EXAMEN MICROSCOPIQUE DES PRODUITS MORBIDES LIQUIDES
Quoique la plupart des recherches micrographiques qui ont été entreprises sur les liquides du corps humain , aient
été faites au point de vue de la physiologie ou de la médecine , on ne peut s’empêcher de reconnaître que la chirurgie y a également gagné , quoique dans des limites assez restreintes.
J’ai déjà fait remarquer, dans le chapitre précédent, que c’est au microscope que nous devons la connaissance des phénomènes les plus intimes de l’inflammation, delà suppuration , de la cicatrisation , etc. , où les liquides jouent un rôle essentiel. J’aurai à y revenir dans l’examen rapide auquel je vais me livrer.
1 o La connaissance de la composition moléculaire du sang est un des plus grands services que le microscope ait rendus à l’art de guérir. Le physiologiste , le médecin et le chirurgien ont un égal intérêt à bien connaître cette composition , car des troubles profonds de la vitalité signalent toujours les altérations qu’elle a subies.
Pour ne pas sortir des limites de notre sujet , nous devons nous borner à dire en quoi l’examen microscopique du sang a éclairé la connaissance des maladies chirurgicales.
On sait que le sang est composé d’un liquide dans lequel nagent des globules ayant une certaine analogie avec des utricules végétales 1 ; ce liquide, bien distinct de la sérosité qui se sépare du sang coagulé, est le plasma ou liqueur du sang. C’est sans doute, dit M. Donné, ce liquide réellement organisateur , dépourvu de globules , qui pénètre , d’une manière qui nous est inconnue , par des voies qui restent à découvrir , dans un système spécial de vaisseaux ,
1 Ch. Martins ; Du microscope, et de son application à l'étude des êtres organisés, etc. Paris, 1839, pag. 42.
ou plutôt dans des espaces , dans des lacunes où s’accomplit le mystère de l’assimilation. C’est lui encore qui est la base ■de- tous les phénomènes de réparation qui ont lieu dans le corps vivant. Ce liquide peut également se transformer en pus , et donner naissance aux divers produits accidentels qui seront signalés quand nous nous occuperons de l’examen des solides.
Les globules ne jouent pas un rôle moins essentiel ; comme la partie liquide du sang , ils peuvent servir (après une dissolution préalable) aux mêmes actes morbides ou réparateurs. D’après certains observateurs , ils contribuent à l’établissement de la circulation dans les cicatrices récentes et dans les fausses membranes , en creusant en quelque sorte des canaux vasculaires au sein de ce plasma encore gélatineux.
On ne peut rien déduire de précis et d’applicable à la thérapeutique chirurgicale , de l’examen microscopique du sang dans les diverses maladies. M. Lebert assure que ses globules sont, en général, peu altérés dans l’inflammation franche, lorsqu’on les observe en dehors des capillaires. D’après le même observateur, les globules du sang subissent, dans l’infection purulente , au moins chez les animaux , une série d’altérations qui peuvent même aller jusqu’à leur destruction complète '. Dans le peu de recherches qu’il a faites sur le sang de l’homme atteint de cette maladie, il l’a trouvé très-liquide , d’un rouge brun , peu coagulable , mais sans altération constante de ses globules 2.
* Lebert; Physiol. pathol tom. I, pag. 15.
2 Lebert; loc. cit., tom. I, pag. 282.
Est-il possible de reconnaître la présence du pus dans le sang? Telle est la question que nous devons maintenant nous poser, et sur laquelle nous devons faire connaître l’état de la science.
Écoutons d’abord M. Donné : « Je n’hésite pas à dire que , dans l’état actuel de la microscopie , il ne nous est pas donné de constater l’existence du pus dans le sang d’une manière certaine , au moyen des globules de ce produit pathologique. En d’autres termes , les globules du pus ne peuvent être distingués avec certitude des globules de forme et de structure analogues qui existent naturellement dans le sang, c’est-à-dire des globules blancs '.»
M. Lebert déclare que, malgré tout le soin qu’il y a mis, il n’a rencontré des globules de pus dans le sang que deux fois : une fois, d’une manière non douteuse, dans l’auricule droite d’un des animaux auxquels il avait injecté du pus par l’artère fémorale ; une autre fois chez un homme qui succomba à une phlébite brachiale; toutefois cette dernière observation a laissé des doutes dans son esprit \
M. Andral est plus affirmatif, car il cite plusieurs observations sur la présence des globules du pus dans le sang ; mais il faut remarquer que les autres observateurs n’ont pas été aussi heureux que lui , ce qui porterait à croire, malgré l’avis contraire de M. Sédillot, que l’opinion professée par M. Donné est encore la plus exacte.
