‹ Du nouveau sur J. JoubertChapitre 1 sur 27 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

On ne saurai! étiidier à fond Chateaubriaml. de 1800 à 1814. le Chateaubriand de la période littéraire, mu^ rencontrer à chaque pas, mêlés à sa vie et à ses œuvres. Fontanes et Jouherl. Aussi reviennent-ils souvent, ces deux noms, dans l'ouvrage que j'ai publié so)is le titre : Chateaubriand, sa femme et ses amis.

Chateaubriand était le centre et le héros ; comme de juste, et selon son habitude, il attirait à soi et absorbait l'attention. Les autres n'étaient envisagés qu'inridt^mment et dans leurs relations avec lui.

Joubert ici passe au premier plan ; il devient le sujet principal. Non point que Chateaubriand disparaisse tout à fait- Le rayon initial, ragon de gloire tombé t't filé au front du moraliste, émana il de llllustre écrivain; et c'est aussi de lui que nous viendront plusieurs traits de lumière révélatrice. Toujours est-il que Chaleaubriand ne sera allégué qu^à titre d'autorité et de témoin au cours de ces études — lesquelles, complément ou annexe des précédentes, étaient déjà annoncées dans r Avant-Propos de l'ouvrage cité. Qu'il me soit permis de restituer ces lignes, à ht \*réfaci' actuelle dont elles !<(nil iiiirlic inlégrauic.

VIII DU NOUVEAU SUR .loUBERT.

Je me remis à considérer Joiibert dans sa correspondance et dans ses pensées. L'œuvre est admirable et de toute originalité. Llwmme est plus admirable et plus original encore. Au sujet de ce a plus ancien et meilleur ami )) de Fontanes. je me livrai à des observations littéraires qui me plaisaient et me semblaient neuves, à des hypothèses qui me semblaient plausibles, bien que hardies: les unes avaient échappé aux critiques devanciers ; les antres étaient en opposition directe avec leurs affirmations les plus antorisées.

De r hypothèse à la thèse le chemin est glissant.

Je dressai la thèse. Les arguments se tiraient des situations respectives, des habitudes intellectuelles, des textes surtout. Ma conviction se fit absolue. Plvs rien de conjectural /ù d'hijpothétique <}anx les conclusions. Donc, disai-je avec conviction. Fauteur des Pensées^? de la Correspondance s'est appliqué à d'autres travaux. Il a écrit, lui aussi, pour le public, et publié de son rivant. Donc M}f. de Rai/nal se trompent, eux si bien renseignés, quand ils affirment le contraire.

Mais comment passer des certitudes théorirpies aux jireuves de fait ?

Oh ! si je polirais découvrir ce Jouhert anonyme, inronuu. nié par les siens, deux fois inédit, pour ainsi parlrr! ce Joubert amoureuxde la perfection irréalisable, et qui. cependant, à certaines; jieiires d'aimable abandon, (irait jugé que telle rt telle de aes productions n'étaient pas indignes de venir au jour!

A propos de cex pages qu'il avait produites en se caihant, les (juestions se déroulaient en longue kgrielle. (Jueh eu pouvaient bien être le sujet et le genre ? articles de jonriinu.r f de revues ,* minuscules plaquettes ou livres

PHKKACK. ,x

opnlcHls.'' fnmnt mi riprh In Hrrohiîion ' rf da/is (fuel esprit?

Car Joiihert h' punir, rorlhodo.rp, le pariliqnr. l'ami (h la tradition. a\:ait hu 1o)it jpiinr à la roiipp empoi aonnéo. Un mompnt dificiplp dp Didpvot!

Si fpvme était ma conrirtion, jp résobifi dp faire prariqupr dpfi fouille.^ (n'pfH-rp pas h mot?) à la Bibliotlipppip nationale. Sur mes indications, M. de *** roulut bien se rlianjer de ce soin. En s' ij prêtant, nrnit-il espoir, le moindre espoir * Il s'agissait de déterrer un article dont Chateaubriand avait cité avec mystère rjuelques lignes. Cet article retronxé, il faudrait profiter des moindres indices, soit littérairps. soit historiqups, soit matériels^ pour se porter aux trouvailles décisives.

Sur cette unique donnée positive, et encore était-elle infirmée par les éditeurs de Jonbert, comment arriver à découvrir, dam l'immense accumulation d'écrits de tonte sorte, nn article anonyme dont quelques lignes seules étaient connues, et qu'on put avec certitude attribuer à Jonbert?

Betroumt-on, par le plus grand des hasards, l'article auquel Chateaubriand avait fait un rapide emprunt, resterait à établir par des preuves intrinsèques qu'il était bien de Jo)iberl . La parole de Chateaubriand ne suffirait pas, puisque, nonobstant le passage cité par lui. on avait nié que Joubert eût publié, si peu que ce fut.

