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Du mouvement médical au dix-neuvième siècle

Si quelque savant médecin , mort il y a cinquante ans, pouvait ressusciter aujourd’hui, quelle serait sa surprise à l’aspect des bouleversements que la science a subis depuis ce demi-siècle ! Son esprit, à coup sûr, serait frappé de vertige en voyant cette agitation déliraute, ce mépris pour l’autorité, cette anarchie complète, ce génie révolutionnaire, en un mot, qui travaille aujourd’hui les têtes médicales. C’est que notre époque est un flagrant témoignage en faveur de cette vérité depuis longtemps proclamée, à savoir que les sciences et la médecine elle-même suivent l’impulsion que leur impriment les idées et les faits qui caractérisent les diverses phases de l’humanité. Nous, par exemple, qui, par un triste privilège, avons assisté à tant de péripéties philosophiques , littéraires, politiques et autres, nous pouvons témoigner des étroites connexions qui relient tous les éléments de ce vaste organisme que, par une juste métaphore, on désigne sous le nom de corps social. Telle est, aujourd’hui surtout , l’ef-

fervescence des idées, que ceux-là même de qui le devoir obligé esl de suivre les évolutions journalières de la science, suffisent à peine à ce labeur et sont tout surpris de se trouver si loin de leur point de départ. En effet, chaque jour qui renaît leur révèle un nouveau point de vue , et frappe d’insuffisance, mais non pas de stérilité, leurs études de la veille.

Que si le soin de se tenir au niveau des idées sans cesse renaissantes est une tâche si laborieuse pour ceux qui sont chargés de vous instruire, que sera-ce donc pour vous, jeunes élèves, qui en êtes encore à déchiffrer les premiers linéaments de ces mobiles hiéroglyphes de l’art de guérir ? A nous le soin de guider vos pas incertains au milieu de cet immense labyrinthe , à nous la mission délicate et difficile de diriger vos esprits dans le choix des aliments si variés que devront s’assimiler vos intelligences , terrain vierge où germeront avec la même activité le bon grain et l’ivraie , suivant ce que sèmera la parole du maître.

Or, je ne crois pouvoir mieux faire au début de nos études que de vous exposer la filiation des phénomènes qui, fatalement, en quelque sorte, ont poussé la science médicale dans les voies qu’elle suit aujourd’hui. C’est la seule manière d’éclairer votre marche; c’est le meilleur moyen de vous prouver que la médecine, ainsi qu’on l’a dit , est fille du temps et de l’expérience (Baglivi) ; c’est le plus solide argument que nous puissions opposer à ces esprits affligés de myopie qui, dans leur orgueil, prétendraient confisquer la sagesse des siècles au profit de quelques inventions de détail , qui ne sont, en réalité , que des matériaux complémentaires ajoutés à l’éternel édifice de la

science.

Le dogme médical , cimenté par Hipfociiate et Galien , avait traversé la série des siècles à peine altéré par la secte des Arabes , lorsque la renaissance des lettres vint lui rendre tout son éclat.

A cette époque régnait un si religieux respect pour l’autorité, c’est-à-dire pour l’antiquité, qu’il eût été presque aussi sacrilège d’attenter aux dogmes institués en littérature et en philosophie par Aristote, en médecine par Hippocrate et Galien, que d’altérer le texte des livres saints; c’est alors que Paracelse fut considéré comme un insensé pour avoir parlé de brûler les livres des anciens. Si môme on y regarde de près , on s’aperçoit que ce majestueux monument de la science antique fut respecté, au moins dans quelques-unes de ses bas|s fondamentales, par ceux-là qui, depuis le quinzième siècle, ont mérité la qualification de fondateurs de systèmes ; et, en effet, l’humorisme de Fernel , de Sydenham , de Baglivi , de Stoll , le chimisme deSïLvius . et môme le mécanisme de BoernAAVE , ne furent que la consécration et le développement de l’humorisme ancien ; le vitalisme de Van Helmont, de Stahl et de Barthez ne fut que le perfectionnement du naturisme (I’Hippocrate , et le solidisme de Cullen et de Pinel lui-même avait manifestement ses racines dans la physiologie de Galien. Néanmoins, tous ces efforts divergents, effectués dans le but de faire prédominer certains éléments de la science primitive, sont un reflet partiel des luttes soutenues par l’esprit humain pendant cette période d’émancipation générale qui, datant du moyen âge, est venue faire explosion à la fin du siècle dernier. Les réformateurs en médecine sont , passez-moi l’expression , les analogues des réformateurs en politique , en phi-

losophie et en religion qui surgirent si nombreux pendant les trois siècles qui précédèrent le nôtre. Enfin apparaît ce grand cataclysme de la révolution française, et c’est à ce dernier moment que nous allons saisir le mouvement médical en France, pour en suivre les évolutions jusqu’à l’époque actuelle.

