‹ Du Mode d'Action du Bicarbonate de Soude sur l'EstomacChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Action immédiate.

Dans l’action immédiate du bicarbonate de soude nous avons deux faits bien distincts :

1° Un fait chimique qui est la saturation de l’acide par Palcalin;

2° Un fait physiologique consistant dans l’excitation de la sécrétion.

Pendant les premiers moments qui suivent l’ingestion, le premier fait masque le second; car lacide secrété est saturé au fur et à mesure de sa production ; et ce phénomène est d'autant plus long que la dose de bicarbonate de soude administrée a été plus forte.

Puis lorsque l'acide est saturé commence une nouvelle période ou le chyme tend à reprendre son acidité normale.

Enfin vient une troisième période ou la proportion d'acide chlorydrique dans le chyme s’élève plus ou moins au-dessus de la normale; cette dernière période peut

Re

néanmoins manquer. Si, en effet, une dose massive de bicarbonate de soude est administrée, l’excitation ne se traduit que par la saturation avec épuisement ultérieur de la muqueuse.

Ces divers phénomènes qui se passent dans l’estomac à la suite de l’administration du bicarbonate de soude nous permettent déjà de comprendre certaines causes de dissemblance dans les recherches faites sur ce sujet.

Nous allons suivre ces différents travaux dans leur ordre chronologique et examiner si certaines causes de contradiction ne tiennent pas uniquement aux conditions dans lesquelles se sont placés les expérimentateurs.

Peu de temps après le mémoire de MM. Linossier et Lemoine, Gilbert communiqua à la Société de biologie le résultat de ses recherches sur cette question; ses conclusions avaient déjà été relatées dans le quatrième volume des Leçons de thérapeutique de M. Hayen, mais son mémoire ne parut qu’au mois de juillet 1893.

Ses recherches ont été faites pendant deux ans sur un chien à fistule gastrique, auquel il a fait prendre des eaux alcalines naturelles et artificielles avant, pendant et après le repas, soit seules à dose de 400 grammes, soit avec de la viande à dose de 200 grammes d’eau et 200 grammes de viande et il conclut : qu’à haute dose le bicarbonate de soude donné en même temps que la viande « impose pendant la première demi-heure la réaction alcaline au contenu stomacal. L’acidité n’apparaît qu'au bout de ce temps pour augmenter progressivement.

Bref à haute dose le bicarbonate de soude a une action telle sur le contenu stomacal qu’au bout d’un heure celuicin’est pas beaucoup plus riche en acide et en chlore

Po C. <

organiquement combiné que le contenu stomacal après demi-heure.

« À faible dose le bicarbonate de soude a sur le chimisme gastrique une action beaucoup moins intense, mais orientée dans le même sens.

« Il entraîne une diminution de l'acidité qui, notable pendant un quart d’heure, est moins sensible au bout d'une demi-heure et disparaît après trois quarts d'heure. »

Les conclusions de Gilbert, où il semble admettre une action dépressive du bicarbonate de soude, sont donc en contradiction manifeste avec celles de MM. Linossier et Lemoine. Mais on peut facilement s'expliquer la cause de cette divergence si l’on tient compte du moment où il a fait ses analyses.

« Le contenu gastrique, nous dit-il, a été extrait de quart d'heure en quart d’heure pour être soumis au procédé d’analyse imaginé par Vinter, l'extraction n’a pas été faite au delà de la première demi-heure après la seule administration de l’eau et au delà de la première heure après administration d’eau et de viande. Mes recherches ne visent par conséquent que l’action du bicarbonate de soude sur le début de la digestion gastrique. »

Or, à ce moment, le fait de la saturation de l’acide par l’alcalin masquant l’autre action du bicarbonate de soude, son action excitante de la sécrétion, il est naturel que Gilbert, dont les analyses ne. se sont pas étendues au delà de la première heure, ne se soit pas rendu compte du second phénomène et soit arrivé à conclure à une action dépressive du bicarbonate de soude.

