EPILOGUE
privilège d'être exposés dans ce moment à tout le zèle d'une propagande protestante qui porte très habilement ses premiers coups sur ces brebis sans pasteur. Un petit billet imprimé aurait expliqué tout cela à Mgr Veyssière bien mieux que je ne puis le faire; mais il connaît déjà certainement la première notice publiée par un journal qu'il dirige. Comme, d'après la décision de M. l'archevêque de Paris sur les œuvres étrangères au diocèse, on n'a pu obtenir du curé et du prédicateur de Saint-Roch que quelques mots de recommandation à la fin du sermon, et non un sermon de charité, on ne s'est pas cru permis d'y donner plus de publicité. J'espère que la bonté de Mgr Veyssière suppléera au défaut du billet imprimé, et à l'insuffisance du mien, et il me sera doublement agréable de recevoir son offrande chez moi ou à Saint-Roch. parce que j'y verrai une nouvelle preuve de sa bienveillance. Je prie Mgr Veyssière d'agréer l'assurance de mon respect et de mes sentiments les plus distingués.
(( La comtesse de Font ânes.
(( Ce dimanche matin, 17 mai. »
On le devine à la vivacité de l'accent : celle qui sollicitait ainsi savait donner la première.
La charité fut en effet sa grande vertu, on pourrait presque dire, parcequ'ily eut excès, son grand défaut. Elle donnait^sans cesse et sans mesure, trop oublieuse des lendemains.
L'unique fait saillant, dans sa vie. fut la publication des rjKuvres de son père, publication à laquelle la comtesse Christine ne cessa de porter un intérêt 2^.
m* DU NOrVEAU $UK JOUBERT.
passionné. Les lettres reçues à cette occasion, et signées ('hateaubriand. Sainte-Beuve, Villemain, Roger. Ballanche seront mieux à leur place dans l'Appendice.
Sainte-Beuve, qui vit souvent M^^' de Fontanes à l'occasion des Œuvres dont il fut l'éditeur, affirme qu'elle lui rappelait « le poète son père ». (( Par moments, il croyait revoir en elle l'enthousiasme, la chaleur d'àme, quelques-unes des qualités paternelles à l'état pur et intègre, et. pour ainsi dire, conservées dans de la vertu (1). »
Le cœur, ardent et pur. avait gardé ses élans romanesques et sa na'iveté d'impressions. L'àme. grande et noble, s'était développée en religion et bonté, au milieu d'épreuves de toute sorte. Témoin attristé, à (lenève. des divisions confessionnelles, et d'autant plus attachée au catholicisme, que de fois revint siiises lèvres, non l'anathème de l'intolérance, mais la prière de Jésus : Un îronpecui ri un Paxlciir !
11 est facile d'imaginer les motifs qui lui liivnt prendre la résolution de se fixer en Suisse. Madaiiu' la mai- (juise de Fontanes étant morte (je ne sais au juste eu ijuelle année) i2.\ la comtesse Christine, désoiinais sans
[i] .\uureau.v (umhs^ '>•> juillet 1NI)2.
(2) L'abbé Nicolle lui écrit le 11 janvier 1830, et, daus ^a liltic qu'on va lire, il n'y a pas un mot à l'adresse de la mère de Clirisline : à cette date, la manjuise de Fontanes devait être morle. (( Madame la comtesse,
« Je m'empresse de vous dire que je n'ai point prolilé de la permission accordée de choisir entre le lundi et le 'mercredi. .Nous irons, M. Rousselle et moi, au jour fixé, c'est-à-dire, mereredi, passer auprès de vous quelques momerits (jui sont pour l'un et l'autre d'un égal prix.
(( .le m'étais proposé, en effet, Madame la comtesse, d'aller la semaine dernière vous présenter mes vœux de bonne année. .M;iis
FPiLoci'K. :m
famille, se sera décidée à fuir le bruyant Paris; elle sera venue abriter son deuil et cacher ses larmes à Cîenève, peut-être rechercher les traces dune parenté dont son père lavait entretenue ; demander aux rives (lu beau lac et aux campagnes environnantes, avec un air plus salubre. une vie de retraite, de silence et dobscurité. L essai aura été également favurable au corps et à lame, et alors, elle se sera établie dans ces lieux enchanteurs pour y vivre et pour y mourir.
Un jour vint — ce fut peut-être à la mort de son inséparable amie, M^^^" Mathilde Led'huy — où la soli lude de ses errants foyers lui parut du ne tristesse insoutenable, l'n nouveau besoin dalîection lui prit au cœur. Elle sentit séveiller en elle je ne sais quel rêve de famille, et comme un tardif instinct de maternité.