Le premier des réformateurs modernes est, sans contredit, le vénérable Pinel, qui, le premier parmi nous, fit de généreux efforts pour fonder l’organicisme et débarrasser la science des langes de rbumorisme suranné et des mystiques entités du dogme ancien. Bien que sa pyrétologie reflète encore un reste des préjugés classiques en faveur de l’essentialité des fièvres, on voit pourtant dans les dénominations mêjae qu’il impose à la plupart d’entre

elles une tendance déclarée vers le grand principe de la

localisation, et c’est à bon droit qu’un de ses biographes le représente comme le chef de l’école médicale française (Boisseau, Biograph. médic,). En effet, il parait avéré que Pinel inspira Bichat. Or, Pinel fut l’homme de cette révolution médicale contemporaine de la grande révolution politique; la première édition de la Nosographie philosophique du citoyen Pinel est datée de l’an VI de la république française une et indivisible. Et quelle que fût la mansuétude de son caractère , nous croyons fort que Pinel puisa la hardiesse nécessaire pour saper le vieil édifice médical, dans l’audace môme des énergiques artisans de la révolution sociale qui s’accomplissait sous ses yeux. Remarquez en outre que sa Nosographie est intitulée philosophique ; car Voltaire, J. J. Rousseau et l’Encyclopédie avaient mis la philosophie à la mode. La révolution politique est si bien le moteur de la révolution

médicale, que rien d’analogue ne se passait chez les autres nations à cette époque, et que le progrès est manifestement parti de la France pour s’infiltrer insensiblement chez nos voisins.

Bichat, avons-nous dit, s’inspira de Pinel dans la conception du Traité des membranes . Premier et glorieux titre à l’immortalité; car* ce livre jeta positivement les bases d’une doctrine nouvelle qui n’avait fait que poindre dans l’ouvrage de Pinel : c’est l’organicisme, doctrine qui déduit les propriétés de l’économie de l’organisation même des tissus divers. Les Recherches physiologiques sur la vie et la mort fondèrent à leur tour une physiologie également nouvelle : c’est la physiologie positive, celle qui déduit le maintien ou la ruine ^e l’organisme de l’intégrité ou des altérations des principaux instruments de la vie.

Enfin l’œuvre culminante de Bichat, celle qui investit son nom de la plus éclatante auréole , c’est ce magnifique Traité de V anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine , livre admirable qui frappa les esprits d’un solennel étonnement, en révélant enfin une médecine vraiment rationnelle, une médecine basée sur l’observation immédiate, rigoureuse des phénomènes physiques et vitaux, organiques et fonctionnels de l’économie. A dater de Bichat , la physiologie et la médecine cessèrent d’être des romans et de ridicules paraphrases de conceptions purement imaginaires et trop souvent absurdes. Ce qui étonnera peut-être , c’est que Bichat fut en réalité le fondateur de l’éclectisme qui règne encore aujourd’hui : pour le prouver, il suffira de rappeler sa distinction des deux vies et cet axiome si souvent reproduit,

à savoir : « Qu’une théorie exclusivement de solidisme ou « d’humorisme est un contre-sens physiologique.» Ajoutons qu’en soumettant les tissus et les humeurs à l’action des divers agents physiques et chimiques , il systématisa celte chimie médicale dont, à bon droit, notre époque est si nère.

Eh bien ! cette multiplicité de vues , cette part si largement faite par le génie de Bichat aux divers systèmes, ne réfléchissent-elles pas la tolérance des esprits de son époque, fatigués et convertis par les excès du radicalisme révolutionnaire? Les œuvres de Bichat datent de 1800 et 1801 , époque où la nation mutilée se réfugiait sous l’égide conciliatrice du consulat.

Cependant un homme doué d’une organisation privilégiée , un homme qui , sous une enveloppe énergique, recélait une force intellectuelle plus vigoureuse encore; un homme dont la puissance native recevait une trempe nouvelle de la vie des camps , sous des zones variées, au sein des épidémies meurtrières , dans le méphitisme des hôpitaux et des amphithéâtres où se consumait son infatigable activité, Broussais enfin , qui , dans sa mâle individualité, symbolise la force et le génie de l’Empire ; Broussais, disciple de Pinel et de Bichat, jetait en bronze, dans sa magnifique Histoire des phtegmasies chroniques , les fondements de cette doctrine éclatante qui devait fasciner et subjuguer une génération médicale tout entière, de même que le monde politique fut subjugué, fasciné par le héros d’alors. V Histoire des phlegmasies est datée de la glorieuse année 1808 ; Y Examen des doctrines médicales ne put être publié qu’en 1816, survivant à l’Empire comme tant de superbes monuments que l’Empire avait fondés.

Ce n’est point ici le lieu de scruter en détail , soit les mérites, soit les défauts de celte œuvre extraordinaire; qu’il nous suffise, à nous praticiens, de rappeler qu’en dépit de ses exagérations et de ses erreurs, ce livre rendit un service immense à la science et à l’humanité , en rectifiant la logique médicale , en perfectionnant le diagnostic et surtout eu stigmatisant l’abus des stimulants, prodigués alors contre toutes les maladies avec faiblesse apparente; si bien qu’encore aujourd’hui les détracteurs les plus acharnés de cet homme illustre se conforment, dans leur pratique, aux principes salutaires formulés par Broussais ; témoin le traitement actuel des affections inflammatoires et des fièvres, c’est-à-dire des trois quarts des maladies qui affligent l’humanité.

