CHAPITRE PREMIER
COUP d'oeil général.
L'histoire du mercure est à la fois pleine d'intérêt et riche en enseignements. Depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours, les annales de la médecine témoignent à chaque instant des luttes ardentes qui ont eu lieu entre ses partisans et ses détracteurs. Suivant qu'ils sont ])lus vivement frappés par ses effets thérapeutiques ou par son action toxique, tous les syphiliographes, à peu d'exceptions près, viennent tour à tour célébrer ses louanges ou l'accabler de leurs critiques, souvent même de leurs injures : pour les uns, c'est un médicament admirable et sans pareil , « Mcrcurias triumphato r » (Goms); ses préi^arations méritent d'être appelées angèliques^ (( et etiam pulvis a me angellciis dictus, propter ejus » angelicam in tali mor]30 operationem, qui estmedicina » mirabilis cui non est par » (Nicolas Massa, 15oâ); pour les autres, c'est un abominable poison ; « supra- » dicta unguenta tanquam a peste fugienda sunt, et
(1) Nous avons consulté avec grand fruit, pour la rédaction de cet historique, les leçons encore inédites de M. Bouchard sur l'histoire de la médecine. (Cours de la Faculté, 1875-1876.)
» contra practicantes insurgant, si velint, proto medi- » ci, aut ipsa natura liumana clamabit : interficiuntur » liomines, non morientur; qui si non in hoc sa3Culo, » in alio tamen reddent rationem et submergentur in » puteo pœnitenticTD. » (Gaspar Torrella, lii97.) A jdIusieurs époques, et particulièrement dans le courant de ce siècle, les attaques redoublent ; le médicament semble devoir succomber sous les attaques passionnées ou intéressées des charlatans, des faiseurs de systèmes, des jeunes gens sans expérience, des frondeurs et des fous; mais toujours le bon sens et la vérité finissent par avoir le dessus, et le mercure continue à être considéré par la grande majorité des médecins éclairés comme un médicament héroïque contre la syphilis et utile dans plusieurs autres affections : « Le mercure, dit M. G. Sée, (( a eu sa grandeur et sa décadence ; nous assistons à sa^ « restauration. »
Nous aurons à montrer, dans cet historique, comment ce médicament, proscrit par les anciens, a été employé d'abord à l'extérieur dans les maladies de la peau, et plus tard, par analogie, dans la syphilis ; comment, après de vives résistances, on Ta également donné à l'intérieur ; sous quelles formes on l'administrait ; quel abus on en a fait ; quelles interprétations diverses on a données de son action suivant la doctrine physiologique régnante; comment on a fait entrer successivement dans la matière médicale la plupart de ses composés à mesure que la chimie les faisait connaître; comment ses applications se sont progressivement étendues ; comment, enfin, l'expérimentation physiologique et l'étude des intoxications professionnelles ont permis de détenniner son action sur l'organisme et de réduire à néant la doctrine absurde qui prétendait lui imputer la plupart
des accidents de la syphilis secondaire et tertiaire.
Nous distinguerons, avec Kiissmaul, trois périodes dans l'histoire du mercure : la première comprendra l'antiquité et le moyen âge ; la seconde s'étendra de la renaissance à la fin du dix-huitième siècle ; la troisième de la fin du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours.