LIVRE QUATRIÈME
(( Quel fruit, de ce labeur, pouvait-il recueillir ? » Des pensées, des maximes, où l'abondance était réduite en excellence. Plus désireux d'être utile et agréable à ses amis que de laisser une œuvre aux arrière-neveux, il redemandait maximes et pensées à ses petits cahiers pour en nourrir son commerce épistolaire. On le vit se dévouer sans réserve, comme sans retour personnel, à la gloire de Fontanes et de Chateaubriand. Et encore était-il (( plus intéressé à leur bonheur qu'à leurs suc ces, et plus à leurs vies qu'à leurs livres. » Lui même régla son cœur et son âme d'après ses belles maximes.
Sa vraie vocation fut d'être une sorte de directeur la'ique, un mentor « en habit de ville ». Elle s'éveilla dans son cœur avec la tendre atïection ([ui le devait unir à M"*' Moreau de Bussy. Elle atteignit son plein développement avec la vive amitié qui l'attacha à Mme de Beaumont. Et combien d'autres auraient pu lui redire ce mot de l'amie préférée : (( Je me félicite de t5.
VOUS avoir établi juge de mes sentiments. Votre indulgence passée m'encourage et empêche que l'ennui profond qui m'accable ne se répande jusque sur ma solitude. » Du jour où il connut M"^« de Beaumont, son génie prit sa forme heureuse et acquit toute sa fécondité. Au lieu des remarques précédentes sur l'homme en général, à la façon des moralistes devanciers, ce furent, après 1794. des études particularisées, des leçons spéciales et vécues.
On peut lui appliquer sa maxime : « Le moraliste fait souvent la morale avec son caractère. » Et toutefois, le caractère de Jouhert, l'aménité de sa nature, ne donneraient qu'une explication insuffisante de sa morale qui tranche si fort, par la sérénité et la 'douceur, avec l'amertume désespérée ou désespérante de La Rochefoucauld, de Pascal et même de La Bruyère. Eux ne disent guère que le mal. Ils ne se complaisent qu'aux travers et aux petitesses ; «ils usent leur esprits à démêler les vices et les ridicules » (1); ils étalent nos défauts et nos contradictions ; ils triomphent de notre misère ; ils en font des peintures appuyées, ironiques, je dirais immorales, s'il est vrai qu'elles portent au mépris des autres et au dégoût de soi. Corriger ne leur importe guère. Ils n'ont pas l'air de croire que ce soitchose possible. L'épigraphe des Caractères, non, je ne l'oublie pas; c'est l'auteur qui ne s'en est pas assez souvenu, non plus que de ce mot : « Le philo» sophe... demande aux hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même les récompenses, qni est de les rendre meilleurs. »
<\i Lu Hruy<"'rp. Dps Oiuraqps rip l'pKpi'it.
Juubert, au contraire, ne parle du mal que pour en venir au bien. Il ne dévoile la plaie que pour suggérer le remède. Aux défauts et aux travers, il essaie de trouver un bon côté : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. » — « Un homme qui ne montre aucun défaut est un sot ou un hypocrite dont il faut se méfier. Il est des défauts tellement liés à de bonnes qualités qu'ils les annoncent et qu'on fait bien de ne pas s'en corriger. » Et de même pour Terreur. Il prétend qu'il y en a de respectables et d'utiles et de bonnes : « Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. » Joubert l'écrit à Mole et le prouve admirablement. C'est encore à Mole qu'il s'adresse : « Tachons de donner au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux... Souvenonsnous de Fénelon, lorsqu'il dit en parlant des bâtards de Lacédémone : (( Nés de femmes qui avaient oublié leurs u maris absents pendant la guerre de Troie. »
Désirez-vous un exemple bien remarquable de ses euphémismes ? Voulant menacer un des vices qui prêtent le plus au ridicule et à la satire, il dit, avec autant de concision que d'atticisme, avec autant d'énergie dans la pensée que de douceur dans l'accent :
(( Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. » Je n'imagine pas qu'il soit possible de mieux dire. Tandis qu'à d'autres penseurs, l'expérience ne fut qu'amertume et misanthropie, à lui, si sévère dans la candide indignation de de ses débuts, elle n avait apporté que paix et douceur croissantes.
Le bien, le beau, le juste, le saint, c'est cela qu'il
â64 DL' NOUVEAU SUR J0UB?:KT.
étudie et admire, qu'il chante et adore. 11 y trouve tout à la fois des moyens d'action, des sources de joie et le but idéal.
Le bien, le beau, le juste, le saint, c'est cela qu'il veut qu'on embrasse, à cela qu'il veut qu'on se tienne.
En le lisant, on prend confiance en lui, on reprend confiance en soi. Déchu, mauvais, on aspire à remonter, on se promet d'être meilleur. S'il « corrige », ce n'est pas « en riant » d'un rire moqueur ; c'est en estimant et en consolant. « Fonction du sage et marque de sa bonté », sa morale est faite d'indulgence et de pitié autant que de fine pénétration et de compréhension très large. Elle s'interdit ce détour et cette surprise, l'ironie, parce que l'ironie blesse et humilie. « L'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie qu'en plaisantant de pure joie. » Elle enseigne à se connaître soi-même, mais aussi à se supporter; ou mieux, elle apprend à s'estimer, non point tel que l'on se trouve, mais tel que l'on sera, tel qu'on se voit en perspective. Elle apprend à aimer la vie avec ses devoirs, à l'aimer au milieu des peines, des afflictions et des infirmités. Elle apprend à ne pas plus désespérer des autres que de soi, à les aimer, eux aussi, ceux du moins qui nous touchent, dans une perspective d'amélioration. Surtout, elle nous enseigne à être heureux, à rendre heureux autour de nous. A l'appui des préceptes épars dans son œuvre, on peut appeler sa vie en témoignage. II lui heureux où tant d'autres se seraient désespérés : toujours malade et retenu dans ses foyers, souvciil même immobilisé dans son lit, il vécut de sentiments, de souvenirs, de pensées ; et c'est de cette vie, doiilou reuse et resserrée, inutile en apparence, qu'il a dit
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avec un accent d'allégresse : u Elle est pleine de délices. » — (( C'est là vivre, certes. ))
Voilà quelle fut Tutilité pratique de sa morale, pour lui d'abord et pour ses proches, pour M'"''« de Beau mont et de Chateaubriand, pour Fontanes, Château briand, et tant d'autres. Le bien qu'il leur fit. qui nous le dira ? J'ai tenté une esquisse de cette analyse psychologique, au sujet de Madame dr (liatcauhriand, dans le livre qui porte ce titre.
Dieu merci î l'efficacité des leçons de Joubert subsiste dans son œuvre pour nombre de lecteurs : « Les écrits de Joubert ont gardé quelque chose du calme et doux rayonnement qu'apportait sa luésence » ; c'est Sainte-Beuve qui la dit. (( J'en parlerai au point de vue du goût et de la littérature ; mais, moralement, ils sont encore d'un effet singulièrement bienfaisant pour les âmes restées intègres et croyantes par quelque endroit. Lisez les dans la solitude, dans la paix des champs; prenez-les comme il eonrient, à petite dose: re sont des essences spirituelles ; on n'a qu'à les respirer, on est remonté, ou mieux, calmé, apaisé, rasséréné, pour tout un jour, (^est un cordial dont la vertu est bienfaisante, pour les esprits distingués et fébriles, aux instants de lassitude. J'ai là-dessus les témoignages d'amis plus jeunes que moi et restés plus sensibles à ces bonnes influences (i). »
Inspirées par ses amités, qui devenaient ainsi tout à la fois le sujet et l'objet de ses observations, les pensées de Joubert ne pouvaient être que bonnes, douces et belles. C'est, je crois, une des raisons de leur sédui-
(1) Chateaubriand et son groupe
santé beauté. Il y a sur elles, et à jamais, le rayonnement de 1 âme de Joubert et le sourire des âmes étudiées. Le moraliste avait 1" habitude de leur soumettre ses pensées avant de les adopter à titre définitif. « Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide, ^i^^ de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'euxmêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous }wuf; étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque cliose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le sourenir de l innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu ([iii. comme elle, aient du mérite pour en jouir et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tète ; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente et que nous ne trouverons pas à remplacer, vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que M'"'' de Vintimille est pour les choses morales. Lune est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en juqeait bien, et l'on
poumit compler (juc tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits (1). »
A ses amis de prédilection, encore mieux quà Mole, il pouvait parler, dans ses lettres, des petits cahiers, parce qu'il les leur avait montrés dans les confidences du tête-à-léte: « Mon crayon se repose, et mes petits cahiers, qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. J'ai le cœur et l'esprit perclus (2). »
Un moraliste qui estime et aime les hommes, qui s'ingénie à leur être utile et à les rendre meilleurs, c'est encore une particularité de Joubert. et peut-être la plus originale.
« Comme Montaigne. » La charmante lettre de celuici à M"^'^ de Duras, insérée sans façon au beau milieu d'un chapitre sur la médecine, et où l'auteur s'est peint au vif, peint mieux encore Joubert dans lintime et définitive ambition de son aimable sagesse : (( L'humeur délibère est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soing d'estendre sa renommée à l'advenir qu'il n'avoit de se rendre estimable et agréable aux hommes de son temps... Je ne fais nulle recepte des biens que je n'ay peu employer à l'usage de ma vie; quelque je soye, je le veulxestre ailleurs qu'en papier; mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme; mes estudes, à m'apprendre à faire, non cà escrire. J'ay mis tous mes etîorts à former
(1) Lettre du 30 mnrs 1804.
(2) Lettre du 18 novembre 1804.
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ma \ ie. \\\vlà mon mestier et mon ouvrage ; je suis moins faiseur de livres que de nulle aultre besongne. J'ay désiré de la suffisance pour le service de mes commoditez présentes et essentielles, non pour en faire magasin et réserve à mes héritiers ; qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires. Ceulx que je veois faire de bons livres soubs de meschantes chausses eussent premièrement faict leurs chausses s'ils men eussent cru, » etc.
Disposez l'œuvre de Joubert en telle sorte que les Pensées formant chapitres soient précédées de Lettres à tel ou telle de ses correspondants, plus intéressé au sujet traité. Encadrez Lettres et Pensées, avec accompagnement d'anecdotes, dans le journal u confident habituel du moraliste », — a ce recueil où, pendant cinquante ans, et sous les formes les plus diverses, il a fidèlement consignéles impressions reçues », — faites cela, et vous aurez le portrait de Joubert par lui-même aux divers âges, avec \'hi>ilo'n'e de ses pensées et de sa vie. dans un ensemble extrêmement original et curieux qui rappellerait les Essais de Montaigne, son compatriote.
Peut-être ce qui semble hypothèse, et vWw autre, ne s'éloignerait-il pas beaucoup du monument rêvé par Joubert, au temps de sa juvénile et féconde activité. Sa coii'espondance nous le montre de bonne heure appliqué aux Pensées. Telle de ses maximes, belle de grâce ingénue et de fraîcheur priutanière, est un souvenir de
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sa jeunesse. (( Je me souviens quà làge de vingt-cin(| ans. je prétendais que l'oiseau tirait la forme et la construction de son nid du sentiment qu'il avait de sa propre contexture. et que c'était sur ce modèle, touché par lui plutôt qu'aperçu, que son travail était moulé. Vous vous moquerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse ; eh hien, moi, je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : l'Ame se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La rétlexion était favorable à la boutade et la fixait. ))
Voyez tout le développement, dans la lettre du 10 août 1803 à M. Mole. Déjà penseur en 1774. ou possédé de l'ambition de le devenir. Noble ambition ! par sa précocité même, elle contient un indice de vocation, et décèle l'appel du génie familier.
De ma part, est-ce imaginalion gratuite? Du côté de Joubert. y eut-il rêve ou réalité ?
Non, le rapprochement des Lettres et des Pensées n'est pas. de ma part, imagination gratuite. Oui. du côté de Joubert, il y eut tout à la fois rêve et réalité : rêve abandonné quant au public et à la postérité, mais réalisé par lui. dans la sphère de ses relations, en faveur de ses amis.
Je vais produire uu chapitre de Pensées, avec lettres inédites formant préface et accompagnement, le toul adressé à une jeune fille qui lui tenait au cu'ur.
Ot exemple prêtera corps et tigure à mon hypothèse; il en sera la preuve. D'avance j'en tire cette conclusion, nullement hypothélicjue. et qui me semble avoir l'évidence d'un fait:
D'autres groupes de Pensées se sont envolés à d'autres adresses. Leur place est restée vide dans les car-
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tons et dans 1 œuvre. Les pauvrettes n"ont pas su faire retour. Et c'étaient les plus belles.
Est-il admissible, en effet, que lobservateursi pénétrant, ami de M'^^^ de Beaumont, de Yintimille, de Chateaubriand, de Lévis, de Bressieux, — une élite par la naissance, par le cœur et lesprit. — n'ait rien pensé sur ({ les femmes »? Non, mille fois non, cela n'est pas admissible. Le chapitre a été fait et refait, d'après elles et pour elles. Celui de La Bruyère laissait beaucoup à dire ; et à cela, rien d'étonnant. Le moraliste de Chantilly n'eut jamais charge d'àmes : les princesses, duchesses et marquises qu'il étudia, évoluaient pour lui comme sur un théâtre. Il fut spectateur, très attentif, il est vrai, mais non intime confident.
Ce que Joubert avait emprunté à ses amies de profond, d'ingénieux etde subtil, les inspirations qu'il leur devait, il les leur a rendues, sous forme de portraits ou de conseils, de compliments ou de reproches. Voilà pourquoi l'œuvre imprimée est muette, ou à peu près, sur les femmes. « Je suis le peintre épris de son mo dele. )) il le déclarera après avoir fait le portrait de M^^'' de Fontanes, et en le lui envoyant. Avec coml)ien d'autres n'avait-il pas agi et parlé de même. Délicieux profils! admirables croquis! dont il faut faire notre deuil.
Et combien d'autres titres manquent, de ceux précisément qui durent tenter et occuper Joubert.