Le despotisme exagérateur de la doctrine dite physiologique devait tomber comme tomba le despotisme exagérateur de l’Empire, mais en laissant, comme ce dernier, de précieux débris dont profiteront les générations futures. A l’époque d’enivrement devait succéder celle d’examen , et, comme chaque progrès humanitaire rencontre toujours son artisan, l’œuvre analytique trouva son habile représentant dans la personne de M. le professeur Andral. J’ose ici devancer le jugement de la postérité , en signalant les œuvres de cet habile maître comme la réalisation de l’antagonisme suscité par l’exclusivisme Broussaisien. Cette œuvre de réaction fut formulée sous le nom (Y éclectisme. Or, ici comme précédemment , l’expression médicale ne fut que l’écho d’un système inauguré déjà dans d’autres régions scientifiques. Le calme qui régnait à la superficie de la Restauration avait permis aux manifestations intellectuelles de se produire, et du haut des chaires de la Sorbonne et

du Collège de France dogmatisaient ces voix éloquentes vouées au culte de la raison et à la recherche de la vérité. Un philosophe éminent, surtout (M. Cousin), formulait textuellement cette méthode de l’éclectisme philosophique, dont, à tort, on a prétendu faire une doctrine. Or, cette faculté de choisir, ce libre arbitre, transporté dans la sphère des idées médicales et opposé à l’exclusivisme Broussaisien , ne pouvaient manquer de faire une rapide fortune, car, d’une part, ils satisfaisaient à un besoin de l’esprit , et de l’autre, ils servaient merveilleusement les rancunes amoncelées à l’endroit de l’âpre réformateur du Val-de- Grâce. Donc, la réaction s’établit en raison directe de la compression, si je puis m’exprimer ainsi. De même qu’après la tyrannie de Louis XIV se produisirent les débauches de la Régence , de même qu’après le règne de la Terreur éclata la licence du Directoire, de même, après l’autocratie de la doctrine physiologique apparut l’émancipation éclectique, laquelle, par une pente naturelle, devait conduire au scepticisme d’abord, puis aux saturnales del’empirisme. Et , en effet, le rationalisme , la loi scientifique disparaissant , le bon plaisir individuel , l’anarchie médicale, en un mot, devait prendre sa place. Donc chacun pensa pouvoir se poser en autorité et fut accepté comme tel par l’indifférence des uns, par la politique des autres; et, comme la paresse fuit le travail , comme la passion ne raisonne pas , on enregistra les voix sans se donner la peine de les peser, heureux qu’on était de les voir se multiplier contre le colosse déchu. Alors on vit l’humorisme se régénérer sous des formes nouvelles, alors le vitalisme releva la tête, favorisé qu’il était par le spiritualisme orthodoxe qui rayonnait d’en haut, et parmi les conversions qu’il opéra,

se trouvèrent plus d’ambitieux que de gens convaincus.

Cependant quelques bons esprits crurent devoir imposer une digue à ce débordement , et fondèrent une école d’observation qui ne reconnut d’autorité que la puissance des nombres. Après avoir été disloquée par l’éclectisme, la science fut en quelque sorte décapitée par la méthode numérique , et , pour les adeptes les plus fervents de la nouvelle école , l’œuvre intellectuelle de l’artiste fut réduite à . peu près aux proportions d’une simple addition. Ceux-là même qui s’étaient élevés contre la simplicité de la synthèse Broussaisienne , ne s’aperçurent pas que la synthèse numérique réalisait un système non moins étroit et plus aveugle encore. Disons pourtant que l’école de M. Louis, dans les attaques multipliées que les immobiles ont dirigées contre elle, a souvent été calomniée, et que la méthode numérique bien comprise, c’est-à-dire éclairée par l’induction , non-seulement est rationnelle et féconde, mais encore qu’elle est indispensable, qu’elle règne sur l’aphorisme lui-même, et qu’elle n’est , en un mot, que l’expérience formulée en chiffres , prenant la place de cette expérience vaporeuse qui se nourrit de souvenirs trompeurs.

Le dogme s’est donc individualisé de plus en plus , au point qu’un brillant professeur de la faculté de Paris n’a pas craint de proclamer en séance solennelle que la science n’existe pas; que l’art seul existe; que les principes sont une chimère; qu’il n’y a de réel que les faits particuliers, etc. Ainsi M. Trousseau s’est fait le coryphée de ce grossier empirisme qui n’a de représentant dans aucune époque et chez aucune nation civilisée. Disons à sa louange qu’il s’est réformé depuis, et qu’aujourd’hui M. Trousseau cherche à rationaliser sa pratique ni plus ni moins que les

autres, témoin ses travaux sur les feirugineux, sur les eaux minérales , etc. Néanmoins l’empirisme brutal compte de nombreux prosélytes, et ce degré d’abjection auquel la science en est réduite , n’est-il pas la représentation fidèle de ce triomphe des iutérêts matériels , de cette glorification de l’égoïsme, de cette invasion éhontée du moi , conséquences de cette glorieuse révolution de \ 850 , dont le fâcheux revers fut d’ouvrir une arène à toutes les ambitions, même les plus infimes?

