Du médecin
Je dois guider vos premiers pas au lit du malade, vous initier aux principes de l’art de guérir; mais ce que j’ambitionne, avant tout, c’est de contribuer à faire de vous des médecins.
Pour devenir médecin, il ne suffit pas, Messieurs, d’accomplir des études réglementaires et des actes probatoires.
Le diplôme que l’Université délivre peut faire de vous des docteurs; mais vous ne deviendrez médecins que par votre propre initiative, et le type médical que vous représenterez dans le monde sera votre propre ouvrage.
La vie, dans toutes ses manifestations, se présente sous forme d’un incessant développement. Dans l’ordre intellectuel et moral ce développement est en grande partie notre œuvre.
On se fait toujours plus ou moins ce que l’on est, et chacun est responsable de ce qu’il devient. Jusqu’à quel point et dans quelle limite? c’est là un redoutable problème.
Il est incontestable que chacun de nous apporte en naissant une organisation physique, des dispositions intellectuelles et morales distinctes ; elles représentent les éléments primordiaux de notre personnalité. Il est tout aussi incontestable que les conditions extérieures, le milieu social, l’éducation, l’instruction exercent une grande et puissante influence; elle peut être favorable ou contraire à l’évolution régulière et complète de notre individualité.
Mais une influence tout aussi irrécusable réside en nous-mêmes. Sans initiative personnelle, les meilleures dispositions, les conditions extérieures les plus heureuses restent stériles ; tandis qu’une volonté ferme et bien dirigée triomphe de bien des obstacles.
Pour intervenir avec fruit dans son propre développement, il est une première condition: c’est d’avoir conçu et de s’être familiarisé avec l’idéé de ce qu’on doit, de ce qu’on peut, de ce que l’on veut devenir. Il faut qu’un bût idéal soit incessamment notre guide, notre régulateur suprême; qu’il stimule les efforts et soutienne dans la lutte.
Malheur aux jeunes générations qui ne s’élèvent pas à la hauteur d’une telle conception ! Là où Yidéal fait défaut, le niveau intellectuel et moral s’abaisse. Le mécanisme, la discipline d’une école ne remplacent pas l’initiative personnelle. Sans doute, ils peuvent pousser le développement intellectuel et scientifique à une certaine hauteur; mais, sans support moral, ce développement factice s affaisse bientôt sur lui-même. Du reste il ne dépasse guère le niveau de la médiocrité. Quand les influences extérieures nous dominent, la décadence n est pas loin. De telles conditions ne produisent que
des individualités sans caractère, des esprits sans originalité et sans initiative; ils prennent une empreinte étrangère plus ou moins uniforme et n’ont plus le cachet d’un développement libre et spontané, accompli avec volonté et conscience.
Ces considérations, Messieurs, vous feront comprendre pourquoi je vous demande, à vous, qui voulez devenir médecins de vous imposer, dès aujourd’hui, une tâche plus élevée que celle tracée par un programme d’études ; de viser plus haut et plus loin qu’au titre de docteur.
Sans doute, il n’existe pas, il ne saurait exister de type idéal uniforme du médecin tel qu’il doit être; mais il y a certains attributs, certaines facultés, certaines qualités que tout médecin doit chercher à conquérir et à développer de préférence; comme il existe aussi certaines tendances, incompatibles avec la noble profession médicale.
Il existe surtout certaines conditions morales qui représentent, si je puis dire, le principe vital d’un développement médical normal et régulier.
Je crois dignement commencer cette année d’enseignement clinique en consacrant cette première leçon à l’exposé des conditions morales les plus essentielles au développement médical. Je veux vous montrer surtout l’influence qu’elles exercent dans les principales phases et dans les principales directions de la vie du médecin.
Avant tout, Messieurs, il faut dans la vie du médecin un ressort passionnel et moral qui vivifie toute sa carrière.
Ce ressort, cette impulsion puissante ne vous manqueront jamais si vous êtes pénétrés du véritable esprit
de la médecine, de la grandeur et de la dignité de sa mission.
Je ne reviendrai pas sur cette question, je l’ai développée dans mon discours d’ouverture' de l’année dernière. Il avait pour but de vous inspirer l’amour de l’art et de la science médicale :
De Yart parce qu’il répond au sentiment le plus noble de notre nature morale à Y amour de l’humanité;
De la science parce qu’elle donne satisfaction aux aspirations les plus élevées de notre intelligence, au besoin de connaître et de comprendre.
Ah, croyez-le bien, si ce double stimulant fait défaut , rien ne saurait le remplacer dans la vie du médecin. Mieux vaudrait, dans ce cas, prendre une résolution hardie, et ne jamais plus franchir le seuil d’un amphithéâtre ou d’une salle d’hôpital.
