pire et le plus vil des esclaves, dès que son honneur, sa fortune et son cœur sont entre les mains et quelquefois sous les pieds de celle qui ne

songe qu'à servir ses propres caprices et à secouer le jougf qui la retient.

Les tortures morales, les douleurs désespérées et amères, les catastrophes dans lesquelles se sont écroulés les gloires d'un nom, le laborieux et patient édifice d'une fortune, les rêves les plus légitimes d'un amour honnête et loyal, ne sont-elles pas venues, trop souvent, de cette maudite indépendance de la femme dont les licences ont enfanté d'indicibles mialheurs ? Il s'agit bien de ce burlesque despotisme qui livre, dans l'intérieur d'un foyer, un idiot à une mégère ! Il y a des âmes nobles et honnêtes, qui, résignées ou non, savent trop à quel abîme de douleur, de ruine et de déshonneur peut conduire « la liberté », seul bien que leur fiancée avait attendu d'eux.

D'ailleurs, la liberté prise au dehors n'empêche pas ces femmes d'exercer le plus de tyrannie qu'elles peuvent au dedans. Cette suprématie n'est pas plus inouïe qu'impossible. Il fallut qu'Assuérus fût arrivé à l'apogée (i) d'une puissance vérita-

(i) Esth., I, I.

l66 DU MARIAGE AU DIVORCE

blement fantastique, pour se croire en état de promulguer un édit universel déclarant « que les maris étaient majeurs chez eux. (i) ». Et encore sa toute-puissance n'avait pas empêché sa propre femme, Vasthi, de lui désobéir publiquement. Milton n'avait pas entièrement tort, le jour où, quelqu'un lui ayant demandé pourquoi, en certains pays^ le roi capable d'être couronné à quatorze ans ne pouvait se marier qu'à dix-huit, il répondit : « C'est apparemment qu'il est plus difficile parfois de gouverner une femme qu'un royaume. »

« Ma fiille, écrivait M'°« de Sévigné à M™* de Grignan, il y a des femmes qu'il faudrait assommer à frais communs ; entendez-vous bien ce que je vous dis là ? Oui ! il faudrait les assommer ! »

La liberté n'est pas un bien qu'on trouve dans le mariage. Rien n'est plus redoutable même que ce rêve insensé. Le mot qui, dans l'Evangile, est traduit par conjunxit (2), marque deux têtes courbées sous un joug commun. Celles qui ont cher- Ci) Id., ibid., 22. En grec : auvE^cU^^e.

ché la liberté dans le lien conjugal profaneront ce lien pour la chercher ailleurs encore. Si la profanation est rendue impossible, elles essaieront de la rupture, et seront tentées par le divorce. Alors après avoir fait la chaîne indiciblement lourde, on accuse Dieu de l'avoir forgée ; on blasphème la sagesse évangélique, au nom d'une folie commise ; on invoque une erreur, qui est une faute, pour se donner le droit de commettre un crime, et parce qu'on s'est précipité dans le mariage par un péché de convoitise, on croit avoir le droit d'en sortir par un attentat sacrilège.

l68 DU MARIAGE AU DIVORCE

Ceux qui croient à la vie, en ce que la vie a parfois de fébrile et de fou, marchent au désenchantement et au malheur. La vie est monotone, ennuyeuse et lourde. Ses imprévus sont presque toujours fâcheux : ses fleurs ne sont que printanières, ses fruits souvent amers. Votre imagination vous offre un bouquet de roses et vous dit : Voilà cet arbre qu'on nomme la vie. Mensonge. L*arbre n'est point le bouquet enchanteur. L'arbre est fait de laborieuses racines, de fortes rugosités, de branches couvertes d'épines et souvent visitées par le fer. La vie ? Le plaisir ? Pour produire cette petite étincelle électrique, vacillante et fugace comme le plaisir, dont l'apparence vous éblouit, que de machines, que de calculs, que de longs câbles de fer, que de travaux obscurs il a fallu dans l'ombre où vous ne voyez rien et où s'agitent cependant toutes les réalités qui gémis-

sent, créent, font mouvoir. Non, le plaisir n'est rien de plus que le feu follet qui passe sur les tombes. Il n'y a de réel que le devoir, et son accoonplissement seul peut quelquefois donner un peu de cette rare substance qui s'appelle bonheur.

Il est très vrai que la loi de Dieu est plus douce à la femme que ne fut jamais la loi faite par les hommes au bénéfice de leur égoïsme et de leur orgueil. En dehors de cette influence divine, le procédé employé par le plus fort des d'eux sexes, pour assurer sa suprématie, fut toujours des plus simples. Il consista, plus ou moins ouvertement, selon les époques, à maintenir la femme dans l'abrutissement physique et la dégradation morale. Longtemps m/ême après avoir adopté les principes de législation qui nous régissent, les pouvoirs publics permettaient encore aux maris les sévices, pourvu qu'ils y missent quelque mesure. On croirait qu'il n'y a qu'une futile boutade dans l'épigramme de l'humoristique chevalier de Cailly : « Battre ta femme de la sorte, sous tes pieds la laisser pour morte, et d'un bruit scandaleux les voisins alarmer ! Compère, l'on sait bien

qu'il faut battre sa femme, mais il ne faut pas l'assommer. » Ce serait une erreur. Les codes les plus authentiques ont été du même avis : « Tout mari, disait l'un d'eux, peut battre sa femme quand elle ne veut pas obéir à son commandement, ou quand elle lui donne un démenti, pourvu que ce soit modérément et sans que la mort s'ensuive (i). m

Nos lois modernes ont conservé, vis-à-vis de la femme mariée, la plus grande somme d'iniquité possible.

La loi civile, sévère et sans pitié pour la femme adultère, laisse à l'époux infidèle une entière licence. Tout au plus s'est-elle résignée à protéger contre le déshonneur l'unique asile de la femme outragée : le foyer conjugal (2). Ce qui revient à innocenter le crime du mari, pourvu qu'il ait une

(i) Code Beaumanoir, tit. 57.

(2) (( Le mari qui, dans la maison conjugale, aura entretenu une concubine, et qui, sur la plainte de sa femme, aura été convaincu, sera puni d'une amende de cent francs à deux mille francs. )> (Code pénal, titre II, art. 339.) Que de conditions élevées entre le délit marital et cette formidable expiation qui se solde par cent francs d'amende !

installation et des moyens qui en garantissent la sécurité.

Si l'époux est un monstre, pourvu qu'il le soit sans scandale, la force publique prêtera son intervention pour contraindre la femme à rester avec lui : elle consolidera le lien conjugal avec des menottes et prêtera, pour fermer la porte du foyer, les verrous de ses prisons. Si, au contraire, la femme est abandonnée, elle à qui notre organisation sociale ne permet presque pas de gagner sa vie, elle n'a guère d'autres ressources, contre le misérable en fuite devant tous ses devoirs, que de mêler ses larmes aux larmes de ses enfants délaissés.

Le mari prend, sous le nom de dot, la fortune de sa femme. Des lois sont écrites pour assurer le respect de cette dot. Il faut croire que le législateur fut de bonne foi quand il crut mettre quelques entraves à la dilapidation d'une fortune dotale ; mais « il n'est rien, a dit Montaigne, si pleinement et si largement faultier que les loys et cuyde que l'homme y a assez montré sa bestise... » Il suffit, en effet, au mari, de trouver un complice,

et il aura bientôt, à l'abri des revendications de la justice, réalisé à son profit, par des moyens légaux et détournés, les biens qu'il convoitait. La femme, au contraire, en dehors d'un régime dont on use assez peu, ne jouit de ses biens qu'autant qu'il plaît à son mari ; elle ne peut, sans lui, conclure le plus innocent contrat, et ne saurait d'ailleurs, sans provoquer de scandale, se révolter même contre une avarice sordide et une dureté injuste. Que dire de plus ? L'homme fait les lois, l'homme fait la société, l'homme fait l'opinion, l'homme pose les règles de la convenance et détermine les conditions de l'honneur ; il tisse dans la civilisation dont il est l'auteur l 'inextricable réseau qui emprisonne les intelligences, les cœurs, les êtres et les biens, et tout cela à son profit, (i)

Une coutume des provinces centrales de Russie symbolisait assez éloquemment la triste condition que l'homme peut faire à la femme, dans

(i) Depuis que ces pages ont été écrites, la législation relative à l'incapacité des femmes a subi des modifications nombreuses. (Note de l'Editeur.)

les diverses situations sociales qu'elle occupe : le jour du mariage, le père donnait un coup de fouet à sa fille, et passait le fouet au mari qui le suspendait à la tête du lit nuptial (i).

L'Evangile est juste. Il n'asservit pas ainsi la femme ; néanmoins, il la laisse soumise à une condition que, seules, les folles ou les scélérates peuvent appeler liberté.

La hiérarchie est conservée dans la loi nouvelle : « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme il convient, dans le Seigneur. » Cet ordre est, dans son intention, assez doux ; il renferme un double affranchissement : l'un qui libère au nom

(i) Fourier attribue avec raison, mais peut-être d'une façon trop absolue, l'infériorité de la femme à cet état d'asservissement dans lequel l'homme l'a toujours tenue : « Et vous sexe oppresseur, ne surpasseriez-vous pas les défauts reprochés aux femmes, si une éducation servile vous formait, comme elles, à vous croire des automates faits pour obéir aux préjugés, et pour ramper devant un maître que le hasard vous donnerait...? Il faudrait, pour confondre la tyrannie dfs hommes, qu'il existât, pendant un siècle, un troisième sexe plus fort que l'homme. Ce nouveau sexe prouverait à coups de gaule que les hommes sont faits pour le servir, aussi bien que les femmes. »

des convenances, l'autre au nom -de l'autorité de Dieu (i). La supériorité de l'homme est proclamée, car il est « la tête » de la femme. Mais la femme est sa chair, et voilà encore un adoucissement au joug, car « nul ne hait sa propre chair. »

En dehors de cette supériorité d'autorité et de direction, l'Eglise proclame, entre l'homme et la femme, la justice et l'égalité. Les droits sont égaux et réciproques : « La femme n'est plus propriétaire de sa personne, mais l'homme ne l'est pas davantage de la sienne. L'épouse appartient à l'époux, et l'époux appartient à l'épouse (2). »

Vous voyez bien, conclut saint Jérôme, « qu'entre l'homme et la femme les droits sont exactement les mêmes (3). » Et quand, au nom d'odieux préjugés, des hommes cyniques, dont le passé est chargé d'iniquités entassées sans scrupules, vont écraser, sous leur violence et leur mépris, une femme qui a osé, un jour, se croire permise l'iniquité dont ils se font, eux, un ignoble pain quoti-

(i) Col., m, 18. (2) Cor., VII, 4.

(2) Ad paria judicantur vit et uxor.

dien, l'Evang-ile se lève devant la victime, et fait reculer les bourreaux avec cette équitable parole : « Que la première pierre, au moins, lui vienne d'un homme qui n'ait pas péché comme elle ! (i) »

Ainsi le mariage est devenu moins redoutable pour la femme. Il atteint auprès de l'époux dont le cœur est chrétien — combien cet époux est rare ! — son plus haut degré de liberté, de douceur, de confiance, de paix et d'amour. Et cependant, quelle est encore sa loi ?

La dépendance.

La seule différence est que, au lieu de laisser tomber tout le poids de la servitude sur un seul qui était écrasé, le mariage chrétien le partage dans une réciprocité d'amour qui se résout ainsi : « Vous êtes un fardeau l'un à l'autre ; supportezvous mutuellement ! (2)

Telle est la plus grande somme de liberté que puisse rêver celle qui lie ses destinées à un

(i) Joan., VIII.

(2) Galat., VI, I.

homme. Aucune doctrine, en dehors de l'Evangile, ne libère à ce pomt la femme mariée. Aucun sentiment, en dehors de la foi vraie et sincère, ne lui fera jamais un sort aussi juste, et partant aussi calme. Exception faite de ce programme chrétien qui ne se prête guère aux rêves insensés d'affranchissement et d'indépendance, une femme ne peut rencontrer, dans le mariage, que colère, répression et tyrannie. Elle a trompé cet homme : elle lui a fait croire qu'elle se donnait, alors qu'elle n'avait d'autre prétention que de l'asservir à ses caprices et à ses passions. Il se vengera ; s'il est plus faible et ne peut se venger, la société, qui n'est rien autre que la solidarité des hommes, saura bien, par le ridicule ou le déshonneur, réduire l'insensée et en faire un exemple de plus.

Donc, en fait de libertés données par le mariage, la jeune fille n'a que la liberté de choisir entre la dépendance chrétienne et l'asservissement païen, la soumission à ses devoirs ou l'écrasement dans la révolte.

Les devoirs et la vie de l'épouse idéale ont été

admirablement résumés par l'Esprit-Saint dans une page bien connue du livre de la Sagesse :

« Qui trouvera une femme forte ? Elle vaut la peine d'être cherchée jusqu'aux extrémités du monde. Le cœur de son mari se repose sur elle et n'a plus besoin d'aventures. Elle recherche la laine et le lin, pour les travailler avec art et dextérité. Sa prévoyance égale celle du marchand qui apporte les vivres de loin. Elle se lève avant le jour, distribue la besogne à ses domestiques et les provisions de ménage à ses servantes. Elle observe la fécondité d'un champ et l'achète. Le produit de son économie et de son travail suffit à y planter la vigne. Elle a fortifié ses reins et raffermi son bras pour le travail, qu'elle a reconnu bon après l'avoir goûté. Sa lampe ne s'éteint pas à l'heure où vient la nuit. Elle met la main aux œuvres fortes ; ses doigts savent prendre le fuseau. Elle ouvre à l'indigent sa main, et sait la tendre aux malheureux. Sa maison est à l'abri du froid et de la neige, car, même ses domestiques ont un double vêtement. Elle fait de la tapisserie

et travaille le lin et la pourpre. Son mari est admiré au dehors, et dans les plus nobles assemblées. Elle est revêtue de force et de beauté, elle pense à la mort sans tristesse, sa bouche s'ouvre pour les paroles sages, et la charité est la loi de sa langue. Elle surveille sa maison et ne mange pas le pain de l'oisiveté. Ses enfants et son mari la respectent et en sont fiers (i). »

Il n'y a rien, dans toute cette page, qui ressemble aux libertés rêvées dont nous parlions plus haut. Elle renferme pourtant toutes les réalités du mariage et tous les trésors de bonheur, de paix et d'abondance que la femme peut, à la fois, y répandre et y trouver. Cet idéal pratique, laborieux et fidèle, a été conçu même par les païens. L'antiquité a célébré en Pénélope la vertu et la sagesse de l'épouse qui se réfugie dans le travail et les soins du ménage. On demandait à Agamemnon ce qu'il entendait par « la meilleure des femmes ". — « Celle, répondit-il, qui sait manier le fuseau et ne craint pas de faire

(i) Prov., XXXI.

un lit. » Les Romains, dans les épousailles, faisaient porter devant la jeune mariée la quenouille et le fuseau. Si bien que jusque dans la corruption du siècle d'Auguste, on put admirer les vertus domestiques des femmes romaines. L'empereur lui-même était vêtu d'habits confectionnés par sa femme, sa sœur et sa fille.