C’est là que nous en étions uaguère , c’est là que nous en sommes encore aux yeux de ce populaire médical qui, comme tous les populaires, ne voit de chances de profits que dans la confusion universelle. Il est une horde parasite qui repousse le dogme rationnel par conscience de son incapacité, qui décline l’observation rigoureuse par sentiment de son ignorance, et dont l’intérêt flagrant est d’entretenir les ténèbres pour pêcher en eau trouble , comme on dit vulgairement.

Mais tous les excès ont des bornes , toutes les calamités morales ont un terme fixé par le sens intime inhérent à l’humanité. Une réaction en sens contraire se prépare aujourd’hui, et nous augurons assez favorablement des destinées de la science pour espérer assister encore à sa restauration. Tel est l’espoir des hommes de science et de conscience qui, chaque jour, avec ardeur, mettent la main à l’œuvre sainte , les uns avec la modeste ambition de réunir les débris épars de l’édifice médical pour en re • faire un monument approprié aux exigences modernes , les autres pour établir de nouveaux fondements empruntés à des moyens d’investigation, sinon nouveaux, du moins perfectionnés, et dus à des sciences collatérales.

Puisse la médecine , dans ce noble travail de régénération, donner l’exemple aux autres éléments sociaux à la remorque desquels nous l’avons montrée presque toujours attachée.

Que si ce rapprochement des destinées de la médecine avec celles des autres sciences apparaissait comme un singulier paradoxe, que si l’on voulait contester les relations de connexité que nous avons établies, au moins conviendrait-on que cette coïncidence entre les révolutions de notre science et celles des autres conditions de l’humanité est, au moins /un phénomène assez remarquable pour être signalé et pour fixer l’attention des esprits méditatifs1.

Ici commence pour nous un nouveau travail d’analyse, bien plus ingrat et non moins périlleux que le précédent. Dans ce que nous venons de dire, nous n’avons eu qu’à jeter un coup d’oeil rétrospectif sur l’histoire synthétique de l’esprit humain ; maintenant nous avons à pénétrer dans les intimes profondeurs du mouvement scientifique du moment pour eu exhiber leslnobiles secrets ou patents. En fouillant le sol de l’actualité , peut-être rencontrerons-

• Dans la haute antiquité , la médecine était confondue avec la théologie et avec la philosophie, c’est-à-dire que les prêtres et les philosophes étaient médecins. Hippocrate, dit-on , sépara la médecine de la philosophie, empruntant à cette dernière sa doctrine des quatre éléments , dont Empedocle passe pour être l’inventeur, et qui furent adoptés par Aristote. Empedocle institua comme éléments le chaud , le froid , le sec et l’humide , représentés par le feu , l’air, la terre et l’eau. Hippocrate vint , qui créa , par imitation , les quatre éléments médicaux: le sang, l’atrahile, la bile et la pituite, comme analogues du chaud , du froid , du sec et de l’humide , de sorte que , dès l’origine. la médecine se fit tributaire de la philosophie. Cette remarque historique, qui ne nous appartient pas, prouve que nous ne sommes pas les premiers à concevoir de pareils rapprochements.

nous des amours-propres à froisser...; mais ferme sur le terrain des principes et fort de notre conscience, nous protestons contre toute allusion personnelle et poursuivons notre œuvre de science pure et de simple humanité.

« Le présent est gros de l’avenir» , a dit un philosophe (Leibnitz); c’est dire implicitement que le présent est fécondé par le passé. A ceux qui prétendraient que la science médicale tend à s’asseoir sur des bases toutes nouvelles, il suffira de rappeler la multiplicité des divergences doctrinales actuelles qui , toutes, reposent sur des éléments empruntés à l’antiquité. Aujourd’hui, comme jadis, n’avonsnous pas des vitalistes , des humoristes, des solidistes , des éclectistes , des empiriques et des rationalistes , etc.? Seulement les mots sont changés ; les vitalistes s’intitulent dynamistes ; les humoristes se vantent avec raison de professer un humorisme rationnel et plus ou moins démontré, au lieu de l’humorisme purement spéculatif des anciens; les solidistes se disent organiciens , parce qu’ils invoquent la physique animale au lieu de recourir à la physique générale ; les éclectistes se vantent de sacrifier à V observation pure, parce qu’ils ne tiennent compte que des faits constatés. . , . comme si les faits ne se laissaient pas travestir au gré de toutes les doctrines, comme si toutes les doctrines, même les plus exclusives, ne prétendaient pas s’appuyer sur les faits , comme si l’observation n’était pas l’argument banal de tous les systèmes depuis que la science existe! Les empiriques , un peu honteux de leur pauvreté, pensent former une secte nouvelle sous le nom d 'empirisme raisonné , de même que les rationalistes pensent se donner plus de poids en professant le rationalisme expérimental , mots qui hurlent de se trouver en-

semble; car le bon sens dit bien que la raison et l’expérience peuvent, être d’accord, s’appuyer ou s’éclairer mutuellement; mais il dit aussi que ces instruments resteront éternellement distincts comme l’esprit et la matière qu’ils représentent. 11 n’est et ne fut jamais qu’une méthode : c’est la méthode d’observation, dont l’induction a, de tout temps, abusé plus ou moins, et voilà tout.