Par exemple, où sont les pensées sur la perte des parents et amis et sur les regrets que nous leur devons? Et cependant, plusieurs de ses intimes avaient vu leurs familles marcher à léchafaud : témoin M"'*^ de Beaumont. Elles manquent parce (ju'il les a produites et
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livrées, jusqu'à la dernière, dans ses lettres d'aiîectueuses condoléances. A ce point de vue, rien de plus curieux et de plus probant que les premières lettres du recueil. Adressées à M^^'' de Bussy, qui allait devenir sa femme, elles seraient à citer en entier. Voici un passage un peu étendu de la dernière :
(( Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permet d"être aussi durable que la vie de celui qui l'éprouve, parce qu'elle ne fatigue ni son àmeni son corps ; une douleur haute, qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de passer, en quelque sorte, sous elle; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, et qui pénètre une âme en paix, dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.
(( Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.
{( Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi au sein de leurs plus vives joies sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins et en se réjouissant avec des étrangers, ils fissent quel([ue mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur pliit de citer souvent, à leurs nouveaux amis, ([uelque trait de ma bonne humeur, ou
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de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais avec une tristesse douce et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout et j'ordonnerais, si je le pouvais, que, pendant cette triste cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais, en un mot. exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit» laisser après soi qui rend en partie la mort si amère; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un iiiomeiit ha'i. d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes «*n ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte (l'oublier, le plus vile qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, par la pensée et par les sens, à ne regarder cette séparation
LK CONSKILLKH KT LK .\|( (MALISTK. '27.1
que comme le moment du départ poui- un vovafie sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de re qui était propie à en faire un objet dhorreur. On nous la fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur tout puissanl. comme un supplici'. <Mifin : et nos amis, nos proches, ((uand nous avons cessé de vivre, ((uittent notre lit de i-epos comme ils quilleiaiiMil l'échafaud où l'on nous aurait mis à mort. »
A la date de cette lettre, l'échafaud se diessait en permanence, et cinq jours plus tard, le couperet de la guillotine tranchait la tête de Louis XVI.
Les lettres à Fontanes. transcrites des originaux, nous fourniraient dautres preuves. Voyez bien la portée de cette seule phrase : <( 11 me reste à vous dire, sur les livres et sur les styles, une chose que j'ai toujours oubliée. » Cet oubli, aussitôt réparé, ne prouve-t-il pas les « dires » antérieurs et la permanence de l'habitude?
Il est clair que beaucoup de pensées, au lieu de venir à la suite des lettres et par groupes distincts, se sont glissées dans les lettres mêmes, dont elles doublent le prix. Au jugement des premiers critiques, la C.orresdance serait supérieure aux Pensées. Je le crois bien ! Et la raison en est que la beauté des Pensées y est perpétuellement associée au charme du commerce épistoi a ire.
Parfois, en insérant les Pensées au milieu de ses lettres, il dit Fàge de ces pensées, la date précise de leur rédaction ; et c'est alors que lui vint cette exprès sion, (( l'histoire de mes Pensées ». Le passage est trop caractéristique pour que je ne le cite pas : a J'appliquais
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avec d'autant plus de plaisir, dans cette occasion, des idées qui ont chez moi trois ans d'âge, que cela me confirmait une autre idée qui m'était venue, il y a cinq ou six ans, et qui me faisait dire : La métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit, la dévotion en est l'ode. Il vous sera évident par ces faits de l'histoire de mes pensées », etc.
Ecrivant un jour à M"»'- de Beaumont, il appelle sa lettre, non sans sourire, une pâte à maximes. Le mot est vrai de toute sa correspondance : (( La vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au Ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacré, en s'y chaulïant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est assez. Je fais intervenir le Ciel comme un ingrédient nécessaire dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de santé. Adoptez au moins par régime et par tolérance mon dire principal : La vie est un devoir. En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou coniuH' un simple amusement, vous la trouverez avec raison insupportable, mais c'est la considérer mal. »
Et après la mort de M'"" de Beaumont : u (Juelle place cette femme aimableoccupaitpour moi dans le monde. Cbateaubiiand la regretle sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu. depuis )iPiif nus. une pensée (») elle ne se IroiittU.
LE CONSEILLER î:T LE MOHA LISTE. 27o
de manicrc ou d' autre . eit perspeelicr. » A M"" de (juitaut : (( J'ai fait cependant autrefois une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici : (( On (( s'épargnerait hien des peines si l'on entrait dans la (( vie, déterminé à gardera tout prix les opinions qui (( nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, (( en nous rendant contents des autres, nous rendent (( plus contents de nous (l). »
Au point de vue qui nous occupe, et parmi les lettres dont la perte est le plus à regretter, je signalerai celles que Joubert adressa, vingt années durant, à Château briand et à sa femme, et celles qu'il écrivit en qualité d'inspecteur général et déconseiller de l'Université.
Du fait de ces dernières, la perte est incalculable. 11 aura semblé à Joubert que le trésor accumulé recevait tout à coup sa destination providentielle. Aussi le distribua t-il, sans compter, au profit des « générations survenantes )). Contribuer à former et à életer les maîtres aussi bien que la jeunesse delà France nouvelle, bonheur idéal pour une àme de moraliste, et surtout pour l'àme d'un Joubert! u En dépit du siècle, écrivaitil, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté, du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir partout où l'on passe les semences des bonnes mœurs, de la piété, delà politesse et du bon goût. )) — « Il s'est fait peu de bien dans cette Université auquel il n'ait contribué de près ou de loin, et il est resté bien peu de mal qu'il n'ait essayé de déraciner... Il n'est pas de collège, de
(1) Lettre d'oclobii' 1807.
pension, même décole un peu importante, dans les endroits par où il passa, qu'il nait inspecté avec le plus grand soin et où il nait laissé des traces et des souvenirs inelîaçables du bien quil faisait et du plaisir qu'on avait à recevoir ses instructions et ses avis (1). »
Les lettres de ce temps, que sont-elles devenues ? I^a réponse se pourrait dégager des lignes suivantes : « Mon père, son compatriote et presque son collègue, raconte M. de Raynal, entretenait avec lui. de Bourges, où le retenaient les fonctions du rectorat, une correspondance qui. engagée à l'occasion de détails universitaires, était devenue peu à peu. comme il arrive entre gens de cœur et desprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoique fort jeune alois, j'avais été frappé du style et de la forme des lettres de AI. Joubert, lettres qu'au surplus, suii-ant le vœu trop hkn exaucé de leur auteur, mon père éprouve au jouidliui le regret de n'avoir pas conservées. L'oithographe d'un grand nombre de mots, comme aucthorité, thrésors, manuscripts, sentait son vieil homme {'2). »
Des lettres à (Chateaubriand, un très petit nomi)re nous reste. Tout ce que Joubert avait de mieux dans l'esprit et dans le cœur dut alimenter sa correspondance avec l'homme de génie que nul n'avait plus vite et mieux compris, — auquel il désirait le plus, ce semble, être utile et plaire. Par des conseils stimulants et des critiques éclairées, comme par son admiration entlmusiaste et indép<Midaiil('. il lui fui plus secouiablc ipie
(1) Notice historiijuc.
(2) Xotico do M. Paul d»' Hayiial. Un petit détail à rpctificr : .louhort L'crit anthorilt' et non auclhoiilc
personne au monde, sans excepter Fonlanrs. Aussi quel incomparable souvenir lui gardait Chateaubriand î Avec quelle tendresse émue il en parla toujours !
La perte de cette correspondance est regrettable à lous égards. Elle lest plus particulièrement en ce qui regarde les Pensées, (^ar elles durent affluer sous la plume de Joubert, pensées critiques et pensées morales, dans les lettres écrites pendant la refonte du Génie dn Christianisme, et surtout pendant le séjour à Rome du jeune secrétaire. Non content de ce qui lui venait, il dut met Ire à contribution ses petits cahiers, ceux précisément dont il était le plus satisfait.
En ces premières années décisives, et jusqu'à la Reslauration. Chateaubriand eut si grand besoin dètre
conseillé », « dirigé », « encouragé », « repris et blâmé », « critiqué », « grondé ». « averti». « égayé», « consolé », (( défendu ».
« Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même, m — •( Je sais combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. » — « Ce que jai souligné ne peut sentendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en pas.sant, et qui ne peut que lui faire du bien dans l'état d'abattement où le réduisent par-ci par-là les rudesses de la critique. » — (( J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tâche même de l'égayer: deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle ; je grondais fort, mais elles ne lui parviendront pas probablement... 11 y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre
nous : c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable ; que, dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons (1). »
Et n'est-ce pas d'après les lettres reçues que jugeait Chateaubriand, quand il écrivait, à propos de Joubert et à Joubert lui-même : « Qui m'aurait dit que dans cette petite ville (Villeneuve) demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare dont le cœur est de l'or, qui a autant cl' esprit que les plus spirituels, et qui a. par-ci par-là. du génie (2). »
(( Du génie », c'est une allusion à tant de maximes partout mêlées à la plus « spirituelle » des correspondances. Trésor de sagesse et merveilles de grâces, à jamais perdus !
Quand Fontanes écrivait à Joubert : (( Je vous exhorte à écrire tous les jours en rentrant les méditations de votre journée ; vous choisirez au bout de quelque temps dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d'avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage; » quand Mole écrivait au même : « Il y a dans votre tète, et peut-être dans vos papiers, un volume composé, d'un bout à l'autre, des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux; j'ai juré de l'en faire sortir » ; ils jugeaient, l'un et l'autre, d'après les lettres reçues, et ils avaient raison — sauf en ce point que ces « pensées rares», etc., ne sommeillaient pas au fond de la malle ; elles jaillissaient à leur profit, comme dune source généreuse.
Ainsi Joubert utilisa sa vie et actualisa son œuvre.
(1) Lettre de Cliateaiibiiand, lundi dr la Pciilecùlt' 1803.
(2) Lettres d.- Jonbert (1803).
Il assigna, de bonne heure, à ses pensées, un but pratique et présent.
Jeune, il eut l'ambition très noble, et d'ailleurs parfaitement chimérique, de rendre les peuples et les rois meilleurs.
Homme mûr, et en se rapprochant du terme, il étudia les plus beaux types dans les délices de lamitié. 11 mit ses soins à les « former » autant qu'à les étudier; il essaya de rendre ses amis parfaits dans leurs vies comme dans ses rêves. D'autre part, ses (( bienveillances avaient la tendresse et les feux des passions )), comme il Ta déclaré lui-même. Mais c'est encore lui qui disait dans un mouvement d'enthousiasme : (( Dieu ! que la chasteté produit d'admirables amours ! Et de quels ravissements nous privent nos intempérances ! Il suiTit de la raison pour être modéré ; mais la piété seule rend chaste. — La chasteté est la mère des vertus... »
Ne trouvez-vous pas plus clair, désormais, et bien plus significatif, le tout premier mot des Pensées : « J'ai donné mes fleurs et mes fruits, je ne suis plus qu'un tronc retentissant... ))
En retour de la clarté nouvelle que peut-être il me devra, je demande à ce mot une dernière confirmation de mes hypothèses.
Le précédent passage des Essais convient mieux à Joubert qu'à Montaigne. Celui-ci travaillait en vue de l'avenir, alors même qu'il prétendait, avec tant de grâce, ne se soucier que du présent.
Joubert n'avait que ses amis en vue ; et encore avaitil en vue moins leurs éloges que leur plaisir et leur profit : (( Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par là. pendant ma vie, seront la seule récom-
280 Dl NurVEAl' SUR JOl BERT.
pense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. (( Leur plaisir ». Ce n'est pas lui qui aurait osé ajouter (( leur profit ».
(( Apparemment, mon infirmité ne me permettra jamais d'être très utile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien. »
Lequel mérite davantage le titre de moraliste, et fut plus vraiment philosophe ? Questions oiseuses, essentiellement révisables, et que je n'ai nullement la pré tention de trancher.
Entre Joubert et Montaigne, il se rencontre, au milieu de notables différences, quelques traits de ressemblance qu'il y aurait plaisir à relever, u Je suis comme Montaigne ; » ainsi coupée, la citation rend un sens autre que celui de l'auteur, et ne cesse pas d'être véridique. C'est tout ce qu'il me convient de dire.
Avant de clore cet ordre d'idées, je poserai une dernière question :
Dans l'œuvre imprimée du moraliste .Joubert, avez vous remarqué que ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, ni Pascal, ni La Bruyère, ni Vauvenargues ne se ren contrent à l'état de portraits ou d'esquisses ? A peine obtiennent ils quelques mots à la rencontre : (( La plupart des pensées de Pascal sur les lois, les usages et les coutumes, ne sont que les Pensées de Montaigne qu'il a refaites. » — « Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien (La Bruyère), mais il n'en est point de plus parfait... Vn\is faites fort bien de l'ai iner (1). »
(Il Lettre à .M"" de Beauiiiunl.
Li; conskiijj:!'. kt i:k mokalistk. 2hi
— (( Pascal, La Bruyère, Vauvenargues, La Kocliefoucauld, sont les délices des délicats. »
C'est tout, ou presque tout. Presque rien, non plus, sur M"^*^ de Sévigné « qui, comme vous savez, » écrivait-il à M"i*^ de Beaumont, (( m'est toutes choses ».
Or, tant d'autres écrivains sont étudiés en détail, sous le titre XXIV : Jwjementu littéraires.
Comment expliquer cette lacune étrange ?
Vous pouvez m'en croire : les esquisses ou portraits furent composés avec amour. Mais, comme une multitude d'autres pensées et jugements, il furent publiés de 1778 à 1789, sous le voile de l'anonyme ; ou bien, ils se sont envolés joyeusement à des « adresses amies )).
Les Pensées^ maximes et essais sont loin de représenter l'œuvre entière du moraliste. Ils n'en sont que la moindre partie, ce qu'il n'avait pas eu l'occasion d'actualiser dans son commerce ou ses prêts d'amitié.
« J'ai donné mes fleurs et mon fruit, je ne suis plus qu'un tronc retentissant. Mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend devient plus sage. »
Le Psalmiste avait dit : Sub umhra illius sedi, et fructus ejus dulcis gutturi meo.
Le mot convient à Joubert, admirablement ; il avait le droit de se l'approprier ; ou, s'il ne le connaissait pas. la rencontre est une rare bonne fortune.
En avril ISOo.oiiIuiolïrit de faire partie d'une société littéraire. Ceux qui le lui proposèrent, à titre d'agrément, ou dhonneur, ou davantage, devaient ignorer tout à fait ses habitudes d'intimité et de vie cachée. Sa réponse est datée du 27 avril 18Uo ; il refuse en termes polis (1). Quelle académie aurait valu pour lui la fréquentation de Fontanes, de Chateaubriand, de Clausel, de Mole, ou encore la société de M^^^^s je Chateaubriand et de Vintimille ?