L’étudiant.
Molière a fait une comédie du Médecin malgré lui ; la réalité en fait tous les jours un drame, dont la triste histoire commence sur les bancs de l’école.
Je ne connais rien de plus pénible que les études médicales entreprises sans attrait, poursuivies sans enthousiasme, sans passion. Ici le sentiment du devoir même est d’ordre inférieur et insuffisant.
L’étudiant en médecine doit apporter autre chose dans cette enceinte qu’une bonne volonté d’écolier, autre chose que le désir de s’ouvrir l’accès d’une profession plus ou moins honorable, plus ou moins lucrative et d’apprendre ce qu’il faut pour passer des examens.
Celui qui n’a pas ce que l’on peut appeler le feu sacré , ne trouvera ici que dégoût, lassitude et découragement. La liberté que la Faculté laisse à ses élèves civils ne sera qu’un moyen sûr d’échapper à l’ennui des études et des cours. La discipline de l’École militaire paraîtra comme une servitude. Le programme des études sera un cauchemar. Les examens seront une torture.
Tout change de face quand l’amour de la science enflamme l’intelligence et vivifie les études. Sans doute, il faut un rude labeur, de persévérants efforts pour s’assimiler, en quelques années, toutes les sciences inscrites au programme de l’École. Ce travail pénible ne reste pas longtemps sans compensation, bientôt il deviendra plaisir, et chez quelques natures d’élite passion. Quelle jouissance de voir tomber, peu à peu, le voile que cachait les mystères de la nature ! D’apprendre à connaître en eux-mêmes, dans leurs conditions de production et leurs lois, tous ces intéressants phénomènes qui se manifestent sous l’influence des propriétés et des forces de la matière ! Quel saisissant et merveilleux spectacle que celui de l’organisation et de la vie !
Puis, quand viennent les études pratiques et que la raison et l’expérience lui disent que son labeur conduit à des connaissances qui peuvent sauver la vie de ses semblables, soulager leurs douleurs et le mettre en mesure d’exercer, avec honneur et dignité, cette grande et belle mission dévolue à la médecine, alors un stimulant plus puissant encore échauffe l’ardeur et soutient le courage de l’étudiant. Quand il en est là, les règlements de la discipline n’apparaissent plus que
comme un guide, nécessaire à quelques-uns, utile à tous, comme un moyen d’adapter aux limites d’un temps restreint de trop nombreuses matières d’étude.
Dans ces conditions on abandonne volontiers quelque chose de sa liberté pour atteindre plus rapidement et plus sûrement le but.
lie médecin de campagne.
Allons plus loin , suivons le médecin dans les différentes phases de sa carrière, partout et toujours vous trouverez le même contraste. L’étudiant sans initiative et le docteur sans ressort moral se ressemblent.
Quand le médecin ne puise pas ses inspirations aux sources les plus pures de sa mission professionelle, sa destinée est triste, comme elle peut devenir belle dans le cas opposé; quelles que soient du reste lés conditions extérieures de la carrière.
Beaucoup d’entre vous vivront à la campagne, au milieu de nos populations rurales.
Au point de vue matériel le médecin de campagne n’arrive jamais à la richesse et pas toujours à l’aisance. Une vie de fatigues, un labeur sans trêve ni repos ; de grandes distances à franchir par tous les temps; en été, sous le soleil ardent de la canicule ; en hiver, malgré la neige et la pluie; après la journée de fatigue, la nuit quelquefois sans sommeil, et pour rémunération des honoraires plus que modestes, quelquefois insuffisants. Où sera la compensation, si vous ne la trouvez pas dans le sentiment de votre dignité morale, dans la conscience du bien que vous faites ? Où puiserez-vous l’élément nécessaire à la vie intellectuelle, si vous avez perdu
l’amour de l’art, de la science et de l’étude 1 ? Dans ce milieu rustique, l’intelligence qui n’est plus soutenue par un ressort puissant, s’affaisse rapidement; elle étouffe sous les étreintes de l’ignorance et des préjugés qui l’entourent. La dignité morale elle-même périclite et succombe.
Les lois de l’ordre moral sont aussi immuables que celles de l’ordre physique. Cette première déchéance entraîne toutes les autres, comme le principe emporte ses conséquences.
Un médecin qui ne peut plus s’estimer lui-même, cesse tôt ou tard d’être estimable et considéré. La délicatesse, l’honorabilité, l’élévation du caractère, la droiture j la probité médicale, tout s’affaiblit, languit et meurt la où la source vive ne jaillit plus. Le respect de soi-même perdu ne permet plus le respect du confrère. Le médecin qui en est la fera dans son arrondissement, dans sa circonscription, une concurrence déloyale; il brisera le lien sacré de la confraternité médicale; il sèmera la haine, pour recueillir le mépris, et compromettra finalement sa propre existence et celle de ses confrères.