Les Chinois qui, sur plus d'un chapitre, dépassent notre civilisation, apprennent à leurs jeunes filles la peinture et la musique comme nous, mais ils y ajoutent la cuisine. Ce dernier art est le plus indispensable, car, le lendemain du mariage, les parents de l'époux viennent s'asseoir à la table du nouveau ménage, et le premier plat qui leur est offert doit toujours être préparé par la mariée de la veille. Aussi un voyageur anglais a-t-il pu écrire cette phrase étonnante à propos des mœurs chinoises : La femme battue est inconnue.

Le plus célèbre des juifs modernes, Crémieux, dans la VP assemblée générale pour la reconstitution d'Israël, a fait des constatations sur les Juives d'Orient, qui servent de contre-épreuve à ce qui précède : L'école des jeunes filles riches est,

l8o DU MARIAGE AU DIVORCE

dans certaines contrées, un lieu souterrain à l'abri de la chaleur, dans lequel ces dernières, nonchalamment étendues sur des tapis, passent leurs jours dans l'indolence. La conséquence matrimoniale est celle-ci : tout mari est investi du droit de fustiger sa femme. « Le sceptre de Juda, dit le malicieux Sémite, est devenu un gourdin. » Et si, d'après l'interprétation judaïque, le neveu ne peut épouser sa tante, tandis que l'oncle reste libre de prendre sa nièce pour femme, c'est par la raison qu'il serait inconvenant que le neveu fût mis dans le cas de donner des coups de bâton à sa tante (i).

Eg-i-nhart raconte, dans la Vie de Charlemagne, que ce vaste et bon génie exigeait que ses filles et ses nièces apprissent toutes à filer le lin. L'époque la plus glorieuse de notre histoire fut celle où toutes les femmes de France savaient tisser la toile, et tous les hommes mourir pour leur pays. Le travail des Françaises charmait, en toutes saisons et à toute heure, les intérieurs de

(i) Drach., Harm. de l'Egl. et de la Synag., t. n, p. 335.

LES CHIMÈRES l8l

famille, en attendant les grandes circonstances, où il payait la rançon de Duguesclin.

La Vierge Marie a tourné le rouet; Dieu ne pouvait proposer aux reines de la beauté, de la richesse et du pouvoir, un exemple plus éloquent et plus décisif.

Saint Augustin, qui a vu et aimé en sa mère le type vrai de la femme dans le mariage chrétien, Ta décrit admirablement : « Elle avait été élevée dans la sobriété et la pudeur. Votre grâce, ô Seigneur, l'avait plutôt soumise à ses parents que ses parents à votre autorité. Quand vint, pour elle, l'âge nubile avec la plénitude dés années, elle fut livrée à un mari qu'elle servit comme son maître, et domt elUe s'efforça de gagner le cœur. Elle lui parlait de vous par ses œuvres : et, par ses œuvres aussi, vous l'aviez rendue belle, aimable et admirable aux yeux de son époux... (i) »

Un tel portrait nous place-t-il assez loin de la femme mondaine, et du mariage qui n'intervient entre les conjoints que i>our aggraver leurs vices respectifs et consommer leur malheur commun !

(i) Tob., IX, 12, 13.

l82 DU MARIAGE AU DIVORCE

Il est vrai que Dieu expulse des limites de la sagesse ceux qui désertent la foi : or, quand la sagesse est absente, le bonheur ne prend pas sa place ; il ne demeure, au cœur humain, que les plaisirs viplents, c'est-à-dire les plaisirs rapides avec les longues et amères rancœurs.

« Les parents, ayant serré leur fille dans leurs bras, lui donnèrent un dernier baiser, et la laissèrent partir, en lui recommandant d'honorer son beau-père et sa belle-mère, de n'aimer que son mari, de diriger sa famille, de gouverner son intérieur et de se montrer irrépréhensible (i). »

Le baiser des bons vieux parents de Sara, ô jeune fille, résume ton passé ; leur exhortation, ton avenir.

(i) Tob., IX, 12, 13.

Ce que saint Paul a nominé lui-même « tribulations de la chair (i) » constitue le plus , terrible ensemble d'éventualités qui puissent menacer la pauvre existence humaine ici-bas.

A la femme en particulier, Dieu a prédit, dès le Paradis terrestre, la variété et la multitude des chagrins qui l'attendraient désormais dans le mariage : « Je multiplierai tes douleurs (2). » L'expression « multiplier » est évidemment choisie à dessein.

Par son essence, du reste, l'état matrimonial ne peut pas .être considéré comme exclusivement

(1) I Cor., VII, 28.

(2) Gen., in, 15.

l86 DU MARIAGE AU DIVORCE

heureux, puisqu'il est proscrit formellement du Paradis, où il doit n'y avoir « ni deuil, ni cri, ni douleur (i), » et cela, bien que l'homme doive resr susciter dans sa chair : In resurrectione neque nuhent neque nuhentur (2).

On peut répéter, du bonheur dans le mariage, ce que Bossuet a dit du bonheur en général : « C'est une machine si compliquée et faite de tant de rouages, qu'il y manque toujours quelque élément dont l'absence détraque le tout. »

Ce grand homme, qui vivait au milieu de la société la plus brillante et la plus heureuse du monde, faisait, avec l'expérience qu'il devait à la clairvoyance de son génie, cette douloureuse déclaration : « Il n'y a point, dans l'humanité, de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées par le meilleur mariage du monde (3). »

A ceux auxquels ce témoignage paraîtra inspiré par des préjugés, on peut encore opposer l'axiome formulé par J.-J. Rousseau qui, pour

(i) Apoc, XXI, 4. (3) Serm. sur les Obligations

(2) Matt. XXII, 30. de l'état religieux, 2* point.

cette fois, a rencontré la vérité : « Le mariage est un état de discorde et de trouble pour les gens corrompus. »

En ce qui concerne les gens non corrompus, tout ce qui a été dit de plus avantageux et de plus vrai sur leur sort, est ce mot de La Rochefoucauld : « Il y a de bons mariages, il n'y en a point de délicieux (i). »

(i) Réfl. Mor., 113.

l88 DU MARIAGE AU DIVORCE

Il serait curieux de rechercher, à travers la Bible, toutes les peines que se causèrent mutuellement les époux, sans en excepter les plus vertueux, et ceux dont le cœur et la vie furent le plus irréprochables.

Eve commence en brisant l'existence de son mari et en compromettant toute sa postérité. Aussitôt que nos premiers parents prennent la parole, après leur chute, c'est pour s'accuser l'un l'autre devant Dieu qui les interroge (i). Abraham voit son intérieur troublé par la jalousie de Sara(2) et sa vie compromise chez les Gérariens (3) par la beauté de son épouse. Il en arrive de même à Isaac auprès du roi Abimélech (4). Jacob est péni-

(i) Gen., in, 12, (3) Gen., xx, 11.

(2) Gen., XXI, 10. (4) Gen., xxvi, 7.

bkment partagé dans les interminables disputes de Lia et de Rachel (i). Le saint homme Job, sur son fumier, est odieusement querellé par sa femme (2). Le vieux Tobie voit s'ajouter au malheur de sa cécité, à la douleur d'attendre en vain le retour de son fils, au poids de sa pauvreté, les invectives de son épouse (3), qui est cependant une sainte femme. Michol se moque publiquement de David (4). Uri meurt victime de l'imprudente coquetterie de Bethsabée (5). Tout le monde connaît « de Vasthi la fameuse disgrâce », qui fut encore plus un solennel et ineffaçable affront pour le grand Ashavérus (6). Le plus saint, le plus vénérable et le plus divinement heureux des couples, ferme cette longue liste de souffrances, avec la plus cruelle et la plus inattendue des douleurs (7).

A la suite du satirique, d'après lequel Dieu aurait attendu, pour lui imposer une femme, que

(i) Gen., XXX, i. (5) Reg., xi, 17.

(2) Job., II, 9. (6) Esth., I, 10.

(3) Tob., II, X. (7) Matt., I, 18, 19. 20.

(4) Reg., VI, 16.

igo DU MARIAGE AU DIVORCE

l'homme fût endormi et endormi d'un sommeil « qui fut son dernier repos », La Bruyère a dit : « Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a pas. » Il y a évidemment de l'épigramme en tout ceci : il est incontestable qu'il y a aussi un peu de vrai, il est même étonnant que le judicieux moraliste paraisse croire les maris seuls à se repentir.

La justice de Dieu exerce ses droits sur tous ceux qui l'offensent : non seulement sur les individus, mais encore sur les collectivités. Ainsi les nations qui commettent des crimes nationaux sont punies de châtiments qui les frappent dans leur ensemble, sans atteindre pour cela tous les individus. Dans le péché adamique, ce n'est pas seulement deux personnes distinctes qui offensèrent le Créateur, ce n'est pas seulement encore « toute la race humaine qui fut coupable en un seul homme (i) », ce fut encore un couple, deux époux, un mariage duquel devaient procéder tous

(i) Rom., V, 12.

les mariages : c'est pourquoi une malédiction spéciale, adoucie et rachetée il est vrai, comme toutes les autres malédictions, par Jésus-Christ notre Seigneur, passe sur toutes les unions humaines. Depuis la rédemption, la malédiction a perdu son caractère violent et désespéré ; elle est devenue une expiation. Elle n'en est pas moins demeurée, dans une mesure que la Providence détermine pour chacun, une douleur méritoire.

Tant qu'il est seul, l'homme est seul à souffrir. Il est seul malade, seul en deuil, seul humilié, seul ruiné. Les époux sont deux, portant une somme double de souffrances, qu'on a tort d'appeler partagées, puisque chacun en pâtit pour deux. Un mari qui mourrait d'inanition n'apaiserait pas pour cela chez sa compagne les tortures de la faim. La plus grande préoccupation de l'homme frappé dans sa santé, dans sa fortune ou dans son honneur, est la pensée de l'être faible qu'il aime, et qui, atteint avec lui, augmentera son angoisse de tout le poids de ses larmes. Si encore cette « multiplication (i) » dans l'intensité et l'é-

(i) Gen., ni, 16.

tendue des peines, diminuait ce qu'on appelle assez singulièrement « les chances de malfaeur » ! Mais là où deux ne forment qu'un, il y a double danger puisqu'il y a double proie offerte à la maladie, au deuil, aux injures et à la mort. Vraiment, si la, nature, avec toute réloquence de l'amour, ne disait pas, au fond du cœur de l'homme, cette parole que Dieu dit à son oreille : « Vcb soli ! MaDieur à celui qui est seul ! (i) », le ciel ne se peuplerait que de vierges.

(c Le mariage, a dit saint Basile, est un abîme de soucis (2). »

Encore si les époux n'avaient à redouter, pour leur bonheur, que la conspiration des choses ! Il est de ces vieux couples qui arrivent aux confins de leur vie, et qui racontent, à l'égal de leurs joies, les épreuves qu'ils ont traversées, la main dans la main, et les combats du dehors contre lesquels ils se sont donné, avec amour et fidélité, un mutuel secours. Les orages rapprochent ceux qui s'aim.ent, et nul lien n'est plus solide que le lien resserré devant le malheur. Quand le voyageur

(i) Eccl., IV, 10. (2) Cons., Mon., c. i.

atteint le sommet des arides montagnes de Provence, il respire avec une indicible volupté l'amer parfum des plantes qui ont lassé et peut-être déchiré ses pieds. Ainsi les époux qui se sont fatigués ensemble dans les chemins pénibles de la vie, trouvent une incomparable joie à savourer, ensemble encore, l'arôme des épreuves dont ils ont mieux gardé le souvenir pour les avoir franchies à deux. Jeunes, ils avaient répandu sur la nature entière l'exubérance de leurs sentiments. Mais, à mesure que le monde leur a prodigué ses désenchantements, ils ont reporté l'un sur l'autre tout cet immense amour dispersé. Leurs cœurs se sont serrés de plus près ; sous la pression du dehors qui les repoussait davantage, leur double amour s'est concentré dans une union qui seule a survécu, des illusions de leur jeunesse. La tempête à l'extérieur n'a grandi que pour leur faire goûter davantage le bien-être et le charme du dedians. Eux-mêmes ont gagné par le cœur ce qu'ils ont perdu par les sens. L'homme moins répandu a pu devenir plus fidèle, tandis que chez la femme, vraiment telle, les grâces n'ont

émigré du corps que pour aller à l'âme et la rendre plus belle.

Malheureusement, combien d'époux sont attachés l'un à l'autre comme le supplicié à sa croix ! Combien peu sont parfaits (même toute idée de vice mise à part) quant à ce hérissement >e pointes aiguës, qui constitue un mauvais caractère ! Rien n'est agréable, à distance, comme un buisson fleuri : nul n'est à plaindre comme le malheureux enchevêtré dans ses branches, avec l'impossibilité d'en sortir. Telle est souvent la vie matrimoniale : on y cherchait l'union des cœurs, on espérait y trouver la poétique et charmante harmonie des voyageurs qui s'en voint côte à côte, à trave''S l'enchantement des prairies et des bois : il se trouve qu'on a seulement condamné l'une à l'autre deux mauvaises humeurs.

Comme ce sont généralement les hommes qui écrivent l'histoire et composent les satires, il ne faut pas s'étonner si les femmes so'ut seules réputées querelleuses. Il est vrai que la brutalité, chose plus grave, est d'autre part le vice plus spéciale-

ment dévolu aux maris. Mais, si les femmes ne sont pas seules à posséder une humeur acariâtre, la similitude des caractères ne fait, sous ce rapport, qu'aggraver le malheur.