Une lettre inédite va nous rappeler le critique dart. Puis, après un charmant billet à Fontanes, et une épi tre également inédite et très aimable à rab])é de Bonnevie, viendront deux lettres reproduites plus fidèlement que dans les Œuvres. Avec la suite des dates importantes, elles nous fourniront une transition naturelle aux lettres et aux maximes annoncées. Et celles-ci feront la preuve des assertions qui précèdent.
« 17 décembre 180(}. »
.1 M, Mp inide-Chomorcemi .
(( Vous avez le droit de me trouver un correspondant bien inexact, mais on vous attendait à la Saint-Martin ; on vous a attendu à la Sainte-Catherine, et je me sentais peu pressé de vous donner des renseignements i\\ù ne pourront vous servir de rien.
(Il Lettrp auloor.^ collection Alfred Rovet, d«^^crite p.nr Etienne Charavay.
(( lo Cen'est pas M'^^deLumagne, cest M'"' Moreau et ses sœurs qui avaient fait présent à l'église du tableau qui est aujourd'hui au Muséum. Desjoliveaux et son frère lont vu longtemps sous notre angard (sic),
« Le sujet de cette peinture est « le Christ au tombeau ». Le style est évidemment de l'école italienne. 11 est très élégant, très pur dans le dessin. C'est là surtout ce qui fait le mérite de ce tableau.
(( Je crois qu'il n'est qu'une copie, et on a été d'abord tenté de le croire à l'Administration, mais, dansle doute, on a pris le parti le plus sûr et on l'a gardé comme original.
(( Il est gravé dans Lavater « dessiné de mémoire par Fuezli )) ainsi le dit le titre. Fuezli était un peintre de Zurich, et il avait vu le tableau en Italie. Il y a quelques différences légères dans la position des personnages. Je ne me souviens ni à quel peintre cet ouvrage est attribué dans Lavater, dont je n'ai pas le livre, ni «le quel auteur on le soupçonne au Muséum.
(( Quant au prix, c'est ce qu'il y a au monde de plus variable (1). Le Poussin ne vendait ses plus beaux tableaux que cinquante écus. Les peintres d'aujourd'hui se font payer par mille, mais, dans les ventes, ce qui coûtait la veille six mille francs, se donne souvent le lendemain pour cinquante louis, et ce qui valait cinquante louis ne vaut plus que cent francs deux jours après.
« Que s'il en est ainsi des peintures anciennes et estimées, à moins qu'il ne soit incontestablement établi que ce sont des originaux sortis de la main de grands
(t) En mar}?p, ot d'nnp antre rcrittirp: « C.p tnblean était estimé 10.000 francs. )^
:><S4 l)V NOUVEAU SUR JOUBERT.
maîtres, dont le nom maintient fixes d'assez liants prix, vous jugez que les tableaux modernes, et entre autres celui de Ménageot. nont qu'une valeur très arbitraire et presque uniquement dépendante du moment, du besoin, et de [la] position ou de l'opinion du vendeur et de l'acheteur.
« Cette Adoration des Bergers est agréable, brillante, de bon goût ; il y a même quelques personnages d'un excellent style, comme parlent les gens du métier. C'est entre les tableaux d'église de l'école française un beau tableau, et entre les tableaux des églises de province surtout un tableau de premier ordre; mais si on le comparait aux chefs d'œuvre de l'art, ce n'est plus qu'une production infiniment médiocre.
(( MM. J. (1) [Joubert] n'ont pas plus contribué à l'obtenir que Mii« Victoire Chomorceau, qui la première a mis en mouvement M. Ravinet. que M. l'abbé Legris, dont la robe et les sollicitations ont obtenu l'attention des administrateurs qui le croyaient curé du lieu. La place de mon frère nous a valu d'être servis plus promptement et plus poliment. Nous avons agréé le sujet et l'exécution. Voilà tout, et assurément htiitcela ne mérite pas la inoindre iiiciilioii dans vos notices.
(( M'"' de Lumagne. d'après tous les renseignements que j'ai pu prendre, n'avait pas plus donné les diamants ({ue le tableau. Ces diamants sont infiniment peu de chube et on les a encore. M. Bonneville pourra vous attester tout ceci.
u Nivard, poui' se reconiiiiander à Kran(;ois de Neuf-
(I) .litiiltt-rl f.sl iiii> ni li.iitf li'llif, p;ii' iim- jiiitir iimiii.
château, alors ministre de liiitérieur, lui annonça sa trouvaille du tableau, qu'il emballa lui-même et expédia d'après une lettre de ce ministre à la municipalité. Ce Nivard avait vu vingt fois le même tableau, sans en apercevoir le mérite. Ceci, autant que je puis en fixer l'époque, se passa en 1797.
(( Voilà, mon cher ami, ce que vous vouliez savoir; ainsi je vous désapprends quelque chose, mais je ne vous apprends rien.
(( Je vous envoie le Butïier. '2 vol.. et je vous en remercie.
(( J'ai été bien aise de la bonne fortune de Mii« Janson [?]. J'ai écrit à Laftonds [Joubertl pour M. Coptan; il ne ma pas parlé de cette affaire, mais sans doute il vous en a écrit, à vous ou à l'intéressé.
« Je le presserai à Paris où nous serons samedi prochain. Adieu, mon très cher, et soyez toujours sur que quand j'ai l'air de vous négliger, je ne vous oublie pas. »
Le 6 mars 1806, Fontanes atteignit la cinquantaine. Chateaubriand dut accourir. Joubert aussi était là. Pour fêter ce jour, il y eut des cris joyeux, des bouquets, des cantiques. La part du plus ancien ami se trouverait dans les bouquets : quelques fleurs avaient dû venir de celui qui ne manqua jamais d'envoyer des tubéreuses à M^« de Vintimille, le jour de Sainte-Madeleine ? Les cris joyeux étaient poussés par la fille de Fontanes, Christine, âgée de 6 à 7 ans. Les cantiques rappelleraient le talent musical et la belle voix de Mme de Fontanes.
Le poète a consacré le souvenir de cette fête dans
une poésie, la plus belle peut-être du recueil : elle est intitulé : Mon anniversaire :
J'ai vu cinquante fois la jour de ma naissance (1). Pourquoi ces cris joyeux, ces bouquets, ces cantiques ?
Que m'offre l'avenir ? De courtes espérances. Que m'offre le passé ? Des fautes, des regrets.
Dans les deux derniers vers, il ne tiendrait qu'à nous de voir un accès de tristesse prophétique et une sorte de confession un peu enveloppée. Le pressentiment devait se réaliser à échéance assez brève ; la confession allait recevoir des événements un commentaire dune brutale clarté.
Dès que Fontanes fut grand maître de TUniversité, il demanda Joubert pour conseiller : « Ce choix, disaitil à lEmpereur, est celui auquel j'attache le plus d'importance. M. Joubert, frère du procureur impérial de Votre Majesté, auprès du tribunal de première instance de Paris, est mon ami depuis trente ans. C'est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je serai heureux si Voire Majesté veut m'accepter pour sa caution. »
La lettre par laquelle Joubert félicita le Crand Maître et remercia l'ami dut être chaude et vibrante. Il est regrettable qu'elle ne nous soit pas parvenue.
Pour nous en dédommager, voici un petit billet de félicitations, qui a bien sa propre saveur, et qui nous dira la gaieté, la familiarité, le bonheur de la lettre perdue :
1 1) .\é h' (j mars 17.'i(l.
Joubert à F ont a nés.
(( On m'écrit que vous avez cent mille francs de traitement et que vous aurez deux cent mille francs de rente. Ma foi, je ne tiens pas à cette joye, et je veux vous la témoigner.
« Vous êtes en ce moment président du Corps législatif, et je vous traite familièrement; quand vous redeviendrez Grand Maître, je vous accablerai de toute ma vénération.
(( Inspecteur en fonction, et conseiller en titre, par votre longanimité (1).
« Villeneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1809. »
La lettre suivante est de Fontanes. Une fois de plus, elle montre en lui 1" homme obligeant et gracieux, qu'il fût investi de la présidence du Corps législatif ou qu'il parlât comme grand maître de l'Université.
(( A Monsieur Picîel Diodati, premier Président delà Cour criminelle, à Châtelain, près et par Genève, département du Léman.
(( Un hérétique comme vous, mon cher et ancien collègue, ne me fait pas la moindre peur. Léon X ne vous aurait jamais excommunié ; il vous eût trouvé trop aimable; mais je crois fort que, dans ce temps-là, vous auriez mieux aimé la conversation du cardinal Bembo et de Messer Ariosto que celle de Luther luimême, soit dit entre nous. Je suis fidèle à Rome, mais
'i) Oriii'. au t.
je ne veux pas offenser Genève, où jai tant d amis recommandables.
(( Savez- vous bien que vous me donnez une très agréable espérance ? Serait-il vrai que vous eussiez la fantaisie de revenir sous le drapeau du Président? Que je retrouverais la place agréable. Mais la garderai-je longtemps ? Je n'en sais rien. Si le Président ne peut vous ravoir, soyez sûr que le Grand Maître n'oubliera rien pour vous conquérir. Je vous suis sincèrement attaché, et toute ma famille partage mes sentiments.
(( Mon Dieu, que j'ai été atfligé de la perte de ce malheureux et intéressant jeune homme! Je me faisais un plaisir de l'avoir à côté de moi. Que son père est à plaindre ! Je lui ai écrit. Mais quel remède à de telles douleurs î Vous y compatissez, vous qui êtes aussi bon qu'aimable. Conservez longtemps voire jeune fils; il aura beaucoup d'esprit ; qu'il vive, (juil fasse votre consolation et qu'il ne vous coûte jamais de pareilles larmes ! Permettez, mon ancien collègue el mon cher ami. que je vous embrasse, en exprimant le vœu le plus tendre que l'amitié puisse former j»()iii- un père.
(( Vale et me ama.
« FoNTANKS ( I ). ))
(( 'Joubert à M. Fabhr de Bounevie, Proviseur du Lycée à Lyon.
(( Mon cher abbé, recevez de votre mieux, je vous prie, le respectable père de famille qui vous remettra cette lettre, et l'enfant qu'il va confier à vos soins.
(il Oriffiiial aiil.
(( La renommée du lycée de Lyon a passé les Alpes et est parvenue jusqu'à Draguignan par escalade ou à la sappe (sic) ; je ne sais pas au juste lequel des deux. On ma demandé si je ne pensais pas, comme tout le monde, que ce fut là la meilleure école de l'Empire ; j'ai répondu que cela n'était pas douteux, puisque vous la dirigiez. On ma prié de vous recommander ce nouveau pensionnaire, et je vous le recommande de tout mon cœur.
(( Son grand-oncle, l'abbé Laty, est un ancien grand vicaire, plein de mérite, plein desprit, et malheureusement jj/e/zi (/(' jours, comme dit l'Écriture: il faut que son petit-neveu lui fasse honneur. Dites à votre censeur, M. Astoud, que toute la Provence ma parlé de lui, comme en pense M. Gayrard, et que je l'ai écrit au Grand Maître. Je vous félicite d'avoir un coopérateur digne de vous, et qui est si propre à maintenir l'excellente réputation dont jouit votre établissement.
(( Portez-vous toujours bien, et mieux que moi, mon cher abbé, et soyez un heureux proviseur, en attendant que vous soyez un vénérable évêque, selon mes anciens pronostics où je persiste. J'irai vous voir incessamment; je passerai quelques jours auprès de vous et nous chercherons ensemble comment il est arrivé qu'avec le plus vif désir de vous écrire, je n'en ai rien fait depuis sept mois. Mon fils, ma femme et moi qui courons le monde ensemble depuis le 1 1 de septembre, vous embrassons à bride abattue et aussi cordialement que vous pouvez le désirer et l'imaginer. Vale.
« Draguignan, 26 avril 1811. »
Joubert, conseiller, écrit des lettres otïicielles au Grand Maître. Certains passages ont été supprimés, dans la Correspondance, et ceux-là précisément qui auraient le mieux justifié la réflexion, d'ailleurs très amicale, de Fontanes : « Notre ami. M. Joubert, est un homme excellent; mais je sais qu'il se prévient pour ou contre avec assez de facilité. Il a limagination vive et le cœur droit; il soutient opiniâtrement ce qu'il a souvent imaginé de très bonne foi. Je me défie quelquefois même de ses vertus. ))
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE
{( il octobre, vendredi 1811.
(( Je demande officiellement et très expressément, Monsieur le Grand Maître, que M. d'Alphéran soit enfin et définitivement nommé économe à Marseille. Ceux qui font proposé sont des hommes en place et des hommes connus; leur sulïrage est une caution suffisante du mérite du candidat. M. Boisson est révoqué dans toute la rigueur du droit et dans la vérité du fait. Vous l'avez rayé de vos mains, il y a longtemps, et le recteur et le proviseur n'ont cessé de solliciter son remplacement. Or, les décrets disent formellement qu'un économe cesse de l'être quand le proviseur et le recteur n en veulent plus. Donnez donc au plus tôt à celui ci un successeur en titre. Son poste doit irrévocablement être considéré comme vacant.
(( Si un inspecteur nouveau venu pense autrement, il ne doit pas l'emporter sur moi ; sur moi, dis-je, qui ai eu si longtemps l'honneur d'être votre résident auprès des hommes et dans les lieux dont il est question.
(( Si un étranger à l'inspection et à l'instruction conspire avec cet inspecteur, il ne doit pas même être écouté.
(( Que vos gens de finances y prennent garde; s'ils disent leur avis sur nos proviseurs, je dirai mon avis sur eux.
(( En voilà assez sur un point prescjue imperceptible, quoique fort important, et dont il est très ridicule qu'on ait parlé plus dune fois. M. d'Alphéran serait à Marseille depuis un mois et demi sans a l'art qu ont les petites âmes d'intéresser les grandes » à leurs projets. Il est fâcheux que vous ayez à cet égard le destin des autres puissances, mais on n'est jamais roi pour rien.
(( Vous avez donc nommé Guidi, le jeune iu^pecieur provisoire, pour un an? J'en suis charmé. 11 pourra vivre et je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres généraux étaient si fiers, lorsqu'ils avaient pu l'obtenir : (( ob cives servatos. » Mais quel génie aveugle gâte vos bonnes intentions et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur ? Pourquoi nommer Guidi à Caen?