Alors, sans mesurer assez létroite limite de ses ressources, ayant rencontré aux eaux dEnghien une petite fille pauvre 'qui lui plut, et qui avait frères et sœurs, elle la demanda aux parents, obtint de lemnie ner, lui servit de mère, joignit à ses autres bienfaits celui d'une éducation très soignée, se fit même l'institutrice, et. la majorité venue, l'adopta dans les formes. Or, à l'époque de l'adoption. \pi« de Fontanes avait perdu sa fortune par le fait dun mandataire infidèle
-M. Rousselle me dit que je n'avais pas trop l'espoir de vous trouver le jour où j'étais libre, et c'est pour cela que je me suis imposé une privation plus pénible que je ne puis le dire. Il me larde d'en être dédommagé et de pouvoir vous renouveler l'hommage de tous les sentiments que je vous ai voués, Madame la comtesse, et dont la sincérité vous est connue.
Jl NiCOI.LE,
(( Ce II janvier 18.30. m
39^ Dl NOUVEAU SUR JOUBERT.
et trop peu surveillé, mais aussi par des charités inees santés qu'un juste souci d'avenir aurait du suspendre ou limiter.
Comment elle s'y prit pour subvenir aux nouvelles charges, c'est le secret de son dévouement et de son amour. A coup sûr, ce ne fut qu'en se privant, en se retranchant quelques facilités et douceurs, les dernières de sa vie d'autrefois. Cela se fit sans qu'il y parût, sans même qu'elle y prît garde. S'il y avait surcroît de dépenses, au sein d'une gêne croissante, elle y pensait si peu que ses amis y durent penser pour elle (I).
On raconte quelle fut obligée d'aliéner bijoux, diamants et parures ; autant dire quelle avait tout perd II .
Et toutefois un trésor lui restait, qui l'avait suivie dans l'isolement de son exil, l'inaliénable tiésor des chers souvenirs.
Cœur sensible autan l que noble et fier, au lieu de se plaindre, elle se réfugiait dans le monde idéal en ses heures de mélancolie. Elle revoyait par la pensée l'intérieur de la famille, à Paris, à Courbevoie, et les amis de son père, parmi lesquels se distinguaient, visiteurs
(Il .lo riloisirai dans la doublt' coi rcspoïKlance (lu'clh» t'Ciivit et reçut les lettres les plus intéressantes, et j<' les donnerai dans l'Appendict'. Elles sont sig-nées Amélie iM""" Charles Lenornianl et (jui/ot. En nous révélant quelques circonstanees de la vie de l'amie de .loubert, quelcjues habitudes et tendances de son àmo généreuse, quelques traits et nuances de son charmant esprit, quelques E.'isais littérairfs sur l'éducation des femmes et sur l'état de la religion en Suisse, — en cachant et laissant deviner les larmes versées, elles nous cntMiuiioiit au terme, avec un cliariiH' triste et doux.
EPILOGUES 393
plus assidus, Mussy, Chênedollé, et le plus jeune de tous, Villeinain, et le plus illustre, Chateaubriand, et le plus ancien comnae le plus aimé. Joubert. Les deux derniers surtout. Ils lavaient prise sur leurs genoux, toute petite; ils lavaient excitée aux jeux de l'enfance, encouragée aux premières études, félicitée de ses premiers succès ; ilslavaient prévenue et provoquée, jeune mie, de leurs lettres aimables.
Joubert lui avait écrit les plus belles choses du monde, où se mêlaient, poétiquement confondus, amitiés, conseils, morale, prophéties.
Après la publication des Œuvres paternelles, les lettres des uns et des autres étaient venues la rejoindre dans la retraite. Vieux et discrets confidents des jours heureux, des jours passés.
Ayant vu mourir sa fille adoptive, hors de chez elle, dans une catastrophe deux fois cruelle à son cœur de mère, plus seule que jamais, et comme perdue en pays étranger, souvent malade et de plus en plus aftaiblie. ne soutenant quavec elîort le poids des années et du malheur, elle les reprenait, ces reliques — avec quels battements de cœur ! Elle les relisait, ces correspondances — avec quelle admiration attendrie I
Voici les lettres de M. de Chateaubriand : Les unes, adressées à A[.deFontanes, — de Londres, d'abord : c'était le temps de la jeunesse, de la misère, et de l'exil ; de Paris et de Rome, ensuite, quand M. de Fontanes s'était constitué son protecteur et son défenseur.
Les autres, adressées à (( la marquise de Fontanes », et à (( sa tille Christine » : bien courtes, mais affec-
tueuses, et se raltachaiit au grand deuil, à la gloiie du cher défunt, à des propositions de mariage!...
Les lettres de M. Villemain. Quelle aimable et spirituelle politesse ! Pas un mot qui ne soit flatteur et délicat !... Toujours fidèle, celui-là, après comme avant les grands succès, au souvenir des bienfaits reçus.
En voici d" au très, nombreuses : cest la fine écriture de M. de Sainte-Beuve. Quels soins donnés à la publication des Œuvres! En ce temps-là, il était aimable, attentif, désireux de plaire, gracieusement empressé, et d'une apparente bonhomie dans les rappoits familiers. (( Je le prenais presque autrefois pour un de mes amis (1). » Mais, à dater de rEmpii'(\ quel abus de confiance! quelles indiscrétions coupables ! quelles méchancetés dans les Causeries, comme dans le livre sur Chateaubriand ! Et quelle raideur dans sa dernière lettre de I -SfiO ! l^eut être l'a t il regrettée. Le mot de i SCi équivaudrait à des excuses, à une sorte de désaveu ci).