Il existait encore, au xvi™® siècle, sur la voie Tiburtine,' cette curieuse inscription funèbre placée là, sans doute pour égayer, mais peut-être aussi pour instruire le passant ^'

« Holà ! voyageur, un miracle ! Ici se trouvent un mari et une femme qui ne se querellent pas. Je ne veux pas te dire qui nous sommes. — Eh bien, moi, ta femme, je le dirai : Ci-gît Bœbius, l'ivrogne qui m'accuse d'avoir bu. — Hé ! ma femme, tu me querelles donc même au tombeau ! »

Un ancien a dit : « Celui qui vit sans querelle, n'est pas marié (i) ».

Le roi Alphonse d'Aragon répétait souvent :

« Pour un mariage sans querelles, il faut un mari sourd et une femme aveugle. »

On connaît la boutade de Fontenelle : « Une

{i) Oui non litigat celcehs est. (Var. Gem.)

belle femme est encore plus l'enfer de l'âme que le paradis des yeux. »

Quand on voit la masse de ceux qui se marient attendre de leur union le bonheur, il est bien triste de penser que, souvent, ils y perdront jusqu'à la paix.

Hâtons-nous de dire qu'il faudrait ne pas avoir ouvert les yeux sur le monde pour ignorer que l'affection mutuelle n'est pas fatalement condamnée à périr par l'âcreté des caractères. Les vivacités et les invectives ne font point invariablement oublier les accents de tendresse et les douces paroles qui apprirent à aimer le son d'une voix pour toujours. Aussi la sentence qui « multiplie les épreuves » du mariage, a-t-elle semé, sur le sol conjugal, d'autres ronces et d'autres épines qui le rendent encore plus inaccessible au bonheur.

Nous voulons parler de ceux qui apportent leur humeur sans apporter leur amour, et qu'on est convenu d'appeler « beaux-parents. 3)

Quoique le monde, en ses satires, ait odieusement caricaturé les beaux-parents, il n'en est pas

moins log'ique et vrai qu'ils ne peuvent avoir tous les charmes.

La femme « laisse son père et sa mère » qui la choyèrent enfant et, après l'avoir élevée, trouvèrent en elle, devenue jeune, leur orgueil et leur joie ; elle suit son mari, et trouve, à ses côtés, l'autorité plus froide d'un père qui ne fut pas le sien, le cœur moins ouvert* d'une mère qui parfois la jalouse et ne sait point lui pardonner d'accaparer le cœur de son fils. Un beau-père ainsi qu'une belle-mère ne peuvent exactement sentir et comprendre comment il se fait qu'un cœur entré si tard chez eux y prenne une si large place. Aussi sont-ils toujours atteints, à son égard, d'un peu de cette défiance qu'on réserve aux intrus. De là provient à tous les degrés, depuis la résignation amère jusqu'à la mêlée furieuse, la grande tragicomédie du mariage. Bien des femmes ont été canonisées par l'Eglise, pour avoir été non moins héroïques sous l'invective et la persécution de leur belle-mère que les martyrs sous la griffe des bêtes et la scie des bourreaux.

Au reste, beaucoup de mariages malheureux

ig8 DU MARIAGE AU DIVORCE

n'auraient jamais été contractés, si l'un des deux futurs s'était dit qu'il est impossible de ne pas épouser quelque peu ses beaux-parents ; s'il avait su que le mariage est, sous ce rapport, une sorte de Triple Alliance, dans laquelle il est bien difficile qu'une partie ne soit pas sacrifiée à la coalition des deux autres. Les filles étant généralement la reproduction de leurs mères pour les vices et les défauts, encore plus que pour les vertus, un homme doit être bien persuadé d'avance qu'il aura à supporter, sous deux formes différentes, et à double dose, les tendances mauvaises et les travers qu'il aura acceptés dans la personne de sa femme.

Du côté de l'épouse, le malheur sera plus grave encore : elle n'a, pour se défendre, ni la philosophie, ni l'autorité, ni la force.

C'est l'ensemble de ces misères qui fait dire avec assez de vérité, quoique sous une forme plaisante : « Le mariage est une place forte assiégée : tous ceux qui sont dehors voudraient être dedans^ tous ceux qui sont dedans voudraient être dehors. » Cette parole, heureusement excessive.

exprime pourtant une douloureuse réalité. A l'exception de ceux qui se sont donnés à Dieu et ne le regrettent pas, à l'exception des privilégiés ou des saints qui trouvent, en ménage, un peu de bonheur ou beaucoup de vertu, nul ne peut ignorer que le genre humain se partage autour de l'hyménée en deux catégories : dehors les fous, dedans les malheureux.

Quels êtres sing-ulièrement et obstinément aimés que les enfants !

L'amour qu'on leur porte n'est pas le plus violent peut-être, mais il est le plus durable. Il fait au cœur les plus inguérissables blessures.

Un homme qui devient père, une femme que

Dieu rend mère, ne sont plus ni le même homme, ni la même femme.

Tel vivait de peu, fuyait le travail qui excède, trouvait toujours son repas suffisant, sa journée assez pleine. Il ne demandait à la vie qu'un peu d'insouciance et de repos, avant le sommeil et l'oubli de la mort. Voici qu'un petit enfant lui est né.

Un instinct que ses semblables ne lui connaissaient pas s'éveille. Il a la fièvre du travail, la fié-

vre de l'or, la fièvre de la lutte. Un amour lui donne cette fièvre : l'amour paternel.

Telle semblait éparpiller son âme dans la vie, et son cœur dans le monde. Le plaisir la faisait légère, et son foyer la voyait revenir tardive et fatiguée, le soir, avec tous ses sourires dépensés au dehors. Elle devient mère.

Les nuits sans sommeil, les jours sans repos, la laissent sans fatigues. L'enfant apporte instinctivement ses larmes à sécher, à cette créature toujours patiente et bonne, comme les fleurs présentent à l'aurore les gouttes de rosée qui leur pèsent ; si le front maternel se rembrunit, l'enfant, de son côté, sait la vertu de deux petites mains posées sur ce visage avec un baiser humide et frais.

Il y a deux événements qui modifient profondément un intérieur de famille : l'entrée des cercueils et l'entrée des berceaux.

La femme à laquelle on rapporte son enfant du baptême pleure de joie. L'homme le prend dans

ses bras, l'élève à la hauteur de ses yeux, entre son regard et son avenir, et ne voit plus que lui à l'horizon de sa vie.

L'amour même qui unissait les deux époux subit une ineffable métamorphose. Il était un souffle fragile, une espérance vague, un ensemble d'aspirations confuses ; il vit, réel.

Les deux petites mains du nouveau-né tiennent déjà, pour ne plus s'en dessaisir, le cœur, la vie et le bonheur des deux êtres auxquels il doit l'existence.

La mère qui balance son berceau, y berce tout son amour ; le père, tout son orgueil, toutes ses espérances.

Le ciel et la terre, le pontemps et la jeunesse, la nature et l'humanité peuvent réunir et fondre toutes leurs ivresses en un sourire universel ; toutes les grâces du monde n'auront aucun attrait en face du sourire de ce petit enfant.

Les poètes parlent beaucoup des blonds cheveux et des boucles soyeuses, des grands yeux d'enfants pleins d'étoiles, des joues roses et des menottes dodues : l'enfant peut être disgracié,

malingre et souffreteux, il aura toujours, de chaque côté de sa vie chétive, ses deux poètes : son père et sa mère.

Les premières syllabes qui passent en découvrant le sourire de ses premières petites dents, syllabes qui balbutient et qui zézaient comme ses pas hésitent et chancellent, sont une musique, une éloquence, un écho du Paradis.

L'enfant grandit et prend conscience de luimême. L'orgueil grandit de la même croissance dans le cœur de ses parents, lesquels recommencent leur vie avec l'être qui est un autre euxmêmes.

Connaissez-vous quelque chose de plus triste qu'un petit cercueil ? Les petits enfants morts sont de petits oiseaux envolés.

Il y a quelque chose de plus triste qu'un petit cercueil : ce n est pas la grande bière des vieillards, c'est le cercueil qui emporte, avec quinze ou vingt années d'existence, la beauté, la jeunesse, la force, la gloire, l'espérance, toute la fleur de l'enfant trop aimé.

Dieu devrait permettre aux grands enfants,

quandi ils meurent, d'emmener avec eux leur mère en paradis.

Quels êtres singulièrement aimés !

Il est écrit : « Quand même l'homme donnerait toute sa substance pour son amour, il considérerait son sacrifice comme rien. » S'il donne pour son enfant, il lui semble qu'il s'enrichit de tout ce qu'il donne.

Le dernier degré de l'égoïsme corrompu, le fond de la dépravation humaine, la chute audessous de la brute qui, elle, est toujours radieuse dans la maternité, consiste en l'égoïste calcul des époux qui refusent à la Providence de recevoir les anges qu'elle envoie dans la chair des enfants.

Que leur vie, à ceux-là, soit toujours sombre et froide ; que leur cœur desséché ne vibre d'aucun souffle divin ; que leur âge mûr soit brûlé au soleil du désert ; que leur tente plantée sur un sable stérile soit arrachée par le vent du mallieur; que leur vieillesse solitaire, méprisée et repoussante, ne rencontre ni les mains charitables, ni les mains mercenaires, pour soulager les débris

hideux de leur être consumé dans l'indicible et irréparable égoïsme !...

Peut-être cette expiation suffira-t-elle à leur attirer le pardon de Dieu, qui accepte les repentirs venus trop tard.

Quels êtres obstinément aimés que les enfants î Plus ils ont été cruels en naissant, impitoyables dans leurs longs cris et leurs larmes sans fin ; plus leurs premiers jours ici-bas ont été laborieux et fragiles ; plus leurs traits et leurs membres mal formés les privent des sourires du dehors et des grâces étrangères ; plus leurs défauts qui sont des vices en germe, et leurs vices qui sont des défauts adultes, les ont faits repoussés et malheureux ; plus leurs crimes même, qui sont des vices monstrueusement épanouis, les ont jetés dans le déshonneur, l'infamie et l'exil : plus se creuse dans le cœur des parents, à des profondeurs inconnues, ce sillon douloureux où coulent les flots amers d'un intarissable amour. Qui pourra dire ce qu'un enfant coûte de douleurs à ses parents !

2o6 DU MARIAGE AU DIVORCE

Après le « Longa decem tulerunt fastidia merises » du poète latin, après raccomplissement de la grande et terrible malédiction biblique, il semble que tout devrait être fini, et que les joies maternelles sont suffisamment payées.

Le chemin douloureux commence. Mères, ce petit enfant que vous dévorez de caresses, dont vous raffolez jusqu'à l'adoration, est, presque toujours le plus inflexible petit despote que la nature puisse produire.

Il captive vos jours et tyrannise vos nuits. Il est sans pitié pour votre faiblesse ou votre sommeil. Si vous ne vous hâtez point de tout sacrifier à son caprice d'un instant, il a contre vous des fureurs d'animal indompté. Bien portant, sa vigueur vous accable ; souffrant, sa maladie vous mine et vous dévore. Il est l'arbitre de vos destinées, le motif de toutes vos actions, le but de vos travaux. Il règne au foyer.

Les parents qui se réjouissent à la naissance d'un enfant, ressemblent au peuple romain qui chantait son allégresse à l'avènement de Néron.

L'enfant grandit ; tous les vices de l'huma-

nité jettent, en même temps, du fond de son âme qui s'éveille, ces pousses d'autant plus vig"oureuses qu'elles viennent d'un sol sauvage et sans culture. Etant plus animal qu'humain, la force adamique déborde chez lui, emportant la raison chancelante et le sentiment pur qui est le dernier à se fortifier. Le plus grand nombre des enfants de sept ans — les parents sont heureusement si aveugles ! — sont menteurs, sensuels, violents, ingrats, prompts au larcin, paresseux comme si le pli des langes dont ils sont sortis retenait encore leurs bras. Jusque-là cependant l'éducation n'est pas trop délicate et compliquée. On peut se tirer des premières difficultés avec des moyens élémentaires. Henri IV écrivait à M"'^ de Monglas, gouvernante des enfants de France :

« Je me plains de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils, car je veux et vous demande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien qu'il y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela. Ce que je recon-

nais par expérience m 'avoir fort profité, car, étant de son âge, j'ai été fort fouetté. »

L'enfant grandit encore. L'œuvre devient de plus en plus difficile, délicate et ingrate. Avec trop d'indulgence et de raisonnement, on laisse croître le libertinage qui se rit des leçons que la répression ne suit pas ; avec trop de sévérité, on dégrade le caractère que la crainte toute seule déprime. Puis vient le jour où la personnalité de cet enfant prend place dans votre vie : elle existe, elle agit, elle parle.

Le plus souvent elle est demeurée rebelle au bien que vous vouliez lui inculquer, elle n'en a absorbé que fort peu. D'autre part, avec cette facilité d'assimilation du mal qui caractérise notre tempérament déchu, elle vous apparaît imprégnée de tendances mauvaises, de vices même que vous n'avez jamais eus. Si vous n'avez pas versé dans cette âme toutes les lumières de la foi, suscité dans cette conscience toutes les délicatesses chrétiennes, si vous n'avez pas placé votre autorité à l'ombre de la grande et inéluctable

autorité de Dieu, le sauvageon devenu sauvage vous rendra, pour vos longues peines, Toutrage et la révolte.

Le voici maintenant avec des passions éveillées et les leçons du mal qu'il a prises au dehors. Ces yeux et cette voix, ce visage et ces mains sont bien les yeux, la voix, le visage et les mains de votre fils. Mais, ne vous y trompez pas, un étranger égoïste et froid a grandi sous cette enveloppe aimée. Vous savez bien que « l'amour descend et ne remonte pas ! » Dieu seul fit reculer le Jourdain vers sa source.