(( 11 serait possible à la rigueur que l'air épais de Normandie fût bon à un Napolitain dont la poitrine est délicate, mais il sera mortel aux finances de celui ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage à faire, un déménagement, des meubles à revendre et des meubles à acheter, qui l'achèveront. 11 serait bien plus simple et bien plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait aussi plus sage. M. Guidi ira peut être avec plus de plaisir à Caen, mais il serait mieux placé dans le Midi.
(( Vous savez ma maxime qu'il faut confier réducation à des Français en France, et à des Itcdiois en Italie. Or, la Provence est une seconde Italie, et la.Neustrie est une espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît très bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de «grands biens dans cette maison. Revirez les parties, et, en laissant M. Félix à Avignon, nommez M. Guidi à Aix.
(( Quant à linspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux, dun malheureux bien oublié et qui n'est pas en tout digne de létre. Je parle de Ghênedollé.
(( Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen. On la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard, nul autre même ne la mérite comme lui. Mais quoiqu'un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. 11 est trop pauvre pour vivre avec deux mille francs.
(( Isnard est votre inspecteur général et Ghênedollé est relégué dans une ville de commerce. 0 fortune I o Destin ! peut-être aussi, ô Providence! Mais nous qui ne connaissons pas les décrets du Ciel, et à qui 1(^ ('ici a donné d'autres lumières pour juger et pour nous conduire, n'avons-nous pas de quoi nous étonner, et ne vous étonnez-vous pas vous même ? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple, et disciple de vos conseils, et disciple de voire exemple. Il a voulu vous imiter. Est ce donc là cequi vous a fâché ? Il vous a imité mieux que tout au Ire. Cela devrait vous appaiser (s'/r). Après vous et labbé Delille, ot en comptant
les morts et les vivants, rest Ihomme de son âge et d'un âge inférieur au sien qui écrit le mieux en vers, et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu rétléchi. et peu convenable peut être, mais certainement innocent, et quil avait cru honorable, est sorti de sa bouche un certain soir. 0 poète! avez-vouspu vous en souvenir si longtemps, et. deviez vous vous en offenser !
« Tantœne animh cœlestibus ircf ! )) (1).
(( Il a fait un livret qui n'est pas excellent. Et M. D- 1 m-u donc ? Et MM. tels et tels, etc. ? Le livret de (Uiénedollé ne porte point son nom, mais les lettres de M. D 1-m u, et les oraisons funèbres de MM. tels portent le leur.
(( Enfin ChênedoUé est par nature votre admirateur; il le sera toujours, et malgré vous et malgré lui, jus- (pi'au fonds (sic) de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné et vous devez être son patron.
(( Ah ! Monsieur le Grand Maître, retenez bien deux vérités. La première (et je vous l'ai dit souvent), c'est qu'avec une certaine mesure desprit et de talent, on na réellement pour véritables amis que des admirateurs seuls, parce que la moitié de nous-méme reste étrangère ou inconnue aux autres hommes.
« La deuxième, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son Age et les hommes de son métier. »
(1) Voir lettre de Joubert à Clièuedollé, du 10 juin IS03.
Deux autres lettres. Lune, sans suscription. est inédite ; c'est cette lettre, datée d*x\ulnaY. qui m'a permis, dans Chateaubriand, sy/ femme eî.aes amif^. de noter la présence de Joubert à la Vallée aux Loups, le 4 octobre 1813, pour la saint François ; l'autre, adressée « à M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand maître de l'Université impériale » se présente ici. avec des phrases inédites, et une physionomie plus exacte que dans la Correspondance.
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE
(( M. Auguste Mutel, votre protégé, Monsieur, a été déclaré admis à l'École polytechnique le 27 de ce mois.
(( Si vous ignorez le succès, j'ai un grand plaisir à vous l'apprendre. Si, comme je le présume, vous en êtes déjà instruit, j'ai du moins la satisfaction de vous prouver en ce moment que je n'ai pas à me reprocher de n'avoir pris aucune part à l'intérêt que vous portiez à cet élève, digne sans doute de toutes vos bontés.
(( J'avais fait recommander son mérite à l'attention de tous les examinateurs dont la plupart me sont inconnus. L'un d'eux m'a annoncé son admission à l'instant même où elle venait d'être décidée et en sortant de ce qu'ils appellent le jury.
(( Mon éloignement de Paris ne m'a permis de recevoir qu'hier au soir cette agréable nouvelle; sans cette fâcheuse circonstance, j'aurais eu le bonheur de vous la liansmettre le pit'iiiiiM-. v
(( Nous êtes. Monsieur, si parfaitement obligeant (|iroii sciait. lors(|u'nn a l'honiioiir de vous connaître.
le plus abominable des hommes, si on ne saisissait pas avec un vif empressement toutes les occasions qu'on peut avoir de vous servir.
« Agréez les assurances de mon fidèle dévouement.
(( Aunay, l'-'' octobre 1813. »
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE
A M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand maître de l' Université impériale.
(( M. Mignon que vous avez vu hier matin est venu hier au soir, à heure indue, solliciter ma protection auprès de vous. Je n'ai pu la lui refuser.
(( Il demanda pour toute grâce la permission de voir un instant le Grand Maître. Obtenez-lui cette faveur.
(( Il y a dans l'entrevue de ce petit Mignon avec l'Empereur des circonstances qu'on est bien aisé de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.
(( Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héro'ique secouée, l'entretien qui s'établit :
(( — Que me demandes-tu ?
(( — Une recommandation pour entrer à l'Ecole normcde.
« — Bon! à l'École normale. Entre plutôt à mon service, jr te ferai sons-lieutenant.
(( — Mon frère est au service de Votre Majesté depuis six ans. et nous n'en avons point de nouvelles. Je suis la seule consolation et la seule ressource de mes parents qui sont infirmes et âgés.
(( — Eh bien! entre à l'École polytechnique. Je faciliterai ton admission.
(( — Votre Majesté n'ignore pas qu'il faut, pour l'Ecole polytechnique, des études préparatoires, et je ne m'en suis pas occupé.
(( — Qu'as-tu donc étudié ?
(( — Le latin et le grec.
(( — Et, as-tu fait de bonnes classes ?
(( — Oui, sire, très bonnes.
(( — Dans quel lycée ?
(( — J'ai suivi quelque temps le lycée impérial.
(( — C'est bon.
(( Il se fait un grand silence, pendant lequel le petit jeune homme s'avisa d'improviser un distique latin à la louange de lEmpereur, qui, prenant son parti en habile homme, se met à dire en souriant :
(( — C'est bon, c'est bon ; je t'entends, je fentciuh.
(( Et puis, étendant gravement la main :
(( — Va, tu seras content demoi. Prenez sonnom. etc.
(( Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'Empereur était à cheval. Rien navait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux à ce qu'on dit, et très hardi comme vous voyez, mais très décidé en même temps à n'être ni soldat ni prêtre.
« On i)Ourrait lui donner une petite place de petit régent, ou de maître d'études. Le temps presse; il a dix-huit ans. Je sais bien que cela même olfre dilli culte. Mais l'obslacle est levé par une singularité (|ni n'est pas commune. LEmpereur a étendu sa main sui' lui, en l'assurant (|uil serait content : a ciim branliio (sic) ej'tento », Vous savez quelle était la puissance de T'clh' Inrrnalili'' chez les Oticnlaux. dont l'Empereur
LE CU.XSEILLEH Eï LE MORALL^TE. 297
aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.
« Enfin, depuis Saint Marcellin, il n'y a point eu d'homme, ni de jeune homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable des mortels ; et ce rapprochement me touche.
(( Obtenez de Yundc qu'en mémoire du neveu, il accueille le suppliant, et qu'il écoute l'anecdote. Quant à l'objet de la requête, je ne demande rien ; mais j'observe qu'il ne s'agit que d'un bout de diplôme tel quel, et que je crois, vu les circonstances, qu'il serait aussi politique et aussi prudent de l'accorder que de le refuser.
(( Vous savez que j'aime mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette longue lettre, qu'il m'est devenu impossible daller dîner à Courbevoye. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac. je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu dair et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé, j'ai peu dormi, et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler ni voyager. Faites agréer mes excuses. Je vais ruminer mes regrets. Oh ! qu'il est triste d'avoir une frêle santé.
(( — Faites entrer M. Mignon.
(( Tibi totus. ou tibi tôt. comme dit M. Laborie.
<( Ce dimanche 17 octobre 1813. »
(( Depuis SaintMarcellin. » L'explication se trouve dans un bel article de Chateaubriand sur le brillant et infortuné jeune homme : « Il avait fait l'apprentissage
des armes dans la campagne de 1812, en Paissie. Il donna les premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de Borodino et de la grande redoute que couvrait le centre de l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur cette journée se termine par cette phrase : (( Mon aide de camp de Sève et le jeune « Fontanes de Saint-Marcellin méritent d'être cités dans ce rapport. »
(( M. de Saint Marcellin s'était précipité dans les retranchements de l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.
(( Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de quatre mille blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de médicaments et de charpie ; il ne put même obtenir d'y être reçu. Il s'en retournait, baigné dans son sang, lorsqu'il rencontra Bonaparte : « Je vais mourir, lui dit-il; accordez-moi la croix d'honneur, non pour me récompenser, mais pour consoler ma famille. )) Bonaparte lui donna sa propre croix.
(( M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à Moscou ; il y séjourna quelque temps, et fut assez heureux pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l'avons vu, pendant plus de dix liLiil mois, poiler encore une large blessure à la lèle. ))
(( Depuis Saiiit-Marcellin, il n'y a point eu d'homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable des mortels (Napoléon). Obtenez de \ oncle qu'en faveur du neveu, il accueille le suppliant. »
Les mots oncle et neveu se rapportent à Fontanes et à Saint-Marcellin. Ils sont soulignés dans loriginal. Pourquoi soulignés ? En les employant, Joubert les savait inexacts. Il invitait M. Rousselle à rectifier mentalement ce langage de convention, rendu nécessaire par les convenances de famille, de société et de position.
Pour le monde, Saint-Marcellin était si bien le neveu du Grand Maître que nombre de notices biographiques perpétuent l'erreur. Mais Joubert en savait plus long. Et M. Rousselle était entré assez avant dans lintimité de l'un et l'autre ami pour comprendre le soulignement. Sainte-Beuve, tenu encore à la réserve en 1839, disait dans la préface des Œuvres de Fontanes, par allusion à la mort tragique de M. de Saint-Marcellin : (( En 1819, une grande douleur le (Fontanes) frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune olficier plein de qualités aimables et brillantes, fui tué dans un duel, à peine âgé de vingt-huit ans. La tendresse de M. de Fontanes en reçut un coup cVautant plus sensible qu'il dut être plus renfermé (1). »
(1) SaiDt-MarcelliD (Jean-Victor Fontanes, dit) auteur dramatique et publiciste français, né en 1791. mort en 1819. Il était fils
Caractériser la douleur de M. de Fontanes en l'appelant douleur paternelle, nétait pas permis à l'auteur de la notice. Du moins, n'obtenait-on pas de lui qu'il consignât et perpétuât dans son étude les termes impro près d'oncle et de neveu. L'énigme de la fin n'en était pas une pour les intimes. Elle exprimait avec délicatesse, et en sauvant les convenances, ce que la con trainte avait ajouté d'amertume aux larmes d'un père.
A plus forte raison, un certain mystère devait-il régner dans l'article nécrologique publié par Chateaubriand, au lendemain de cette mort tragique. Le voici :
« Février 1819.
(( ...11 consacra ses loisirs aux lettres; // avait de qui tenir. M. de Saint Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments, le courage français qui porte à trai ter la vie comme la chose la plus indifférente en soi et l'affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu'il devait se battre, et il s'occupa tout le matin d'un bal qui devait avoir lieu le
naturel de Fontanes, grand maître de l'Université. Sorti en 1812 de l'École militaire établie à Fontainebleau, il prit part à l'exp»'dition de Russie et se distingua à la Moskowa, et, jusqu'à la dernière heure, mit son épée au service de l'Empire. A la rentrée des Bourbons, un changement complet s'opéra dans ses opinions politiques: il devint ardent royaliste, et, à la suite d'un duel à Orléans, duel dans lequel il fut blessé', il fut rappelé à Paris, où il fit représenter plusieurs pièces en même temps qu'il collaborait au journal le Coitsercateur. Dans un nouveau duel, atteint mortellement d'une balle au bas-ventre, il mourut à vingthuit ans. On lui doit : Les (irrêts^ comédie-vaudeville; le Ifal à la mode : Wdllace on le Ménestrel écossais^ musicjue de Calcl : Relation d'un voyage de Paris à Gand en tsis (in-8").
(Grand dicdonnaire nnirersrl dn \i\' siècle.)
LE CONSEILLER ET LE MOKALLSTE. :M)i
soir chez M. le marquis de Fontanes. A trois heures, il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : (( Je devais pourtant danser ce soir. » Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait quil y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : «Cela ne se dit pas )), répondit-il en souriant, (( seulement cest un homme qui tire bien. » M. de Saint Marcellin ne se fit jamais d'illusion sur son état; il sentit qu'il était perdu, mais il n'en convenait pas et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs: (( Soyez tranquille, ce n'est rien. » Il n'a fait entendre aucune plainte, il n'a témoigné ni regrets de la vie. ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait. Il est mort avec le sang froid d'un vieux sol dat et la facilité d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en chrétien.
(( Les lettres et l'armée perdent, en M. de Saint Marcellin, une de leurs plus brillantes espérances.
(( Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut déloges à la mémoire de Saint Marcellin; mais il y en a surtout une qu'une vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise forlune ; elle nous retrouvera toujours et particulièrement quand il s'agira de la consoler: Illo dh'^ utramque (luxit niinam. ))
Chateaubriand a déchiré le voile dans les Mémoires ((' outre-tombe. « Fontanes n'est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d'un fih, l'a jeté dans la tombe
avant l'heure ( l). )) — EL plus loin : «Je lai vue(M'«'nle Lévis) descendre sans bruit dans son tombeau, au cimetière du Père Lachaise; elle est placée au dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprès de son fih, Saint-Marcellin, tué en duel. C'est ainsi qu'en min-
(li Le duel apparaît comme une fatalité ilaus la famille des Fontanes. Le futur Grand Maître n'avait que dix ans quand son père se battit en duel avec M. de Sède et le tua, sur la place publique de Saint-Gaudens, un jour de marclié.