De pareilles notions sont, on le reconnaîtra sans peine,
1 Donné; Cours de microscopie, pag. 132.
2 Lebert; Physiologie pathologique, tom. I, pag. 282.
bien insuffisantes pour autoriser les diverses théories par lesquelles on a voulu expliquer les phénomènes de l’infection purulente. C’est en vain, le plus souvent, qu’après avoir injecté dans les veines d’animaux mis en expérience, une certaine quantité de pus, on a cherché à en constater la présence dans le sang ; et l’on voudrait expliquer par la présence de ces globules introuvables, la formation des abcès métastatiques et l’ensemble des phénomènes morbides qui caractérisent l’infection purulente ! C’est par là que pèchent toutes les théories ; celle de Y affection ou diathèse purulente est la seule qu’on ne puisse combattre avec cet argument ; et cependant je suis le premier à reconnaître qu’elle ne suffit pas à expliquer tous les faits.
On s’est aussi occupé de savoir si le sang des sujets atteints de diathèse cancéreuse présentait quelques particularités microscopiques, en rapport avec cet état morbide. M. Gerdy rapporte que : « chez un individu atteint d’ostéosarcôme, avec production consécutive d’une humeur cancéreuse dans le médiastin antérieur, MM. Andral et Gavarret rencontrèrent dans le sang , outre des globules purulents , d’autres corps d’un aspect tout particulier, qui ne se présentèrent à eux que dans cette circonstance. C’étaient des lamelles elliptiques, granitées à leur surface, d’un volume plus considérable que les globules de pus, et d’une forme plus régulière que celle des plaques albumineuses. Ces lamelles se trouvaient en grand nombre dans l’ichor de la masse cancéreuse. De son côté, M. Florian Ileller dit avoir reconnu dans le sang des sujets cancéreux des cellules par-
ticulières, tout à fait analogues pour la forme et pour le volume à celles qu’on observe dans le cancer 1 »
« M. Broca a démontré, dit M. Gerdy dans un autre de ses ouvrages, que la matière cancéreuse, en pénétrant dans les veines, était parfois visiblement entraînée par le cours du sang, jusque dans le cœur et les artères pulmonaires ; mais on ne l’a jamais trouvée portée au-delà, dans le système à sang rouge, à moins qu’elle n’y ait pénétré directement dans les artères, en les perforant 2. »
Concluons , des faits qui précèdent, que le microscope laisse beaucoup à désirer pour tout ce qui concerne l’état du sang dans les maladies chirurgicales.
2° En m’occupant de la pyogèniè, j’ai dû nécessairement dire quelques mots du pus, produit de cet acte morbide.
Je n’entrerai pas dans de plus longs détails sur son organisation microscopique ; je me bornerai à donner un aperçu de sa constitution moléculaire. Les globules qui constituent la partie solide du pus, sont des formations organisées et, pour la plupart, des cellules ayant un noyau, une paroi et un contenu. D’après M. Yogel, la suppuration consiste essentiellement en ce que les parties du plasma exsudé, qui sont aptes à revêtir des formes, acquièrent une organisation particulière dont elles ne s’écartent jamais. Elles sont absolument incapables d’un développement ultérieur , et ne constituent pas de simples passages à des formations d’un ordre plus élevé. D’un corpuscule de pus, d’une cellule
1 Gerdy ; Pathologie générale médico-chirurgicale. Paris, 1851, p. 133.
2 Gerdy, Maladies générales et diathèses. Paris, 1853, pag. 419.
granulée, rien autre ne peut sortir. Ces formations ne jouent jamais dans l’organisme qu’un rôle provisoire ; leur but est de disparaître, soit par résorption au dedans, soit par élimination au dehors ' . Ces caractères, tout en faisant rentrer le pus dans les produits hétéromorphes, le distinguent cependant des autres produits de ce genre, ayant une existence plus durable.