Quelle différence quand, dans les mêmes conditions, la vie du médecin puise ailleurs ses inspirations!
Sans doute, l’existence du médecin de campagne est et restera toujours une existence laborieuse et modeste; mais elle n’est pas tant s’en faut sans compensations.
Dès qu’il a quitté les bancs de l’École, la carrière pratique est largemeut ouverte à celui qui se contente de la clientèle rurale. Dès son début, il est mis en mesure d’exercer toutes les branches de l’art de guérir. C’est quelque chose dans la vie que d’être mis en pos^
session d’une sphère d’activité, digne d’un homme de bien et d’un esprit élevé, quand on est préparé par de bonnes et fortes études, et jeune encore, plein d’ardeur et de courage. Plus la responsabilité est grande et plus aussi seront grands les efforts pour s’élever encore et se maintenir à la hauteur de sa mission. Cette vie d’action est pleine d’émotions et d’attraits; elle donne au développement du médecin une impulsion puissante. Dans cette lutte isolée de tous les jours avec la maladie et la mort, le caractère se trempe, sans que la sensibilité s’émousse ; l’esprit d’observation, le tact pratique se forment rapidement; avec eux viennent la confiance en soi-même, le sentiment de sa valeur et de sa dignité ; alors aussi viennent la confiance plus absolue et l’estime publiques. Bien rares sont les cas où le médecin dès lors n’arrive pas à une position honorable et digne.
Dans detelles conditions, l’intelligence ne court plus risque d’atrophie. La conscience impose la réflexion et l’étude; l’amour de l’art y pousse par un irrésistible attrait.
Dans la vie pratique la plus remplie, il est des heures de loisir ét de liberté; ces heures-là seront les meilleures, elles appartiennent à la science, elles rappellent les principes et les préceptes formulés par les maîtres de l’art, et c’est au contrôle de sa propre observation et dès émotions de la journée que le médecin, redevenu étudiant, en appréciera la valeur et la portée. Sans doute, aux sciences d’application la préférence, elles sont plus directement utiles; mais, en médecine, tout se tient et se lie., et, dans cette bibliothèque modeste du médecin de campagne, les volumes
les plus usés ne sont pas toujours ceux qui ne traitent que de pratique.
Heureux celui qui, dans son isolement, a pour esprit familier quelque vieille amie souvent délaissée sur les bancs de l’école: la botanique, l’histoire naturelle, la géologie, la physiologie! Elle fera son charme aux heures de loisir, sa consolation aux heures de découragement. Et ne croyez pas qu’il ne puisse pas avoir une portée plus grande ce temps dérobé aux exigences de la pratique, et consacré, heure par heure, à la réflexion, à des études fragmentaires, interrompues souvent, mais toujours reprises.
Il n’est pas nécessaire d’habiter un grand centre scientifique, d’être professeur ou agrégé de Faculté pour faire d’heureuses et d’utiles découvertes, pour voir juste et pour voir loin. Plus d’un mémoire couronné est sorti du réduit obscur d’un médecin de campagne, et ces praticiens modestes comptent dans leur rang plus d’un véritable savant.
Nulle part peut-être plus que dans nos campagnes, le médecin ne peut étendre la sphère d’une influence utile et légitime. Quand par son savoir, par son caractère, il a su mériter l’estime et la confiance publiques, il peut devenir un des agents les plus actifs du progrès et de la civilisation. Plus le milieu est ténébreux et obscur, plus la lumière de l’intelligence rayonne. Au lieu de se laisser étouffer, elle éclaire et transforme tout autour d’elle. Que de fois un modeste médecin de village n’a-t-il pas modifié l’hygiène et les conditions d’insalubrité de toute une contrée? Les maladies du corps ne sont pas seules de sa compétence; l’ignorance et la superstition, les préjugés et même les vices ne
sont pas toujours des maux sans remèdes. C’est avec un légitime orgueil que le corps médical compte dans ses rangs plus d’un obscur praticien qui, tout en accomplissant son œuvre de tous les jours, s’est élevé au rang de bienfaiteur des populations.