Qui pourra jamais compter les pères qui blasphèment et les mères qui pleurent l Qui pourra dire combien sont amers à la bouche des parents les fruits défendus que dévorent les fils ! Combien de vieux pères déshonorés regrettent les temps heureux où ils s'assujettissaient, le jour aux caprices, la nuit aux larmes et aux cris de cet enfant, qui du moins lalors ne mettait pas le deuil dans leur âme et ne leur faisait pas aimer la mort ! Combien de cœurs se brisent non moins

douloureusement, parce qu'une jeune fille innocente est devenue une femme malheureuse et livrée aux brutalités du forcené qui la leur prit en les trompant ! Les pages sont longues, où s'écrivent les douleurs d'ici-bas ; mais nulle part il n'y a autant de larmes que là où se trouve le plus d'amour ; nulle part il n'y a plus d'amour que là où se trouve l'enfant.

Voici une simple histoire. L'auteur en a été le confident et presque le témoin. Il a conscience qu'il se prépare à écrire encore une page banale. Les vérités générales n'ont guère de preuves solides que les banalités, c'est-à-dire ces documents dont tous ont connu quelque chose, qui n'étonnent personne, et, dans lesquels, la réalité sans phrases dédaigne les secours de l'imagination. Aussi bien un romancier qui sait écrire autre chose que des drames à savantes machinations, avec du sang sur la couverture et des nudités sur les affiches, pourrait-îl en faire un livre intime et poignant.

Un jeune homme honnête, doux et bon, avec un avenir libre et clair comme un matin d'été, a épousé une femme quelconque, sans trop de vertus, .ni trop de vices. Il a eu de son mariage un

fils et plusieurs filles. Sans fortune, il est parvenu cependant, par l'opiniâtreté de son travail, à les élever dans une aisance voisine de l'abondance. La famille, honnête et correcte, s'accroît, s'étend, respectée, enviée de beaucoup, citée partout comme un exemple de paix domestique et d'irréprochable hoinorabilité.

Le fils grandit. La sève de la jeunesse apporte toute sa vigueur à de mauvais instincts qu'une mère insouciante a laissé croître à leur aise. Il se débauche au dehors. Déjà, dans la maison, ses conversiations et ses tendainces deviennent dangereuses pour ses sœurs. Le père voit le mal dans les conversations ; il en est convaincu quant aux tendances. Il médite d'écarter soin fils. Aujourd'hui, les entreprises lointaines fournissent aux jeunes ambitieux des emplois honorables et des carrières d'avenir.

Sur ces entrefaites, cédant de plus en plus aux inspirations maudites, le fils commet un vol.

Le pauvre père, au désespoir, va, vient, pleure, supplie, enfin paye. Quand on a vécu soixante

ans sans une improbité dans sa conduite, sans une tache à son nom, quand on est père de famille avec un héritage d'honneur à transmettre et des filles à marier, on sait ce que vaut l'honneur et l'on ne recule pas à y mettre le prix.

Néanmoins les circonstances du délit sont telles, qu'il est devenu impossible de trouver à ce jeune homme, trop connu désormais, un peu de travail et de confiance.

L'oisiveté sert d'engrais à ses vices qui croissent ; les résistances que lui oppose la société, en raison de son passé, achèvent de le débarrasser de tout ce qui lui restait de repentir. Il arrive au cynisme. Insolent, malhonnête, corrompu, effronté, ne respectant pas même la sainteté du toit paternel et l'innocence de ses sœurs, il devient intolérable dans un intérieur dont son père porte, en somme, toute la responsabilité.

Il faudra le jeter dehors.

Le père s'ouvre à son épouse de son projet. Celle-ci, dominée par une affection sourde et aveugle, répond : « Jamais ! »

Mais voilà : maintenant cette femme redoute,

de la part de son mari, un acte d'énergie tardive. Pour prévenir ce renvoi qui la déchire, elle se fait d'abord l'avocate de son fils. Puis, elle devient l'adversaire du père justement irrité ; puis elle descend jusqu'à se faire la complice du coupable : par son silence, d'abord ; par la dissimulation des écarts qu'elle connaît, ensuite ; enfin, par l'argent secrètement accordé à des somjnations pleines de menaces.

Un jour, le père découvre tout. Le cœur broyé, mais le front sévère, il expulse ce jeune homme qui s'en va en l'insultant et le menaçant de mort.

Deux jours après, la police le ramène mourant de faim.

Et voici où les grandes douleurs commencent.

« Le soir, racontait ce père infortuné, je revenais, exténué et attardé, de mon travail. Ma femme n'était pas là. Je demandais à mes filles qui, maussades et sombres, me servaient mon repas, le motif de cette absence. Je parvins à grand 'peine à leur arracher le récit du retour de

mon fils. Je me levai. Je rejoignis, dans une pièce séparée où ils s'étaient retirés, l'enfant et la mère. Je les entendis, à mesure que je m'approchais, causer avec animation. Je tentai d'ouvrir la porte, elle était fermée à clef. J'appelai : je n'obtins pour réponse que des sanglots de femme et des vociférations de forcené. On me déclara que personne dans la famille « ne coucherait plus h. la rue. » Je répondis que je ne resterais pas sous le même toit qu'un malfaiteur tel que mon fils. Je déclarais que je ne reviendrais dans cette maison que lorsque ce dernier en serait sorti.

« Je partis. J'ai une grande affection pour mes filles ; jusque-là elles m'avaient consolé toujours. Mais, que voulez-vous ? Passant toutes les journées à échanger leurs sentiments et leurs idées avec leur mère, ce soir-là, elles n'étaient plus à moi. C'était fini ! En me voyant sortir, elles crièrent au ridicule.

« Peut-être avaient-elles raison. C'est un art si difficile que d'être malheureux !

« En réalité, je sortais surtout pour réfléchir.

« Qu'eussiez-vous fait à ma place ? On sacri-

2l6 DU MARIAGE AU DIVORCE

fie bien un enfant (et encore !) pour sauver toute la famille ; mais ici toute la famille était coalisée contre moi.

<( Il y a un mois que je suis dehors. Pas une d'elles n'a pensé à s'inquiéter de ce qu'était devenu son vieux père, sorti de chez lui, désespéré, seul, la nuit.

« Chez moi, les miens, sans ressources aucunes, continuent néanmoins à vivre abondamment, le crédit ne manquant pas. Mais, avec le mois qui finit, il faut payer les notes ; si je ne paye pas, le scandale éclate, on saura tout, leur honneur à tous est perdu avec le mien... Enfin, enfin ! monsieur l'abbé, reprit le malheure .rx en poussant des sanglots à fendre l'âme, ce sont mes enfants ! mes enfants ! ! ! les miens ! entendezvous l Vous êtes prêtre, vous : vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir des enfants ! de'^ enfants qui n'ont pas conscience de ce qu'ils font, qui vont être déshonorés, oui vont mourir de faim si on les abandonne, des filles qui ne sont que sottes et inintelligentes et qui seront perdues. J'en mourrai ! ! »

Imaginez-vous, lecteurs, cet homme-là venant vous demander conseil.

Le lendemain matin, on relevait sur une promenade publique un cadavre, le visage tuméfié, et les mains crispées dans ses cheveux gris qu'elles semblaient ravager encore.

C'était lui.

Son fils, dans un deuil austère, reçut de touchantes condoléances et versa, aux funérailles, les larmes de rigueur.

« Quand les enfants sont petits, répète mélancoliquement le moujik au fond de son isba, ils vous marchecnt sur le pied. Quand ils sont grands, ils vous miarchent sur le cœur. »

MW^Wi^MÇMm

Le mariage est un voyage au long cours : il est impossible au navire de débarquer les passager? qui ont le mal de mer.

Si, pour les gens mal mariés, la vie conjugale est un enfer, on peut répéter, aux condamnés du foyer domestique, la parole de Dante : « O vous qui entrez, laissez là respéranoe ! »

Il n'existe avec la loi de l'indissolubilité aucune transaction possible, aucun accommodement. Dès qu'un mariage est certain, valide, légitimement consommé, nuUe puissance au monde n'a le pouvoir d'y toucher.

On a discuté beaucoup cette question du divorce. On s'est placé sur le terrain humanitaire, sur le terrain social, sur le terrain familial, sur le terrain moral, sur le terrain individuel. Les théologiens ont suivi la discussion pas à pas. Peut-être en cela n'ont-ils pas eu toute l'habileté désirable, quoiqu'ils eussent la vérité pour eux. Les questions humanitaires, sociales, morales, sont souvent relatives, vagues, troublées par le bruit des disputes, et traitées par des gens que l'intérêt personnel aveugle. Il semble alors que la cause, défendue par des arguments discutables, soit elle-même indécise, qu'elle ait peine à se soutenir ; et là où l'argumentation paraît faiblir, on peut croire que c'est la vérité qui manque de force. Nous avons, pour ne jamais accepter le divorce, une défense qui se place au-dessus de tout, une parole qui ne passe pas, un mot fulgurant de clarté, un argument d'une indestructible simpliv ciléy c'est l'ordre de Jésus-Christ lui-même : « Ceux que Dieu a conjoints, que l'homme ne les sépare pas (i) ! »

(i) Marc, X, 9.

Saint Paul ne s'est servi d'aucun autre argument pour défendre l'indissolubilité : « Quant à ceux qui sont liés par le mariage, écrivait-il, il est ordonné, non par moi, mais par le Seigneur, à la femme, de ne pas divorcer d'avec son mari, et, si elle le quitte, de ne point se remarier. A l'homme, il est défendu de répudier son épouse (i). »

Donc, « ceux que Dieu a conjoints, que l'homme ne les sépare pas. »

Si nous effaçons cette ligne, nous mutilons l'Evangile ; si- nous mutilons l'Evangile, nous ne sommes plus les serviteurs de Jésus-Christ ; si nous ne so^mmes plus les serviteurs de Jésus- Christ, notre Eglise n'est plus divine ; si notre Eglise n'est plus divine, elle vaut ce qu'ont valu toutes les impostures, depuis le commencement du monde.

Cette question du divorce n'est donc pour l'Eglise ni plus ni moins que la question « d'être ou de n'être pas. »

(i) Cor., VII, lo, II.

Gens du monde, prenez g-arde.

Le seul côté de la discussion qui vous soit présenté à vous, par les apôtres du divorce, est le côté sentimental. Or, le principe de l'indissolubilité est avant tout positif. L'émouvant a beau être seul capable de vous intéresser, que peut valoir un fait émouvant contre un principe positif ? En gfénéral, d'ailleurs, la sentimentalité est irrationnelle. Ni la nature, ni la justice, ni la science, ni le progrès, ne peuvent marcher et vivre, s'il leur faut compter, partout et quand même, avec le sentimentalisme.

' I^es romanciers, partisans du divorce, surchauffent leur imagination et font éclore des histoires à fendre l'âme, ils combinent des situations atroces et construisent des scènes invraisemblablement douloureuses. Les journalistes collectionnent les faits divers les plus monstrueux, par conséquent les plus rares. Les moralistes de théâtre recherchent les documents curieux, les situations piquantes, toutes choses qui n'ont rien ou peu de chose à voir dans l'ordinaire et la banalité de la vie. Les uns et les autres se gardent bien

de montrer aux âmes sensibles que le malheur en ménage vient, le plus souvent, de la folie ou du crime des deux conjoints ; ils présentent le fait, isolé des causes qui le justifient ; ils décrivent la souffrance, expurgée des circonstances qui l'atténuent ou en font une expiatioin ; ils constituent ainsi, par une sélection habile, des chefs-d'œuvre d'imposture, et laissent l'intelligence faible de leur lecteur éblouie, circonvenue, et convertie au divorce.

Si le monde se gouvernait par le sentiment, Néron, le plus irritable et le plus nerveux des empereurs, aurait été le plus grand et le plus utile souverain de la terre.

Si le progrès tenait compte des accidents inévitables, le dix-neuvième siècle ne posséderait ni la vapeur, ni l'électricité, car elles font, çà et là, de bien sympathiques victimes.

La vérité est que la sensibilité, pas plus que l'accident, ne prouve rien.

Il en est de la loi de l'indissolubilité comme de toutes les grandes lois divines et naturelles. Elle

assure la paix, la prospérité et l'avenir de l'humanité. Elle sauvegarde toutes les grandes bases de la morale, de la société, de la vie nationale. Elle est, dans le gouvernement du monde, une de ces forces primordiales avec l'énergie desquelles il faut compter, quand on se marie, sous peine d'être, atome perdu, un imprudent de plus broyé par cette puissance qui ne peut faiblir, sous peine de compromettre le bien général qu'elle opère. Oui, il y a des êtres malheureux que l'indissolubilité écrase, comme il y a des soldats que l'amour de la patrie extermine, comme il y a des croyants dont la foi occasionne le martyre, comme il y a des héros que leur dévouement fait mourir. Mais a-t-on jamais décrété que, étant donnés les effets terribles des engins de guerre modernes, le soldat avait le droit de fuir ? L'horreur du ^ipplice a-t-elle jamais autorisé l'apostasie ? Les principes ne vivent et n'assurent la vie, la gloire et le bien de l'humanité, que parce qu'il se rencontre, çà et là, des victimes qui donnent aux principes leur sang pour vivre et leurs luttes pour vaincre. Il n'y aurait ni patrie, ni honneur, ni science, ni

humanité, s'il n'y avait eu des êtres qui ont sacrifié leur honneur, leur repos et leur vie à la patrie, à l'honneur, à la science, à l'humanité. Les victimes n'y perdent rien. Dieu est au-dessus de nous, qui les attend et leur donne une récompense autrement glorieuse et substantielle que les vains applaudiissements d'une postérité dont la gloire, pas plus que le mépris, la renommée pas plus que l'oubli, n'atteignent ceux qui ont prématurément franchi, pour un principe, les rivages de la mort.

Lorsque, au noim des situations irrémédiables . qui surgissent quelquefois dans les mariages peu chrétiens, le monde croit pouvoir demander à l'Eglise : « Pourquoi n'acceptez-vous pas le di- 1 vorce ? », l'Eglise, qui trouve le naufrage pire ■ que la tempête, pose le doigt sur cette ineffaçable ligne de l'Evangile : « Ceux que Dieu a conjoints, que l'homme ne les sépare pas, » et demande à son tour au monde : « Pourquoi ne vous mariezvous pas selon Dieu ? »

Les meilleurs remèdes sont préventifs, un monstre n'est bien écrasé que dans l'œuf.

Du jour OÙ le pouvoir civil a empiété sur le

mariage dont la nature est essentiellement reli-

I gieuse et divine, le mariage a été compromis. Pour

l'avenir, dans la mesure où il demeurera civil, le

mariage est perdu.