Sous cette enveloppe, les lettres de M. iioger : un ami bien reconnaissant et tout dévoué à la mémoire de -M. de Fontanes.
Ici, grande et belle écriture de femme : la meilleure
des amies, les plus aimables lettres du monde ! Trésor
qui s'accroît chaque année! Belle intelligence! Ame
plus belle encore ! Elle vit, celle-là. Mais que de fois
la mort a visité ses foyers ! Toujours voilée de deuil !
(I) Lettre inédite.
(21 Voir à l'Apponflirc ."^
KPILor.UK. 3î«
Ou elle vive long- temps pour- le bonlieur deceux quelle aime! Aussi Ijicn ne vif elle ((ue pour eux.
La coiTespondauce deJoubeit : adorables lettres ! si caressantes au regard, si douces à la pensée! « A^ous aurez mes derniers accents. » Pauvre Joubert !... A sou tour, couronné dautorité. Son nom. doucement, monte et grandit dans la gloiie. Lui. si modeste, si retiré, si intérieur!
Jeune fille, les avait elle bien comprises, ces lettres exquises, alors que laimable philosophe les lui adressait de quinzaine en quinzaine? Alors, cétait la vingtième année, làge des distractions, des fêtes et des èves. Il fallait avoir vécu, réfléchi, comparé, il fallait avoir soulîerl. pou i- découvrir, à la lumière del'expé rience. tout ce que la sagesse du moraliste y avait condensé de bons conseils, tout ce que son génie littéraire y avait semé de beautés discrètes, tout ce que son cœur aimant avait pioiiosti(}ué. à sa jeune amie, d'heu reux avenir.
Cet avenir, que 1 astrologue sessayait à démêler, et quil voulait prospère, à celte heure, les années ayant fui, hélas ! cétait le passé, triste passé ! Deuils, ruine, isolement, éternel exil. Lavenir ! Le véritable et prochain avenir allait la rapprocher de lui, de son père, de sa mère, de (Chateaubriand, des autres amis.
u Bientôt, communion de 'poussières, après union des cœurs (h. » .
Que deviendcaienl ces lelli-es. elle disparue, t-esi
il) Letti>' (le ChalPHubriand h Christine île Kmil.-iiii's.
chères lettres, quelle portait à ses lèvres et mouillait de ses larmes.
Question pleine de tristesse, qui revenait, obsédante, au commencement, au milieu, à la fin des rêveries solitaires. M^i^ ^e Fontanes aurait dû la résoudre, — elle n'en eut pas le courage — et la résoudre en faveur de l'amie qui lui prodiguait les preuves d'un si tendre dévouement. Cette amie n'avait-elle pas connu et fréquenté les illustres correspondants de M. de Fontanes, joui familièrement de leur commerce, gardé au front comme un reflet de leur gloire ? Mieux que nul autre, nétait-elle pas en situation et en mesure de faire hon neur aux chères reliques, de les enchâsser dans l'or le plus pur, de leur assurer l'encens d'un nouveau culte ?
Légués à Mn^'3 Charles Lenormant, les papiers de Fontanes n'auraient pas subi la dispute et la dispersion des enchères.
Ils ne me seraient pas venus, c'est vrai. Leurs (( deslins » n'en eussent été que meilleurs.
L'amie, toujours dévouée, les aurait liés les uns aux auti'es par une suite de pensées, de sentiments et de souvenirs en harmonie avec les souvenirs, les sentiments et les pensées des maîtres qui les écrivirent. Elle les aurait publiés comme un complément à d'autres correspondances, sign»M's Souvent (l(»s mêmes noms immortels.
I. Publication ries Œuvres de Fontanes : — lettres inédites de Chateaubriand, Villemaio, Sainte-Beuve, Roger, Laborie, Ballanche à M"'^ la comtesse Christine de Fontanes. — Indélicatesse de Sainte-Beuve. — Protestation de la elle de Fontanes et lettres de M"" Lenormaut. — Colère et méchancetés dn critique.
II. IxciuENCE. Autre indiscrétion de Sainte-Beuve : — Il publie et attribue aux Mémoires fi:outretombe un texte devenu fameux.
— Fausseté de l'attribution. — Qui l'a découverte, et qui s'en donne les gants ? — Solution du problème littéraire — « De la gloire pour me faire aimer. » — Deux codicilles de Chateaubriand. — Ses volontés testamentaires n'ont pas été remplies.
— Le dernier secrétaire intente un procès à la société, propriétaire des Mémoires. — Fac-similé décisif. — Du nouveau, à propos de M-^ de Mouchy : — je la découvre dans les poésies, dans les articles et dans les ouvrages de Chateaubriand. — Pourquoi rappelle-t-il .si .souvent le souvenir de M"'' de Mouchy ? — Après l'indiscrétion, le cancan,
III. Protection délicate de Fontanes. — Reconnaissance de Villemain. — Lettres à M'"^ de Fontanes. — Il prend la défense de Fontanes, contre Chateaubriand, croit-il, — et c'est contre une parole de M-"^ de Chateaubriand. — La preuve.
