‹ Du mercureChapitre 13 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'étude des modifications cfiie le mercure et ses différents composés subissent dans l'organisme soulève des problèmes de chimie physiologique extrêmement complexes et délicats. Nous ne craignons pas d'affirmer que, dans l'état actuel de la science, un petit nombre seulement d'entre eux est susceptible d'une solution précise. Nous indiquerons succinctement les résultats que l'on peut considérer comme définitivement acquis, sans entrer dans la discussion des nombreuses hypothèses qui ont été formulées relativement aux points qui restent indécis.

On sait que le mercure peut pénétrer dans Torganisme par trois voies différentes : la peau, la muqueuse digestive et la muqueuse pulmonaire ; nous devons rechercher d'abord sous quelle forme il est absorbé.

Un certain nombre d'auteurs affirment que, sous l'influence de frictions, le mercure métallique, divisé en gouttelettes extrêmement fines, peut pénétrer directement dans l'épaisseur de la peau et de la muqueuse intestinale, et, de là, dans les radicules lymphatiques.

En 18A7, Landerer, et, en 18ii9, V. Plasselt assurent qu'ils ont constaté la présence du mercure métallique dans le sang. Peu de temps après, Oesterlen entreprend des expériences sur des chats ; il leur fait des frictions avec l'onguent mercuriel sur le ventre, préalablement rasé ; il leur fait avaler la même préparation , et il prétend trouver dans la plupart des organes des gouttes de mercure dont la grosseur varie de 0"'"'001 à O^'^'OGA.

— hS —

En 18A7, Eberhard renouvelle l'expérience sur un lapin et trouve des globules mercuriels dans la partie de la peau qui a été frottée.

En 1861, Overbeck arrive aux mêmes conclusions. Il est facile, dit-il dans son livre (page 19), de démontrer la présence des globules mercuriels dans les parties de la peau qui ont été frottées et dans le tissu cellulaire sous-jacent; les gouttelettes sont plus finement divisées que dans l'onguent napolitain ; au lieu de 0'^'"050 elles ne mesurent plus que de O'^'TOj à 0''^"'0005; quelques-unes cependant sont encore très-volumineuses ; il est inexact qu'elles soient oxydées comme le croyait Voit. Chez un lapin, le même auteur aurait trouvé des gouttelettes nonseulement dans les couches profondes de l'épiderme et dans le derme, mais dans les muscles intercostaux et jusque dans le tissu sous-pleural ; il dit, enfin, en avoir constaté la présence dans les fèces, les reins, la muqueuse buccale, le foie, le sang, le cerveau et le muscle cardiaque. Blomberg, d'Helsingsfors, dans un travail publié en 1867, confirme complètement le dire des auteurs qui précèdent : il frotte avec 10 grammes d'onguent napolitain l'avant-brasd'un cadavre, immédiatement après la mort ; le lendemain on lave soigneusement la partie avec du savon et de l'eau chaude, et l'examen histologique fait découvrir des globules mercuriels non oxydés de 0'"'"08â5 à 0"'"'00/i95 dans les couches profondes de l'épiderme, dans le corps muqueux, dans l'épaisseur du cliorion et dans quelques conduits sudoripares ; chez deux chats frictionnés pendant quatorze jours de suite avec de 5 à

10 grammes d'onguent gris, Blomberg trouve des globules dans le chorion et le tissu cellulaire sous-cutané, mais non dans les viscères. Chez d'autres chats, auxquels

11 a fait prendre pendant plusieurs jours des pilules

— ii9 —

d'onguent cilrin, le foie, la rate, le tissu connectif des villosités renferment des corpuscules mercuriels.