Remarquons aussi que les expériences de Gilbert un

êté faites sur un chien, leurs résultats ne peuvent pas. s’appliquer d’une façon absolue à l’homme. De plus, au lieu du bicarbonate desoude, il s’est servi de l’eau de Vichy dont le sel le plus important est, il est vrai, le bicarbonate de soude, mais qui renferme en outre beaucoup d’autres principes pouvant avoir aussi quelque influence sur la sécrétion stomacale.

Aussi, lorsque Gilbert reprit plus tard ses recherches en collaboration avec L. Modiano, comme ils firent leurs analyses pendant une période plus longue de la digestion, leurs conclusions ne sont plus absolument identiques aux premières conclusions de M.Gilbert.

Dans ce dernier .travailt, ils nous donnent le compte rendu de deux expériences où le bicarbonate de soude a été administré d’une part à la dose d’ 1 gramme avant le repas, d'autre part à la dose de 10 grammes en même temps que le repas d'Ewald. Pour examiner le travail chimique de l’estomac, ils ont eu recours au tubage en série continue (conseillé par Hayem), pratiqué 10 minutes, 30 minutes, 1 heure, 1 h, 1/2, 2 heures et 2.h. 1/2 après le repas d'épreuve.

De leurs analyses, ils ont conclu: « 1° que le bicarbonate de soude pris en même temps que le repas déprime le processus chimique de lestomac dans l’hypopepsie d’une façon d'autant plus notable que la dose en est plus élevée ; 2° pris une demi-heure avant le repas,

! Gilbert et Modiano, De l’action du bicarbonate de soude sur le chimisme stomacal dans l’hypopepsie (Bulletin de la Société de biologie, 27 juillet 1894.)

20) te le bicar»onate de soude excite au contraire le travail de l'estomac et le précipite. »

Ainsi, dans ces dernières recherches qui ont mieux suivi l’évolution de la digestion, nous voyons MM. Gilbert et Modiano se rapprocher dans leurs conclusions de celles de MM. Linossier et Lemoine ; car os admettent en effet l’achon excitante du bicarbonate de soude pris une demi-heure avant le repas. |

Néanmoins, tout différent est leur avis quand ils admettent une action dépressive pour les doses administrées au moment des repas. Mais remarquons que dans les analyses dont ils nous donnent le compte rendu, ils ont employé une dose massive de 10 grammes. Le fait seul dans ce cas de voir le chyme recouvrer son acidité normale ou même rester un peu au-dessous suffit pour rejeter l’idée d’une action dépressive. L’action excitante ne s’est traduite que par la saturation de l’acide avec épuisement ultérieur de la muqueuse.

Un gramme de bicarbonate de soude fixant en effet, 44 centigrammes d’acide chlorhydrique, il a fallu que la muqueuse sécrétât plus de 4 grammes d’acide chlorhydrique pour produire la saturation et on comprend bien qu'un tel travail ait épuisé l’énergie secrétoire d’une muqueuse hypopeptique.

Vers la même époque Modiano ‘ faisant sa thèse inau gurale sur ce sujet publie un certain nombre d’expériences personnelles. Ses recherches ont porté sur trois malades :

1 Modiano, Recherches sur l'action du bicarbonate de soude et de l'acide lactique sur le chimisme stomacal des dyspeptiques, th. de Paris, 1894.

une femme hypopeptique, et deux hommes, l’un hypochlorhydrique, et l’autre légèrement hyperchlorhydrique. | # Les analyses ont été faites par série continue, l’extraction du contenu stomacal ayant été faite et analysée à six reprises différentes durant le cours de la digestion. Il est arrivé aux mêmes résultats que ceux qu’il avait obte nus en collaboration avec Gilbert. Seulement si nous suivons ces analyses nous voyons que l’action dépressive ne se manifeste réellment que lorsque de fortes doses (10 grammes) ont été employées. La même objection que nous venons de faire sur ces doses massives peut encore s'appliquer ici. En outre, leurs expériences sont susceptibles de plusieurs autres objections.