Si tous les médecins de campagne étaient ce qu’ils doivent être et ce que sont beaucoup entre eux, la source la plus féconde des maux dont on së plaint le plus serait tarie. Qu’on cesse de chercher un remède dans une organisation médicale compliquée, dans des tarifs d’honoraires, dans une hiérarchie factice, dans des conseils de discipline, dans le fonctionarisme médical, étendu, n’importe sous quel nom et au nom de quel intérêt. Si le corps médical souffre, il souffre plus par sa propre faute que par celle des institutions. Les médecins n’ont rien à gagner, à la campagne pas plus que dans les villes, aux mesures restrictives de la liberté professionnelle. Qu’ils élèvent constamment le niveau de leur dignité morale et scientifique; qu’ils se respectent eux-mêmes et se respectent entre eux; qu’ils resserrent, au lieu de les briser les liens de la confraternité médicale, et le public les honorera moralement et matériellement , autant que le comporte la nature des choses.
lie médecin des villes.
Dans les grands centres de population la vie du médecin se modifie dans la forme, elle ne diffère pas dans les conditions essentielles de son développement. Pas plus ici qu’ailleurs, vous ne trouverez dans les avantages matériels de la profession le principe vivifiant de
votre carrière. Le jeune médecin qui s’établit dans une grande ville est inconnu, perdu dans la foule; il est instruit, il est savant, il a fait d’excellentes études, il est plein d’ardeur et de bonne volonté. Rien n’y fait. Il est jeune, trop jeune et n’a encore ni nom ni réputation. Il faut qu’il attende, qu’il attende, non pas des semaines et des mois, mais des années. Il a sacrifié une partie de son patrimoine pour de longues et laborieuses études, pour des voyages, jugés nécessaires à son complet développemsnt. Maintenant qu’il se croit près du but, les déceptions succèdent aux déceptions. La clientèle ne vient pas, les ressources s’épuisent, et cette cruelle épreuve consume souvent les plus belles années. Que de fois la seconde moitié de la vie médicale, la vie du praticien en possession de ce qu’on appelle une clientèle lucrative, n’est-elle, au point de vue matériel, guère plus qu’une compensation.
Si pendant cette première période le ressort moral faiblit, si le désir de parvenir vite et à tout prix domine, le germe d’un arrêt ou d’un vice de développement s’incarne et empoisonne toute l’existence médicale. Voulez-vous savoir jusqu’où l’on peut aller dans cette direction? Voyez la quatrième page du premier journal venu, vous y trouverez inscrits des noms de docteurs, honte et fléau du corps médical. Il est dans le mal comme dans le bien des gradations, des nuances infinies. Si les monstruosités sont rares, les déviations sont fréquentes. Le charlatanisme, 1 indélicatesse, l’improbité peuvent revêtir mille formes; quelques-unes miroitent agréablement, éblouissent même les yeux du public. Mais allez au fond des choses et, sous cette apparence trompeuse, vous trouverez la gangrène qui em-
poisonne loule une vie et détruit, dans leur germe, les plus beaux éléments d’avenir.
Certes il est, non-seulement licite, mais indispensable que le médecin se fasse un nom, une réputation. La confiance publique et la clientèle ne sont pas seulement nécessaires à l’existence matérielle; sans elles il n’est pour le médecin ni sphère d’action ni moyen d’être utile. Mais dans les grandes villes, comme à la campagne, la vie du médecin doit puiser son principe dans la source la plus pure.
Du point de vue idéal c’est incontestable; du point de vue de la réalité le dévouement à l’humanité et à la science sont encore les deux seules voies de parvenir, je ne dis pas seulement honorablement, mais sûrement et d’une manière durable à la confiance publique. La piété de nos pères a fondé les hôpitaux, la charité publique et privée a créé partout une foule d’institutions destinées aux malades et aux souffrances sociales; c’est là que le jeune médecin trouvera une première sphère d’activité digne de lui. S’il a eu le bonheur d’être attaché à un hôpital comme interne, comme médecin adjoint, ou n’importe à quel titre; s’il a pu être médecin d’un bureau de bienfaisance, ou de quelque institution de charité publique ou privée, il est placé d’emblée sur le terrain le plus favorable à un rapide et complet développement. Mais qu’on ne l’oublie jamais, ce terrain fécond ne portera que des fruits tarés si le médecin n’apporte pas dans ces fonctions, généralement plus ou moins gratuites, autant de délicatesse et plus de véritable dévouement que dans une clientèle riche et lucrative.
Ces malades pauvres, que la charité publique vous confie, ne vous ont point choisi.
L’élément essentiel qui doit dominer les rapports entre malade et médecin, la liberté, n’existe pas ici. La confiance qui détermine le choix du riche ne s’impose pas d’emblée au pauvre par votre titre. Un sentiment contraire anime trop souvent le malheureux, quand, aigri par la misère, imbu de préjugés, corrompu parle vice, il devient forcément votre client. Si vous ne venez pas à lui animé d’un sentiment de charité profond et vrai, qui ne se simule jamais ou ne se simule pas longtemps, si le malade peut se croire méprisé ou négligé, ou l’objet, non d’un acte de bonté, de bienfaisance sincère, mais de recherches, d’études, d’investigations indiscrètes, voire même d’expérimentations, vous ne serez pour lui qu’une misère de plus, ajoutée à toutes ses misères.