Ces expériences paraissent décisives, et il semble qu'en présence d'assertions aussi catégoriques, la question doive être considérée comme résolue. Il n'en est rien cependant, et nous voyons bientôt Ba'rensprung, Hoffmann et Rindtleisch nier l'absorption en nature du mercure métallique aussi formellement qu'Overbeck et Bloniberg l'affirment. Déjà -Vuteurietli avait vu que des fragments d'or, introduits dans le tissu cellulaire sous-cutané, ne s'amalgament pas à la suite de frictions. Neumann (1871) admet, après j\I. le professeur (."lubler (180Û) (1), que le mercure pénètre dans les cou- v duits des glandes sudoripares et dans les follicules pileux; mais il ne peut le suivre plus loin. Von B;erensprung, Hoffmann, Rindfleiscli (1870), répètent les expériences de Blomberg et d'Overbeck, et ils cherchent en vain le métal dans le cliorion et dans le sang. Rindtleisch croit que ces derniers auteurs ont été trompés par de fausses apparences. Si l'on frictionne l'oreille d'un lapin, on ne trouve de mercure entre les cellules de la couclie cornée que dans les points où l'épiderme est fendillé ; il n'y en a ni dans le corps muqueux, ni plus profondément. Après une friction sur l'avant-bras d'un cadavre, on ne rencontre de globules que dans les sillons interpapillaires. Après l'administration à l'intérieur de pilides mercurielles, Rindtleisch a constaté la présence du mercure métallique dans les globules blancs des glandes mésentériques ; mais la muqueuse était le siège d'ulcérations qui avaient pu servir de porte d entrée au poison. Introduit dans le péritoine, le mercure pénètre

(1) Gubler, Société de Biologie, 1869.

IIALLOPEAU.

dans les lymphatiques du diapliragme, sans doute par les bouches absorbantes de Reckîinghausen.

En présence d'affirmations aussi contradictoires, jM. Fleischer a tout récemment étudié de nouveau la question (1877), et de nombreuses expériences l'ont amené aux conclusions suivantes : « Les frictions avec l'onguent » mercuriel font pénétrer des particules de métal dans » les couches les plus superficielles de l'épiderme, mais » jamais plus profondément; on n'en trouve ni dans le » corps de Malpighi, ni dans le chorion, ni dans les » glandes, ni dans les follicules pileux. » La question est donc résolue par la négative. Le mercure ne pénètre en nature ni dans le sanc ni dans les tissus.

D'autres auteurs ont dit qu'il s'absorbait exclusivement sous la forme de vapeur ; depuis les belles expériences de Merget (1871), qui a trouvé dans les solutions salines des métaux précieux un réactif du mercure beaucoup plus sensible que ceux que l'on possédait auparavant, on sait que le mercure émet constamment à la température ordinaire des vapeurs extrêmement difl'usibles.

Balassa et Kirchgàsser croient que les frictions ne produisent la salivation que par les vapeurs qu'elles émettent; M. le professeur Gubler a émis l'opinion que l'absorption de ces vapeurs se fait par les glandes sudoripares ; lîohrig a même admis depuis ci[u'elles traversent l'épiderme .

11 est faux de dire que, dans le cas de frictions, le mercure s'absorbe exclusivement par la voie pulmonaire; tout récemment (1877) Fleischer, d'Erlangen, a démontré la réalité de l'absorption cutanée : son expérience était disposée de telle sorte que, pendant la friction, le patient, placé dans une salle fermée, respirait l'air extérieur à l'aide du masque de Waldenburg ; le

bras frictionne fut entouré soigneusement de laine et de taffetas gommé; on laissa l'appareil pendant 60 heures, et pendant ce laps de temps, Fleisclier put constater la présence du mercure dans l'urine, en très petite quantité, il est vrai.

L'absorption par les voies respiratoires paraît être beaucoup plus active. Le fait suivant de Samelsohn en donne une preuve frappante : un homme, habitant un local très étroit, se fait une friction; six heures après, sa femme, qui n'a pas touché au mercure, présente les premiers signes d'une salivation qui atteint, au bout de deux jours, son maximum d'intensité.

Les recherches précédemment citées de Rindfleisch, d'LIonhiaiui et de Ba^rensprung semblent indiquerq ue le mercure n'est pas absorbé en nature, et qu'il doit, par conséquent, nécessairement subir des modifications cliimi(|ues avant de pénétrer dans le sang. La nature de ces modifications a été l'objet de vives controverses qui durent encore aujourd'hui. Chaque auteur qui les a étudiées a donné sa théorie.