Croyez-le bien , les procédés de l’esprit humain ont toujours été les mêmes, et, comme on l’a dit avec raison, la science tourne dans un cercle perpétuel , à cela près que le cercle s’agrandit en raison des conquêtes de détail. Voilà ce que pensent les hommes qui, comme nous l’avons dit, veulent reconstruire la science avec ses propres débris; ceux qui sont convaincus de la vérité de l’axiome que nous avons pris pour épigraphe, à savoir que «toute école est en possession d’une partie de la vé- « rité. » C’est ce que nous pensons, nous qui , depuis dix ans passés, professons la médecine positive , nous qui avons formulé la nouvelle doctrine des éléments , sans prétendre pourtant au mérite de l’invention , et sans autre ambition que celle d’avoir réduit à leur valeur réelle et d’avoir résumé en principes les utiles labeurs de nos devanciers; modeste prétention dont vous trouverez la preuve dans nos travaux même les plus originaux , travaux dans lesquels nous avons toujours eu soin de placer nos idées personnelles sous la caution et la tutelle de l’antiquité. Précaution qui pourtant ne nous a point affranchi des rigueurs de la critique.

D’autres, avons-nous dit encore, manifestent la prétention d’ériger l’édifice médical sur des bases toutes nouvelles, soit qu’ils invoquent ce qu’ils appellent la physio-

logie positive , soit qu’ils fondent leur espoir sur les révélations du microscope ou de la chimie. C’est là, nous l’affirmons, une grande erreur qui s’explique par les hallucinations qu’engendre trop souvent l’engouement de la nouveauté. Et d’abord, la médecine n’a jamais eu d’autre base que la physiologie. Les quatre humeurs galéniques étaient des éléments physiologiques, s’il en fut jamais; et nous ajoutons que la physiologie a, de tous temps, eu la prétention d’être positive et fondée sur l’expérience : le sang, la bile et la pituite (sérosité) sont des éléments au moins aussi positifs que les phénomènes reflexes. Quant au microscope et aux réactifs, ils ne font que continuer l’application des sens et l’œuvre du scalpel. Le microscope et la chimie sont revendiqués par l’organicisme bien compris, dont ils sont les enfants légitimes; seulement ils sont plus avancés que leur père, car ils ont l’avantage d’être venus après lui. C’est en vain que ces fils ingrats prétendraient renier leur origine et substituer intégralement leurs œuvres à celles de leurs devanciers; il faudrait pour cela qu’ils réduisissent à néant la science ellemême qui existe sans eux, qui peut et qui pourra longtemps encore se passer d’eux , et à laquelle ils restent et resteront étrangers dans une foule de circonstances ; et la preuve :

Nos ancêtres diagnostiquaient l’inflammation , ils connaissaient le pus et la dégénérescence cancéreuse , où le microscope fournit d’utiles lumières dans les cas litigieux , c’est-à-dire exceptionnels. Savoir que le pus contient des globules, ne dispensera jamais d’étudier la pathogénie de l’inflammation; savoir que le cancer contient le plus souvent des cellules , ne dispensera jamais d’étudier l’évo-

lulion clinique du cancer. Le microscope est parfaitement inutile alors que le cancer et l’inflammation siègent dans les profondeurs de l’économie; et s’il fallait choisir entre les données cliniques et celles fournies par le microscope , certes le choix ne serait pas douteux. Le microscope, diton , rectifie les erreurs, tranche les incertitudes de la clinique; or, qui corrigera les incertitudes et les erreurs du microscope? Certains micrographes voient des globules oùles autres n’en voient pas; les uns donnent à leurs globules des formes et une structure toutes différentes de celles que leur attribuent les ^autres. Dans une tumeur donnée, l’un trouve des cellules cancéreuses , tandis qu’un autre, non moins habile, n’en trouve pas, et certains produits, sans cellules, se comportent néanmoins tout comme le cancer, et vice versa. Comment se fier, nous le demandons, à un instrument qui peut conduire à cette énormité, que l’essence de l’inflammation est de détruire les organes? de sorte qu’un individu guéri de pneumonie, n’aurait plus de poumons ! Et dans un autre ordre d’idées, que nous sert , à nous guérisseurs, de savoir que le globule est l’élément de tous les tissus, alors que le globule se ressemble à peu près dans tous les tissus? Que nous sert de savoir que la sécrétion s’opère par les globules , alors que le globule est le même pour toutes les sécrétions, etc.? A Dieu ne plaise qu’on nous suppose l’idée de vouloir bannir le microscope, précieuse conquête pour la physiologie, secours non moins précieux pour le diagnostic; mais précieux à titre d’élément partiel, de moyen accessoire , qui sert la pathologie , mais qui ne l’absorbe pas. Accueillons le microscope comme un progrès , comme une acquisition de l’organicisme et qui n’est, après tout , que l’application

perfectionnée d’un sens de tout temps indispensable au diagnostic. Terminons , en rappelant au microscope qu’il n’est pas né d’aujourd’hui, qu’il naquit de la loupe et qu’il eut pour parrains Leuwenhoeck, BoEiumvEet autres qui, certes, furent loin de prévoir ses velléités de gouvernement absolu

