ACTION ANTIPHLOGISTIQUE
§ 1^'". — Considérations préliminaires.
Nous avons vu que, donné à haute dose, le mercure et ses composés apportent une perturbation considérable dans la constitution du sang ainsi que dans les actes nutritifs, qu'ils détruisent les hématies, et que peut-être ils s'ojDposent à leur régénération ; nous avons vu de plus que, par les hypercrinies qu'ils provoquent du côté des glandes salivaires, du côté de l'intestin et du côté de la peau, ils produisent une spoliation énergique ; on conçoit donc que, par cette action complexe, ils puissent s'opposer 4 la formation et à l'organisation ultérieure (les exsudats plastiques et combattre ainsi les lésions phlegmasiques. En lait, ils sont fréquemment employés
comme antiphlogistiques, sans que toutefois leur efficacité soit absolument démontrée.
Trousseau allait certainement trop loin quand il écrivait :
« Les mercuriaux sont considérés comme les antiphlogistiques les plus puissants que possède la matière médicale, et peut-être lem' puissance est-eUe plus grande que celle des émissions sanguines. »
Il estprobalDle que, faute de connaître la marche naturelle des phlegmasies aiguës auxquelles on opposait dans tous les cas une médication perturbatrice des plus énergiques, on a souvent attribué aux mercuriaux comme aux autres médicaments antiphlogistiques des guérisons auxquelles ils étaient complètement étrangers. Depuis le jour où l'on a reconnu que la pneumonie peut guérir sans saignée, on est en droit de se demander si les phlegmasies et les adénites ne guériraient pas aussi bien sans les onctions mercurielles qui sont d'un emploi banal dans leur traitement. On peut se demander demême si les péricardites, si les pneumonies, si les laryngites, qui ont été traitées par l'emploi du mercure, n'auraient pas suivi la même évolution sans cette intervention thérapeutique. Nous ne voulons, en aucune mesure, nier l'action antiphlogistique de notre médicament, mais nous ne croyons pas qu'on puisse la considérer comme tout à fait certaine.
Iln'yapas, pour prendre un exemple, de comparaison à établir entre la puissance curative qu'exerce le mercure sur les lésions purement inflammatoires et celle qu'il exerce sur les lésions syphilitiques; autant celle-ci est évidente, autant celle-là est discutable.
On a particulièrement préconisé le traitement mer-
curiel, en dehors des plileginasies sous- cutanées et des adénites, contre la méningite, la péritonite et l'hépatite.
§ 3 — Action dans la méningite.
Beaucoup de médecins considèrent les méningites, et particulièrement la méningite tuberculeuse, comme des maladies incurables. Bien que l'expérience de la plupart des médecins les porte malheureusement à regarder comme vraie cette désespérante proposition, nous la croyons trop absolue. Un maître dont l'Ecole de Paris regrette la perte récente, Barth, a communiqué, en 1877, à la Société clinique un fait dans lequel la guérisonest survenue. et s'est maintenue; quelques faits analogues ont été signalés dans ces derniers temps; or, dans la plupart de ces cas, on avait employé le calomel. Notre excellent maître , M . Archamljault , dit qu'il a vuplusieurs fois une amélioration se produire sous l'influence de ce . médicament. C'est donc au mercure qu'il faut encore s'adresser " de préférence dans cette affection, sans se faire d'illusion sur les résultats qu'il pourra donner.
Dans la méningite aiguë, les mercuriaux ont été préconisés par Gœlis, Abercrombie et Guersant.
Les frictions mercurielles et le calomel ont encore été employés sans succès par MM. Tourdes et Forget à Strasbourg et par M. Lévy, à Paris, dans la méningite cérébro-spinale. Ziemssen prescrit, dans cette maladie, des frictions avec 2 grammes d'onguent gi^is, renouvelées deux fois par jour.
§ 3. — Action dans la péritonite.
C'est surtout Vclpeau qui a préconisé la médication
par les mercuriaux dans la péritonite, et notamment dans la péritonite puerpérale; avant lui, Vandezande avait employé le calomel et les frictions ; Laennec les avait prescrits dans la péritonite chronique ; Chaussier les avait essayés, mais trop timidement. Velpeau se proposa de mettre le sang, en peu d'heures, dans des conditions telles qu'il devînt impropre à fournir les éléments d'une phlegmasie grave ; dans ce but il prescrivit le mercure à des doses énormes, et sous toutes les formes ; il donnait en même temps du calomel et des frictions sur le ventre et les cuisses, avec 30 à 60 gr. d'onguent mercuriel. Trousseau alla jusqu'aux doses de 100 et de 150 gr. en vingt-quatre heures, et Paul Dubois osa atteindre celles de 500 et de 750 grammes. Une pareille médication, justifiée par l'imminence du danger, produisait une intoxication mercurielle violente et rapide (lésions graves de la bouche, éruptions eczémateuses intenses, gangrènes); aussi Trousseau lui préféra-t-il la méthode de Law, et il annonça qu'en donnant le calomel à petites doses fréquemment répétées , il obtenait les mêmes résultats qu'avec les frictions.