Donavan , Christinson et BcTrensprung ont montré que l'onguent mercuriel, poiu^ peu qu'il ne soit pas très frais, contient une quantité notable de mercure oxydé. \oit, cherchant le métal dans des fragments de peau qui avaient été frottés, l'a trouvé constamment sous la forme d'oxyde; il admet que vraisemblablement cet oxyde se transforme ensuite en sublimé. Suivant Midler (1870), lorsque la peau a été frictionnée, les chlorures de la sueur attaquent le mercure, et il se forme un sel double qui est résorbé.

D'après Mialhe, dont la théorie est longtemps restée classique, toutes les préparations mercurielles usitées en médecine, en réagissant sur les dissolutions des chlorures

alcalins, seules ou avec le concours de Vah* « produisent une certaine quantité de sublimé corrosif, ou, pour mieux dire, un chlorure hydrargyrico-alcalin ; la quantité de sublimé qui prend naissance avec les difl'érents composés fournis par le mercure est loin d'être la même pour chacun d'eux : le bioxyde de mercure, et la plupart des composés binaires qui lui correspondent par leur composition, lesdeutosels de mercure en général, mis en présence des chlorures alcalins , donnent du deutochlorure de mercure et un nouveau sel alcalin ; le protoxyde de mercure, et la plupart des com^Dosés binaires qui lui correspondent par leur composition, commencent par produire du i)rotochlorure de mercure ; ce n'est que par une réaction subséquente C{u'une très-faible proportion de sublimé corrosif est produite. C'est pourquoi tous les deutosels constituent des agents héroïques, tandis que les protosels, au contraire, constituent des médicaments d'une activité bien moindre, et toujours à peu près inotTensifs. On pourrait même dire, médicalement parlant, que les protosels n'agissent jamais que par la faible proportion de sublimé auquel leur décomposition donne naissance. »

L'opinion de Voit (1857) se rapproche beaucoup de celle de Miallie: d'après cet auteur, sous quelque forme que l'on introduise le mercure, l'action des chlorures du sang amène la transformation des sous-oxydes en calomel et des oxydes en bichlorure; celui-ci forme une combinaison avec le chlorure de sodium et l'albumine. Voit admet, comme Mialhe, cpie l'action des deutosels est de beaucoup la plus énergique.

Ces propositions ne sont plus généralement admises, du moins sous la forme absolue cjue leur avaient donnée leurs auteurs : Bucheim et Ottingen pensent que le

protochloriire se combine avec Falbumine en un composé assimilable ; Otto Graham admet que le pi-otocblorure de mercure peut former avec les chlorures du sang des sels doubles solubles; enfui les recherches les plus récentes semblent indiquer qu'il se produit alors un sel double, un albuminate d'oxyde de mercure, uni au chlorure de sodium. L'intervention de l'ozone paraît jouer un rôle nécessaire dans la formation de ce composé. Nous em])runtons au traité de M. le professeur Jaccoud l'analyse des travaux de Voit et d'Overbeck sur ce point intéressant de chimie physiologique. Selon A'^oit, c'est le mercure lui-même qui détermine la modification de l'oxygène en ozone, et les globules du sang auraient pour rôle de transporter l'ozone du mercure au chlorure de sodium, lequel accomplit, avec l'aide de l'albumine (Selmi et Grimelli), la métamorphose du métal en sel soluble. Le processus serait plus simple, d'après Overbeck, en ce que le métal n'aurait aucune propriété ozonogénique, mais trouverait tout fait dans le sang et dans le suc des tissus l'ozone nécessaire à la formation du sel double qui est l'aboutissant ultime et constant de l'évolution du mercure dans' l'organisme. La propriété ozonogénique qu'Overbeck refuse au mercure, il l'attribue au fer de l'hématine des globules sanguins.