Combien plus glorieuse nous parait être la destinée de la chimie médicale! Tandis que le microscope limite à peu près sa puissance à la constatation des particularités de structure anatomique, la chimie, elle, aspire à dominer en reine sur toutes les parties de la science et de l’art : anatomie, physiologie, hygiène, étiologie, diagnostic, matière médicale et thérapeutique, elle soumet à son contrôle tous les éléments de notre science qui, désormais, ne peut progresser sans elle. Riche de son passé, son présent fait luire à nos yeux un avenir sans limites. La chimie, cependant, ne saurait, afficher la prétention d’envahir la médecine tout entière; car il est au moins deux grands ordres de phénomènes auxquels elle ne peut toucher : c’est la série des accidents mécaniques et l’ineffable catégorie des phénomènes moraux. Parmi les manifestations organiques elles-mêmes, il en est quelques-unes qu’elle n’ose aborder qu’avec une réserve extrême * ce sont les fonctions de sensibilité , de motilité , d’irritabilité, de sympathie, d’innervation, en un mot. Nous touchons précisément ici au premier de nos griefs contre la chimie : c’est d’oublier trop souvent le rôle de l’innervation dans ses interprétations des phénomènes de la vie; c’est d’envisager trop exclusivement la réaction moléculaire et de faire à peu près abstraction de l’organisme en action. Un point d’analogie existe entre les bornes de la chimie et

celles du microscope appliqués à la physiologie saine ou morbide : c’est que, rendue à la protéine comme élément de l’organisation, elle rencontre un impasse aussi bien que le microscope arrivé au globule. De même que le globule est impuissant à nous expliquer la génération des divers tissus, de même la protéine est impuissante à nous expliquer la formation des divers éléments de l’économie ; mais étant donné l’organisme à l’état de développement complet, le rôle de la chimie devient immense : elle nous montre l’essence des transformations de tissus, des altérations de liquides que la pathologie ne peut apprécier que par leurs caractères physiques: l’ictère, la goutte, la gravelle, l’albuminurie, le diabète, offrent des exemples flagrants des services que l’analyse chimique peut rendre au diagnostic. Ces révélations de la chimie mettent sur la voie des traitements rationnels, bien que trop souvent nous restions impuissants à remplir les indications qu’elle nous a montrées; bien que parfois aussi elle nous fournisse des indications qu’il serait dangereux de suivre, témoin la diminution de la fibrine du sang dans certains cas de fièvres graves, diminution qui indiquerait un régime restaurant , un traitement tonique dont les résultats seraient funestes.

En outre des précieuses lumières qu’elle fournit au diagnostic, la chimie est le seul moyen qui nous soit offert d’élucider le mode d’action réel des médicaments et de dissiper les nuages de ce mysticisme thérapeutique exploité par certains esprits dont les yeux , comme ceux des oiseaux de nuit, sont blessés par la lumière. La chimie fait dans ce sens de louables efforts, au risque parfois de dépasser le but et de substituer l’erreur à l’ignorance. Donnons quel-

ques exemples des services réels qu’elle nous a déjà rendus et qui fournissent la mesure de ceux que nous sommes encore en droit d’en attendre :

La chimie a dissipé le prestige qui se rattachait à certains médicaments réputés spécifiques , en isolant les principes actifs de ces médicaments; ainsi la quinine, la strychnine , la morphine , nous donnent la raison du mode d’action particulier du quinquina, de la noix vomique et de l’opium.

L’empirisme avait constaté la réalité d’actions de certains remèdes insolubles; la chimie a rationalisé cette action mystérieuse en révélant les menstrues qui , dans l’économie, rendent solubles ces mêmes médicaments; ainsi se trouve réhabilité l’axiome : Corpora non agnnt nisi sint soluta.

Le besoin d’expliquer avait fait attribuer uniquement à l’impression locale l’action curative de quelques médicaments; la chimie a démontré leur action générale en constatant leur présence dans divers émonctoires.

La saine observation avait démontré l’inanité des formes variées que le charlatanisme ou l’erreur ont imposées à certains remèdes, les mercuriaux et les ferrugineux, par exemple; la chimie a donné la clef de leur identité d’action , en montrant que ces divers composés se trouvent réduits aux mêmes principes dans l’intimité de l’économie.

L’empirisme avait constaté dès longtemps l’efficacité spéciale du fer dans la chlorose ; la chimie est venue rationaliser cette efficacité, en démontrant que le 1er est en moins dans le sang des chlorotiques.

En somme, les ineffables services rendus par la chimie sont d’avoir constitué, d’une manière inébranlable, l’hu-

morisme pathogénique et l’humorisme thérapeutique, en les asseyant sur la base expérimentale , c’est-à-dire sur l’observation directe.