Je dois à l'amitié de M. A. Couget, ancien magistrat, viceprésident de la Société des Études de Cowminges, le récit suivant, qu'il a rédigé d'après les papiers de la famille de Sède de Liéoux :
(( M. de Fontanes, père du littérateur qui lut l'ami de Chateaubriand et grand maître de l'Université, habitait Saint-Gaudens. Il y remplissait les fonctions « d'inspecteur du commerce, arts et manufactures ». L'existence de cet emploi dans notre ville s'expliquait par le grand trafic de bois et de bestiaux qui se faisait alors entre notre contrée et la vallée d'Aran, et parles tanneries, les fouleries et les ateliers où se fabriquaient certaines étoffes appelées a draps de cadis ».
« Cela donnait à Saint-Gaudens une véritable imiiortance commerciale et industrielle... On l'appelait la « capitale du pais de Nébouzan ».
« C'était un jour de marché. La foule encombrait la place de l'église et notre halle couverte ; le vieux « parloir aux bourgeois », après l'audience des consuls qui s'y tenait d'habitude, venait d'être envahi par les petits marchands et les acheteurs.
(( Tout à coup un groupe se forme autour de deux hommes qui se qiierellent, deux hommes de qualité portant l'épée l'un et l'autre. Ils ne sont pas bruyants, mais leur excitation est grande. Les voilà qui croisent le fer sous les yeux des spectateurs interdits.
« L'un, c'est M. de Foiilanes, dont nous venons de parh^r; l'autre, M. de Sède, son beau-frère, s'intilulant « liMeul de la ville de Saint-Gaudens ». Etait-ce parce qu'il avait été tenu, au baptême, par le premier consul de la ville, ou simplement parce qu'il portait le prénom di' Saint(]audens ?
(( Celui-ci, plus ardent, s'acharne. M. de Fontanes se borne d'abord à la défense. Il so laisse acculer contre un i)ilier de la
cliuant au monument de M'"" de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres sépulcres ; l'homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une autre. »
Celui que célébrait Fontanes dans ces beaux vers :
Mais si Joubert, ami fidèle, Que depuis vingt ans je chéris, Des cœurs vrais le plus vrai modèle, Vers mes champs, accourt de Paris, Qu'on ouvre! J'aime sa présence; De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins...
Que de fois sa douce éloquence Apaisa mes plus noirs chagrins.
Joubert accourut auprès de son ami. plongé dans (( le plus noir chagrin )). 11 avait le droit de sonder la plaie, ayant le baume qui calme la douleur. En sa présence, les larmes coulèrent sans contrainte, celles de M'io de Fontanes, aussi bien que celles du père. A quel
halle, mais alors, dégageant sou arme, il atteint en pleine poitrine son adversaire, qui tombe inanimé.
« Et les témoins de cette scène meurtrière avaient laissé faire, n'osant pas probablement intervenir.
(( Celui qui venait de succomber si malheureusement était de la maison des de Sède, seigneurs de Liéoux, l'une des plus considérables du Nébouzan, où elle avait les meilleures alliances, notamment avec les Barbazan-Faudoas, les de La Tour, etc. Un représentant de cette famille s'éteignait naguère au lieu natal, M. (îustave de Sède, homme de lettres, journaliste distingué.
« Quant à M. de Fontanes, il ne tarda pas à quitter Saint- Gaudens pour aller s'établira Niort.
(( Peu de temps après le tragique épisode qui avait déterminé M. do Fontanes père à s'éloigner de Saint-Gaudeus, une demoiselle de Sède, de cette famille dont il était l'allié, épousait un
titre la jeune fille pleura-t elle Saint Marcellin? Étaitelle avertie quiin lien fraternel la liait au brillant et infortuné jeune homme? Toujours est-il quelle pleura. Joubert. témoin de ses larmes, en fut remué, attendri. Elle était dans l'épanouissement de la dixneuvième année, (( dans la fleur de ses plus beaux ans ». Les larmes communiquaient à sa jeunesse une (( séduction » de plus. Et n'était elle pas la fille de son plus ancien ami. de l'ami pour lequel il avait sollicité la main de W^'^ de Cathelin, devenue M"^"^ de Fontanes? Il avait « vu les jeux de son enfance » ; il était témoin de sa « première afiliction ». Rentré chez lui, le bon Joubert ne pouvait détacher sa pensée des amis qu'il avait laissés dans le désespoir. Obéissant au besoin de consoler qui lavait lié à M^-' de Beau mont, puis à At^e (Je Chateaubriand, il prend la plume avec le désir et l'espoir de relever de chères âmes abattues.
C'est dans ces lettres (ju'il fait bon étudier à nouveau Joubert. ami. moraliste, écrivain. Afin de parler plus sûrement au cœur de Fontanes. il s'adresse à sa fille bien-aimée, fille unique. Elle est bonne, naturelle, charmante. Il le lui dira de façon à ne pas effaroucher sa modestie, de façon aussi à irveiller et à caresser l'orgueil paternel. Elle est charmante, mais non parfaite. Parmi les plus brillantes qualités percent quelques légers défauts. Xous les devinerons aux conseils du moraliste.
Rouget de l'Isle, oncle du célèbre auteur de l'hyuiue guerrier et patriotique.
« Un de Sèdo figure au catalogue de la noblesse de Xébouzan, lors de la réunion des trois ordres, à Muret, pour nommer les députés aux états généraux de 1789. »
Mais ce qu'on n'y découvrirait pas, sinon peut-être à quelque allusion du début, c'est la passion prodigieu sèment romanesque dont M'^*? de Fonlanes fut possédée à rage de quinze ans.
Comme à plusieurs autres, la tête et le cœur lui avaient tourné en 1814. Eperdument éprise du tsar Alexandre T ^ le chevaleresque vainqueur, elle aurait tout quitté pour lui ; elle l'aurait suivi aux derniers confins de la terre. Le fait n'est pas douteux : je le tiens de sa plus intime amie, M"i<^ Charles Lenormant, et j'en ai trouvé une sorte de confirmation dans certaines lettres (inédites)que lui écrivit l'abbé Xicolle(l).
(l) L'abbé Mcolle i Charles), ancien professenr au collège de Sainte-Barbe, puis instituteur des enfants de M. de Cboiseul- Oouflier, a formé à Pétersbourg un établissement pour l'éducation des jeunes gens et a obtenu un tel succès que tout ce que la jeune noblesse de Russie offre de plus distingué doit son éducation à un Français.
« En 1817, il revint à Paris ; il fut fait aumônier du roi, faveur qui lui fut annoncée par une lettre du duc de Richelieu. A la même époque, l'empereur Alexandre nomma M. l'abbé Nicolle directeur du nouveau collège fondé à Odessa et qui porte le nom de lycée Richelieu ; et, dans le mois suivant, ce monarque ayant fait un voj'age en Crimée, l'abbé Nicolle reçut de sa main la décoration de l'ordre de Sainte- Anne en brillants. »
(B. M., Biographie des Iwntmes virants.)
« En 1820, il devint membre du Conseil royal de l'instruction publique. En 1821, recteur de l'Académie de Paris, place qui fut supprimée en 1824 ; auteur d'un Plan d'éducation ou collège nouveau, Paris, 1833, in-8" avec 5 planches. Né à Poville (Seineinférieure), le 4 août 1758. » (Quérard, F/yz/kt littéraire.)
a L'influence de l'abbé Nicolle était prépondérante au Conseil royal; elle était puissante aussi au Château, où il avait une amie dévouée en M™* de Gontaut, gouvernante des enfants de France. 11 est probable que c'est principalement à l'abbé Nicolle que Michelet dut d'être nommé à l'école préparatoire et désigné pour enseigner l'Histoire à la princesse Louise. »
{Reçue des Deu.v-Mondes du la décembre 1894.)
:m DU NOUVEAU SUR .lOUBERT.
Avant les conseils du directeur laïque, lisons la morale du directeur spirituel. Celui-ci va jusqu'à la conscience et recommande u 1" accomplissement des deroirs d'état ». Le premier, limitant son lole, dira formellement : « Je n"ai point vos devoirs en vue. mais seulement l'urbanité. »
(( Uabbé NicoUe à M^^"^ de Fontanes.
« Mademoiselle,
(( J'ignorais que vous eussiez pris la peine de venir à la Sorbonne, et je regrette vivement de n'en avoir pas profité. Je ne regrette pas moins de ne pouvoir me rendre aujourd'hui à votre invitation. Je suis obligé de vous faire par écrit une réponse que j'eusse mieux aimé vous porter moi-même.
(( Vous pouvez. Mademoiselle, regarder comme certains tous les renseignements du Journal des Dêhats, datés de Varsovie. S'il m'en parvient de particuliers, je vous les transmettrai. Je vous exhorte à réaliser votre projet et à former des vœux plus conformes à votre état. Vous n'en sortirez jamais impunément, Mademoiselle, et cela doit être, parce que, si vous en sortez, vous agissez contre la volonté de Dieu.
(( Pardonnez-moi cette franchise ; vous savez quel en est le principe, vous savez combien je vous suis attaché. Personne au monde ne forme pour votre bonheur des vœux plus sincères que les miens, et votre bonheur est nnifinemoit dan^ racromplissement des devoirs de votre état. Ayez du courage, ce qui paraît presque impossible devient facile avec le secouis de
Dieu, qui ne le refuse jamais à ceux qui le lui deniaudenl pieusement,
(( Je suis avec le dévouement le plus respectueux, Afademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
« NiCOLLE. .
(( Paris, le 27 décembre I8I0 (1). »
« Madame la comtesse,
(( Je voulais vous offrir aujourd'hui, à vous et à Madame votre mère, mes souhaits de bonne année. Mais je suis obligé de m'imposer une privation pénible. Je crains qu'elle ne se prolonge encore quelque temps, et je ne veux pas différer à vous souhaiter tout ce qui peut vous être agréable, surtout ce qui peut vous être le plus utile, le calme de rame. C'est, sur la terre, le seul moyen du bonheur ; c'est le seul gage d'un bonheur d'un autre genre, qui doit être le but de toute notre vie. Ne prenez pas cela pour une formule de sermon ; n'y voyez que l'expression des sentiments que je vous dois et dont je ne puis mieux vous prouver la sincérité qu'en vous parlant ainsi.
(( Vous allez être, je l'espère, assez contente de moi, quand je vous dirai les renseignements que j'ai obtenus.
(( D'abord, il n'est pas vrai que l'empereur Alexandre soit mort avec la connaissance des projets criminels formés contre lui. 11 n'avait que des notions vagues de la conspiration. Les preuves ne sont arrivées que lorsqu'il avait déjà perdu connaissance. C'est du moins ce que m'a dit M. le comte de Woroutzoff (?). Déplus, sur cent
(i) Original aulograplic.
vingt personnes condamnées, huit seulement sont en Sibérie; les autres ont été mises dans-des forteresses. Il Y en a encore beaucoup dans celle de Pétersbourg ; enfin, il paraît certain qu'aucun nest entré dans les mines. La princesse Troubeskoï. en arrivant à Ii*kutsa, a été très agréablement surprise en apprenant qu'elle ne serait point obligée d'aller plus loin, et que son mari habitait une maison commode dans les environs, où elle a la permission d'aller le voir chaque jour. Le prince Serge Volkouski est aussi dans la même situation, à quelque distance d'L.. (illisible). Vous voyez, Madame la comtesse, que l'empereur Nicolas a hérité de la clémence de son frère. Tout cela m'a été dit par une personne parfaitement instruite de ce qui se passe en Piussie. Cependant, je crois ([u'il est bon de n'en point parler jusqu'à ce que la chose soit connue otficiellement.
(( Recevez, Madame la comtesse, l'hommage de mon dévouement bien sincère et bien allectueux ( I ). »
Quatre ans après l'entrée triompliale d'Alexandre à Paris, et à la date des lettres de Joubert, la passion d'amour était tombée. Restaient, avec un souvenir ti-op enthousiaste encore, certains défauts ou demi défauts de société. Joubert veut sa jeune amie parfaite. Il n'a médité toute sa vie les secrets delà perfection (|ii(' pour les lui révéler en temps o|q)()i lun. Il veut qu'elle béné-
itl OrijJiiiKil ;ml(><^r;i|iln', non si^iit'-.
LE CONSEILLER ET LE .MOKALISTE. :m
ficie largement de sa science et de son art. A elle ses meilleures maximes, ses pensées « les plus rares, les plus neuves, les plus exquises ». Pour l'intéresser à sa morale et varier ses leçons, il jouera cinq ou six personnages très difterents daspect : le sage et le moraliste, cela va de soi ; mais le sage « en habit de ville », et le moraliste en peintre (( épris de son modèle » ; il fera surtout, et avant tout, le sorcier, l'astrologue, le diseur de bonne aventure. Et quelle jeune fille ne pré terait l'oreille, demi moqueuse, demi-crédule, aux prophéties de la bonne aventure ? Comme le sorcier est proche parent de la sibylle, ses oracles, animés et poussés d'un souffle d'enthousiasme, s'inscriront d'eux mêmes sur d'étroites feuilles, en paroles rythmées — oracles poétiques et concis. M^^-^ de Fontanes ne surprendra peut-être pas, à la première lecture, le secret du mètre, sous l'apparence de la prose ? Pas de rimes et des mesures mêlées. Qu'importe ! L'oreille aura toujours été sensible à la cadence des mots, au chant de la phrase. Et puis, le secret de la forme sera vite pénétré par le père. Curieux, en poète, de ces belles maximes, et attentif, en vrai père, à l'effet produit. Fontanes lira les lettres à son tour ; il en expliquera les beautés de forme ; il en exprimera le sens profond, le sens caché. Et puis encore, Jouhert, le meilleur interprète de ses propres pensées, Joubert, paresseux à écrire, mais infatigable à causer, viendra s'expliquer à loisir. On causera de tout cela : conversations faciles et douces, faites pour plaire à Fontanes, à sa fille, à lui-même. Ainsi s'elïorce t-il d'être tout à la fois le conseiller de la jeune fille et le consolateur du pauvre'père. Distraire Fontanes oie sa douleur en l'appliquant tout
entier, et en sappliquant avec lui, à l'éducation de sa chère Christine, tel est le double but de Joubert. Le délicat î raffiné en belles amitiés comme en belles pensées, il nappelait que des abeilles de choix au suc de ses maximes.