IV. Correspondance de M""Lenormant et de la comtesse Christine.
— Guizot, protégé de Fontanes, protège sa fille. — Pension tardive. — Lettres du docteur Dufresne à M""" Lenormant. — Les enchères. — Un dernier mot sur M"*' de Fontanes et M"" Lenormant.
]\r- DE FONTANES
Des lettres qui vont suivre, une pensée se dégage, vive et personnelle; lintérét littéraire en est considérable. Au lendemain du deuil, cette pensée s'empara fortement de Mii« de Fontanes et domina toutes les autres, jusqu'à la complète réalisation : publier les œuvres de son père, et, pour que le monument fût durable, associer au nom de Fontanes le nom glorieux et fraternel de Chateaubriand.
Encouragée, prévenue même par Tillustre écrivain, c est à lui que s'adressait la prière de sa piété filiale ; elle la renouvelait de temps en temps, unie à la prière de sa mère. Gloire incontestée de la France littéraire. Chateaubriand ajoutait à ses titres anciens des titres nouveaux. L'influence de ses écrits politiques était immense. Pour la louange ou pour le blâme, son nom revenait sur toutes les lèvres, dans toutes les feuilles. Le jour où des intrigues misérables le précipitèrent des hautes régions du pouvoir qu'il venait d'illustrer, bien loin de perdre en prestige, il montait dans l'opinion, si je l'osais dire, astre rayonnant et conducteur.
Sil voulait bien consentir à être l'éditeur ou l'introducteur du poète, comme en d'autres temps Fontanes
avait été son panégyriste et son protecteur, la cause serait gagnée à jamais. Ainsi pensait M"'*' de Fontanes. Et que de droits n" avait-elle pas à la complaisance de Chateaubriand!
Sans plus parler de la reconnaissance due à son père, nétait-elle pas. « la tille de son meilleur ami ». luimême se plaisait à le lui écrire ; il lui témoignait une bien particulière et presque paternelle affection; il rappelait (( ma fille », « ma tîlle Christine » : à peine revenu de l'exil et rayé de la liste des émigrés, il avait signé son acte de naissance ; il s'intéressait à son avenir et la voulait marier. Aux charmes des vieux souvenirs et aux grâces tout aimables de la jeunesse s'unissaient, en M^^^ de Fontanes, les avantages d'une brillante éducation joints aux attraits d'une belle et vive intelligence. Un juge incomparable, en matière d'esprit et de société, M. Yillemain, écrivait ce mol explicite que nous retrouverons dans une lettre de 1838 : « L'expression de votre piété filiale m'a rappelé, si j'ose le dire, l'esprit et l'àme dont vous avez hérité. »
A notre point de vue, le fait important, l'unique fait saillant dans la vie de M^^'- de Fontanes. fut donc la publication des œuvres de son père : œuvres très douces à lire, encore aujourd'hui, et intéressantes à étudier en ce quelles marquent, avec des nuances délicates, la transition de l'école dite classique à l'école dite romantique. Après F'ontanes, voici venir les grands lyriques contemporains : Lamartine, Hugo, et les autres poètes de la Pléiade. — sans oublier Sainle- Reuve (I).
(1) Vuir fC <|nc 'lit M. lirunclicn.' >ur Saifitc-Hcuvc poèlc dans I AVo/u<i(»n 'l.c la iiorsie hjriifiie en 7'>«»cc. La diiicnic lc<;on intituUc « Œuvre poétique
Les lettres qui suivent se rattachent à ce fait littéraire : elles nous racontent, avec l'attrait de linédit, les diverses phases de lentreprise, la part des uns et des autres, et ce que furent les relations de chacun avec M"'' de Fontanes.
Chateaubriand est ministre des affaires étrangères. H écrit:
Paris, le 26 juin l«23.
Je n'ai point répondu à M"' de Fontanes, parce que je n'avois rien de sûr à lui mander. Aujourd'hui je lui annonce que M. Le D'iiuy est nommé élève consul, comme elle le désirait. Je suis désolé de n'avoir pu obtenir plus tôt cette nomination, mais ce n'est pas ma faute, et elle verra que je ne manque ni de souvenir ni de parole.
Je lui offre un million d'inmima^es, ainsi qu'à M"" de Fontanes.
i'HATFAURRIAM) (1).