Une société qui reconnaît, au pouvoir civiL le droit de lier les époux, ne peut refuser au même pouvoir le droit de les délier. Un jour ou l'autre, sous la poussée des passions corrompues qui sont fatalement inconstantes, cette société demandera à ce pouvoir d'user de ce même droit et de séparer ce qu'il a uni. De la liberté du divorce, il est clair et logique d'en arriver à la liberté qui s'appelle d'un des plus vilains mots de notre langue : le concubinage légal.

En attendant le dévergondage des lois, l'hérésie avait fait la première brèche à l'indissolubilité : elle avait prétendu établir la légitimité du divorce pour cause d'adultère. Les législateurs ont marché de leur côté. Ils en sont arrivé à autoriser le divorce pour ce motif élastique, vague et livré à l'arbitraire : l'incompatibilité d'humeur. Que faut-

il entendre par « l'incompatibilité d'humeur » et jusqu'à quel point de fragilité ce prétexte peut-il conduire le lien matrimonial ? Voltaire prétend qu'un mariage fondé sur l'harmonie des humeurs peut durer un peu plus d'un mois : « ... on se querelle avec sa femme au bout de quinze jours, '] on se bat au bout d'un mois, et l'on se sépare au bout de six semaines de cohabitation. )> La femme chinoise est répudiable pour désobéissance à sa belle-mère, pour loquacité, pour caractère jaloux. Le Talmud permet au mari de renvoyer sa femme pour le seul fait d'avoir laissé brûler son repas. L'historien Josèphe, rabbin, raconte, dans son autobiographie, qu'après avoir eu trois enfants de sa femme, il la répudia parce que ses manières ne lui plaisaient plus, et qu'il en épousa une autre. Tous ces gens-là ont odieusement profané le mariage, sous le prétexte « d'incompatibilité d'humeur. »

De résiliable pour incompatibilité d'humeur, on verra, plus tôt peut-être que ne le pensent les optimistes, le contrat matrimonial devenir tem-

poraire, de par la loi, comme toutes les associations, avec un bail de durée facultative. Ceux qui regirettent l'institution du volontariat d'un an, pourront en trouver un emploi nouveau et inattendu. N'a-t-on pas découvert, dans certains papyrus,, des contrats de mariage ég"yptiens, stipulant que l'union n'était conclue que pour un an (i) ? Les bohémiens pratiquent déjà ce système, sous une forme assez curieuse. Chez eux, quand les fiancés sont d'accord, ils prennent deux parrains et deux marraines. Le futur descend à la cave, d'où il rapporte une cruche qu'il brise devant sa fiancée. Le nombre de morceaux du vase indique le nombre d'années que doit durer le rnariag"e. Le fiancé est généralement assez adroit pour ne casser la cruche qu'en deux ou trois parties. Les bohémiens demandent à une cruche ce qu'on demandera un jour à l'officier d'état civil. A moins cependant que le progrès ne marche encore plus vite que nous ne le supposons.

Pourquoi, en effet, puisque la loi est athée,

(1) Chrest. démotique, p. 63.

n'écoute-t-eJle pas les gens logiques qui la pressent ? Pourquoi, le principe du mariage civil ^dmis, ne pas accepter le divorce par consentement mutuel ?

Il est inique de refuser à des gens qui s'unissent librement le droit de se séparer librement. Tout au plus, peut-on, pour assurer le fonctionnement de notre ridicule machine sociale, exiger que le divorce soit, comme le mariage, une. -ioirmalité. Quand les époux russes de certaines régions ont assez de la vie conjugale, ils prennent un linge, s'en vont sur la place publique et, le tenant chacun par un coin, ils le déchirent et s'en vont libres légalement. Notne civilisation n'a pas enoorie atteint la perfection de la barbarie russe. Il est impossible qu'elle n'y arrive pas.

Quelle que soit la forme que prendra la licence toujours croissante du divorce, les femmes qui trouvaient, au temps de Juvénal, « le moyen de changer de maris huit fois en cinq ans » revivront. On verra refleurir ces temps heureux pour la concupiscence, où saint Jérôme pouvait citer « une femme épousant, après avoir eu vingt-trois maris,

un homme qui avait eu vingt-une femmes (i). » Et si, alors, les lois s'occupent encore de réglementer le dévergondage public, elles ne seront plus là que pour conférer à l'immoralité le droit de tout corrompre et pour consacrer la sainteté de l'adultère (2).

(i) Epist., II.

(2) (( Il ne faut pas que la loi conspire avec les passions de l'homme contre sa raison : du côté que l'homme penche, la loi doit le redresser ; elle doit interdire aujourd'hui la dissolution à des hommes dissolus, comme elle interdit, il y a quelques siècles, la vengeance privée à des hommes féroces et vindicatifs.

(( Lorsque une société en esi" venue à ce point que les folles amours de la jeunesse, aliment inépuisable des arts, sont devenus, sous mille formes, l'entretien de tous les âges ; lorsque des livres obscènes partout étalés, vendus ou loués à si vil prix, qu'on pourrait croire qu'on les donne, révèlent à l'enfant oe que la nature n'apprend pas même à l'homme fait, et que tout l'étalage de l'érudition et toute la perfection de l'art sont employés à nous transmettre l'histoire des vices de la Grèce, après nous avoir entretenus si souvent du roman de ses vertus, pour nous corrompre à la fois par les mœurs de ses prostituées et par les lois de ses sages ; lorsqu'il n'y a entre les hommes que des différences physiques et non des distinctions socia-

L'expérience a déjà été faite, pour la sociiété moderne, à l'aurore de notre xix® siècle. Deux écrivains, dont les préjugés sont loin d'être favorables à l'Eglise catholique et aux mœurs chrétiennes (i), ont résumé le tableau fidèle de ce que la société est devenue déjà une fois, sous le régime du divorce. Le spectacle, quoique des moins édifiants, est assez éloquent pour mériter de passer, encore une fois, sous les yeux de lecteurs à convaincre. Nous citons :

« Et pour que, dans l'histoire de l'humanité, un peuple donne l'exemple de toutes les anarchies, une loi d'anarchie dérègle la société domestique

les, et qu'à la place de ces dénominations respectueuses qui faisaient disparaître les sexes sous la dignité des exprès sions, nous ne sommes. plus, le dirai-je ? que des mâles et des femelles ; lorsque la religion a perdu toutes ses terreurs et que les époux philosophes ne voient dans leurs infidélités réciproques qu'un secret à se taire mutuellement : tolérer le divorce, c'est commander la prostitution et légaliser l'adultère. »

(De Bonald, Du Divorce considéré au xix"" siècle, relativement à l'éiat domestique et à l'état public de la société.) (i) Edmond et Jules de Concourt, Histoire de la Société Française pendant le Directoire.

du Directoire : la loi du divorce. Les choses, les esprits, tout est vacillant, flottant ; et le foyer même de ce monde sans lendemain est précaire et transitoire. L'association conjugale n'est plus que temporaire : cette indissolubilité, qui est la sainteté civile du devoir d'amour et la rationnelle sanction de l'union, est rayée des institutions sociales. Et par quelle condescendance aux préjugés, par quelle faiblesse devant la discipline morale des autres siècles, les législateurs de la Révolution auraient-ils laissé au lien conjugal sa solennité, sa perpétuité ? Qu'est le mariage pour eux ? Un simple commerce. Ce n'est ni un acte civil, ni un acte religieux ; c'est un acte naturel. « C'est la nature en action », dit Cambacérès, dans le Projet du Code civil. Et le mariage est si bien, dans l'opinion révolutionnaire, la nature en action, que la nature en action, sans mariage, a la même force que le mariage pour les intérêts les plus graves. L'enfant né hors la loi civile de la naissance, le bâtard, est admis au partage égal de la succession avec l'enfant légitime.

« Dans cet accord de licence entre les institu-

mM

tions et les mœurs ; dans cette autorisation, dans cet encouragement du libertinag-e et de l'incon-

duite, par le code organique de cette société et par les principes de ce code, — le beau train de famille ! Plus de scandale ! Avec le sacreme'nt de l'adultère, rinfidélité est une formalité. Se plaît* on, on s'accouple légalement. Ne se plaît-on plus, on rompt de façon aussi légale. La femme va de mari en mari, poursuivant le plaisir, indigne du bonheur, dénouant, renouant, et redénouant sa ceinture. Elle circule, coimme une marchandise, gracieuse. Elle est épouse le temps que cela ne l'ennuie pas ; elle est mère le temps que cela l'amuse. Le mari, — c'est quelquefois un orphelin mineur, en droit de se marier sans permission aucune, et de sa seule volonté, — le mari court des bras de l'une aux bras de l'autre, demandant une concubine à l'épous-e et le rassasiement de ses appétits à des noces multipliées, faisant de la vierge un objet de spéculation sensuelle. Le mariage ! qu'est-ce donc ? Un bail résiliable de semaine en semaine, de nuit en nuit ! Qu'est-ce ? Une contredanse ! On divorce pour une absence

de six mois, on divorce pour incompatibilité d'humeur, on divorce pour rien. On se marie pour divorcer ; on se démarie pour se remarier, sans que l'homme ait la jalousie du passé, sans que la femme en ait la pudeur ; et il semble que le mariage de ce temps ait pris modèle sur les haras où l'on procède par essais.

(c Aux promenades, ceux-là qui étaient époux hier se rencontrent et se croisent, déjà liés par un autre hy.men. Ils se sont si bien oubliés, qu'ils se saluent ! Le haut, le bas de la société, toutes les classes sont en proie au divorce. Ici, c'est une mode ; là, une habitude. Des femmes ci-devant, des comtesses divorcent, et sont remariées par leurs anciens domestiques. A Nancy, à Metz, à chaque rentrée en cantonnement dans leurs quartiers d'hiver, les soldats se marient en convenant d'avance qu'ils divorceront à leur départ. Et pourquoi le peuple ne ferait-il pas comme le beau monde ? Pourquoi ne prendrait-il pas sa part du (c code de débauche ? )> Jadis il battait sa femme ; il se rangera : il la chassera ; et vainement le chanteur ironique s'égosille à lui chanter :

Je n'avions qu'un' femm', et queuqu'fois

C'était trop dans le ménage ; J'en aurons deux, j'en aurons trois,

Queu délie' ! queu ramage !

Maintenant qu'on peut divorcer, Qu'eu plaisir tous les ans de se remarier ! Comme les enfants vont s' réjouir biribi, A la façon de Barbari, mon ami !

Il est vrai qu'i n'sauront pas trop

Où r 'trouver père ou mère, Ça s'ra du gibier pour Chariot,

Ou la rue Beaurepaire ;

Car, pauv's enfants abandonnés,

Il faudra bien qu'ils soient gueux ou guillotinés.

La nature à tout ça sourit, biribi,

A la façon de Barbari, mon ami!

« La France n'est plus qu'un vaste lieu de prostitution. « Vous avez introduit en France un marché de chair humaine ! » crie Delville à la tribune nationale. Toute idée de morale conjugale disparaît de l'âme de la nation ; et tandis que les hôpitaux s'emplissent, que le nombre des enfants trouvés s'élève, en l'an V, à quatre mille dans le département de la Seine, et à quarantequatre mille dans les autres départements, — le conseil des Cinq-Cents est saisi de la pétition d'un

homme qui, veuf de deux sœurs, demande à épouser leur mère !

« Cependant que de nobles et délicates âmes froissées et rejetées ! Que de tendresses repoussées et g-émissantes ! Et comme la main tremble souvent, et tâche de ne pas trembler, signant ce contrat funèbre où l'on se rend l'un à l'autre, où quelquefois l'un renonce, tandis que l'autre se libère ! « Nous avons été à la municipalité dans la même voiture ; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des g"ens qui iraient à la campag^ne ; mon mari m'a donné la 'main pour descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons signé coimme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant, il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture. — J'espère, lui ai-je dit, que vous ne me priv&rez pas tout à fait de votre présence, cela serait trop cruel ; vous reviendrez me voir quelquefois , n'est-ce pas ? — Certainement, a-t-il répondu d'un air embarrassé, toujours avec un grand plaisir. J'étais pâle, et ma voix était éniue, malgré tous les efforts que je fai-

sais pour me contraiindre. » Ainsi Julie Talma raconte à une amie l'agonie de son amour pendant la douloureuse cérémonie.

« Mais pour une qui regrette et ne se console pas dans ses regrets, que d'impatientes et que de volages ! que d'ambitieuses de liberté ! Pour un divorce subi, que de divorces réclamés. C'est une lettre morte que la loi chrétienne, faisant de l'épouse non un être égal de l'homme, mais un aide semblable à lui. Aujourd'hui égalité parfaite : le mari est répudiable par la femme, comme la femme par le mari. La femme dépasse l'homme en inconstance ; sur cinq mille neuf cent quatre-vingt-quatorze divorces célébrés, — prononcés, veux-je dire, à l'état civil de la commune de Paris, dans l'espace de quinze mois, la femme en a postulé trois mille huit cent soixantedix ; et dans ce nombre, sur les onze cent quarante-cinq pronomcés pour cause d'incompatibilité d'humeur, huit cent quatre-vingt-sept sont au compte de la femme. »

Mieux vaudrait, au point de vue du prét&ndu

droit civil, en revenir, dans nos sociétés décomposées, aux idées de Platon, et aux théories phalanstériennes. La législation y gagnerait en franchise et en clarté.

En pratique et depuis la sécularisation du mariage, le monde non chrétien y marche à grands pas et semble devoir y arriver avant les codes. Il n'y a plus, en effet, parmi les païens modernes, qu'une seule barrière qui défende l'institution du mariage contre le principe de l'union libre et momentanée : c'est l'honneur mondain. L'honneur mondain n'a d'autre force que l'opinion.