Or ne vous y trompez pas, dans cette clientèle pauvre, dans ces couches inférieures de la société, dans cette classe malheureuse qui peuple les hôpitaux, les prisons, les asiles, il existe aussi une opinion publique , elle est plus mobile, plus impressionnable, plus délicate, plus difticile à conquérir et à maintenir en sa faveur que celle des classes élevées. De cette opinion dépendent la considération, l’honneur et l’avenir du jeune médecin. Il se tromperait grandement celui qui ne voudrait faire d’une position de médecin d’hôpital qu’un piédestal et de la pratique pauvre qu’un marchepied pour atteindre plus haut et plus loin. Sa réputation serait minée avant que d’être fondée. Ici le talent pratique, la science, les services réels rendus ne sont rien, ne peuvent rien, quand l’élément moral, le vrai dévouement et la charité font défaut. Les pauvres ont la délicatesse de perception instinctive de l’enfant. Quelle que soit la forme exté-
rieure sous laquelle on se présente, rude et brusque, ou insinuante et polie, ils comprennent vite et sûrement; ils démasquent également le bourru bienfaisant et l’hypocrite doucereux. Mieux vaut ne pas s’engager dans celte voie quand on n’a pas au fond du cœur ce qu’il faut pour la parcourir avec honneur et succès.
Dans un grand centre, il est rare que le jeune médecin qui peut et doit attendre, ne trouve pas dans les travaux scientifiques un emploi fructueux à son propre développement et utile à tous, pour ces années, plus ou moins longues, qui représentent le véritable stage médical. Si l’amour de la science le possède et le domine, bien des voies sont ouvertes. La carrière des concours et de l’enseignement; la presse et la critique scientifique; les prix des sociétés savantes; l’élucidation d’une question spéciale dont les éléments de solution sont à portée; la simple continuation d’études entreprises avec succès ebpoursuivies avec prédilection offrent plus d’un élément de développement sain et vigoureux, et aussi plus d’une chance de sortir dignement de la foule, de se faire un nom, une réputation, un avenir.
Fondée sur ces bases solides, la vie médicale grandit et se développe dignement et fructueusement; elle peut atteindre aux sphères les plus élevées de la hiérarchie scientifique et sociale. Mais là, plus qu’ailleurs, il importe de ne pas faiblir. Quand le médecin est arrivé à une haute position, il n’usera de son influence que pour mieux servir encore, dans une sphère plus étendue, la science et l’humanité.
La richesse ne sera pas plus le but de la vie du médecin à l’apogée qu’elle ne l’a été au début de sa carrière. S’il est juste, s’il est nécessaire même que les
travaux d’une vie de rude labeur ne restent pas matériellement stériles, il importe plus que jamais de rester fidèle aux principes du passé. Plus la position d’un praticien est élevée, plus elle est en vue et plus aussi elle oblige. Si le dévouement aux malades s’affaiblit, si la pratique prend le caractère d’une exploitation de clientèle, la déchéance approche et la désertion ne se fera pas attendre.
Le médecin qui se croit arrivé et qui s’arrête, quand la science et l’art grandissent et marchent, ne tarde pas à être submergé par le flot qui monte. On ne nage pas contre le courant et, si on ne peut le diriger, il faut au moins le suivre.
Tout médecin, tout savant qui ne progresse pas, rétrograde. La réputation la mieux établie périclite quand le ressort scientifique s’affaisse. Alors s’engage d’ordinaire une lutte impossible et fatale, lutte de l’immobilité contre le mouvement, de la borne contre le progrès. Dans cette lutte impuissante, l’esprit s’aigrit, le caractère s’altère. Au lieu d’être l’ami, le protecteur, le guide et l'exemple de son jeune confrère, le vieux médecin devient un obstacle et un ennemi, trop souvent animé d’un esprit de dénigrement injuste. La décadence morale suit la décadence scientifique et, en fin de compte, le médecin qui a brillamment et heureusement débuté finit dans l’abandon et dans l’isolement.
Quelle différence entre cette décrépitude anticipée et la noble vieillesse du praticien qui conserve, sous la neige de ses cheveux blancs, l’ardeur du dévouement aux malades et l’amour de la science. La confiance publique l’honore entre tous, ses confrères l’aiment et l’estiment; dans cette jeune génération médicale qui
s’élève il ne verra pas des concurrents bientôt redoutables; mais des amis pleins de force et de vigueur qu’il peut et doit associer à des travaux au-dessus de ses forces et qui seront pour lui pleins de reconnaissance et de vénération. La mort alors peut venir, elle marque l’heure du repos et si elle tarde trop, si les forces faiblissent, un dernier acte de dévouement s’accomplira. C’est au plus digne de ses jeunes confrères que le vieux médecin confiera les familles dont il reste le vieil ami; il le fera sans regret, sans amertume. Sa tâche est accomplie.
lie médecin de l’armée.