Avant d'aller plus loin, nous devons mentionner encore les recherches intéressantes de Bellini sur les modifications que subissent, dans le tube digestif, les chlorures et les bromures, à jeun. Le calomel, introduit dans le tube digestif, est dissous en petite proportion dans l'estomac, en plus grande dans l'intestin. Dans l'estomac, il se forme, sous l'influence des chlorures alcalins, d'une part, et de l'acide lactique de l'autre, un chlorure double de mercure et de sodium ou d'ammo-

Iliaque, en même temps qu'un lactate de mercure. Dans l'intestin, Faction des carJjonates alcalins amène la formation d'an oxyde de mercure, jouis d'un sel douljle. Arrivé enfin dans le i^ros intestin, le calomel subit l'action de riivdro^ène sull'uré et se transforme en sulfure de mercure; cette dernière réaction ne se produit pas chez les petits enfants. Quand le calomel est introduit dans l'estomac pendant la digestion, il se décompose en totalité, ou tout au moins en grande partie, sous l'influence des matières protéiques ; il se forme surtout du mercure métallique et un albnminate soluble. Si le calomel agit plus efficacement dans la première enfance, c'est qu'il ne se transforme pas en sulfure. La magnésie en favorise l'action en amenant la formation d un cldorure double de ma2;nésium et de mercure. Les chlorures, t-i contraire, enravent l'action des carbonates alcalins sur le calomel et diminuent, contrairement à ce que l'on croyait autrefois, son action purgative. 11 faut donc, suivant Bellini, éviter de donner des aliments salés en même temps cpie le calomel, non pas, comme on le pensait, pour éviter la formation d'un excès de sublimé, et, par suite, une action trop active, mais clans la crainte de n'obtenir qu'une action insuffisante ("?). De môme, les acides, administrés en même temps que le protochlorure de mercure, empêcheraient la formation du sel double et amoindriraient l'action du mercure. Appliqué sur les muqueuses ou sur la peau, le calomel est dissous par les chlorures alcalins. Dans le pus des abcès consécutifs aux injections sous-cutanées de calomel, ce composé a disparu et Ton trouve à sa place une combinaison soluble.

Les iodures et les bromures de mercure subissent des modifications très analogues à celles que nous venons d'indiquer. Introduits dans le tube digestif, ils sont

plus OU moins rapidement convertis en sels doubles dans Festomac pnr les chlorures alcalins, et les acides lactique et chlorliydrique; ils subissent la même modification dans le petit intestin, sous rintluence des chlorures et des carbonates alcalins du suc intestinal. Il v a plus de sel double produit avec le protobromure qu'avec le protoiodure, mais il y a en a plus encore avec le biiodure et le bibromure qu'avec le protobromure. Parvenus dans le gros intestin, les iodures et les bromures de mercure et les sels doubles qui résultent de leur décomposition sont transformés en suli'ure par l'hydrogène sulfuré, excepté chez les enfants à la mamelle (Bellini).

Quand on applique les iodures et les bromures de mercure sur le derme mis à nu ou sur une plaie, ils se changent partiellement en sels doubles, surtout par l'action des chlorures avec lesquels ils sont en contact. C'est donc comme sels doubles (ju'ils agissent, soit localement, soit à l'intérieur ; ils se comportent exactement comme le calomel. Sont-ils pris pendant la digestion en môme temps que le soufre et les hyposulfites alcalins, la production d'hydrogène sulfuré qui en résulte annihile leur action. I.e lait, une diététique très excitante, les iodures alcalins, les bromures, les sulfites, l'ammoniaque et ses sels , à l'exception du sulfhydrate, l'eau de laurier-cerise, pris à jeun, en augmentent, au contraire, les effets généraux et locaux ; on peut en dire autant de la magnésie, sous forme d'hydrate ou de carbonate, et sans doute aussi des boissons acides, des fruits, etc., pris plusieurs heures avant l'administration de ces médicaments. Bellini est amené ainsi à cette conclusion que tous les agents capables de donner lieu à une production d'hydrogène

sulfuré dans le tube digestif, soufre, sulfhydrates alcalins, hyposulfites, etc., sont contre-iildiqués quand les iodures ou les bromures de mercure sont donnés à l'intérieur ; et si on les prescrit en frictions, incorporés dans une pommade, on ne fera pas prendre de bains sulfureux aussi longtemps que durera leur usage.