§ j^. — Action dans les hépatites.
Ce n'est plus du mercure et des mercuriaux en général que nous avons à parler dans ce paragraphe, mais seulement du calomel. Ce médicament a été en effet considéré pendant longtemps, surtout en 'Angleterre et dans l'Inde, comme héroïque contre les phlegmasies hépatiques, et sa vieille réputation, bien que très ébranlée, résiste encore aux attaques qui de toutes parts sont dirigées contre lui.
C'est Annesley qui a posé les règles de son emploi dans riiépatite, affection rare dans nos climats, fréquente, au contraire, et très grave dans les pays intertropicaux. Après lui, l'immense majorité des médecins de l'Inde se conforma aux principes qu'il avait établis ; aussi croyons-nous devoir indiquer ici quelle a été sa pratique :
Dans son livre, il recommande de donner le calomel à dose élevée, jusqu'à salivation, et d'en suspendre ensuite l'emploi ; il insiste beaucoup sur ce mode d'administration; d'après lui, en donnant le mercure à doses fractionnées, on entretient dans le foie un état d'inflammation subaiguë qui peut se terminer par un abcès.
« Nous croyons, au contraire, ajoute-t-il, que l'ac- » tion complète des mercuriaux étant amenée rapide - » ment et le ptyalisme devenant abondant, il se produit » une dérivation sur la bouche et l'appareil salivaire; on » voit alors l'affection du foie s'amender et les fonctions » de l'organe revenir à leur état normal. Nous croyons » qu'il résulte souvent beaucoup d'inconvénients de » l'habitude de donner des doses trop fréquentes de ca- » lomel, dans l'intention de produire les effets consti- » tutionnels du mercure. On amène ainsi une plus » grande irritation du tube digestif, et on obtient plus )) lentement un résultat. On donne, somme toute, plus » de calomel, en l'administrant par cinq grains toutes » les trois ou quatre heures qu'en prescrivant une dose )) de 20 grains seulement, au moment du coucher; » cette dernière dose agit sur l'estomac comme un sé- )> datif, tandis que des doses plus petites augmentent )^ l'irritabilité de ce viscère quand elle existe, et sou- » vent la produisent quand elle n'existait pas. » Quand il se produit des troubles intestinaux très ac-
cusés dans le cours de la maladie, le calomel peut être associé à 1 ou 2 grains d'opium et à autant de poudre d'ipéca ou à une potion calmante.
Outre son ad ion locale, Annesley attribue au calomel une action générale. Il pense que la production des effets constitutionnels du mercure est un fait favorable à la prompte guérison de la maladie. Mais continuer, alors que les sécrétions sont revenues à leur état normal et que les symptômes morbides ont disparu, à donner les mercuriaux, ce serait s'exposer, d'après lui, à une rechute.
Quand l'usage du calomel a provoqué la sensibilité des gencives, il faut, toujours d'après Annesley, s'arrêter, à moins que la persistance des symptômes n'indique la nécessité d'aller jusqu'à la salivation. Si, par exemple, les selles et les sécrétions gardent leurs caractères morbides, s'il reste cpielque trouble du côté du foie ou de l'abdomen, si la langue n'est pas normale et si l'habitus du patient est jaune et maladif, on doit continuer la médication pendant quatre ou cinq jours, puis l'abandonner si l'amélioration ne se produit pas. On peut hâter la salivation en associant aux mercuriaux des préparations antimoniées qui en facilitent les effets spécifiques, spécialement après les évacuations sanguines.
Ce qui a été dit jusqu'ici s'applique plus spécialement aux formes les plus aiguës de l'inflammation hépatique. Dans les formes subaiguës, on ne donnera le mercure jusqu'à salivation que si elles ont une longue durée ou si elles ont été précédées d'attaques antérieures.
La méthode d' Annesley, plus ou moins modifiée, est encore généralement employée dans l'Inde ; nous devons dire cependant que, depuis quelques années, une
réaction se produit, à tort ou à raison, contre le calomel ; son action cholagogue est, comme nous l'avons vu, mise en doute, et son efficacité dans les inflammamations de cet organe commence également à être contestée.