3° L’examen microscopique des liquides des hjdropisies séreuses et fibrineuses, a fourni des résultats trop peu importants pour qu’il soit nécessaire de les signaler. Il a davantage éclairé la composition des liquides contenus dans certains kystes , en y montrant l’existence de poils , de cellules épidermiques , de graisse , de cristaux de cholestérine , etc. C’est l’examen à l’aide du microscope qui a permis à MM. Curling et Gosselin d’établir , d’après la présence de spermatozoaires, l’existence d’une nouvelle variété d’hydrocèle appelée de là lnjdrocèle spermatique.
4° Je n’essayerai pas de déterminer jusqu’à quel point le microscope a permis de distinguer les globules du pus des globules du mucus ; je me contenterai de dire qu’aujourd’hui on paraît assez disposé à considérer ces deux sortes de globules comme étant histologiquement semblables. Quoi qu’il en soit de cette opinion , vers laquelle paraît pencher M. Donné 1 2 , le microscope nous a rendu le service de distinguer, d’après leur forme, les diverses espèces de mucus. Il a permis ,. entre autres , de faire une différence
1 Vogel ; Traité d'anatomie pathologique générale, pag. 145,
2 Donné; Cours de microscopie , pag. 162.
entre le mucus utérin et le mucus vaginal , où l’on trouve fréquemment des vibrions , différents du irichos-monas vaginal. Les vibrions ne donnent, pas plus que le précédent animalcule , un caractère syphilitique au mucus ou au pus qui les contient ; il sont simplement le résultat d’une grande malpropreté des parties dans lesquelles ils s’engendrent ' .
5° Parmi les liquides provenant des sécrétions , il en est plusieurs dans lesquels l’examen microscopique n’a fait découvrir aucune particularité intéressant spécialement la chirurgie. De ce nombre sont la sueur, la salive, la bile. Nous devons , toutefois , faire une exception en faveur de la bile , dans laquelle M. Bouisson a signalé la présence de cristaux de cholestérine , ce qui peut contribuer à expliquer la formation des calculs biliaires. Mais le microscope peut être et est véritablement utile pour aider à reconnaître la nature des concrétions qui se forment dans les liquides sécrétés par les diverses glandes. Ainsi , la connaissance des calculs urinaires, prostatiques et séminaux; celle des calculs salivaires et lacrymaux, des concrétions nasales , gutturales, tonsillaires et bronchiques , des calculs pancréatiques et biliaires , des concrétions intestinales et cutanées, etc., a été certainement perfectionnée par l’examen microscopique de ces produits morbides.
6° « L’étude de l’urine , dit M. Donné , est , on peut le dire , le triomphe du microscope , sous le rapport de l’analyse des matières qui se déposent si souvent dans ce liquide et y forment des sédiments importants à définir, dans un grand nombre de cas morbides. »
i Donné; Cours de microscopie, pag. 154, 155 et 1G3.
Les matières diverses déposées par les urines et qui sont connues sous le nom de sédiments, peuvent, d’après M. Donné , être classées en deux groupes : celui des sédiments inorganiques et celui des sédiments organiques. Parmi les premiers , on trouve l’acide urique , l’urated 'ammoniaque et l’oxalate de chaux, doués de réactions acides, et le phosphate ammoniaco-magnésien , qui offre , au contraire , une réaction alcaline. Le groupe de substances organisées que l’on trouve dans les sédiments comprend, d’après le même auteur , le mucus , les squammes ou vésicules épidermiques , le pus , le sang , le sperme , quelques matières grasses , et dans un cas particulier des globules de ferment.
Chacune de ces substances se reconnaît, au microscope , d’après les formes particulières qu’elle présente et que nous n’avons pas à indiquer. On comprend sans peine combien celte connaissance doit être utile pour éclairer le diagnostic* des maladies des voies génito-urinaires.
7° Le fluide séminal , examiné au microscope , présente, on le sait , dés cellules de forme particulière , douées de mouvement et nageant dans un liquide plus ou moins visqueux. L’existence de ces zoospermes , aujourd’hui hors de doute, n’intéresse pas seulement le physiologiste; elle est aussi utile au chirurgien , car elle lui permet de constater, par l’examen des urines , la présence d’une maladie grave , les pertes séminales , qui a été étudiée avec les plus grands détails par Lallemand et par M. Donné \
8° Nous terminerons ce qui est relatif aux lumières que
1 Donné ; Cours de microscopie , pag. 306 et suiv.