M. Rabuteau croit pouvoir être en mesure de démontrer un jour que les combinaisons mercurielles introduites dans l'organisme sont toutes amenées finalement à l'état de mercure métallique. Il admet, sans preuves, l'absorption en nature du médicament. Il croit que, dans l'estomac, le protoiodure se transforme en mercure et en deutoiodure sous l'influence de l'acide chlorliydrique, et que le deutoiodure se réduit à son tour en donnant naissance à un iodure de sodium que l'on retrouve dans les urines. Quant au mercure qui provient de la réduction du protoiodure, puis du biiodure , il serait absorbé comme celui qui est introduit à l'état métallique. Suivant le même auteur, le calomel subit lentement des métamorphoses analogues à celles que nous venons d'indiquer pour le protoiodure ; il donne naissance à du mercure métallique et à du bichlorure; et il est probable que le bichlorure se réduit à son tour en donnant du chlorure de sodium et du mercure métallique.

L'opinion de M. Rabuteau paraît être tout à fait isolée, et, de l'aveu même de l'auteur, elle ne repose pas sur des faits précis ; les probabilités en pareille matière ont bien peu de valeur.

Si l'on ne possède pas de données sûres relativement aux formes chimiques que revêtent les mercuriaux pour pénétrer dans la circulation, l'incertitude est encore bien plus grande quand on cherche à les suivre dans le sang, dans les tissus et dans les glandes par lesquelles ils

s'éliminent, ou pour mieux dire , l'on est à cet égard dans une ignorance presque complète. On sait que le mercure peut séjourner dans la plupart des tissus, car on l'a trouvé dans le sang, dans le foie, dans les reins, et d'une manière générale dans tous les viscères des sujets intoxiqués ; mais on ne sait pas quelle forme il y revêt.

C'est dans le foie et dans le rein qu'il s'accumule en plus grande quantité ; deux physiologistes de l'école de Lyon, MM. Mayençon et Bergeret, ont fait à ce sujet des recherches intéressantes (1873) : ils injectent 0,15 """^ de sublimé sous la peau d'un lapin ; au bout d'une heure, l'animal est sacrifié et la présence du mercure est constatée dans tous les organes, siu'tout dans le foie et dans les reins ; la même expérience est répétée sur un second lapin, on le tue au bout de deux heures, et l'on trouve beaucoup de mercure dans le foie, dans les muscles, et même, en petite quantité, dans le cerveau. On pourrait se demander si la présence d'une plus grande quantité de mercure dans le foie et les reins ne tient pas à la grande quantité de sang qu'ils renferment? Une troisième expérience de MM. Mayencon et Bergeret répond à cette objection : chez un lapin sacrifié deux heures après une injection de 0.01 centigramme de sublimé, ils constatent que le sang contient beaucoup moins de mercure que ces viscères.

Les voies principales de l'élimination sont les reins ; mais on a trouvé également le métal dans la salive, le lait, la sueur et les fèces . Le fait a été contesté pour la salive; la plupart des recherches ayant été faites à l'aide de salive mixte, on a dit que, si l'on y rencontrait du mercure, c'était à cause de la stomatite, et que c'était dans l'épithélium buccal et non dans le liquide salivaire que se trouvait le médicament (Kiihne).

L'objection était spécieuse ; on a dû rabandomier depuis que Bernasky a constaté la présence du métal dans la salive extraite directement du canal de Sténon. Faut-il conclure de ce fait à une relation directe entre la stomatite et la présence du mercure dans la salive? Non, certainement, car on ne peut invoquer aucune preuve en faveur de cette hypothèse , et la clinique, ainsi que nous le verrons, semble plutôt en démontrer l'exactitude .

I^'élimination par le lait est très -importante au point de vue thérapeutique , puisqu'elle permet de traiter, par l'intermédiaire de la nourrice, l'enfant infecté de syphilis. Bien qu'à plusieurs reprises elle ait été contestée, sa réalité ne peut pas faire l'objet d'un doute, en présence des observations concordantes de Personne, de Binz, de Lewald et de Klink.

Riederer a cherché à évaluer proportionnellement la quantité de mercure que l'on trouve dans les différents organes et les diverses sécrétions chez des animaux empoisonnés par le mercure.