L'opinion est ce qu'il y a de plus vague, de plus léger et de plus inconstant. Les matérialistes, les cyniques, les moralistes sans dogme, les artistes sans foi, les philosophes sans préjugés qui battent en brèche, et avec quelle éloquence ! toutes les opinions gênantes, auront bientôt achevé l'honneur matrimonial qui agonise et dont le siège est à moitié fait, à l'heure présente, par le ridicule et la misère. On ne voit plus bien déjà en quoi l'honneur peut être intéressé à l'intervention d'un

officier d'état-civil dont les mœurs privées peuvent être auss; peu matrimoniales qu'il lui plaît. Comme, d'autre part, cette intervention engendre, avec un ménage régulier, de très lourdes charges de famille, de fortune et de société, comme elle oblige à des formalités parfois très onéreuses et qui ne servent qu'à donner plus d'éclat aux scandales et de publicité au déshonneur quand les époux ont à se séparer, il est bien évident que le mariage civil est condamné d'avance à devenir un mythe. Le monde païen aurait tort de s'assujettir longtemps à un sentiment d'honneur qui ne tient plus qu'à l'écharpe d'un maire.

Il faudra bien convenir, alors, que l 'indissolubilité est de l'essence même du mariage, que le mariage disparaît là où rindissolubilité n'est plus | et que les choses de Dieu seront telles que Dieu les a faites, ou ne seront pas.

Quod Deus conjiinxit, Jiomo non separet (i).

(i) Dans son très beau traité sur la matière qui nous occupe, M. de Bonald paraît avoir touché le fond de la ques-

Des calomniateurs prétendent que la cour romaine prononce, en certains cas, le divorce. Jamais peut-être la mauvaise foi et l'ig^norance ne s'é-

tion et montré d'une façon indiscutable que l'indissolubilité est à la base même du contrat matrimonial.

(( Il faut prendre hors de l'homme, écrit-il, la raison de ses devoirs comme le prix de ses vertus. L'homme, la femme, les enfants sont indissolublement unis, non parce que leur cœur doit leur faire un plaisir de cette union, mais parce qu'une loi naturelle leur en fait un devoir, et que la raison universelle dont elle émane a fondé la société sur une base moins fragile que les affections de l'homme...

<( L'homme n'a pas le droit de répudier son enfant, ni l'enfant son père. Pour la même raison, le mari n'a pas le droit d? répudier sa femme et la femme son mari.

La mère est, en effet, « un moyen terme entre les deux extrêmes de cette proportion continue » formée par le père, la mère et l'enfant. Le père est actif ou puissant, l'enfant passif ou faible, la mère est passive pour concevoir, active pour produire. Elle reçoit pour transmettre, elle apprend pour instruire, elle obéit pour commander. Cette gradation dans les rapports du père, de la mère et de l'enfant, d'où ressort l'indissolubilité de leurs liens réciproques, est même marquée dans leurs relations purement physiques. L'homme, doué de connaissance, n'est père

taient obstinées comme elles font sur ce point. Il n'est pas un traité catholique contre le divorce, pas un discours peut-être, qui n'ait expliqué la différence radicale existant entre la sentence de divorce que l'Eglise n'a jamais accordée, et ia déclaration de nullité qu'elle ne peut pas refuseV de prononcer quand il y a lieu. Il est des mariage^ nuls, c'est-à-dire des mariages qui, malgré les

qu'avec volonté ; la femme, même avec connaissance, peut devenir mère malgré sa volonté ; l'enfant n'a ni la volonté de naître, ni la connaissance qu'il naît...

« La société domestique n'est point une association de commerce où les associés entrent avec des mises égales, et d'où ils puissent se retirer avec des avantages égaux. C'est une société où l'homme met la protection de la force, la

femme les besoins de la faiblesse ; société où l'homme se place avec autorité la femme avec dignité, d'où l'homme sort avec toute sa dignité ; car, de tout ce qu'elle a apporté dans la société, elle ne peut, en cas de dissolution, reprendre que son argent. Et n'est-il pas souverainement injuste que la femme, entrée dans la famille avec la jeunesse et la fécondité, puisse en sortir avec la stérilité et la vieillesse?... De plus, la résiliation de ce contrat ne sera presque jamais volontaire, puisque celle des deux parties qui aura manifesté le désir de le dissoudre ôtera à l'autre toute liberté de s'y refuser, et n'aura que trop de moyens de forcer çnn consentemant... » (De Bonald, op. cit.)

apparences, n'ont jamais été légitimes et valides.' Il en est de quatorze espèces différentes (i). Quand l'Eglise constate cette nullité, ses tribunaux déclarent simplement aux conjoints qu'il n'ont jamais été réellement et effectivement mariés. Ils sont des pseudo-époux qui, par erreur ou mauvaise foi, n'ont pas contracté l'engagement qu'ils paraissaient accepter. Cette nullité existe dans tous les genres de contrats.

CiÊ^divoi-çej^au contraire, a la prétention d'opérer sur un mariage valide, légitimement contracté. Il ne s'occupe point de savoir si le lien existe ou n'existe pas. Il ne tient aucun compte d'une union que Dieu lui-même a nouée. Il la tranche comme un simple nœud gordien.

(i) Voici, disposés en vers ninémotechniques, les quatorze cas de nullité :

Error, conditio, votum, cognatio, crimen,

Cultus disparitas, vis, ordo, ligamen, honestas, Amens, affinis, si consummare nequibis, Si mulier sit rapta, loco riec reddita tuto, Si parochi et duplicis desit praesentia testis.

La nullité se prononce sur deux êtres non seulement libres vis-à-vis l'un de l'autre, mais auxquels la vie conjugale eût été interdite plus tôt, s'ils eussent connu plus tôt la nullité de leur contrat. Le divorce sépare l'homme et la femme que nulle puissance humaine n'a le pouvoir de séparer ; il brise une réelle union ; il attente à un mariage authentique et certain. La déclaration de 1

nullité trouve tout ouvertes Içs portes de la liberté I conjugale; la sentence de divorce, au contraire, brise des portes fermées et dont la clef n'est déposée qu'entre les mains du trépas. La nullité enterre 1 un contrat mort-né ; le divorce enterre un vivant. |

Tout ce que l'Eglise peut accorder en faveur des plus graves et des plus douloureuses misères matrimoniales, c'est la séparation de corps. Jésus- Christ lui a défendu de consentir au divorce, dans une de ces pages claires et définitives, sur lesquelles lui seul aurait le pouvoir de revenir, et que tout le monde peut lire dans l'Evangile même (i).

(i) Marc, X, i et seq.

Les rationalistes s'apitoient et versent des larmes sur le sort malheureux qui est fait à la concupiscence des époux, auxquels on a la cruauté de refuser le droit à la polygamie et à l'adultère. Ils trouvent odieuse et ridicule la fidélité souvent héroïque avec laquelle l'Eglise défend l'intégrité de la morale évangélique. Ont-ils jamais mesuré tout l'intérêt qu'aurait l'Eglise à accepter purement et simplement le principe du divorce ?

Est-il un point de la morale qui ait coûté à l'Eglise plus de larmes, plus de sang, plus de travaux, plus de conquêtes perdues que ce principe de l'indissolubilité du mariage ?

Le premier martyr, le seul martyr de l'Evangile, l'unique chrétien qui a eu l'honneur de mourir avant Jésus-Christ, Jean-Baptiste, a donné sa tête à la haine d'une femme qui prétendait être l'épouse d'un homme dont la femme légitime vivait encore. La tache de sang faite aux pages de l'Evangile s'est agrandie sur les pages de l'histoire catholique. Il s'y est ajouté d'effroyables ruines.

Si l'Eglise eût cédé devant les appétits charnels d'une brute couronnée, l'Angleterre serait encore

catholique et mettrait au service des papes son immense influence et ses immenses trésors. Si Rome eût permis aux empereurs d'Allemagne le bonheur qu'ils enviaient à Saladin, le moine débauché qui autorisait la bigamie du landgrave de Hesse n'eût jamais trouvé ce pays disposé à le suivre.

Que de colères royales, que de haines de fem- N mes en proie aux furies de la chair, que de blas- 1 phèmes d'athées, que de malédictions sataniques, ■ que d'injures littéraires, que d'outrages grossiers, que de malentendus cruels avec le peuple, quel déchaînement de passions effrénées, l'Eglise se fût épargnés, si elle eût consenti à donner seule^ ment une interprétation plus commode à cett( parole : « Ce que Dieu a conjoint, que l'hommf ne le sépare pas ! »

On ne lui demandait pas cependant d'effacer cette ligne. On implorait seulement de ses casuistes, réputés si indulgents, un peu de cette complaisance que Luther lui-même n'a pas refusée, du moins aux têtes couronnées. Il s'agissait de placer, entre cette sentence claire comme le soleil, et

les convoitises passionnelles des époux séparés, le léger nuage d'un commentaire habile.

L'Eglise a préféré le martyre.

Elle a fait comme Jean-Baptiste. Elle a continué à dire, devant l'immense orgie païenne, où tourbillonnent toutes les passions humaines lâchées : Non licet (i). Il n'est pas permis à un homme déjà marié de prendre une autre femme.

Si la tête de l'Eglise pouvait encore être coupée, il y a longtemps qu'Hérode lui aurait envoyé son exécuteur.

Heureusement pour les sociétés, l'Eglise ne faiblira pas : en même temps que le principe du mariage, elle sauvera d'autres principes auxquels les mêmes sociétés devront un jour leur salut, s'il plaît à Dieu de ne point les laisser périr.

Horace, qui n'était qu'un impur païen, écrivait : « Les siècles féconds en crimes ont corrompu le mariage, la famille, le foyer et, de là, le désastre est descendu sur la patrie et sur le peaple (2). »

(i) Marc, VI, 18. (2) L. m, Od., 6.

L'Egalise sait cela mieux qu'Horace. Elle sacrifie une paix dont elle aurait tant besoin, des alliances qui lui seraient si précieuses pour empêcher « le désastre de descendre sur la patrie et sur le peuple. » On blasphème aujourd'hui sa fidélité ; on bénira peut-être demain son héroïsme. Et quand bien même il n'y aurait, pour la récompenser, que le Dieu au nom duquel elle combat et elle meurt, elle garde avec courage le ce dépôt qui lui est confié (i) ». Elle veut sauver le mariage.

Elle sait que le divorce n'est pas un remède aux malheurs du mariage ; elle sait qu'en rendant le mariage éphémère on en provoque la profanation.

Mieux vaudrait le corriger dans sa source que de/" l'affaiblir dans son essence. C'est pourquoi l'Eglise crie aux chrétiens dégénérés et qui vivent au milieu de la tentation du divorce : « Si vous ne voulez, vous aussi, être exposés au scandale, mariez-vous selon Dieu, in Domino ! (2). »

(i) I Tim., IV, 10. (2) I Cor., viii, 39.

Aux femmes divorcées qui se remarient, ou à celles qui, libres, épousent l'homme divorcé, il est urgent de signaler ce qui devient, dans leur situation nouvelle, un malheur irréparable.

L'Eglise ne pouvant accepter la validité de ce second mariage, ces femmes se trouvent dans l'inévitable alternative de se séparer ou de se damner. Or, la loi civile leur enlève la possibilité de se séparer : toute femme doit suivre son mari.

Les ivresses ne sont pas éternelles. On revient souvent de ce vin du péché dont les vertiges sont aussi rapides que les joies. Le tumulte des sens s'apaise. La vieillesse approche. La mort apparaît au fond des perspectives dépouillées d'illusions. Alors, avec la conscience, se réveille la foi des jeunes années. La vieille femme, usée et méprisée autant peut-être par la société que par la nature, se souvient des candeurs ardentes et des

innocentes prières qui la firent heureuse et pure jeune fille. Elle subit les attractions saintes, invincibles, éprouvées par tant d'autres égarées qui ont répandu, au pied du crucifix, les larmes et offert les œuvres de leur tardif repentir. Elle comprend que le temps est venu de faire de son désenchantement une prière, et de son isolement une vertu. Elle se dit : J'irai à Celui qui reçut les larmes de Madeleine ; ses bras ne se sont pas refermés, son cœur est ouvert à l'amour et sa lèvre au pardon. J'irai ; à moi aussi, il dira : « Beaucoup de péchés te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé ! (i). » J'irai ; moi aussi j'ai des larmes ; moi aussi j'ai un cœur brisé d'où s'épanche l'arôme des souffrances. J'irai ; le monde rira peut-être de ma vertu qui vient si tard et du Dieu indulgent qui accepte des restes aussi misérables , le Miséricordieux dira au monde : « Faut-il que vous ayez l'œil mauvais parce que je suis bon ? (2) ». J'irai ; il est si facile, avec ce Dieu crucifié, en mêlant un peu de son sang* qui coule

(i) Luc, \u, 47 (2) Matt., XX, 15.

toujours, au repentir qu'on lui apporte, de se faire accepter au festin de l'innocence ! J'irai...

Hélas ! entre cette femme qui veut revenir et Jésus-Christ dont les bras sont toujours étendus, se dresse un homme qui, lui, ne veut pas se convertir, et une loi implacable qui ne connaît ni Dieu, ni le repentir.

Nul n'est damné avant sa mort : ni les apostats, ni les parjures, ni les blasphémateurs, ni les sacrilèges, ni les voleurs, ni les traîtres. Ce que Lacordaire appelait « les ruses de la miséricorde divine » vient à bout de toutes les difficultés que la malice humaine peut élever entre l'âme d'un pécheur et la Rédemption de Jésus, Jésus accueille Madeleine, il absout la femme adultère. Mais cette miiséricorde ne peut tomber que sur un repentir effectif. On ne peut gravir les pentes du Calvaire en traînant son péché. Il faut, avant d'approcher la miséricorde, avoir brisé les liens coupables.

Comment cette femme qui ne peut rompre ses chaînes poui'ra-t-elle revenir à Dieu ? Elle est rivée à son crime par une loi satanique. Elle ne

peut échapper à la justice de Dieu qu'en s 'exposant aux revendications de la justice humaine. La justice humaine saisira cette malheureuse et, l'entraînant de force, dans les liens illégitimes auxquels elle tentait d'échapper, la rejettera pieds et poings liés aux mains de la justice de Dieu.