D’abord peut-on admettre que ce tubage en série continue, ce passage si répété de la sonde dans l’estomac, soit sans action sur les fonctions secrétoires de cet organe ?

De plus, remarquons, qu'ayant trouvé une action dépressive lorsque le bicarbonate de soude était administré pendant le repos ; la dernière extraction qui était faite deux heures et demi après, était encore trop rapprochée du moment de l’ingestion de ce médicament pour que l’on puisse voir nettement la phase d’excitation. Du reste, il était difficile à MM. Gilbert et Modiano de voir la phase d’excitation, car le repas d’épreuve employé par eux n'étant point assez copieux, les aliments avaient déjà quitté l'estomac, lorsque le phénomène chimique de saturation étant achevé, le phénomène physiologique d’excitation devenait apparent.

Durant le cours de ce même mois MM. Mathieu et Laboulais dans un mémoire présenté à la Société médicale

Dore des hôpitaux le 27 juillet 1894 rapportent leurs recherches.sur deux cas particuliers où le bicarbonate de soude a été donné une demi-heure et une heure avant le repas et “où l’extraction du contenu stomacal était faite trente à qua+ rante minutes après le repas.

Ils ont été amenés à conclure :

1° Que des doses de 50 centigrammes à 1 gramme prises une demi-heure avant le repas paraissent sans action sensible sur la secrétion.

2 Une dose de 3 grammes prise une heure ou une demiheure avant le repas a diminué la secrétion.

Mais remarquons que leurs expériences sont susceptibles des mêmes objections que les premières expériences de M. Gilbert.

L’extraction du contenu stomacal n'ayant été faite qu’une fois et trente à quarante minutes après l’ingestion, à ce moment le phénomène de la saturation de l’acide par l’alcalin masquait encore l’autre phénomène d’excitation ; il est naturel que les expérimentateurs n'ayant vu que le premier de ces faits aient conclu à une action dépressive du bicarbonate de soude.

Aussi lorsque M. Mathieu reprit ses recherches plus tard en collaboration avec M. Hallot, comme ils firert leurs analyses à une période plus avancée de la digestion et par conséquent bien plus éloignée du moment de l’administration du bicarbonate de soude, leurs conclusions se conforment alors bien mieux à celles de MM. Linossier et Lemoine.

Leurs recherches se firent sur un homme ne présentant comme signes de dyspepsie qu’un peu de lourdeur de tête et de torpeur après les repas. Quatre repas d’épreuves

28 = simples ont été faits, l’extraction du contenu stomacal a été faite tantôt au bout d'une heure, tantôt au bout d’une heure et demie ; les doses de bicarbonate de soude employées ont été 3 et 5 grammes administrées une heure avant le repas.

Ils sont arrivés à conclure que l’ingestion de 3grammes puis de 5 grammes de bicarbonate de soude a déterminé une excitation motrice et secrétoire de l'estomac.

L’excitation motrice aurait été d’abord la plus manifeste, mais ils se demandent aussi si le passage répété de la sonde n’a pas une influence aussi grande que le bicarbonate de soude dans l’excitation de cette motilité.

Ces résultats obtenus par des analyses faites à une période assez avancée de la digestion se rapprochent donc mieux des conclusions de MM. Linossier et Lemoine que les premiers résultats obtenus par MM. Mathieu et Laboulais lorsqu'ils faisaient l'extraction du contenu stomacal trente à quarante minutes seulement après le repas d’épreuve.

Enfin nous avons à signaler l'opinion de M. Hayem ‘ disant que l’erreur résulte de ce que l’on ne tient pas assez compte des troubles évolutifs de la digestion. D’après lui le fait le plus important de l’action du bicarbonate de soude étant une abréviation de la durée de la digestion, on peut croire à une augmentation de l’acide chlorhydrique parce qu’il atteint son maximum plus tôt; mais celui-ci serait toujours plus faible que le maximum atteint s’il n’y avait pas eu administration de bicarbonate de soude.

! Hayem, Leçons dethérapeutique, Les agents physiques et naturels.

Page 1