Dans une première expérience, il donne à un chien, en trente et un jours, 0 gr. 798 de calomel; au bout de dix jours, on trouve dans les fèces 75 centièmes, dans l'urine 3 centièmes, dans le cœur, les poumons et le cerveau 27 dix-millièmes, dans le foie 6G millièmes, dans les muscles h dix-miUièmes de la quantité de calomel ingérée; on en a donc retrouvé environ les A/ 5'^*; le reste a été expulsé avec les vomissements dans les organes qui n'ont pas été examinés. Chez un autre chien, qui prend en vingt-neuf jours 1 gr. 701) de calomel, on en retrouve pendant ce temps dans les fèces h centièmes, dans l'urine 9 centièmes de cette quantité ; pendant les quatre-vingt-un jours qui suivent, on

on retrouve encore 0.05G8 dans les feees, 0,OOiiO dans r urine, 0,0026 dans le foie.

En présence des accidents persistants qu'entraîne à la longue l'influence du mercure, les physiologistes se sont beaucoup occupés de savoir combien de temps ce métal séjourne dans l'organisme. Les expériences suivantes de Mj\I. ^layençon, Bergeret et Byasson présentent à ce point de vue un réel intérêt. Quand on donne une seule dose de mercure, l'élimination en est i-apide et semble complète en vingt-quatre heures. MM. ]\[ayençon et Bergeret, après avoir l'ait prendre à un malade 0,01 cent, de sublimé, constatent que l'urine contient du mercure pendant vingt-quatre heures et qu'ensuite elle n'en présente plus de traces. M. Byasson s'injecte 0,05 cent, de sublimé sous la peau ; au bout de deux heures, il trouve par Félectrolyse du mercure dans ses urines; au bout de quatre heures, il V en a dans sa salive ; l'élimination cesse entièrement après vingt-quatre heures; il est présumable qu'elle est complète, car MM. Mayeneon et Bergeret injectent 0,075 millig. de sublimé sous la peau d'un lapin ; quatre jours après, ils le tuent; ils ne trouvent de mercure nulle part.

Quand le traitement a été continué pendant uri certain temps, on peut retrouver du mercure dans les urines plusieurs jours après que les malades ont cessé d'en prendre,

jMj\I. ]Mayençon et Bergeret, chez deux malades qui [)rennent 0.01 centigramme de sublimé pendant 10 ou Ijî jours, constatent la présence du mercure dans l'urine [)endant h ou 5 jours après la cessation de la médication. D'autres expériences montrent, comme l'avait bien vu Schneider, que, pendant un traitement mercuriel,

La plus û^raiide partie du médicament est immédiatement éliminée, mais qu'il en reste dans l'organisme une certaine quantité qui imprègne les tissus pour n'être éliminée qu'insensiblement : l'un des expérimentateurs que nous venons de citer prend pendant sept jours de suite 0,01 centigramme de sublimé, puis pendant quatre jours 1 gramme d'iodure de potassium; dès le premier jour, il y a du mercure dans l'urine; les jours suivants, on en trouve en abondance dans l'urine du matin ; au bout de sept jours , il apparaît également dans l'urine de l'après-midi ; le huitième jour , il survient de la diarrhée, le mercure se trouve dans les selles, bien qu'on ait cessé l'administration du médicament ; enfin son élimination, après avoir augmenté sensiblement sous l'influencé de l'iodure de potassium, paraît être complète le onzième jour.

Quand les doses ont été considérables et longtemps continuées, le séjour du métal dans l'organisme peut se prolonger pendant des mois, quelquefois même pendant des années ; il est imjDossible, en pareil cas, de reconnaître à quel moment il est complètement éliminé, car il peut être tout à fait latent. Ktlssmaul et Gorup- Besanez ont trouvé plusieurs fois du mercure dans différents organes chez des sujets qui, depuis longtemps, n'étaient plus soumis à son influence : par exemple à l'autopsie d'une ouvrière qui depuis un an ne respirait plus de vapeurs mercurielles, ces auteurs constatent à l'aide de la pile de Smithson que le foie contient du mercure ; chez une autre malade, qui meurt de phthisie six mois et demi après avoir quitté la fabrique de glaces où elle était employée, on trouve également beaucoup de mercure dans le foie et dans les reins ; des recherches analogues faites chez des syphilitiques qui

n'ont pas pris de mercure depuis plusieurs mois donnent des résultats analogues.