Disons pourtant que l’observation clinique et l’induction purement rationnelle avaient résolu , à priori , plusieurs de ces problèmes; ainsi l’induction clinique m’avait fait nier le passage des éléments irritants de la bile dans le sang des ictériques , avant que la chimie eût démontré que ce sang ne contient que la matière colorante 1 . Cependant c’est beaucoup que de produire la preuve matérielle de ces prévisions.

Mais, encore une fois, tout en acceptant les bienfaits de la chimie , tenons-nous en garde contre ses écarts ou ses excès, c’est- à dire contre les affirmations prématurées et les inductions hasardées où pourraient l’entraîner le sentiment de sa puissance et l’ivresse de ses triomphes. Rappelons aussi à la chimie d’aujourd’hui qu’elle compte d’illustres et de nombreux ascendants parmi ceux qui , depuis Paracelse et Sylvius jusqu’à Baumes et Fourcroy, ont tenté de l’incorporer à la médecine. Liebig , Dumas et leurs émules n’ont sur leurs devanciers que l’avantage de florir au milieu du dix-neuvième siècle.

Donc, s’il est vrai de dire que le microscope et surtout la chimie ont rendu et doivent rendre , à l’avenir, d’émi-

1 MM. Orfila , CiARfSN et Lassaigne avaient découvert la matière colorante de la bile dans le sang ; M. Chevretjl avait décomposé cette matière colorante en éléments jaune et bleu ; mais ces habiles chimistes n’avaient pas dit que les autres éléments de la bile ne se trouvassent pas dans le liquide circulatoire; or, ce qu’ils n’ont pas dit, la clinique autorise à le penser, car la bile en substance est un des agents les plus irritants , et l’ictère est ordinairement apyrétique. Les recherches de M. Lecanu prouvent en effet que la ma tière résineuse de la bile n’existe pas dans le sang des ictériques.

aents services à la médecine , il est tout aussi vrai que la pathologie a pu , dans bien des cas , se passer de leur secours , pressentir leurs révélations , établir, en un mot , son droit de possession inaliénable dans le domaine de la science. Et d’ailleurs, combien est petit encore le nombre des maladies où le microscope et les réactifs nous fournissent d’utiles lumières, comparé au grand nombre de celles où ces moyens d’investigation n’ont rien à voir ou ne nous servent de rien !

Vous le voyez , nous sommes juste envers tout le monde : nous reconnaissons cette large invasion des sciences accès, soires au sein de la médecine comme un événement heureux , glorieux pour notre époque et fécond dans l’avenir, avec la même franchise qui nous porte à défendre la science antique contre le despotisme envahisseur et l’exclusivisme des prétentions modernes.

Maintenant qu’il nous soit permis de rechercher la cause principale de ces exagérations, de ces tiraillements, de ces erreurs qui tourmentent incessamment la famille médicale et retardent l’essor de notre belle science. Ici nous faisons abstraction de ces motifs honteux qui sont l’opprobre de l’art et qui l’avilissent aux yeux d’un monde ignorant et malin : je veux parler de cette ambition désordonnée , de cette basse jalousie , de cette ignoble cupidité, qui faussent le jugement, étouffent la conscience et engendrent le mensonge calculé. Je ne veux tenir compte, en ce moment , que des erreurs naïves qui se produisent à l’insu même de leurs auteurs. Eh bien ! la cause première de nos dissensions , c’est le défaut de science et de logique, c’est la fausseté du jugement, eu un mot, de

celui qui donne et de celui qui reçoit , de l’auteur et du lecteur.

Et d’abord , il est certain artifice de langage, apprêté , pompeux et sonore , mais vide et vaporeux , où l’obscurité simule la profondeur. Défiez-vous de cette gravité du style qui , de même que celle du corps, sert parfois à dissimuler les défauts de l’esprit (Labruyère), mais qui n’en exerce pas moins un effet certain sur le candide vulgaire. Défiezvous de ces grands mots : pratique, observation , expérience, preuve expérimentale , démonstration positive , mots qui affectent des prétentions à la vérité absolue et qui signifient tout simplement que l’auteur a vu ou cru voir tel ou tel phénomène. Or, ces mots sont souvent appliqués, non plus au phénomène lui-même , mais bien à l’induction que l’auteur veut en tirer, induction qu’il confond avec le fait , même sans s’en douter. Séparer rigoureusement le fait de l’induction, c’est là tout le secret pour échapper au prestige et aux erreurs qui en résultent. Rappelez-vous bien , encore une fois , que si le fait en luimême est absolu, il peut, néanmoins, donner lieu aux interprétations les plus variées, car, aiusi que l’a fort bien dit Montesquieu : « Les faits, par leur nature, peuvent « être matière de dispute. » Tenez-vous donc sévèrement en garde contre les inductions qu’on voudrait vous faire accepter comme des faits démontrés , comme un résultat positif delà méthode expérimentale . Exemples :

L’augmentation de fibrine dans le sang se rencontre à certaines périodes des inflammations avec fièvre, voilà le fait; — l’augmentation de fibrine est le caractère fondamental de l’inflammation , voilà l’induction.

La diminution de fibrine du sang se rencontre à cer-

laines périodes des fièvres graves , voilà le l’ait ; — l’altération du sang est l’élément primitif des fièvres graves, voilà l’induction.