Ainsi le joug" d'un mariage brisé par un sacrilège, conduit à un joug plus lourd encore. Pour s'être dérobé à la servitude du devoir et de la résignation chrétienne, on se condamne à la servitude de Satan. Le prince des ténèbres ressemble au roi impie d'Israël qui disait : « Vous n'étiez flagellés que de verges, je vous déchirerai avec le fer ! (i) »

Qu'on nous permette de répéter encore ce qui est toute la raison d'être de ces pages. La seule conclusion à tirer, en face des éventualités sans remède que peut faire naître un mariage mal assorti, est celle-ci : Avant de vous marier, deman-

(i) III Reg., XII, II.

dez-vous si la volonté de Dieu vous appelle. Interrogez cette volonté dans la prière. Avant d'asservir votre existence à l'un de vos semblables, demandez-vous s'il est bien celui que la Providence vous a préparé. Consultez ceux en qui Dieu a mis ses lumières, et la vie sa sagesse. Avant de vous abandonner aux impulsions de la nature, demandez à la grâce de bénir vos serments et de porter bonheur à votre foyer. Préparez à cette grâce, qui vient avec le sacrement, un cœur dilaté et pur. Puis, si les mirages terrestres vous ont trompé, si un amour décevant vous a conduit aux plus amères tribulations du foyer, avant de chercher par quelle porte vous pourrez fuir le sacrifice, therchez dans la prière, dans la vertu, dans la foi, tout ce que Dieu peut vous donner d'énergie pour supporter l'épreuve et faire de vos douleurs le prix de votre salut éternel.

Que Dieu préside aux recherches de votre jeunesse, qu'il bénisse l'union de vos amours, qu'il règne sur votre foyer, qu'il verse sur vos épreuves l'onction de sa présence, et vous comprendrez le

mensonge de ceux qui prétendent avoir fait le divorce pour sauver ceux qui souffrent (i).

Ils ont fait le divorce pour les d'autre loi dans la vie que la soif

impies qui n'ont \j effrénée de jouir, ni

(i) Tout n'est pas perdu à ce point de vue, dans notre société moderne. Le Christianisme y conserve des âmes admirables de femmes dont la vertu personnelle offre au peuple un spectacle bien propre à le fortifier contre le scandale des lois. Tout le monde a su la résignation admirable de la femme d'un fameux général tombé avec ses étoiles (et suicidé depuis). On l'a pressée de demander au divorce la fin de ses douleurs conjugales. Elle a répondu : (( Non, je lui réserve pour ses vieux jours désabusés un foyer calme avec un cœur fidèle. » Voilà pour les épouses. Plus récemment encore, une fille de France, la princesse Hélène, a fait à sa foi le sacrifice de son cœur et de la couronne d'Angleterre : doux et gracieux martyre d'une fiancée dont le deuil et les larmes ont, sans doute, aux yeux de Dieu le prix du sang répandu.

« Veut-on savoir ce qui fait une nation ? disait Perreyve : C'est le cœur des femmes. C'est le cœur des mères, des sœurs, des fiancées ! »

Jésus venait de ramener le mariage à son indissolubilité primitive. Son arrêt irrévocable laissait entrevoir à l'homme marié, et encore plus à la femme, des perspectives d'assujettissement sans fin et de douleurs sans espérances. Le joug" apparaissait dur et le fardeau pesant. Les couples mal assortis étaient condamnés à la perpétuité de leur supplice.

Les Juifs en furent désespérés. « Alors, s'écrièrent-ils, si telle est la condition humaine, il vaut mieux ne pas se marier ! (i) »

(i) Matt., XIX, lo.

26o DU MARIAGE AU DIVORCE

« Tous, répondit le Maître ne sont pas capables de vivre dans la continence, mais ceux-là seuls auxquels le ciel en fait la grâce (i).

Après ce court dialogue qui devait peupler le ciel de vierges, Jésus, suivant sa coutume, prolongea en actions, et développa dans une succession de scènes vraiment divines, tout cet enseignement de la virginité qui remplit le dix-neuvième chapitre de saint Mathieu, l'un des plus sublimes et des plus éloquents de l'Evangile.

D'abord, on amène à Jésus des enfants. Tout le monde connaît ce ravissant épisode qui dut gagner au Sauveur le cœur de toutes les mères d'Israël. Les apôtres, subalternes et par conséquent durs,, repoussaient ces enfants importuns. Le Maître intervint : « Laissez venir à moi les petits ; le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. »

Ceux-là seuls qui vivent sans rien accorder à la

(i) Matt., XIX, II.

concupisoenoe, laquelle fait les haines maudites •et les amours mortelles, ressemblent aux petits enfants.

C'est à tort que l'on considère l'enfant comme absolument innocent et idéalement vertueux. L'enfant porte en lui-même tous les défauts, et même, pourquoi ne pas le dire ? tous les vices. Tous, excepté un. L'enfant est opprimé dans sa chair par les pesanteurs de la matière animale, dans son âme sous le fardeau des malédictions orig^inelles qu'il n'a point encore combattues. L'enfant ne connaît pas Dieu ; il veut être obéi de tout et de tous ; il se révolte ; il bat sa mère ; il est le rejeton encore inculte de l'homme dégénéré.

Mais l'enfant est pur.

Avec un traitement fait de quelques corrections et de quelques 'sourires, sa mère aura bientôt dompté cette chair virginale et rendu la liberté à cette âme captive d'un péché qu'elle n'a point commis.

Alors apparaîtront, avec la candeur de leur front et la limpidité de leurs yeux, avec leurs pures

lèvires faites pour bégayer les naïves prières, avec leurs mains jointes et toutes-puissantes d'innocence, les saints « à peine sevrés (i) », ceux que l'Eglise appelle « des roses naissantes » cueillies aux parterres du Paradis. Leur sang est immaculé comme le lait dont leur mère les nourrit, leur cœur tranquille bat fidèlement sous les impulsions de la grâce de Dieu ; s'ils prient, ils parlent au Père céleste comme doivent lui parler les anges ; s'ils sont appelés au martyre, ils vont à la mort comme y vont les agneaux. Leur âme a des ailes dociles que soulèvent tous les souffles venus d 'enhaut. Quand ils ont des mères dignes d'eux, cellesci sont à tel point éprises de ce reflet divin que rien de charnel ne profane, qu'elles ont le courage de leur dire : « Mon fils, j'aimerais mieux vous voir mort que flétri par un péché mortel. »

Pourquoi la sainteté des enfants est-elle si facilement exquise ?

Parce que les enfants sont purs.

Est-il étonnant que Jésus, entouré de la vieiUe

(i) Is., xvni, g.

humanité maudite, n'ayant sous les yeux que ces visages ravagés ou endurcis par les passions impures, ces regards, ardents de convoitises allumées, ou mornes de convoitises éteintes, ces êtres déprimés et avilis, ces cœurs trop desséchés pour s'imprégner de son amour si suave, ces esprits trop souillés et trop lourds pour le suivre dans la sphère céleste de sa grâce, est-il étonnant qu'il ait dit à toutes ces « consciences calcinées (i) » par la concupiscence : Le royaume du ciel est pour les enfants et ceux qui leur ressemblent (2) !

Le cœur fort, le cœur maître de soi, le cœur qui connaît Dieu (3), le cœur qui s'ouvre à l'amitié royale du Christ (4), le cœur en qui rayonnent les pures clartés célestes (5), le cœur dont la foi sera sans défaillance (6), le cœur d'où jaillissent les ivresses sacrées (7), le cœur qui suit sans hési-

(i) I Tim., IV, 2. (5) Sap., iv, i.

(2) Mat., XIX, 14. (6) Sap., m, 14.

(3) Matt., V, 8. (7) Zach., ix, 17.

(4) Prov., XXII, II.

tations et isans chutes les voies qui mènent au sailut (i), c'est le cœur virginal.

Tandis que tous les battements d'un cœur épris des choses terrestres repoussent Dieu, rien n'attache irrévocablement et intimement à lui comme la virginité.

L'affinité entre les âmes vierges et Jésus est si profonde, si mystérieuse, que l' Esprit-Saint ne trouve à lui comparer ici-bas que l'union des époux.

Bossuet explique ingénieusement cette attraction réciproque : « Les esprits et les corps, voilà les extrémités opposées ; la virginité, voilà le milieu qui participe de l'une et de l'autre. Elle est en la chair, dit saint Augustin, c'est par là qu'elle tient aux hommes ; mais elle a, dit-il, dans la chair, quelque chose qui n'est pas de la chair, c'est par là qu'elle touche aux anges ; tellement qu'elle est le milieu entre les esprits et les Lorps. C'est une perfection des hommes ; mais c'est i .-

(i) I Cor., VII, 34.

écoulement de la vie des anges. Et ce beau principe étant supposé, je ne m'étonne pas, chrétieiis, si la sainte virginité est intervenue pour unir, dans le mystère de l'Incarnation, la divinité à la chair. Il y avait trop de disproportion entre la corruption de nos corps et la beauté immortelle de cet esprit pur : tellement, que, pour mettre ensemble deux natures si éloignées, il fallait, auparavant, trouver un moyen dans lequel elles s'approchassent.

« Il n'est rien de plus opposé que la lumière et les corps opaques. La lumière tombant dessus ne les peut jamais pénétrer, parce que leur obscurité la repousse ; il semble, au contraire, qu'elle s'en retire en réfléchissant ses rayons. Mais, lorsqu'elle rencontre un corps transparent, elle y entre, elle s'y unit, parce qu'elle y trouve l'éclat et la transparence qui approchent de sa nature et ont quelque chose de sa clarté... (i) »

Ce n'est pas sans raison que la chasteté et l'absence de toute autre souillure s'appellent du

(i) Serm. pour une profession.

même nom : la pureté. C'est parce qu'il existe une harmonie profonde entre ces deux états, que la Sainte Vierge, c'est-à-dire la Vierge par excellence, je dirai presque par nature, est aussi l'Immaculée, celle en qui aucun péché, même véniel, n'entra jamais.

Le signe des âmes qui appartiennent au démon est l'impureté, « le signe de la brute (i). » Le signe des âmes qui sont à Dieu est la chasteté, qui est pour elles une vertu de race (2).

Ceux qui vivent abrités par le sacrement de mariage, sur les confins extrêmes de la vie chrétienne, semblent marcher dans un chemin plus facile et plus sûr, n'ayant pas à porter le poids d'une divine vertu, et ne trouvant pas la mort spirituelle en toute défaillance. Il n'en est rien. Est-ce parce qu'il est plus facile à la sauvagerie des sens de s'abstenir que de se modérer ? Nous l'ignorons. MaLs il est certain que rien n'est pénible, que la mort même est suave, quand on est en

(i) Apoc, XIX, 20. (2) Sap., IV, I.

contact avec Dieu. Or, « la virg-inité met en contact avec Dieu (i). »

Si quelque principe divin doit communiquer l'impeccabilité relative qui est le privilège des hautes âmes et des saints, il est surtout dans la virginité. La virginité est la sœur pure et suave de l'amour divin. Le nom de Suzanne, cette héroïne de la chasteté antique, signifie en hébreu : lis et rose. Double emblème, en un seul mot, de la pureté et de l'amour divin qui ne font qu'un seul trésor. Quand l'Eglise parle de « consacrer » une vierge, elle ne prononce pas un vain mot. « Les vierges, a dit saint Jérôme, sont des hosties (2). » Tandis qu'elles deviennent une propriété de Dieu à un degré que la langue humaine ne peut dire, Dieu se donne aux vierges en de célestes mystères dont il n'est pas permis de douter depuis la révélation évangélique.

Dès sa naissance, en effet, le Dieu incarné n'a voulu, pour le recevoir et le garder, d'autres mains que des mains vierges. Il rencontre pendant

(i) Sap., VI, 20. (2) Contra Jovin.

sa vie la poitrine vierge de saint Jean^ et ne veut pas mourir avant d'y avoir reposé sa tête. Quand l'heure vient de quitter ce monde, il appelle au pied de sa croix, pour y cueillir les dernières gouttes de son sang, les dernières douleurs de sa vie, les dernières paroles de son cœur, deux vierges : Marie sa Mère, et Jean l'Evangéliiste.

Ainsi il a tout donné aux vierges : à Bethléem, sa vie ; à la Cène, son amour, et, sur la croix, sa mort.

« Dieu est fidèle. » Les vierges de cœur et d'âme, celles qui, aimant Dieu d'amour, ont dédaigné les royautés éphémères du monde et de la chair, pour suivre l'Epoux « qu'elles ont vu et trouvé plus beau que tous les enfants des hommes, qu'elles ont aimé et jugé seul digne de posséder leur cœur, qu'elles ont cru et estimé seul capable de tenir ses serments, qu'elles ont choisi enfin pour leur époux dans la souffrance et dans la gloire », celles-là ne seront point confondues. Le « Dieu jaloux » les préservera de Satan. Celui qui reconnaît « tous ceux que son Père lui a don-

nés (i) » ne les abandonnera ni sur la terre, ni dans le ciel. Elles ont « sur leur cœur, comme un sceau (2) » de leur prédestination éternelle.

il) Joan., XVIII, 9.

(2) Cant., VIII, 6.

A peine Jésus est-il séparé des enfants, qu'un jeune homme se présente. « Bon Maître, demandet-il, quel bien dois-je accomplir pour posséder la vie éternelle? (i) » Le bon Maître lui indique une gradation d 'œuvres. D'abord, ce qui est essentiel : « Si tu veux arriver à la vie, observe les commandements. »

Le jeune homme insiste et veut davantage * « Que puis-je faire encore ? » Jésus indique à son ambition une voie plus ardue, mais qui conduit plus haut : « Puisque tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. » Est-ce tout ? Il y a encore, après le sacrifice de ce que l'on possède, un holocauste plus complet, un héroïsme plus sublime, Jésus ajoute : « Viens, suis-moi ! »

(i) Matt., XIX, i6.

« Viens, suis-moi », cela veut dire : Arrache ton cœur à ce monde et donne-le moi : donne-toi à moi tout entier, sans réserve. « Viens, suis-moi «, cela veut dire : « Ne te partage point avec la créature ; « car celui qui s'enchaîne à une épouse est divisé (i) ; ceux, au contraire, qui me suivent partout où je vais, « ceux-là sont les vierges, qui seuls peuvent s'attacher aux pas de l'x^gneau (2) .»

La perfection suprême que Jésus prêchait au jeune homme de l'Evangile était donc encore la virginité.

Celui qui était ainsi appelé manqua de courage.

La virginité, douce à l'esprit, n'est sublime que parce qu'elle est pour la chair un martyre.

« Le lis croît entre les épines (i). » Les soufflets de la chair font pleurer les Apôtres (2). Les prophètes, auxquels les images hardies sont permises, s'écrient : « L'esprit mauvais vous dévorera

(i) I Cor., VI, 33. (2) Apoc, XIV, 4.