Chateaubinand était moins en retard que ne le ferait supposer son aimable politesse. M. Le Dhuy. frère de M"" Matiiilde. n'avait alors que dix-neuf ans. L'entrée dans le monde littéraire et dans le journalisme lui fut ménagée et facilitée par l'illustre protecteur qui ne cessa, en considération de M^^*' de Fontanes, de lui accorder son appui.
de Sainte-Beuve » est des plus suj^gestives, et, je crois, toute nouvelle. En voici la conclusion : « Dans une Histoire de la poésie lyrique au xrx' siècle, on pourrait presque passer Sainte-Beuve sous silence, ou du moins il suffirait de lavoir nommé ; mais VEvoiution du genre, cest autre chose , et jespère vous avoir montré la réelle importani^e des Consolations et de Joseji/i Deloi'ine... Telle est lune des lois les plus certaines de Ihistoire de lart, que les grands maîtres, les Lamartine et les Hugo, si toute une littérature s enrichit de leurs chefs-d'ipuvre, ne sont pas cependant de vrais « maîtres » puisqu'ils ne suscitent guère que des exagérateurs ou des caricaturistes de leur propre génie: mais ceux dont on i)rofite. ceux qui font vraiment école, ce sont ceux qui ont eu plus d'idées ou de pressentiments qu'ils n'ont laissé de •■hefs-d'œuvre, qui ont eu plus d'intentions qu'ils n'en ont réalisé — et i-'a été précisément le cas de Sainte-Beuve. Il eut vraiment l'fime d'un poète, servie ou jtlutijt desservie et trahie par les organes d un critique et d'un prosateur. •• (1) Original autographe sans suscription, [A M"' Christine de Fontanes].
M. Le DhuY collabora à divers journaux légitimistes, notamment à la Quotidienne et à V Union, où ses articles spirituels étaient fort goûtés.
Voici un petit billet de quatre lignes. Si court soitil. il est tout aimable et fait honneur, plus quune page éloquente, à l'homme qui la tracé, à l'homme de cœur qu'était Chateaubriand avec ses vrais amis :
21 juillet 1823.
La Boiie, Mademoiselle, vous porte dans le moment même le billet. Vous n'écrivez point an ministre, ni moi à 3/"* fif Fontay/^.s', mais à la fille de mon meilleur ami, Mille hommages,
Ch. (1).
Ce que l'illustre écrivain devait plus tard demander pour son œuvre de prédilection, les Mémoires d'oui irtombe. et ce que malheureusement il ne put obtenir, puisque l'œuvre posthume fut « donnée par lambeaux », c'est cela même qu'il demande pour les discours et les poésies de Fontanes. Il traite et tranche la question de mode et d'opportunité comme pour soi. On lira bientôt ce mot explicite et sincère : (( Tout ce que je pourrai faire pour la gloire de Fontanes me semblera fait pour la mienne. » Il disait vrai, et dans un double sens; car sa fidélité au souvenir de Fontanes, de Joubert el de ses autres amis, entre pour une partdans sa vraie gloire.
Palis, co 7 novembre 182.3.
J'ai reçu noire trrsor, Madame, .le n'ai |»u avoir riionneiii- de vous répondre plus tôt, parce que j'étois absent. .le pense qu'il ne fandroit imprimer ce qui reste de cet excellent homme que quand tout seroit revu (M prépan"' pour ne pas le donner par lambeaux. La chose iIdiiI ji- vrux m'occupcr aussitôt que j'aurai un moment
(1) Snscilplio/i : M"' do Fontançs. — Oiiffinal auto^aphe.
.M"^ DE FONT A NES. 40:i
à moi, c'est de la notice d^ sa vie. Mais pour cela il me faut encore quelques matériaux: pourrez-vous me les procurer? Recevez, Madame, la nouvelle assurance de mon vieil attachement, avec mes remercîmens et mes lium mages.
CUATEAUBRIAXI) (1).
Dimanche 19.
Mille pardons, Madame: le 2.ï, j'aurai l'honneur de dîner avec vous. Je ne puis vous dire quand, avant ce jour, il me sera possible de vous voir, étant accablé d'affaires. Mes hommages à vous et M"' de Fontanes.
Ch.^teaubriand (2).
Le 6 juin 1824. le Roi le chasse du ministère où il vient de s'illustrer en remettant la France à son rang et l'Angleterre à sa place. Il répond aussitôt à l'outrage, et recommence les combats d'opposition qu'il mènera avec une furie et une vigueur sans secondes. Il n'y eut de trêve que delà mort de Louis XYIII au sacre de Charles X. (( Il resta dans l'arène », dit-il, et n'en sortit que victorieux, en 1828. après avoir abattu Villèle.
Mais quelle vie de travail incessant et fiévreux. Ajoutez aux articles des Débats et aux brochures politiques, la revision et la publication de ses Œuvres complètes. Nommé à l'ambassade de Rome, il quitte Paris pour aller au poste de la ville éternelle, le 16 septembre 1828. Pendant ces quatre années si remplies et si agitées, les œuvres de Fontanes ne pouvaient qu'être négligées. Mais aussitôt alîranchi du labeur quotidien, la question est reprise, et il semble bien que l'initiative soit venue de Chateaubriand. Il écrit à la veuve de son ami :
(1) Original autographe sans suscription.
(2) Original autograplie sans suscription.
24 mars 1828.
Puisque vous l'exigez, Madame, j'aurai donc l'honueur de vous attendre jeudi prochain 27 à deux heures. Obéissance et respectueux hommages.
Chateaubriand (1).
Rome, ce 15 décembre 1828.