Huit jours de recherche, et quinze, et vingt. Pas le moindre résultat. On avait suivi le Merciue. ancieii ci nouveau, la Gazette de France. /"Esprit des journaux, le Journal des Débats^ et combien d'autres périodiques. Itien. J'insi.^tai... J'étais si^ir... Le rercle néressairetnenl

se rétrécissait... suspendre les recherches au moment de trouver!

Je réii.ms à communiquer riuelque chose de inon ardeur rt de mon espoir.

On me répondit : « Vos nouxeUes indications sont aussi précises que Je permet J'ohsriirifr mcmr de la )iui( où nous cherchons notre route. »

Enfin un billet m' arriva qui me fit battre le coeur ; je demande la permission d'en transcrire le texte : « A hi dernière heure,' et dans des conditions bien inattendues. je mets la main sur le Boscobel. La fermeture de la Bildiothèqne m'empêche d'en dire plus aujourd'hui, je n'ai que le temps de vous annoncer que la pièce uni i cherchée se trouve dans le volume intitulé : Précis histoliqiie sur Crumwel (sic) su'm d'un extrait de /Eikoii l)asilikè. ou portrait du roi, et du Boscobel ou récit de la fuite de Charles II, par M. ■■** de l'Académie de Marseille.

Joubert était-il assez caché — l'orii/inal et le sage! — siuis le roilr trois f)is épaissi de l'anonifme ou plutôt du psrudonijine : niieu.r que cela : I indicfil ion conduisitit au nom d' un contemptorai ii ei d' un ami. Ku dépit des dictionnaires t)ioiiraphi(jucs ci tiitdioiiraphitjucs. h' livre n'est pas de celui niKincI oii l'attrihue. Il esl bel et bien de .Joubert. .le suis en mesure de le prouver à l aide d'un critérium infaillible. Ce petit secret de crili<iue littéraire, ce n'esl pus ici le lien de le produire : il sera livré '•n meilleure place .

(Juant à Foutanes. il est uni de telle sorte à .Joubert qiCon les peut appeler les deux inséparables. Carftis même ils e}i viennent à se confondre et à ne plus ftire (ju'un. tin verra le sens <fu'il est permis d'(Ut ribuer à ce mot. d (ippa renée un peu ('Iram/e.

PHKIACK. M

jyii" fif. FoHia/ii's fut. cvrmiu' soy/ phc la corrrsiioii- (lante et l'amie de Jouhert.

Vue place lui est due et lui est [aile à roté du ronscil- Icr qui la dirigea dau^ les voies de la sagesse et dont dlr conserva les lettres avec affection et piété.

Saiiite-Bcficr a dit sur Chateaubriand et son groupr tout ce qu'il savait. Il s'en faut qu'il ait tout dit.

Si curieuse, appliquée et pénétrante que fut son attention, il y a là des secrets qu'il n'a point surpris, secrets d'amitié, secrets littéraires, même certain secret de style; il y a de ri)iédit et du nouveau qui pourrait n'être pas à dédaigner dans une histoire un peu détailler de la littérature française au xix^ siècle.

Le grand critique a consacré à Jouhert uu de ses Portraits er rfewa:- Causeries. Il l'a rite maintes fois en déclarant qu'il « ne se lassait pas » de le faire: ri rhaque fois qu'il lui rraprunle un mot, une pensée, une série de maximes, r\-st avec une nouvelle expressian de faveur ei d'éloge. Il rappellr (( le plus délicat des amis ri des juges ))^ u le consultant le plus fin, le plus exquis et le plus sûr ». (( un critique éminent )) (( et très fin ». Il (lit encore: a Un critique de nos jours, que j'aime à ri ter comme le plus fin et le plus délicat des esprits ». f< ... que j'aime à citer souvent parrr qu'en bien des cas. il a rendu des jugements définitifs, sous une forme qu'on ne retrouverait plus. » — u C'est quand il revient à parler des mœurs et des arts, de l'antiquité et du siècle, de la poésie et dr la rritique. du style et du goût, r'est sur tous ces sujets qu'il nous plaît et nous charme, ({u'il nous parait avoir ajouté nne part notable et neuve au trésor dr ses devancirrs 1rs plus excelhntts. » — '< Tl

XII 1)1 XtirVKAr SLH .IULI3EUT.