La raie est tuméfiée dans la plupart des lièvres intermittentes , voilà le fait ; — la cause de la fièvre intermittente git dans le gonflement de la rate , voilà l’induction.

Le vomitif résout fréquemment l’embarras gastrique , voilà le fait; — les saburres sont la cause de l’embarras gastrique , voilà l’induction.

La peau est de couleur bilieuse dans l’ictère, voilà le fait; — l’ictère est constitué par le passage de tous les éléments de la bile dans le sang, voilà l’induction.

Le tartre stibié à haute dose guérit très-bien la pneumonie , voilà le fait ; — le tartre stibié exerce une action spécifique sur le poumon, voilà l’induction.

La phthisie est assez rare dans certaines contrées marécageuses, voilà le fait ; — le miasme paludéen est l’antidote du tubercule, voilà l’induction.

La faiblesse générale est le résultat de l’action de certains poisons , voilà le fait ; — ces poisons sont essentiellement débilitants ou hyposthénisanls, voilà l’induction.

La cellule se rencontre dans le tissu cancéreux , voilà le fait; — la cellule est le caractère spécifique, inséparable du cancer, voilà l’induction.

Chez certains malades il y a douleur à la pression des apophyses épineuses , voilà le fait ; — cette douleur a son siège dans la moelle épinière, voilà l’induction.

Et. pour en finir par un exemple emprunté à la pratique de tous les jours : telle maladie guérit pendant l’administration de tel médicament, voilà le fait; — c’est le médi-

cament qui a guéri la maladie , voilà l’induction dont se leurre incessamment la crédulité des médecins.

Dans ces exemples nous avons expressément choisi des faits réels dont ou a tiré des inductions fausses ou, du moins, très-litigieuses ; et pourtant, au moment où nous parlons, tous ces faits sont confondus avec ces inductions et font, pour ainsi dire, corps avec elles, et l’on ne manque pas de dire que ces inductions, comme ces faits, sont le produit expérimental des observations les plus positives.... indè mali tabes.

Vous le voyez , la plupart de nos erreurs sont fondées sur des vices d’induction , sur des pétitions de principes , et souvent sur de pures logomachies ; en voulez-vous d’autres preuves? Mettez en présence un vitaliste et un organicien , et vous serez tout surpris , malgré la vivacité de leurs contestations, de les trouver d’accord sur le fond; le vitaliste se révoltera de se voir accusé de séparer les propriétés vitales des organes ; l’organicien s’indignera de ce qu’on l’accuse de ne tenir nul compte des forces de l’organisme. Prenez un partisan de la méthode numérique et un sectateur du dogmatisme pur, vous serez étonné de voirie premier dresser ses catégories , distinguer soigneusement les cas, et le second se targuer résolument du grand nombre de ses observations pour appuyer ses doctrines, tant il est vrai de dire avec l’écriture: Deus tradidit mundum disputationibus ! C’est que la confusion que nous venons de signaler à l’égard du fait et de l’induction existe également à l’égard des divers systèmes , et tel qui croit professer une doctrine en professe réellement une autre ou môme plusieurs.

Eh bien ! c’est cette impossibilité de soumettre la science

actuelle à un principe univoque qui nous a conduit à ces déterminations: \° de n’admettre en application que les faits bien et dûment démontrés: c’est ce que nous comprenons par la médecine positive ; 2° d’admettre tous les faits démontrés, quel que soit le système dont ils relèvent : c’est ce que nous appelons la doctrine des éléments. Or, comme il est démontré pour nous que les manifestations de la vie sont subordonnées aux modifications des éléments de l’organisme , nous professons, en somme , la doctrine de l’organicisme compris dans sa plus large acception, c’està-dire embrassant les modifications des solides, des liquides, voire même des impondérables; que ces modifications nous soient démontrées par le scalpel, le microscope, les réactifs, ou même uniquement par le trouble des fonctions.

Si la constance dans les opinions milite en faveur de la bonté des principes, peut-être aurez-vous confiance dans les nôtres, car depuis plus de dix ans que nous avons l’honneur d’occuper une chaire , nos principes n’ont jamais varié. Nous avons marché avec la science , nous nous sommes assimilé ses produits , nous avons parfois fourni nous-même notre modeste contingent au progrès , sans

que pour cela nos idées fondamentales aient subi d’altérations essentielles. 11 n’est pas une phrase de notre enseignement ou de nos écrits dont nous ayons à regretter la divulgation. Ainsi ce que nous avons été, nous le serons encore , et vous retrouverez en nous la fermeté de convictions , le fervent amour de la vérité, la sainte horreur du charlatanisme de tout genre et de tout étage et la simplicité d’exposition que déjà vous nous connaissez; nous nous glorifions de ces qualités , peut-être à défaut d’autres

plus brillantes, dont pourtant nous serions moins fier, car on les doit à la nature ; tandis que la probité, cette vertu si rare et si précieuse dans les sciences comme dans la vie sociale , la probité est un devoir sacré qui ne s’accomplit qu’au prix de rudes combats et d’énormes sacrifices.

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