Vous avez raison, Madame, je n'avais pas bien calculé les embarras de ma position, et encore moins ceux de ma mauvaise santé. Sans matériaux, sans renseignements, il me seroit impossible de tracer ici quelques lignes qui fussent dignes de la mémoire de mon ami. Je vais bientôt demander un congé pour le printemps : alors je verrai ma fille Christine : et tout ce que je pourrai faire pour la gloire de Fontanes me semblera fait pour la mienne.
M. de Ganay est un excellent jeune homme auquel je suts tout dévoué.
Mille tendres hommages à Christine et à sa mère.
Chateaubriand (21 .
l^f juillet 1829.
Je vais partir pour les Pyrénées, et si ma fille Christine veut me donner quelques matériaux et que je ne sois pas trop souffrant, j'essaierai cette douzaine de pages qui ne suffiront pas à mou amitié. Je lui offre un million de tendres hommages.
Cm. (.Si,
Lundi 13 juillet 1829.
Je suis bien honteux d'avoir tant tardé à vous répondre. Je pars; je n'ai pas un seul moment à moi : il seroit à vous. Envoyezmoi tout ce que voudrez : mais comment puis-je travailler en courant les chemins ? Enfin je suis à vos ordres, et recevez mon tendre et respectueux hommage i4i.
Il part pour ('auterets. Les eaux lui font grand bien. 0 miracle î En même temps que les douleurs coutu-
(1) Original autographe, sans suscription.
(2) Original autographe, sans suscription ; une tache d'encre rend quelque peu douteuse la date du jour et du mois.
(3J Original autographe, sans suscription. (4) Original autOL'ia|ihe, sans suscription.
M"* DE EOiNTA.VKS. iOfi
mières, le fameux ennui, l'invincible ennui a disparu. H est tout à la joie. Trop court fut le répit. A la iKtnii nation du funeste prince de Polignac, l'ambassadeur de Rome rentre précipitamment à Paris et donne sa démission.
(( 11 reprit à pied, par le boulevard des invalides, le chemin de son intiimerie, pauvre blessé qu'il était. » (( Grâce à Dieu, a-t il écrit dans ses Mémoires, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur ; ma vie a été une vie de sacrifices qui ne mOnt jamais été commandés par personne ; en fait de devoirs, j'ai l'esprit primesautier. Les chutes me sont des ruines ; car je ne possède rien que des dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les payer ; de sorte que. toutes les fois que je me relire, je suis réduit à traraiUer aux (fanes d'un libraire. » Le libraire, à qui les Œuvres complètes avaient été cédées, fit faillite et frustra le noble et vail lant auteur du finit de son travail. La ruine devait être consommée parla révolution qu'il avait trop prévue — et peut-être trop favorisée.
A la date de la lettre suivante, il est en prison. M"'^de Fontanes a supplié la giande amie. M'"'' Hécamier, de la tenir au courant des épreuves (|ue subit l'illustre victime du gouvernement de juillet. C'est liallanche qui répond :
Madame,
M Kécaiiiier a reçu la Icltif que vous lui avez lait riiuiiinnir
de lui écrire. Vous avez bien jug»'* qu'il lui serait difticile de vuus répondre aussi promptemeiit que vous l'eussiez désiré. C'est pourquoi elle me charge de vous donner les nouvelles qui vous intéressent si vivement et à si juste titre; et je me hâte de le faire eu peu de mots.
Nous espérons que M. de Chateaubriand sortira aujourd'hui ou demain. Sa santé n'a point souffert ; il était aussi bien que possible. M. le Préfet de police lui a donné une petite chambre qui dépend de ses propres appartement.s, au point qu'il faut traverser son salon pour arriver dans la chambre de M. de Chateaubriand, et les fenêtres de l'illustre prisonnier donnent sur le jardin de la Préfecture. Mais ce qui nous donnait une inquiétude réelle, c'est la santé de M"* de Chateaubriand, qui était déjà fort mauvaise.
M""" Récamier a été fort troublée. Enfin nous espérons que tout ceci va finir. Les journaux vous ont instruite de tous les détails de cette malheureuse affaire, qui a donné à M. de Chateaubriand l'occasion de manifester une fois de plus son beau caractère, et au public, de manifester tout l'intérêt qu'il porte à une de nos gloires.
Vous avez très bien jug-é, Madame, en pensant que M. de Chateaubriand ne pouvait être compromis." Il parle et agit à la face du soleil ; il n'a jamais rien de caché ni pour ses amis, ni pour ceux qui ne sont pas ses amis.
On croit être sûr que M. de Chateaubriand sortira aujourd'hui même, ou demain.
M""^ Récamier me charg:e. Madame, de vous transmettre Texpressiou de ses sentiments : et j'espère que vous voudrez bien me permettre d'y joindre ccWf des miens, que je vous prie d'agréer.
J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
Dalla NCHE.
'2'\ juin 1832 ( 1 1.
Pendant les trente dernières années de sa vie, Mi^'^de Fontanes vécut presque constamment en Suisse.