Est-ce bien dit, cela ? Abeilles ou fleurs ? Abeilles qui pompaient le suc de ses fleurs, ou fleurs préférées à qui lui, l'industrieuse abeille, demandait le meilleur de son miel ?
11 prit sa meilleure plume, son plus beau papier, un gentil petit papier fil; et, n'ayant plus qu'à recopier, je pense, il écrivit, de sa plus belle main, une série de lettres à W^*^ de Fontanes. Ces lettres font plaisir à voir : pas de ratures, «ce difforme tourment des yeux(l))) ; des lignes droites, des marges nettes, des alinéas nombreux, des blancs à souhait. Le tout vous a un air propret, coquet, régulier, souriant, qui captive et repose le regard.
Le Sage, qui se donnait de tels soins pour le plaisir dautrui, pour l'instruction et l'agrément dune jeune fille, comptait soixante six ans. Sa fatigue était extrême. 11 passait la plupart de ses journées au lit.
Dès la première des lettres projetées, vaincu par la fatigue, il écrivit au père en lui envoyant le feuillet du début : « Je n'en puis plus. » Et, dans la crainte de ne pouvoir achever son dire, il ajoutait : <( C'eût été finir mes écritures (car je crois que je n'écrirai plus de ma vie) comme j'ai commencé ma jeunesse, à votre service. » Il l'acheva, son dire, et nous allons, sans plus de cérémonie, en avoir la confidence.
Voici ces lettres. Je ne crois pas exagérer en disant
(1) Exprfîssioii (le .louljL'rl.
(|ue la correspondance impi-imée n'en contient aucune où laimablo philosophe se peigne mieux dans la 1res originale l)eauté de son caractère, de ses pensées et de son style. Elles sont inédites, sauf la première à AP^^^de Fontanes. Et encore pourrais je présenter cellelà même comme inédite. On la trouve, il est vrai, dans le recueil, mais tellement abrégée et altérée quelle y perd sa physionomie distincte et son charme spécial : des phrases supprimées, les plus caractéristiques ; des mots déplacés ou changés ; le syllabisme dérangé ou détruit. Il ne reste qu'une lettre trop sérieuse, à peine réjouie d'un sourire, lettre didactique, et qui s'allonge démesurément, sans répit aucun, en une file de maximes serrées les unes contre les autres. « On voudrait plus d'intervalles et de repos. » La réflexion est de Sainte-Beuve, à propos de tout le volume des Pensées. (( Ces livres de maximes et d'observations morales condensées, comme l'était déjà celui de La Bruyère, et comme l'est surtout celui de M. Joubert, ne se peuvent lire de suite sans fatigue. C'est de l'esprit distillé et fixé dans tout son suc. On n'en saurait prendre beaucoup à la fois (1). ))
Est-ce ainsi qu'on écrit à une jeune fille de dix-huit ans, à la fille d'un poète, homme du monde, à la fille de son meilleur ami, quand soi-même on est l'homme des plus exquises délicatesses, qu'on a a presque le langage de la galanterie », qu'on se flatte d'être toujours jeune, même sous les cheveux blancs, et qu'on s'appelle Joubert (2) ? Ce mot n'est-il pas de lui :
(1) Sainte-Beuve.
(2^ (( Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, môme quand il est vienx. » (L'Auteur peint par lui-même.)
(( L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution et pour ainsi dire goutte à goutte. ))
Le moraliste s'est bien gardé de marquer le mètre dans cette correspondance. C'eût été trahir son jeu dès le début, ôter le charme du mystère à ses aimables caprices. Libre à chacun de constater la présence et la variété des vers. La coupe ne sera d'aucune difficulté avec le mètre de prédilection, l'octosyllabe ; mais quand les syllabes dépasseront cette mesure, ou resteront en deçà, la pause sera moins aisée à établir.
Un doute me vient, et j'en renouvelle ici l'expression. Peut-être Joubert jetait il à dessein, et pour obéir à sa charmante théorie des siimétrics brisées, quelques phrases de simple prose, au milieu des phrases rythmées : dissonances calculées, destinées à réveiller l'oreille. Ainsi le lecteur apprécierait mieux, avec le retour du rythme, l'harmonie de l'ensemble.
Il est vrai que, pour obtenir ce résultat, il lui suffisait de mêler les mesures. C'est ce qu'il aura fait, peut-être. Impossible à moi de conclure. Un autre marquera, dune main ferme, les pauses idéales.
Nous le savons : la poésie n'avait pas attendu, pour éclore en Joubert, que la brillante jeunesse de M'i<' de Fontanes vînt illuminer, réchaulîer et couronner de fleurs sa philosophie d'arrière-saison. Entendez IM )itpur peint par lui-même :
Vous allez à la vérité Par la poésie ; El j'arrive à la poésie Par la vérité.
Chateaubriand, à qui Ion a toujours reconnu le don
LE CONSEILLER ET LE MORALLSTE. M.i
des mots puissants, n'a jamais été mieux inspiré que dans ce mot, merveilleusement concis et coloré comme le génie dont il voulait exprimer l'idée : « Profond mé taphysicien, sa philosophie (de Joubert), par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie. Platon à cœur de La Fontaine... »
La correspondance s'ouvre par une lellre à M. de Fontanes. On y pourrait voir une sorte d'Avant-Propos : sentiment inspirateur, sujet à traiter, plaintes sur soi. travail qui sera le dernier et qui rejoint les premières (( écritures », rien n'y manque de ce qui constituerait une préface modèle, concise et subjective, h la manière de cet (( égo'iste qui ne s'occupait que des autres )).
u J'écrivais à AP^"^ de Fontanes une lettre qu'il m'est impossible de continuer et dont je vous prie de lui remettre le premier feuillet, qui lui prouvera du moins ma bonne volonté.
« J'ai grand regret à cette lettre, car elle me plai sait ; mais mon mal est plus fort que mon inclination.
« Je n'en puis plus, mon cher ami. Tous ces retours de mes anciennes irritations ne me sont pas nouveaux, mais ils usent à la fin, et je ne sais pas combien de temps encore je pourrai y suffire.
« J'ai mis au bas de mon feuillet, sur un petit papier collé, la réclame du feuillet suivant, afin que je sache où me raccrocher s'il m'arrive de me mieux porter et de vouloir achever mon dire.
« J'aimerais assez à prouver à votre aimable fille <iue j'ai eu mes raisons pour être son enthousiaste, et je tenais à lui envoyer en peu de lignes un petit code
(le morale à son usage, qui l'aurait, je crois, amusée et qui aurait pu ne lui être pas inutile.
« C'eût été finir mes écritures (car je crois que je n'écrirai plus de ma vie), comme fai commencé ma jeunesse, à votre service.
(( Mes respects à 'M^^^ de Fontanes. Je pars desséché et exténué. Que ne pouvez-vous me céder un peu de votre superflu. Vous avez (quoi que vous en disiez) assez d'embonpoint, de vie et de force pour nous deux.
« Tout à vous jusqu'à mon entière extinction.
« 10 septembre 1819. ))
(( Comme j'ai commencé ma jeunesse ». de tels mots ne sont pas pour infirmer les vues critiques ci-dessus. i( A votre service » confirme aussi la pensée plus liant exprimée : Joubert. en s'adressant à la fille, ne cessait pas de s'occuper du père. Peut-être aussi est-il fait allusion à la lettre du 17 octobre 1788, dans laquelle Joubert demandait pour son ami la main deM'^'- de Cathelin. Fontanes, très touché de celle lettre (il ne la. connut que plus tard), déclarait que (( Platon, écrivant pour marier son disciple, n'aurait pas pu tenir un langage plus beau et plus persuasif ». Toujours Platon, à propos de Joubert. |
M'i'' de Fontanes reçut donc, des mains de son père, lépître annoncée. L adresse en est très soignée :cequl n'a pas empêché Joubert de commettre une petite faute dans le préiunn : î
(1/ Urjgiual autographe. ?|
LK CONSEILLER ET LE MORALISTE. 3i:i
(( A Mademoiselle, (( Mademoiselle f'risiinr de Fontanes. à Courberoife.
« Septembre 1819.
« Mademoiselle.
(( Jai reçu votre aimable petite lettre avec un plaisir extrême, et je la conserverai avec soin parmi les légers monuments de cette espèce qui servent à me rappeler les moments heureux de ma vie.
« Mon seul regret est de ne pas posséder cette lettre tout entière. En la décachetant avec trop de précipitation, j'en ai déchiré deux ou trois mots, et cet accident m'a peiné. Je voudrais ne pas perdre une syllabe de ce que vous dites, de ce que vous faites et de ce que vous écrivez.
« Vous avez, Mademoiselle, pour partisans et pour admirateurs décidés, deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la distance où ils seront toujours de vous, leurs hommages, quelque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être, ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés; car lun habite aux extrémités de la terre et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.
(( Je crois que nous avons été créés tous deux exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûts opposés.
(( Ce demi-Turc est un franc étourdi qui s'est épris de vous à la première vue, tandis que vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous
aviez dabord charmé ses yeux et vous charmez aussi les miens. Mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tète, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit, ce qui est plus sage et beaucoup plus respectueux.
(( Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir de mon silence et regagner sur lui pied à pied tout le terrain qu'il ma ravi par sa vitesse, en osant parler le premier. Tout ombre que je suis, je le battrai sur tous les points. Je ne veux lui céder sur rien.
a II a fait ses déclarations et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire ; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sens (sic) froid du souvenir et de la réflexion.
(( On dit qu'il est prince et poète. Ce sont là des titres fort beaux. Mais je suis plus qu'un homme, je suis sorcier, ou du moins je me suis fait devin pour vous. Il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays ; j'ai composé votre horoscope et je l'ai dite à tout venant. Enfin. Mademoiselle, il ne vous donnera que des louanges et je me permettrai de vous olïrir quelques conseils. C'est un tribut qu'il semble que votre modestie exige et dont la stricte obligation m'est sévèrement imposée par la dignité de ma situation et démon âge. J'appartiens presque à lautre monde. C'est le lieu de la vérité. •♦
« .lai vu les jeux de votre enfance el j'ai vu l»'s douleurs de votre première afiliction...
« Je m'interromps, mademoiselle, je m'arrête à ces derniers mots. Ce sont là de grandes ])aroles (|ui pour-
raient me mener trop loin. Les souvenirs qu'elles réveillent forment une époque importante dans l'histoire encore en idée des sentiments que j'ai pour vous. Je l'écrirai sans doute un jour, mais je dois la placer ailleurs.
(( Je suis plus que vous ne pensez, Mademoiselle,
(( votre très humble et obéissant serviteur,
Le feuillet retenu par Joubert, et sur lequel était collée la réclame, m'est également venu dans les mains. Rapproché de la lettre, voici les menus propos qu'il me suggère.
Le brouillon est sur un papier moins beau, de même format ; l'écriture en est très soignée et sans ratures ; le texte ne présente, avec celui de la lettre, que de légères variantes, portant sur trois ou quatre mots.
Je lis dans la minute : a C'est un tribut plus convenable à votre modestie et dont l'obligation m'est d'ailleurs imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. » Dans la lettre, nous avons lu : « C'est un tribut qu'il semble que votre modestie exige et dont la stricte obligation m'est sévèrement imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. »
On voit que les nuances vont doucement à plus de délicatesse vis-à-vis de la destinataire, et, après les compliments du début, à une gravité progressive dans le commerce ou dans le rôle de l'enthousiaste correspondant.
Bien autres sont les différences avec le texte imprimé.
ni Oiiginal autographe.
Bornons-nous à cette seule remarque. Presque tout ce qui concernait le « sorcier », le « devin )), « Fombre )\ a été impitoyablement bitïé, sans égard aux effets de contraste entre les deux rivaux ; et c'était là le moindre inconvénient. Puisque tant on supprimait, au moins aurait-il fallu ne pas maintenir des membres de phrase qui n'ont plus de sens, le sorcier disparu, ou n'ont plus le sens de l'auteur.
A vingt jours de là, AP^" de Fontanes, ayant eu le temps de lire et de relire sa lettre, le temps aussi de désirer et de réclamer la suite, Joubert, à qui la campagne avait rendu des forces, lui adressa, de Villeneuve-sur-Yonne, une deuxième lettre. Celle-ci porte, dans le coin supérieur de gauche, et un peu au dessous de la date, le chitîre romain II, entouré de points aiîectant la forme de croix. Je me demande si ce n'est pas en souvenir des signes cabalistiques.
La jeune fille put lire sans fatigue les pages calligra phiées à son intention; la lumière y circule, abondante au milieu des lignes droites et régulièrement espacées; les alinéas y sont très nombreux et je les reproduis tels que Joubert les avait établis.
(( {"' octobre 1819.
(( Mademoiselle,
(( En ma qualité de devin, je suis parent delà Sibylle el je succède à tous ses droits.
(( On sait quel était son usage, et qu'elle écrivait des oracles sur détruites feuiUes de chêne a lin de les rendre pluscourts,
LE COiNSEILLER ET LE MORALISTE. 319
« Je réclame aujourd'hui pour moi ce privilège de famille dont j'userai plus largement. Je multiplierai mes réponses, et, afin de les circonscrire, je leur donnerai à chacune, pour étendue et pour limites, un feuillet de petit papier (et, dans les grandes circonstances, comme en ce moment par exemple, un petit feuillet et demi). Moins décrépit que ma savante devancière, je dois être plus généreux.
(( Permettez moi, Mademoiselle, cette répartition commode où vous êtes intéressée. Gest pour moi diviser ma peine ; mais pour vous qui devez me lire, (hélas ! j'ai peut-être à le craindre) c'est aussi diviser l'ennui.
(( J'ai recours à cet expédient par une autre nécessité : celle de respirer souvent. Mon esprit est de peu d'haleine. Il est semblable à ma poitrine, dont on dit quelle a beaucoup dair et assez'de capacité, mais qui a besoin de longs repos et d'exercices variés (1).
(( Je suis effrayé de la lâche que mes langueurs m'ont fabriquée et dont j'ai à venir à bout. Par vous avoir écrit trop tard (cette tournure est du bon temps), j'ai trop songé à vous écrire, j'ai trop ruminé mes pensées. J'ai trop souvent pensé à vous.
u Aussi ma tête est toute pleine de mots, d'images et d'idées, de matériaux de toute espèce dont je ne puis me dépêtrer, qui ne veulent pas se déprendre, qui s'agitent, qui se remuent comme les pierres d'Amphion ; qui se démènent malgré moi et cherchent à se faire jour.