Natalis Guillot etMclsens ont montré, en 18/Ji, que riodure de potassium favorise Télimination du mercure ; l'expérience citée plus haut de MM. Mayeneon et Bergeret confirme cette manière de voir. Les antimercurialistes viennois ont môme affirmé que l'iodure pouvait provoquer la salivation chez des sujets qui ne présentaient plus aucun signe d'intoxication.

INIais il ne faudrait pas cependant exagérer cette inlluence de l'iodure, car Kilssmaul a trouvé du mercure en abondance dans le foie, les reins, et nféme le cerveau chez une malade (pii, depuis quatre mois, n'absorbait plus de mercure, et qui, depuis un mois, avait pris j^lus de GO grammes d'iodure. D'après M. le professeur Gubler, l'iodure agit, en pareil cas, non pas en amenant, comme l'a dit Melsens, la formation d'uniodure double, mais en activant la dénutrition et en mettant ainsi en liberté du mercure immobilisé dans les organes.

Beaucoup d'auteurs anciens, et en particulier Autenrieth, Brodbelt, Becker, Falloppe, Fernel, Fontanus, Fourcroy, Lentilius, Mayerne, Timîcus, Guldenklee, Wepfer et Otto, disent avoir retrouvé le mercure dans les os, et plusieurs de leurs observations paraissent authentiques. Fontanus dit positivement : « Dissecto cada- )) vere , circa juncturas guttuhx) tremula) hydrargyri » a me inventie sunt. » En Brodbelt laisse sécher les os d'un sujet syphilitique dans le but de les préj)arer; quand il les sectionne, il trouve du mercure dans plusieurs d'entre eux. De même Otto et Gurlt, en brisant les os d'un sujet syphilitique, voient s'en échapper des globules de mercure. Il faut remarquer que dans ces faits et dans tous les cas analogues, le

métal n'a jamais été trouvé qu'après macération des os; il n'est donc pas prouvé que la réduction se soit faite pendant la vie, et il est possible que la revivification n'ait eu lieu qu'ultérieurement, sous l'influence de la putréfaction.

Les faits dans lesquels on aurait vu le mercure sourdre en fines gouttelettes à la surface de la peau ne peuvent être admis qu'avec une extrême réserve. Cependant, l'observation suivante de Salmeron paraît démonstrative : un homme, atteint de chancre induré en 1861-G2, prend 0 gr. 6 de bichlorure et un peu moins de protoiodure de mercure; il fait en outre des frictions avec h5 gr. d'onguent mercuriel, et se soumet à des fumigations d'iodure de mercure. Il ne salive pas, mais il souffre de douleurs nerveuses, d'insomnie et de pesanteur à la tête; il a du dégoût pour le travail. Deux mois après la dernière fumigation, il est surpris et alarmé de se voir la peau, spécialement à la région de la poitrine, couverte de petits globules de mercure, facilement reconnaissabies à l'œil nu ; son linge (?) en porte des traces très visibles ;. une lame de cuivre qu'il s'appli([ue sur la peau est amalgamée et montrée à une réunion de médecins : l'exhalation continua trois semaines.

Maldore, en ouvrant un abcès de la glande sous-maxillaire développé chez un enfant auquel il avait administré quelqiies grains de mercure pour une affection abdominale, voit distinctement des globules de mercure dans le pus de l'abcès; il s'en élimine pendant une semaine.

Si ces auteurs ne se sont pas fait illusion, la revivification du mercure dans l'organisme doit être considérée comme démontrée, car nous avons vu que, selon toute vraisemblance, il n'était jamais absorbé qu'à l'état de combinaison.

Nous n'cavoiîs guère d'autres données relativement à la forme sous laquelle le mercure est éliminé ; on sait cependant que dans l'intestin il passe à l'état de sulfure.

Page 1