Et quant aux motifs que lui firent prendre une telle détermination, il est facile de les imaginer, un surtout que je nai pas dit dans le corps de l'ouvrage. Sans nul doute, .Ml'" de Fontanes avait entendu M. et M"^" de (Chateaubriand vanter le séjour de (ienève et de Lausanne, former, à diverses épocjues, le projet de retour ner en Suisse et même de s'v fi.xer. Comment leuis
(1) .M"" la comtesse de Fontanes, chez .M™' Je Wczmann, à l'rantrins. près Nyon. ranton de Vaux (Suisse).
récits n'auraient-ils pas éveillé, enflammé semblable désir dans le cœur enthousiaste de leur jeune amie?
Que si toute communication écrite paraît cesser entre l'orpheline et Chateaubriand, gardons-nous d'attribuer l'interruption à une rupture ou seulement à un refroidissement. Lettres perdues, et rien autre, j'en ai la certitude. — On a fouillé sans façon, et puisé sans scrupule, à plusieurs reprises, dans la riche collection d'autographes de Mi'*' de Fontanes. Le fait est attesté par le docteur Dufresne; on lira sa lettre qui clôt ces correspondances. Or, les autographes les plus convoités devaient être ceux de Chateaubriand.
D'ailleurs, à lire la Correspondance de Sainte-Beuve, ainsi que les lettres inédites qui vont suivre, on arrive bien vite à se faire une idée de leur situation respective : on s'aperçoit que les anciennes relations n'étaient pas le moins du monde altérées. Chateaubriand, c'est vrai, n'avait pas tenu sa promesse. La notice sur M. de Fontanes était encore à faire. Mais de si graves événements l'en avaient détourné ; — et si précaire était sa vie, depuis 1830 : travaux absorbants, auxquels il demandait le pain de chaque jour; lointains voyages imposés au courtisan du malheur par sa chevaleresque fidélité ; procès, prison, maladies tantôt de l'un, tantôt de l'autre époux. M'i« de Fontanes n'ignorait aucune de ces excuses trop légitimes. Elle l'excusait de grand cœur. Et si, de son côté, seslettres furent rares (ce que j'ignore) elle ne s'abstenait que par délicatesse, voulant éviter à son vieil ami l'apparence même d'un reproche. Il était bien assez malheureux.
Donc, qu'il y ait eu, entre M. de Chateaubriand et M^^^ de Fontanes, correspondance active, ou correspon-
dance ralentie, et, dans lun comme dans l'autre cas, correspondance perdue, leurs sentiments étaient toujours ceux de la confiance et de l'affection réciproques. Cela n'est pas douteux, à la manière dont MM. Roger, Sainte-Beuve, Ballanche, Laborie, Villemain parlent de Chateaubriand à M^^^ de Fontanes.
Je donne ces lettres dans l'ordre des dates : elle s'expliquent d'elles-mêmes et n'ont que rarement besoin d'un rapide commentaire.
Des deux premières lettres de Sainte-Beuve à M^^^^^de Fontanes, je détache les passages qui suivent.
Lyon Ie26il837j.
Madame, eu regrettant de n'avoir pas eu l'honneur de vous rencontrer à Genève dans le peu de jours que j'y suis resté, je ne pensais pas avoir si tôt ce que j'ose croire une occasion de vous parler des œuvres de monsieur votre père. Mais en passant à Lyon, un de mes amis, M. Collombet, m'offre le petit écrit dont je vous adresse un exemplaire, et qui, eu vous apprenant ce que M. de Chateaubriand a déjà écrit sur M. de Fontanes, vous prouvera aussi le juste intérêt qui s'attache toujours à ces productions si senties et si pures... — Paris, ce 7 septembre 1837. Madame, je réponds, pour vous obéir, à la réponse confiante que vous voulez bien m'adresser... Je ne crois pas du tout qu'il soit urgent que vous veniez à Paris cet hiver: il ne saurait y avoir urgence à cela. Une fois votre détermination prise de publier les œuvres de monsieur votre père, ce n'est plus quelques mois qui peuvent faire; l'essentiel, ce me semble, c'est que ce ne soit plus qu'une affaire de mois et non d'années. J'ai vu M. de Chateaubriand, mais non cbez lui : je lui ai pourtant parlé, et de vous, madame, dont il m'a demandé avec un intérêt marqué des nouvelles ainsi quedeM"' Le D'huy, et du projet de publication sur lequel il ma d'abord exprimé tout son désir, et son conseil surtout de restreindre à deux volumes d'un de prose, l'autre de vers; le choix des morceaux recueillis. Indépendamment du morceau que vous avez lu idans la notice de M. Collombel; extrait des Mémoires, sur M. de Fontaiies, M. de Chate;iubriand a encore écrit dans ees mêmes Mémoires, à un autre endroit, une ou deux pages sur
M"-^ DE FONTANES. i(Hi
inonsieui' votre [jère, que je me rappelle fort bien ; c'est pour vous (lire que le morceau qu'on citerait fie lui, en tête ries volumes, s'étendrait aisément, sans compter ce qu'il y ajouterait d'approprié. Je pense qu'une lettre de vous, précisant bien votre désir, indiquant que le soin de recueillir et de classer ne retomberait pas sur lui, ou n'y retomberait que comme consultation remise à son goût, je pense qu'une telle lettre, toute simple, déciderait la chose sans avoir besoin de négociation.