(( En leur ouvrant plusieurs issues, chaque chose ira à sa place, et tout s'arrangera tout seul.
(i) C'est dans le brouillon, qui est également sous mes yeux, que je lis cet alinéa, oublié ou supprimé dans la lettre.
u Jai à écrire immensément. Je voudrais vous dire à la fois ce que jai auguré de vous, ce que je désire pour vous, et ce que jai pensé par vous, c'est-à-dire en songeant à vous.
(( En divisant ma pièce en actes, afin que tout y soit à l'aise et puisse venir à son tour, je m'y suis donné plus d'un rùle, et je ferai auprès de vous, ou plutôt, je contreferai... Je vous dis tout, Mademoiselle, je ne veux rien dissimuler.
(( Même, afin que vous puissiez lire jusque dans mes intentions, j'indiquerai ici pour vous l'esprit et le jeu de ces rôles, dont je vais vous livrer la liste. Tous mes secrets vous sont ouverts ; je ne veux rien vous déguiser, pas même mes déguisements.
(( Je ferai donc auprès de vous :
(( Le diseur de bonne aventure, animé par la certitude qu'il ne dit que la vérité ;
(( Le sage instruit par le passé ( l) qui, en regardant votre avenir et le point que vous occupez, parcourt le recueil de maximes qu'il reçut de l'expérience, et choisit pour vous les oiïrir, au moment de votre départ, celles qui, parmi les plus rares, les plus exquises, les plus neuves, vous sont le mieux appropriées ;
(( Le guide attentif et soigneux qui, en mesurant votre carrière, n'y voyant à craindre pour vous que les aspérités fortuites que peut y jeter le hasaiMl. les aplanit par ses souhaits;
(( Et le moraliste {2.) altendii à l'aspect de votre jeu-
(1) Varianto : El lo sag'c oxpiMiiiiciité (jui, pDiir ne pas rlrr Imp gravo, en parlant à votre jeunesse...
(2) Variante: Le moraliste ami des g-ràces, qui les croit pour vous un devoir, etc.
nesse, qui, n'ayant rien connu de vous et n'en pouvant rien présumer qui ne lui cause quelque joie, se plaît à se montrer plus riche en émotions quen leçons, et prescrit au littérateur qui est chargé de faire parler tant de dilférents personnages le soin de leur donner à tous, dans leur langage et dans leur ton (afin que l'œuvre se couronne et que tout vous soit assorti), un style relevé et grave, mais où tous les mots soient riants.
(( On pourra voir aussi, sans doute, hors de masque et à chaque scène, au milieu de ces fictions et dans ce drame supposé, mon caractère véritable et mon personnage réel, le peintre épris de son modèle, mais appliqué à être exact, et qui, dans les objets quil aime, comme dans les sujets quil traite, voit tout en beau sans rien flatter. Cest ma grande prétention.
(( Enfin, je ne saurais plus vivre (ou du moins prendre aucun repos) si je n'ai pas mis sous vos yeux et déposé entre vos mains, dans toute leur sincérité et par tous les moyens possibles, mes vœux pour vous, mes espérances, mes conseils et mon pronostic.
(( Peut-être même mes adieux. Car, après avoir tant écrit, je ne voudrai plus rien écrire. Je briserai toutes mes plumes. Vous aurez mes derniers accents.
u Et tout cela en peu de mots ! Ce n'est pas l'affaire d'un jour, et encore moins d'une lettre. Vous en recevrez cin([ ou six.
{( Ne soyez pas trop effrayée, et remarquez. Mademoiselle, les dimensions de celle-ci, qui sera une des plus longues et servira de règle aux autres, dont elle est comme le prologue, l'exposition et le récit.
Le cadre en est encourageant et Téchantillon rassurant.
(( Je suis très véritablement, comme vous l'apprendrez bientôt.
(( Mademoiselle,
(( Votre très humble et très obéissant serviteur.
Dix jours s'écoulent. Joubert prépare la suite. Dans le même mois de septembre 1819, et pendant que le devin, tout plein de son rôle, ou plutôt de ses rôles, mesurait, de huit en huit, les syllabes de ses oracles, il écrivait à Chateaubriand une lettre que des juges éminents ont comparée et préférée à la fameuse suspension de M"^^' de Sévigné annonçant le mariage de M. de Lauzun : a Joubert. dit M. Oéruzez, est autrement ingénieux et piquant en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. » Piquant pour tout lecteur, oui, certes, mais combien plus pour nous, initiés au grand travail qui l'occupa pendant les mois de septembre et d'octobre ! S'il mêle, dans sa lettre de recommandation, sympathie et malices avec une grâce achevée, cela lui est d'autant mieux permis qu'en se moquant de son protégé, non sans son aveu, peut-être Joubert pensait-il aussi un peu à luimême ; peut-être même voulait il amuser • Chateaubriand en se rappelant à lui à titre de niétromane en prose.
(1) Original aut. — Varjjiiitc : J'y lioiivf cncoro assez de place pour vous dire, Mademoiselle, (ine je suis vérilablemeut votre ^mbarrass»'* serviteur.
Lisez plutôt :
(( Paris, septembre 1»1U.
(( M. Maillet-Lacoste, vrai métvonmne en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet- Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus na'if de tous les jeunes gens de tout âge, mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chemlure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté..., etc. — Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le Ciel ait jamais créées, quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec, sans serres, sans fiel, mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde, que les connaisseurs généreux, comme vous l'êtes, doivent apprécier dans celui ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire. Gela me fera du bien. Adieu. »
Serait il contestable que Joubert ne se fût pas oublié tout à fait en plaisantant de son Maillet, je dirais encore que les expressions typiques des lettres à MUo ([q p'ontanes se retrouvent dans lépître à Château briand, et qu'elles montrent à quel point le correspon dant était possédé de son sujet, ou de son rôle : « trépied », a l'autre monde », a le sage ».
Dix jours donc. Une troisième lettre part de Villeneuve. Elle arrive à son adresse et met en rumeur la petite colonie de Courbevoie.
J"aime à me les représenter, père, mère, amie, groupés autour de M^^^ de Fontanes, et lui demandante qui mieux mieux de lire à haute voix.
(( C'est le sorcier qui parle en ce moment. » A ce début plein de mystérieuses promesses, on ne peut s'empêcher de sourire ; et si, bientôt, à l'inévitable souvenir de (( la première affliction », quelque larme tremble dans les yeux et dans la voix de l'aimable lectrice, l'émotion est rapide, comme le discret souvenir ([ui l'avait causée. A travers ses larmes, déjà reparaît et brille le sourire du début.
Le père et la mère obtiennent au passage leur petit mot de compliment ; et puis, voici le portrait de la jeune fille, voici le fameux horoscope.
« 10 octobre 1819.
(( Mademoiselle,
(( C'est le sorcier qui parle en ce moment et qui vous (lil à haute voix :
(( J'ai vu les jeux de voire enfance et les douleurs de votre première affliction, dans la fleur de vos plus beaux ans.
u Tout ce que vous fûtes alors et tout ce que vous nous parûtes; ce que vous fîtes d'imprévu, d'inattendu, d'involontaire et de touchant, à votre insu, dans cette triste occasion ; vos attentions, vos distractions, votre silence, vos paroles, vos larmes et votre sourire, vos mouvements et leur repos, vos souvenirs et vos oublis,
LE COXSEILLEK ET LE MOKALLSTE. 325
tous ces rapides changements et toutes ces vicissitudes (1 un naturel hors de lui même et qui se montre tel qu il est, me frappèrent subitement dune foule dimpressions et dune infinité didées qui étaient dès longtemps préparées et qui ne me quitteront plus.
(( Vous êtes certainement, Mademoiselle, une per sonne extraordinaire, et, à mes yeux, c'est peu de chose. Mais vous êtes née excellente, ce qui est incontestablement la plus insigne et la plus haute de toutes les illustrations.
(' Je ne vous dirai rien de votre esprit ; vous le tenez de votre mère et de votre père. et. comme dans un certain sens, il ne vous appartient pas encore, ou nest pas à vous tout entier, je l'ai exclu de mes calculs. Vous en aurez beaucoup, sans doute, mais vous n'en avez pas besoin.
(( Il y a évidemment en vous quelque chose qui est supérieur à 1 esprit même, qui vous est venu de plus haut, qui vous classe, qui vous distingue, qui fait de vous un être à part, qui n'est pas bien développé, mais qu'on entrevoit, qu'on soupçonne, qu'on aperçoit confusément. Je lai démêlé mieux qu'un autre, et c'est là ce qui m'a ravi.
<( J'en jure par mon Art. par mon discernement, par ma raison, par mon instinct, par toute mon intelli gence, et par l'infaillibilité qui est attachée aux juge ments qui se font en nous malgré nous, et aux convie tions intimes quand elles sont indestructibles : ce que je dis est assuré.
« J'ai vu dans la petite fille qu'il vous plaît d'appeler ainsi et qui vient à peine, en effet, d'achever ses commencements ; j'ai vu. dis je. dans cette enfant qui a
depuis peu cessé de lètre, et qui vous ressemble si bien: j'y ai vu ti'ès distinctement, en vous étudiant vous-même et en consultant vos destins (car vous êtes inséparables), toutes les marques dun grand cœur qui. pour se montrer tout entier et nous paraître incomparable, n'attend plus que des sentiments qui soient dignes de le remplir ; tous les présages dun bonheur qui, pour se rendre invariable et accompagner tous ses pas. quand elle entrera dans le monde, nexige délie que des soins et des précautions légères, et tous les signes dun mérite qui peutdevenir accompli... aussitôt que vous le voudrez.
(( Vous avez reçu en partage une très grande élévation ainsi qu'une très grande force desprif, d'àme et de caractère ; ce sont là vos traits distinctifs. Mes combinaisons me l'apprennent, et même d'autres me l'ont dit et ont su le conjecturer sans être aussi sorciers que moi. Ce fait est donc bien avéré.
(' Or, Mademoiselle, avec la première de ces qualités, en lui laissant un lil)re essor, vous aurez toutes les vertus ; et. avec la seconde, en déployant son énergie et en la tournant sur vous-même, vous pourrez n avoir aucun lorl envers vous ni envers personne, pour peu que vous le désiriez. È
((El si i\es astres ennemis, qui me sont encore inconnus, mais que je cherche à découvrir [tour en conjurer lascendant, ont mêlé, pour un peu de temps, aux véritables dons du Ciel dont vous avez été comblée au moment de votre naissance, (|ueli|ue surcroil contrariant ou quelque intluence maligne par leur aspect inopiné dont mon grimoiie ne dit rien, vous elfacerez aisément jusqu'à la moindre de leurs traces dès que
LE CO.NSEILLEU ET LE MUliALISTE. ;j27
VOUS laurez voulu ; et vous naurez aucun dclaiil que ceux (ju'il vous plaira d'avoir. Mes supputai ions en font foi.
(( Avec cet admirable ensemble, si rien n'en tiouble le concours ou n'en dérègle Iharmonie, tous les succès vous sont promis, et vous remplirez votre sort.
(( Vous charmerez tous les esprits par votre empire sur le votre; vous vous soumettrez tous les cœurs en laissant voir votre bonté ; vous obtiendrez tous les suffrages et votre propre approbation.
(( Vous ferez la félicité de vos retraites domestiques, en y cultivant en secret et sans aucune impatience tant de biens et tant d'agréments qui ont enfin donné leurs prémices et qui vont porter tous leurs fruits. Vous en deviendrez les délices et vous en serez l'ornement en consacrant à leur usage, comme vous le devez sans doute (nous sommes nés pour nos foyers), ces fruits trop peu pressés d'éclore et ces biens longtemps concentrés.
« On verra briller ces trésors. Vous leur permettrez d'éclater. Vous saurez les accroître encore. Ils seront comme amoncelés.
H Et quand le temps sera venu d'être répandue au dehors et de vous produire au grand jour, en sortant de tous ces nuages dont, à l'aide de ma lunette, j'ai su IHMcer toutes les ombres et dissiper l'obscurité, vous -erez tout à coup placée hors de ligne et au premier langdans l'estime et dans l'alleclion de tous ceux qui vous auront vue. V^oilà quel est mon pronostic.
« Maintenant voici mes conseils..., mais je sens que 'lia voix se lasse, toute ma vertu m'abandonne, et mon avoir est suspendu. J'ai dépassé toutes les bornes et
surtout la sage limite qui était presciite à mes réponses. J'en suis à la quatrième page, je touche au troisième feuillet. Un si long oracle méteint, et je descends de mon trépied, harassé, pâle et hors d"haleine, comme il convient à mon métier, mais non pas, certes, à mon dessein.
« Je ne puis plus dire qu'un mol, c'est que je suis passionnément, et vous en voyez la raison, (( Mademoiselle,
(( Votre très humble et obéissant serviteur. ))
ici, en guise de signature, trois petits groupes de points syméti'iqnes : un vrai sorcier ne saurait signer auti-ement.
Un peu j)lus bas, il y a ce postscript ma :
« P. -S. — Je suis de lavis du sorcier.
Impossible d'imaginer purlrait plus tlatteur, destins plus heureux, rédaction plus soignée. Quels tons nuancés et profonds î Et quelle poésie de moraliste !
P'ontanes y dul trouver un grand charme. 11 piit la leltre des mains de sa fille et la relut à son tour, pour en exprimer ton! le sens, toute (( l'essence », avec tous les parfums.