r.s7 un cri l if] ne csscntielltmenl moderne »...(( Ils\'lère sonrrnt nn.r plus liriutes idées, mais ce n'est jamais en suirant les grandes routes : il a des sentiers qui échappent ; » — (( un de nos premiers moralistes, loiK proche de Vaucenargues et de La Bruyère, avec le cachet de notre temps, ce qui est un mérite, selon moi, et une originalité: » — (( sa. pensée a la forme comme le fond; elle fait image et apophtegme ; » — (( c'est un Grec, un Athénien, touché de la grâce socratique : » — « un humoriste en sourire, » — (( poète lui-même plus qu'il ne croit, qui embellit et aplanit ce qu'il touche: » — « qui était tout ragon, tout parfum, toute rosée. » — (( Que na-t-il rencontré André Chénier. ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient cite entendus dans un même culte, dans le sentiment de la forme chérie ! mais M. Joubert était bien autrement l^latonicien de tendance et idéaliste. )) — (( Lé cercle classique accompli, j'ai donné M. Joubert à mes jeunes gens pour dessert, en quehfue sorte, pour récréation et pour petite débauche finale, une débauche digne de Pgthagore. » — (r i*ar l'attitude de sa pensée, il me fait l'effet d'une colonne antique, solitaire, jetée dans le moderne et qui n'a jamais eu son temple. »

Combien il faut déplorer que Chateaubriand el smi groupe ne s'en tienne pas à la critique purement littéraire, et offre nn tel mélange de bouts de lettres, de ronrersations ri di' mémoires pins ou moins autorisés. {dus ou moins arouables !

ijuels cotnno'rages dans Ir Clialeaiibriaiid ! lu de rrais M nids dr vipère ndans les notes, au bas de prestfue rha<iue page! Tout l'rspril el loul le renin du litre sont

FRKFACK. MU

amcentrés dans cette définition, plus d'une fois reprise et soulignée : « (hx était-ce après tout que Fontnnes et même Chateavhriand? Des Epicuriens qui avaient Timagination cattiolique. )) A cette formule, qui est fausse, j'en opposerais une plus exacte, et réduite aussi à l'état d'essence. Mieux que (( la rancune », mieux que « la jalousie )), mieux que la a haine » dont on a parlé, elle expliquerait le long et passionné réquisitoire: elle aurait même toute la portée d'une réfutation. — « Qu'était-ce après tout que Sainte-Beuve, discourant sur l'auteur du Génie du Christianisme? Un a libertin)) passé à Port-Royal, et qui rendait des arrêts jansénistes. ))

En dépit de tant d'additions malheureuses au texte primitif de 1849, un sentiment se retrouve et se dégagt^ à la fin du (( cours », et ce sentiment fait plaisir : je nr saurais le qualifier avec précision. C'est comme un composé supérieur et subtil d'admiration, d'estime et de sympathie: — comme un regret d'avoir à quitter une société de choix longtemps fréquentée : — comme un ressouvenir qui se réveille avec charme et fait battre le cœur : — comme une roix tremblée dans l'émotion d'un adieu.

Je m'empare de ce morceau final et jt* l'insère en lète de mon livre. Qu'il en soit In préfnte. nu. pinx humblement, l'épigraphr ;

« Se figure-t-on bien les conversations intarissables, les discussions et les querelles charmantes qui devaient jaillir de tels sujets, ainsi agités entre lui (Jouberti. Chateaubriand, Fontanes. M. )ïolé jeune, tous quatrr se promenant aux Tuileries, dans l'allée solifitirf du Sanglier?

(( Groupe poétique et sage, alors jeune et plein d'avenir, qui avait de l' extraordinaire et du tempéré, en qui l'esprit même d'aventure aimait à se rattacher à l'esprit de tradition, où Vaudace n'excluait jamais la grâce, où la critique gardait ses droits jusque dans une admiration légitime, groupe aimable et regretté, dont j'aurais voulu faire revivre ici la mémoire; car moi aussi, à force d'y penser, j'y ai vécu ! Heureux qui rencontre ainsi le groupe ami. la famille d'élite dont il est membre, la bella scuola, comme Dante l'appelle...

(( El pour finir avec r abeille même, pour revenir à M. Joubert en particulier, je dirai : (( C'est presque un malheur (pie d'avoir connu dans sa vie de tels hommes.

(( Les esprits communs peuvent se donner la consolation de les trouver précieux ; mais ceux qui les ont une fois goûtés sont tentés bien plutôt de le rendre à tous ces prétendus gens d'esprit et de les trouver communs à leur tour. En avoir connu un, de ces esprits divins, qui semblent nés pour définir le mot du poète : divin» paiticulam aiira^. c'est être dégoûté à jamais de (oui ce qui n'est pas fin, délicat, délicieux, de tout ce qui n'est pas le parfum et la pure essence ; c'est se préparer assurément bien des ennuis et bien des malheurs. »

Mai 190().

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