(i) Cant., II, 2. (2) II Cor., xii, 7.

comme un feu, et vous serez dans l'incendie (i). » Le sage parle avec mélancolie de ce pauvre cœur humain, « fournaise d'où il ne sort que de la fumée et des étincelles (2). » A quatre-vingt-huit ans, les combats de la chasteté arrachaient encore des larmes au pieux Alphonse de Liguori ; il criait vers Dieu pitié, au moins pour sa vieillesse. Le grand Augustin, dont le génie s'épurait dans la contemplation de la vérité et dont l'esprit se plongeait sans relâche dans la prière et dans l'étude, écrivait néanmoins : <c Parmi tous les combats chrétiens, les seuls qui soient au-dessus des forces humaines sont les combats de la chasteté Celui

qui se conserve pur est un martyr de chaque jour (3). » Saint Paul appelait la mort pour être délivré. Saint Jérôme prenait les cailloux du torrent et frappait sa poitrine. D'autres fuyaient dans les déserts, comime pour se dérober à euxmêmes ; d'autres se roulaient dans les épines, se plongeaient dan;j les étangs glacés, exténuaient

(i) Is,, xxxxii, II, 12.

{2) Sap., II, 2.

(3) Serm., 250.

leur pauvre corps dans les jeûnes et les veilles, faisaient voler leur chair en lambeaux sous les flagellations impitoyables : tout cela pour se délivrer des révoltes du corps, le moindre ennemi de l'angélique vertu.

Le plus cruel, en effet, celui qui possède le secret des tortures dont on ne parle qu'à son crucifix, celui dont chaque élan comprimé laisse jaillir ramertume des larmes solitaires, c'est le cœur. Saint Augustin disait aux vierges un mot qui rend bien ce mélange d'amour et de douleurs dont se compose leur vertu ici-bas : « Que le crucifié soit cloué sur votre cœur ! (i) » Quelle admirable et douloureuse image ! L'Epoux divin est indissolublement attaché à l'Epouse, mais il est fixé par des clous qui en transpercent et font saigner le cœur. Les vierges sont des croix vivantes, des victimes de l'amour qui les enivre, mais en les crucifiant. « Mon bien-aimé est pour moi un faisceau de myrrhe. (2) » La myrrhe est amère. « Mon

(i) De Virgin., n" 56.

(2) Cant., 13.

bien-aimé appuie sa tête sur ma poitrine et il y demeure, (i) Sa tête est couronnée d'épines, et le contact divin ne me console et ne me transporte qu'après le déchirement aigu des épines.

On trouve parfois cruelle cette sanglante image par laquelle Jésus ordonne à ses fidèles de supprimer les causes du scandale : « Arrachez votre œil... coupez votre main... votre pied... (2) » lî est quelque chose de bien plus dur à la nature, c'est de s'arracher le cœur, c'est d'arracher de son cœur dont les plaies demeureront béantes jusqu'à la mort, toutes ces racines humaines de l'amour, qui plongent à des profondeurs si intimes et qui produisent si traîtreusement les fleurs séductrices du rêve dont le parfum ferait m.curir.

Oui, celui qui aime Dieu divinement, celui qui veut l'aimer comme nul être du ciel ou de la terre n*^ sera jamais aimé, que celui-là lui offre l'holocauste de sa virginité ; que celui-là lui sacrifie les tendresses de son cœur ; qu'il « fermx le jardin

(1) Id., ibid. (2) Marc, IX, 43.

des délices (i) » ; qu'il « dispersa au vent les arômes terrestres (2) » ; qu'il mette un sceau éternel à la source enivrante mais humaine des épanchements de son âme (3). C'est une grande et héroïque chose que de sacrifier sa vie pour son amour, mais il est incomparablement plus grand et plus héroïque de sacrifier l'amour lui-même (4).

(i) Cant., IV, 12. (3) Cant., iv, 12.

(2) Cant., IV, 10.

(4) <( Deux sentiments maîtrisent l'homme : la paternité et l'amour.

Où est l'homme qui donnerait ses enfants pour un trône? Et, pour la gloire, a dit une femme qui pouvait en juger, ce plus haut triomphe de la personnalité humaine, qu 'estelle à côté de l'amour ?

« Or, plus de quatre-vingt mille hommes, en France, renoncent à la joie de revivre éternellement dans le ciel avec l'âme choisie d'amour sur la terre ; plus de quatrevingt mille hommes renoncent au bonheur d'Abraham comptant, au sein de la gloire, les âmes qu'il a données h Dieu !

« Que sont les événements de ce monde ? Le temps les empol^te. Mais un tel sacrifice, qui traverse l'éternité, paraît tel, qu'on' ne saurait plus le comprendre, si l'Ecriture n'avait dit : Ils suivent l'Agneau partout où il va

<( Un poète me dit un jour, non sans- quelque tristesse :

La virginité est surhumaine. Le sage sait « qu'il ne peut être continent si Dieu ne lui donne de l'être (i) ; ceux-là peuvent demeurer fidèles à cet héroïque dessein, auxquels « Dieu l'accorde (2) », dit Jésus. Saint Augustin trouve ces combats « trop durs » pour la faiblesse humaine. Les païens, auxquels il fallait sept vestales, avaient peine à les trouver, et ne parvenaient à leur faire supporter les tortures du cœur qu'en mettant sous leurs yeux, en cas d'infidélité, la plus horrible

« Dans le ciel on perdra la nature ; voilà des arbres que je <c ne verrai plus ! »

« Aussitôt mon esprit se porta sur ces hommes qui cèdent ici-bas la prérogative inouïe, exclusivement donnée à l'hornme, de retrouver ses propres enfants dans l'Infini.

« Ma pensée chercherait avec terreur une compensation,

si je ne savais que mon esprit n'a pas ici-bas sa mesure

Mais voici celui qui, pour assurer à ses frères les bienfaits de la vérité et de la vie, quitte la maison de son père, part, oublie son cœur : prosternez-vous devant l'homme de Jésus-Christ ! »

(Blanc de Saint-Bonnet, Restauration Française, 1. III, c. XIX, Du Clergé.)

(i) Sap., VIII, 21. (2) Matt., xix, 11.

perspective qui puisse épouvanter un vivant. Les mondains qui ignorent, pour ne l'avoir pas éprouvée, la mystérieuse puissance de la grâce, ne croient pas à la chasteté des serviteurs de Dieu ; et si la grâce de Dieu n'était pas une énergique réalité, les mondains seraient dans le vrai.

C'est pourquoi Jésus, parlant à ceux qui ont vu le découragement du jeune homme, ajoute : « Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu (i). »

(i) Matt., XIX, 26.

Tout est possible à Dieu.

Il a donné, aux plus grossières intelligences, les irradiations du génie (i) ; il a mis, dans l'âme des enfants, la sagesse des vieillards (2) ; il a communiqué l'ivresse du sacrifice jusqu'à la mort à des miillions d'êtres égoïstes et fragiles ; il a rendu des mères capables de conduire leurs petits enfants au matyre (3) ; avec quelques paroles, il a créé le monde et soulevé l'humanité (4) : pourquoi serait-il impuissant quand il a dit à ceux qu'il a marqués, dans sa pensée, d'une prédestination gratuite : « Viens, suis-moi ! » Pourquoi la seule conquête vraiment divine qu'il puisse s'assurer dans ce monde, la conquête de ce qu'il y a de plus

(i) I Cor., 27. (3) Sap., IX, 9.

(2) II Mac, vn, 28. (4) Ps., xxxii, 9.

rebelle et de plus libre, le cœur humain, seraitelle la seule irréalisable pour sa toute puissance ?

L'homme prétend à la possession d'un cœur ; il sait que posséder un cœur ami c'est posséder un trésor (i). Quand il s'en est rendu maître, il l'estime au-dessus de tout. Il le veut sans partage. Il le conserve avec un soin jaloux. Plutôt que d'en perdre une parcelle, il préfère tuer ou mourir. Rien ne lui coûte au prix de ce cœur, ni les privations, ni les souffrances, ni le déshonneur. Et

c'est lui qui refuse de comprendre un Dieu « jaloux » qui se réserve des cœurs au fond desquels il sera le seul aimé, le seul adoré, le seul époux. Car enfin, il faut nier toutes les Ecritures ou admettre que Dieu n'a fait les âmes que pour en être aimé, qu'il n'a versé son sang que pour voir cet amour grandir jusqu'à l'ivresse. Et s'il est Dieu, il faudra bien que, dans l'immense multitude humaine, des prédestinés se lèvent pour l'aimer divinement. Or il n'y a que les vierges

(i) Eccli., VI, 14.

28o DU MARIAGE AU DIVORCE

qui puissent aimer Dieu divinement. Donc, ou bienle Tout-Puissant n'obtiendra jamais de sa création l'acte d'amour absolu et total, ou bien il lui faudra créer et conserver, dans la fragilité des cœurs,. Tarome exquis de la virginité.

La virginité existe. Elle affirme la présence en elle de l'amour infini par la fécondité surhumaine de ses œuvres.

Isaïe a raconté d'avance les splendeurs divines opérées dans le monde par la virginité.

« Que l'homme vierge ne dise point : Je ne suisqu'un tronc desséché et stérile !

« Car voici ce que le Seigneur dit aux vierges : Ceux qui me consacrent leurs jours, embrassent mes volontés et demeurent fidèles à mon alliance,.

« Je leur donnerai la main (i) dans ma maison et dans mon sanctuaire, avec une postérité meilleure que les fils et les filles qui auraient pu naître d'eux, avec un nom éternel qui ne périra jamais ;

(c Ils auront des enfants qu'ils n'auront pas en-

(i) La Vulgate porte : locum, le texte hébreu : la main.

gendres ; ces enfants s'attacheront au Seigneur pour l'adorer, l'aimer et le servir. Ils seront les pères de ceux qui ne violent pas le sabbat et conservent ma grâce ;

« Je les amènerai sur ma montagne sainte, je les réjouirai dans ma maison de prières ; les holocaustes et les victimes qu'ils offriront sur mon autel me seront agréables, et c'est eux qui introduiront tous les peuples dans ma maison de prières (i). »

Il était impossible d'honorer d'une prophétie plus littérale et plus belle la virginité divinement féconde qui répand à l'ombre de ses cloîtres ou au soleil de ses lointains dévouements tous ses bienfaits sur l'Eglise et l'humanité.

Il était impossible de désigner plus clairement ceux qui se consacrent à Dieu jusqu'à la vie éternelle, ceux qui embrassent dans l'austérité d'une règle les lois de la perfection évangélique, ceux qui sont fidèles aux vœux par lesquels ils ont scellé leur alliance avec Dieu.

(l\ Is., LVii, 3 et seq.

Ne dites pas que la virg^inité est stérile !

Tout l'apostolat chrétien, toutes les conquêtes de r Evangile, tous les malheurs consolés, toutes les infirmités soulagées, toutes les misères adoucies, tous les pauvres secourus, toutes les intelligences éclairées, tous les orphelins recueillis, tous les mourants fortifiés, tous les pécheurs pardonnés, tous doivent la visite divi-ne de la charité et de la miséricorde à la sainte virginité.

Aux vierg^es sont réservés les noms g^ldrieux et les postérités innombrables de la gTace.

Voilà dix-neuf siècles que les saints et les saintes qui donnèrent à Dieu leur cœur sont encore debout sur les autels. Mille noms illustres mais profanes ont peine à sortir du silence sous lequel les étouffent et l'entassement des siècles et le bruit des célébrités nouvelles. Les hymnes s'élèvent toujours, au contraire, les encensoirs fument encore devant les autels de la virginité. L'humanité chrétienne prononce, comme des noms toujours jeunes, les noms des Cécile, des Agnès, des Agathe, des Claire, des Angèle et des Thérèse.

Saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire le Grand, saint Benoît, saint Bernard, saint Dominique, saint François, sont toujours acclamés. « Leur nom éternel ne périra jamais. »

Et leur postérité !

Qui pourra compter les grains de sable du désert où les anachrorètes antiques attiraient les disciples en foule ? Qui dira les milliers d'âmes qui ont passé, des cellules virginales où les attirèrent les grands fondateurs d'ordre, aux profondeurs infinies de l'éternité que peuplent les étoiles ? Qui comptera les phalanges célestes formées par les vierges du sacerdoce, fils des vierges de l'apostolat ? Qui pourra dire cette poussière humaine plus innombrable encore, que la virginité du prêtre a conquise au Christ pour que le Christ fût « adoré, aimé, servi » ?

L'étonnante prophétie d'Isaïe doit continuer à s'accomplir. Les moines expulsés aujourd'hui de (( la maison de prières », les vierges dont le sacrifice n'est pas compris par notre siècle impur, les prêtres qui attendent avec foi, dans les tristesses

et les luttes présentes, les joies divines promises par l'Esprit de Dieu, tous savent que cet apostolat de leur virginité est fécond, dans la mesure de ses douleurs.

Quelque longue et dure que soit la lutte contre le mal, ils savent la double puissance que leur assure « l'holocauste et la victime », la double hostie, celle qui s'offre sur les autels et celle qui s'offre dans la chasteté des cœurs purs. Dieu est présent à l'une et à l'autre ; c'est à l'une et à l'autre que toutes les prophéties ont réservé l'accomplissement du prodige final, quand « tous les peuples seront introduits dans la maison de la prière » qui est la sainte Eglise.

Que deviennent, devant les allégresses futures de cette fête 'mmense, les tristesses de la solitude ? Que nous font, en présence de ce triomphe divin et final auquel il nous sera donné de mêler notre voix, les combats de la chasteté ? Que sommes-nous, pour être associé, ouvrier obscur, aux héroïques phalanges qui préparent l'hosanna universel ? Que toutes nos larmes coulent ignorées dans la poussière de ce monde ; que notre cœur,

nourri du pain amer, se brise, s'il le faut ; périssent toutes nos espérances terrestres, périssent toutes les joies de notre vie, périssent toutes les aspirations de notre âme ! Celui-là donne bien peu, qui ne donne que lui-même pendant sa courte vie, pour être compté un jour le dernier, dans la divine phalange à laquelle Dieu devra toute sa gloire extérieure, et l'humanité sauvée tout son héritage de pureté et de bonheur .

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