("erlains mots, tels que ceux ci : (( d'autres me l'ont dit », aulorisent la supposition. Dans ses conlidences de père, Fontanes avait dévoilé à son ami les petits défauts de l'enfant. Aussi, distinguant le conseil sous lecompliment, pouvait-il, dans son commentaire, renouveler ses avis personnels avec d'autant plus de chance
(1) Original autographe.
dètre écouté que ces avis n'avaient plus la forme directe des leçons coutumières,
La lettre suivante se résumerait d'un trait: « Je suis peut-être le sorcier. )) Mais le détail, les nuances, les intentions aimables, le charme subtil, il les faut étudier curieusement et dégager avec soin, il faut s'en pénétrer par une lecture lente et réfléchie. C'est un pur chef d'œuvre, dira le lecteur. Peut être même quel quun se croira-t-il le droit d'aller plus loin : des quatre lettres à M^''' de Fontanes et des maximes qui firent l'objet d'un cinquième envoi, celui-là dira : c'est le chef d'œuvre de Joubert; c'est bien lui. dans la plénitude et le charme varié de ses dons ; lui tout entier : l'épistolier, l'ami, le galant homme, l'écrivain, le coii seiller. le moraliste, non le moraliste sec et en théorie, mais le moraliste dans l'activité pratique et souriante de sa mission. Bienveillant, u attendri, enthousiaste n. optimiste. Pourquoi ? Parce qu'il n'étudie que de beaux modèles, dont il rêve la perfection et dont il est épris. « Aussi voit il tout en beau », ce qui ne l'empêche pas de voir à fond, (( sans rien flatter, c'est sa grande pré tention )), lui-même la dit à Christine. Foin des moralistes chagrins et misanthropes ! Ils ajoutent au pessimisme, qui est bien assez développé en chacun de nous. Ils suggèrent un nouveau motif de lâcheté en nous insinuant que le mal est fatalité. Ils rendraient faibles les forts. Les plus encourageants, voilà les plus utiles, les seuls utiles, ceux qui fortifient les faibles. Les passions, toutes les passions, lemoralistedoitlesconnaître. Aussi Joubert les connaissait il pour les avoir étudiées dans la vie, et non seulement dans les livres ; mieux que cela, il les avait étudiées dans sa vie et observées
330 DU NOCVEAL' SL'H .lOlBERT.
dans son cœnr: u Je les ai toutes connues )) ; c'est son aveu formel. De lionne heure, il s'en était dégagé et assez éloigné pour les jjien voir et les juger avec le recul et l'indépendance nécessaires.
Après avoir lu ces lettres, on comprend mieux et on admire davantage le portrait merveilleusement exact que Chateaubriand a tracé de son ami. et en particulier ce mot caractéristique : « Il avait une prise extraordinaire sur lesprit et sur le cœur; et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une obsession (|uon ne pouvait plus chassei'. »
! ^ iiov(Miil)io 1810.
(i Mademoiselle.
u Jai regret à ce bon soi-cier. ({ui est mort dune extinction de voix, el (|iii pailail si l»ien de vous. Ne vous en souvenez vous point ?
(i il na vécu (jue ({uatre pages. Mais il en lit un digne usage et méritait daller plus loin.
(( Il me semble toujours le voir, avec son grand bonnet en tête, son ample robe à larges manches, sa longuebaguette à la main el pièt à dire /V Je jure (piandil venait de vous louer.
(( Son geste alors élail lorl noble: on vovait (piil venait du cœur et qu'il était fait à piopos.
(( (Irlail un esprit pénétianl. lies franc, très ouvoi-t. très sincère, et qui était même ciiconspect. Mais entraîni' par le plaisir de vous avoir en perspective, et fier de parler plus longtemps (|nil iiv était ;iutorisé par son costume et ses funclions. il eul un loil impardonnable,
LE CONSEILLER Eï LE MORALISTE. 331
11 voulut sortir de sa sphère, ce qui porte toujours mailieur.
(( Vous savez que son mal le prit au commencement dune phrase qui n'était pas faite pour lui (car elle était faite pour moi, et je l'ai remise à sa place, vous allez bientôt la revoir). Suiîoqué par son imprudence, il voulut se débattre encore et ressaisir ses périodes. Mais il ne fit que bégayer.
« 11 expira en se taisant trois ou quatre lignes après, ou plutôt il s'évapora et s'évanouit comme un songe dans mon imagination, à la fin du votre très humble où il s'était réfugié. Et je devins inconsolable, ne trouvant plus en moi qu'un vide qui m'a rendu longtemps muet.
(( J'aimais cet être fantastique. Il m'avait servi d'interprète; j'étais habitué à lui. Il disait ce que je pensais, il le disait mieux que moi-même. Je n'osais plus parler tout seul.
(( Enfin, après vingt jours d'attente, d'étonnementet de recherches, j'ai découvert quelques paroles dignes de vous. Mademoiselle, et c'est à lui que je les dois : je veux dire à ce bon sorcier. Il a laissé un manuscrit.
(( Comme il était né dans ma tête et qu'il logeait dans mon cerveau, il en avait mis le brouillon dans un recoin de ma mémoire où je viens de le retrouver, et je l'ai copié pour vous.
« Daignez y jeter un coup d'œil.
« Vous y verrez. Mademoiselle, ce qu'il se proposait de dire quand sa syncope l'éteignit, et ce qu'il avait médité pour descendre avec bienséance des hauteurs de la prophétie au rang de simple conseiller, car il voulut être le vôtre, et c'est là ce qui le perdit. Vous ne l'aurez point oublié.
(( Il eut tort et je lai blâmé Mais il eut du moins pour excuse son grand savoir, sa longue vue et son ravissement desprit. Na pas ces excuses qui veut.
(( Vous y reconnaîtrez son style, où lemphase est toujours jouée, et le sentiment toujours vrai ; vous y démêlerez son plan semblable au mien en toutes choses, ce qui m'épargnera la peine d'en fatiguer votre attention.
(( A'ous y lirez son dernier mot, et que sa volonté dernière ou sa dernière fantaisie fut de vous léguer son secret par une préférence unique, dont la tournure m'a touché. Vous y rencontrerez partout (et entre autres dans un passage où il parle de sa durée et de son long pèlerinage) un langage et des sentiments tellement conformes aux miens, qu'on croirait qu'il s'est pris pour moi.
(( Et pourquoi non. Mademoiselle? Il a dit ce que j'ai pensé, j'ai pensé ce qu'il a écrit; vous étiez la pedte fiUe, je suis peut-être le sorcier.
« En ce cas-là, je le déclare (mais en ce cas-là seulement), les louanges qu'il a reçues (j'entends celles que j'ai données) étaient une feinte de plus.
(( Enfin, en parcourant ces lignes qui orneront le bas de ma lettre, vous apprendrez à mieux connaître et peut-être à aimer un peu ce personnage indéfini qui n'a respiré que pour vous et n'eut que vous pour héroïne. Il est devenu mon héros.
(( Je finis par des vœux poui- lui.
(( Puisse son ombre vénérable (si toutefois il a une ombre) errer avec (jnehiue iavcui" dans vos spacieuses rêveries, quand vous ne rêveiez à rien ! Puisse siui nom (s'il a un nom) occuper avec ((ueh[ue iionncur le lond du pclil poilcrciiillo où je I»' crois enscNoIi !
LE CONSEILLER ET LE MDUA LISTE. -xy.)
« Puisse une épithète flatteuse, quand vous l'aurez ht tout entier-, toniljer sur lui de votre bouche et lui tenir lieu dépitapiie î Quels qu'ils soient, quels qu'ils puissent être, ses mânes seront satisfaits.
« J'ai contrefait l'historien, et même l'orateur funèbre. Je vais contrefaire le sage, ce qui n'est pas aussi aisé. Je demande un peu de répit, et à placer, pour intervalle, un repos de vingt-quatre heures dans l'entracte de ces emplois. On ne peut me le refuser. L'ordre commun même l'exige, et la raison le veut aussi.
« Dans une lettre et dans un jour, c'est assez d'une mascarade. N'êtes-vous pas de cet avis ?
(( Je suis toujours.
Mademoiselle, « Vntie humble et obéissant serviteur,
(( Joi BKHT ( l).
(( P. -S. — La copie est à laulrepage. parfaitement conforme au texte, trait pour trait, et de point en point. »
« (h( roiia voudrez rire en effet, ee que rou'i ponrez (lerenir. e( niorfi voiia ^erez parfaite ire qui .sY//^s^ doute est le meilleur ). On rous ne vomirez, an nnitraire. (jur demeurer ce que vous êtes, et vous ne serez (pue eliarma}ite (ce qui peut sembler su /lisant).
(( Quelque parti (jue vous preniez, entre les deu.r extrémités de cette rare alternative qui n'a pas pour vous de milieu, mot étoile est liée à la vôtre, et j'aurai servi vos destins.
(( Si vo}is faites le premier ehoi.r. il fallait d'abord
il) Original autographe.
334 DU iNOUVEAU SIR JOUBERT.
roiifi comiailrc: je vo}i>i ai tenu le mlroiv. Et si vous faites le second, vous voudrez un peu de parure ; je rais Toits montrer vos atours.
(( Oui, malgré ma haute science qui me sépare des mortels, et mo/i attirail un peu sombre qui semblr me rendre inJiabile à toutes les choses humaines, je puis (en ce genre du moi/is) être utile à votre toilette. Je n' g serai point déplacé.
(( Car j'ai appris de quelques fées, et observé en divers lieux, datts le cours de mon long rogage. ce qui pare un beau naturel.
(( .Ti' ur l'ai jamais dit qu'à vous (I). »
Linteivalle de viiigl-qiialre heures, i-éclamé par le Sage, au noui de Tordre et de la raison, dut paraître iuliui à linipatieiit désir de toute la famille. Sansdoute, ou trompa la longueur de l'ai lente en relisant la lettre de Joubeil et le manuscrit du sorcier.
Eu fin arriva le petit code de morale. On était préparé à lui faire fête, à l'tHudier d'un espi-i( à la fois dispos cl aiguisé. Il élail inégalemeul lépaili en deux cahiers. Luu de ces cahiers a disparu. a[»i'ès avoir été utilisé pour les ()F]uvres ; l'autre est sous mes yeux. Le premier se rattachai! au second, sa place y esl indicpiée }»ar le sens d'aiiord el ensiiilc par des points renfermés entre deux Itarres (i); il doil donc èlie considéré comme un fragmeni (jui fait retour à l'ensemble. Dans les olMivres, l'ordre de ces maximes, cousues tant bien que mal à la suite d'une lellre. (die même ti-op déligurée,
(1) Ori»iri;il autographe. Le morceau tout entier est souligné dans l'original. — Voyez le fac-similé à l'Appendice. i2i Voyez le fac-similé à l'.Xppenflicc.
n'est pas du tout celui que voulait l'auteur. J'aurai à le rétablir d'après le plan et les indications même de .Toubert. D'ailleurs le copiste a changé ou supprimé des mots et négligé des pensées ; il n'a tenu aucun compte des notes et additions, non plus que des parenthèses, ni du syllabisme — qu'il ne soupçonnait pas, — en sorte que ce fragment paraît, pour la première fois, à sa vraie place et dans son vrai jour.
Beau papier, format élégant, écriture très soignée, très belle et plus forte que celle des lettres, avec plus de blanc entre les lignes ; soie verte rattachant les feuillets ; des chiffres arabes, au haut des pages pour en indiquer la suite ; des chiffres romains pour désigner les (( agroupements » (1) ; des traits de plume fort appuyés pour séparer les diverses pensées d'un même groupe ; quelques ratures par-ci par-là ; plusieurs renvois aux marges et au bas des pages : à laide de ces détails, on peut se représenter le charmant petit recueil des maximes a choisies parmi les plus neuves, les plus rares, les plus exquises », à lintention de Mii<^ de Fontanes.
En voyant les ratures et additions marginales, ainsi que les nota et nota bene. je crois l'hypothèse permise : Joubert comptait sur Fontanes, non seulement cette fois pour l'explication et le commentaire, mais même pour la première lecture.
Dabord les paroles du (( sage ». Puis viendront celles du « conseiller ».
aie DU NorvEAU sir joubert.
(( En ce moment je suis le sage, mais le sage en habit de ville.
(( Je n'ai point vos devoirs en vue. mais seulement l'urbanité.
(( Défiez-vous des mauvais plis, dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre, sans les vouloir et sans les voir.
(( De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain deviennent des traits renfrognés.
u Les paroles désagréables ont une certaine amer tume ou une certaine acreté qui, en se dépo sant sur les lèvres au moment où elles y passent, y impriment le rechignement.
(( L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvénient plus triste ; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.
(( LalliUide de la Jjravade opposée à lautorité. (juand elle est souvent répétée, ote au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. 11 y perd même son pndil. (lontournée invinciblement par cette expression véhénitMile, il n'est plus possible à la facequedese montrer (If trois quarts, de travers et le menton haut.
(( Tous ces contournements funestes ne sont pas Ittir jours visibles ; mais il se font toujours sentir.
(( Pourquoi y a t il tant de personnes qui, d'ailbnirs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? (l'est (juity a quelque mauvais pli (|ui s'est placé dans les
LE CONSEILLER ET LE MORALISTE. 'Xil
replis de leur ton, de leur visage, de leurs manières, etdoni la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.
u L'air troid hérisse de glaçons toute une physid nomie et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.
(( L'air fier, l'air hautain, lair superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi même, et malgré même qu'on en ait. Ils gravent leur caricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.
u Fuyez les airs impertinents. La sottise, la peti tesse et la bassesse y excellent ; cela seul doit en tiégoùter.
« Les airs d'insouciance, d'impertinence ou de fierté dont de jeunes têtes s'affublent, comme d'un panache on d'une armure, quand on attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance, sont un expédient qui leur nuit dans l'esprit de ceux qui les voient et qui s'en souviendront toujours. (]es amazones d'un quart d'heure s'exposent, par de telles équipées, à déplaire éternellement.
« Mais que faire quand on est timide, qu'on se sent gauche, embarrassée? Il faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le s(»it plus.
Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries ; et un embarras ingénu, une timidité na'ive, ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être ; mais tout choque dans un œil hardi.
a Maintenant voici mes conseils.
(( Ces conseils ne sont pas vulgaires ; mais aussi vous ne l'êtes pas.
u Ouelque parti que vous preniez, vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai.
(( J'ai bien pesé cette parole; je lai dite et je la maintiens.
(( Et si vous déplaisez aux femmes (vous me permettrez de le croire), ce sera toujours votre faute, et parce (jue vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités.
i( Supprimez cettedisparale. Evitez cette dissonance. Fuyez ce désaccord factieux.
(i Ne vous faites pasméconnaître. -Xc vi»us calomniez jamais.
(( Si vous voulez garder quelques imperfections, nnyez ([ue des défauts aimables et propres à vous faire aimer.
(( Tous les autres, quelque innocents ou inconnus qu'ils puissent être, seraient trop peu dignes de vous.
LK CONSEILLE H ET LK MOKAMSTK. ^ilW
(( Pardonnez-vous un peu dJiumeur, de temps à autre, poui- délasser votre raison. J'avoue ici, par amour pour la vérité et pour l'acquit de ma franchise, que ma première intention était, et que mon intention constante serait de dire, si je l'osais :
(( Ayez souvent un peu d'humeur pour égayer votre raison, mais que cette humeur soit lég'ère.