La vie du médecin de l’armée se développe et s’accomplit dans des conditions spéciales. En apparence elle ressemble à la vie du soldat; mais elle ne puise pas aux mêmes sources le principe essentiel de son développement. Le plus grand danger de la vie médicale militaire résulte précisément d’une confusion facile et que bien des circonstances concourent à produire.
Les mâles vertus de l’homme de guerre, le médecin militaire doit les posséder toutes; elles constituent, comme l’uniforme, son enveloppe extérieure. Au fond, le ressort moral de son existence est tout autre et ne diffère pas de celui du médecin civil.
Dans sa forme extérieure la carrière du médecin de l’armée est toute tracée d’avance. Des règlements inflexibles déterminent la nature des services et des devoirs, fixent les rapports avec le chef qui commande et le soldat qui obéit; tout est coordonné: stage, grade, avancement, hiérarchie, solde, retraite, voire même la
tenue. Chacun peut apprécier aproximativement, dès le début de sa carrière, les principales phases de son existence.
Après avoir franchi le seuil de la hiérarchie, accompli les actes probatoires réglementaires, il semble que le jeune médecin n’ait plus qu’à se laisser aller et qu’en faisant strictement son service tout doive aller de soi. Grave et profonde erreur! Elle peut devenir, dès le début de la carrière, le germe fatal d’un complet arrêt de développement. Non, Messieurs, rien ne va de soi en médecine, pas plus dans la vie du médecin militaire que dans celle du médecin civil. L’existence matérielle sans doute est assurée et jusqu’à un certain point même l’avancement et l’avenir. C’est là précisément que gît le premier et le plus dangereux écueil. Si le ressort interne se détrempe, cette sécurité enlève à la vie jusqu’à ces stimulants secondaires qui excitent et soutiennent forcément l’activité du médecin civil. Ainsi dépouillée, elle est triste, décolorée, pleine d’amertume et de froissements douloureux, cette vie du médecin incorporé dans l’armée.
Dans les premiers temps, pendant le stage dans les hôpitaux que les règlements imposent à l’aide-major sorti de l’école, l’illusion est facile et la pente glissante. On est affranchi de la discipline qui pesait sur l’intelligence et forçait plus ou moins au travail, on est libre enfin, du moins on le croit; le service réglementaire n’a rien de pénible; l’uniforme est brillant, la solde suffisante et la vie d’officier pleine d’attrait. On est sûr d’atteindre bientôt à un grade supérieur; au bout de deux ans au plus la vie de régiment commence. Ici commencent aussi les premières déceptions et les premiers déboires.
Dans un corps le médecin est assimilé à l’officier; il est son frère d’armes, son camarade, souvent son ami, il partage ses fatigues, ses plaisirs, son obéissance passive au chef. Quant au service spécial rien de plus simple, Une infirmerie qui n’admet que des cas de maladies peu graves, la visite des hommes et l’envoi dans les hôpitaux de ceux qui sont plus sérieusement malades ou accidentellement blessés. La vie semble facile et douce. Que le jeune médecin s’y laisse aller et bientôt il sentira les premières atteintes d’un mal qui le poursuivra toute sa vie. Ce mal c’est Y atrophie médicale , c’est aussi la perte de sa considération, la perte de la confiance de ses frères d’arme , des chefs de corps et du soldat. Les régiments ne choisissent pas leur médecin, l’administration militaire le leur impose. L’uniforme pas plus que le titre ne commandent la confiance. La position est toujours délicate, pleine de dangers et decueils en face d’un client malgré lui. Et comment voulez-vous qu’ils aient confiance en leur médecin cés officiers, ses camarades, quand ils verront sa vie se consumer dans un insignifiant service et de futiles plaisirs? L’amitié même ne résistera pas à l’impression produite; Le médecin de régiment qui cesse d’être un homme de science et de capacité pratique, aux yeux de tous et dans l’esprit de tous, n’a bientôt plus qu’une position fausse, déconsidérée, impossible. Aucun de ces petits moyens qui réussissent quelquefois, pour un temps, dans la pratique civile ne saurait remplacer ici ce qui fait défaut au fond ; pas de masque, pas de charlatanisme possible pour cacher l’insuffisance scientifique; il est vite mis à découvert le faux savoir par l’esprit de ces jeunes officiers qui, eux aussi ont fait de la
science et savent à quelles conditions elle s’acquiert et se développe. Quand l’opinion publique a prononcé et que la réputation est compromise, les déboires commencent; ni le chef, ni l’officier malade, ni leurs familles n’iront à leur médecin naturel, pas plus que la cantinière du régiment. Pénible et douloureux froissement d’amour-propre qui se renouvelle tous les jours sous des formes diverses. Le soldat devient lui-même un sujet perpétuel d’irritantes misères; à aucun prix il ne veut aller ni rester à l’infirmerie, il cache et il simule. Le médecin veut-il user de rigueur et punir, il se fait détester; laisse-t-il aller, le chef de corps punit. Dès lors les rapports s’aigrissent, la situation s’aggrave. Un changement de corps n’y fera rien ; car les mêmes causes reproduiront les mêmes effets.
Tout semble pouvoir être sauvé quand on a l’heureuse chance d’une entrée en campagne. La nécessité impose l’activité intellectuelle en quête de moyens de prévenir les maladies, et de sauver la vie de ses frères d’armes. Ici le dévouement effectivement va de soi et jamais médecin militaire n’y a fait défaut; mais ce dévouement sera-t-il apprécié à sa valeur, sera-t-il accepté, sera-t-il efficace si les rapports naturels de confiance sont ébranlés ? Le soldat, aigri par la misère et la maladie, trouvera-t-il dans le médecin du régiment le soutien moral dont il a tant besoin? Ne sera-t-il pas dans des conditions absolument analogues à celle du malheureux auquel la charité publique impose un médecin dont il se défie? Rebuté jusque dans son dévouement à l’heure du danger, le médecin aura en partage les fatigues, les misères, les dangers de l’homme de guerre, sans en avoir la gloire et sans pouvoir remplacer ce puissant stimulant par la
conscience d’un devoir noblement accompli et dignement apprécié. Et cependant, Messieurs, cette existence sans essor sera désormais toute la carrière ; car depuis longtemps on a dit adieu à la science et la science seule permet d’affronter les épreuves du concours qui seul ouvre la porte des hôpitaux militaires, même à ceux des médecins de l’armée dontles services actifs dans les corps des troupes ont eu une incontestable valeur. Dès lors l’avancement s’arrête et à l’âge où le médecin civil est encore dans toute l’activité de son exercice professionnel, le médecin major n’a plus en perspective qu’une retraite anticipée. C’est la perspective d’un peu d’ennui de plus et de solde de moins.
Plus que tout autre médecin, le médecin de l’armée a donc besoin d’un ressort moral puissant et solide, mais quand il le possède, je n’hésite pas à le dire, sa carrière, si uniforme en apparence, offre à la vie médicale un large et multiple développement. Affranchi dès sa sortie de l’école de toute préoccupation matérielle, le jeune aide-major peut consacrer librement une partie de ses années de stage à une préparation plus solide et plus complète à la vie pratique qui l’attend. C’est le moment de faire l’inventaire de ce que l’on sait et d’approfondir ce que l’on n’a que superficiellement appris ; c’est le moment surtout de faire un examen de conscience et d’imprimer à son développement scientifique la direction spéciale vers laquelle entraînent le goût et les tendances naturelles de l’esprit. Quelques années, librement consacrées à une spécialité scientifique, peuvent ébaucher la carrière du savant et jeter les fondements solides d’un avenir de distinction. Aucune des voies ouvertes au médecin civil n’est fermée
au médecin militaire; il a de plus, pour sortir des rangs et marquer sa place dans la phalange des hommes de science, les concours périodiques des écoles militaires. Ce premier pas franchi avec succès, la carrière suivra presque naturellement une direction scientifique spéciale, et l’uniforme ne sera plus que l’enveloppe du savant. C’est l’exception, dira-t-on; oui, sans doute.Mais dans la vie civile aussi, la carrière plus spécialement scientifique est une exception, et cependant cette perspective anime et soutient plus d’un jeune courage.
Sans quitter la voie tracée, ne sera-t-elle pas toute différente la vie du médecin occupé, en dehors de son service, d’une sérieuse étude et d’un travail soutenu? La considération légitime, qui partout s’attache à la science, lui fera-t-elle défaut au régiment? L’assimilation des grades peut faire du médecin un lieutenant, un capitaine; aux yeux des chefs aussi bien que des soldats il ne sera jamais qu’un docteur. S’il est homme de science et de capacité pratique, il sera estimé; s’il est dévoué et plein d’humanité, il sera aimé.
Des rapports naturels de confiance seront la conséquence inévitable d’une position rétablie sur ses bases légitimes. Alors le médecin sera l’ami et le Conseil des chefs, le protecteur naturel du soldat en tout ce qui concerne la santé.
Sans doute, la vie de garnison ne donne pas toujours à l’activité pratique un aliment suffisant; c’est un des plus sérieux sujets de malaise de la situation. Une réforme à cet égard serait désirable ; elle serait facile et, partant, elle est probable. Cette situation, du reste, n’est que temporaire. Bientôt le concours ouvrira la porte des hôpitaux et donnera accès à une sphère d’action plus
étendue et plus digne. Même dans les limites restreintes d’un régiment il y a encore bien des occasions d’être utile. Rien n’empêche, du reste, le médecin militaire d’étendre sa clientèle à la population civile, à la population pauvre surtout. Que de fois, dans les garnisons d’Afrique, le médecin militaire dévoué n’a-t-il pas été le premier bienfaiteur d’un peuple malheureux qui n’avait senti jusque-là que le poids et l’amertume de la conquête !
Nulle part le dévouement médical et la capacité pratique ne trouvent des occasions plus éclatantes de manifestation que celles offertes au médecin militaire en temps de guerre. Sur les champs de bataille, dans les ambulances, dans les hôpitaux improvisés ou définitifs, partout il est mis en demeure de dépenser largement en un jour ce qu’il tient en réserve depuis des années. Alors il sort des rangs des officiers ordinaires, se dépouille de son enveloppe factice et se montre ce qu’il est en réalité : le médecin, l’homme de l’art, l’homme qui sauve et qui guérit, qui soulage et qui consolé, qui soutient le courage et qui se sacrifie lui-même au salut de tous.
Et ne croyez pas qu’ils ne soient pas appréciés à leur valeur, ces services rendus avec un noble dévouement. D’honoraires, sans doute, il n’en est point question; et qui donc en voudrait dans ces conditions? Mais la considération, l’estime, l’honneur et ses distinctions légitimes ne sont-elles pas de dignes, de suffisantes récompenses?
Mais la science que devient-elle dans cette existence nomade, aujourd’hui allanguie par la vie de garnison, demain surexcitée parla dévorante activité de la guerre?
La science, ah! tant que le feu sacré n’est pas éteint dans l’intelligence du médecin, ne craignez rien pour son développement. Elle grandira et portera, à son heure, des fruits utiles à tous.
La lecture est de tous les temps et de tous les lieux. Sauf les mois de fébrile activité pendant la guerre, elle peut donner en érudition au médecin militaire autant et plus qu’à tout autre docteur.
Quant à la science que l’on puise dans l’observation, dans le grand livre de la nature, à qui donc est-il donné de feuilleter des pages plus belles et plus inattendues? Le médecin militaire n’est-il pas le médecin voyageur par excellence? Qui donc est mieux en mesure d’élucider les plus grandes, les plus belles questions que la science formule? Sans parler du traumatisme et de la large moisson chirurgicale, qui jamais étudiera mieux lés endémies, les épidémies, les maladies des différents pays? Quel médecin pourra jamais approfondir les questions étiologiques les plus variées? Tous les grands modificateurs de la vie passent successivement sous les yeux du médecin militaire, agissant sur une grande échelle et sur des organisations presqu’identiques. Quelle expérimentation d’amphithéâtre approchera jamais de celles instituées dans les proportions immenses d’un régiment ou d’un corps d’armée exposé successivement aux causes pathogéniques les plus variées? Les plus belles pages de la pathologie et de l’hygiène peuvent être et ont été écrites par des médecins militaires.
Parlerai-je des sciences naturelles, de la flore et de la faune des différents pays, de la minéralogie, de la géologie, de l’ethnographie? Ce savant de cabinet que
ne donnerait-il pas pour une des mille occasions gratuitement offertes tous les jours au médecin militaire?
Sans doute, il faut plus que de vagues et superficielles notions pour profiter des occasions que le hasard peut faire surgir à chaque heure de la vie du médecin de l’armée. Mais qui plus que lui, pendant ces longues garnisons et ces temps de repos forcé, a le loisir de reprendre, une à une, ces belles études qu’on trouve à l’entrée de la carrière médicale?
Je m’arrête, ces indications suffisent pour signaler la voie qui peut conduire et a conduit tant d’hommes illustres, des rangs de l’armée, au premier échelon de la hiérarchie scientifique et sociale.
Messieurs, je viens de vous montrer le médecin aux prises avec les réalités de la vie. J’ai soulevé un coin du voile qui cache votre avenir; cet avenir dépend en grande partie de vous-mêmes. Mon but est atteint si j’ai pu vous montrer à quelles conditions on peut, dans toutes les positions, porter, avec honneur et dignité, le titre de médecin.