C'est également à Genève, et en 1837, que M. Roger adressait les lettres qu'il écrivit à Christine de Fontanes, sur le même sujet :
Paris, M septembre 1S87.
Madame la comtesse,
.le vous croyais en Italie et je ne savais où avoir riiouncur tltvous écrire. J'apprends à l'instant, par M. Ménard fils dont le père est toujours fort malade, que vous êtes revenue à Genève. Je vous en félicite, car le choléra italien est un mauvais compagnon de voyage, et j'espère qu'il épargnera les rives de votre lac. Je m'en félicite aussi, car je puis vmis apprendre plus promptement ce qut* j'ai à vous dire.
J'ai été assez heureux pour empêcher M. Michaud, imprimeur et éditeur de la Biographie unirerseUe, de confier l'article Foutanes, sinon à un ennemi, du moins à un indifférent, et j'ai même réussi à me le faire donner. Enfin pour comble de bonheur, j'ai, selon toute apparence, réussi à [si] bien peindre notre admirable et si regrettable ami qu'ayant lu hier ma notice à M. de Chateaubriand, il m'a serré dans ses bras, les larmes aux yeux, et avec des expressions dont je suis encore tout ému.
-Mais après avoir parlé sciemment des ouvrages imprimés de votre illustre père, je n'ai pu parler qu'au hasard de ceux qui .sont restés inédita. Je crains même d'avoir oublié les titres de qutdquesuns. Enfin, let c'est là l'essentieli, je n'ai pu affirmer si, à quelle époque, et par les soins île qui ces manuscrits verraient !•' jour.
J'ai donc recours. Madame la comtesse, à votre tendresse liliah' pour savoir positivement, s'il est possible : 1" quel est le dépositaire de ces trésors ; 2^ en quoi consistent tous ces manuscrits. J'en ai vu moi-même une partie dans les premiers jours de votre deuil, en présence de madame votre mère et de M. Villemain ;
mais nous fûmes tous trois confondus du peu d'ouvrag-es, la plupart inachevés, que nous trouvâmes dans un grand coffre qui nous fut ouvert. Il nous fut dit alors que tout se retrouverait chez une dame à qui M. de Fontanes les avait donnés à copier. Cette dame, dont le gendre vous a volé, vous aurait-elle aussi de son côté dérobé cette autre partie de l'héritage paternel ? Croyez-vous, Madame la comtesse, avoir entre vos mains, c'est-à-dire chez le dépositaire choisi par vous, le fidèle M. Ménard, tous les manuscrits de M. de Fontanes ? Votre mémoire vous rappellerait-ellp au moins si vous avez la nouvelle version du Verger, le joli poème du château d'Àuet, et des chants complets de la Délivronce de la Grèce ? Je ne vous cache pas que je suis bien pressé d'avoir réponse à tout cela, car l'imprimeur me talonne pour avoir ma notice qui doit paraître dans la plus prochaine livraison de la Biograpliie. Je ne me tirerai d'affaire qu'en ne lui en livrant que la première moitié, et je retiendrai l'autre jusqu'à votre réponse, pourvu qu'elle ne se fasse pas trop attendre.
Si vous étiez à Paris, Madame la comtesse, nous irions ensemble chez M. Ménard, et la vérification serait facile et prompte. Elle est impossible en votre absence. Mais je compte beaucoup sur la double mémoire de votre cœur et de votre esprit.
D'après l'avis de M. de Chateaubriand (et c'est aussi le mien) il importe d'autant plus de parler exactement dans ma notice de l'existence de tous les ouvrages niaimscrits et de leur sort futur, qu'il paraît, nous a-t-on dit, à Lyon une édition frauduleuse des œuvres de M. de Fontanes, et qu'indépendamment de la sai.sie que vous en avez faite ou dû faire, aucune protestation ne saurait être mieux placée que dans la biographie qui va paraître.
Daignez, Madame la comtesse, me dire un mot aussi sur cette édition. Mais surtout n'oubliez pas d'éclaircir franchement mes doutes sur le dépositaire que je ne vous nomme pas.
Je vous prie d'agréer. Madame la comtes.se, l'hommage de mon profond respect et de mon éternel dévouement,
ROCER.
rue de Grenelle-Saint-Germain, u" 31).
P. S. Vouli'Z-vous biiMi permettre que votre inséparabi»' amie trouve ici mes hommages respectueux, et son brave frère, qiic je voudrais cmbras.ser, l'assurance de ma vieille amitié ?
El notre corr»'spoiKlant df la (iazette'? .]t^ ne vois plus de lettres de lui dans ce journal.
M'"^ DE FONTAxNES. 411
1" et 2 octobre 1837.
Madame la comtesse, (1)
Votre aimable et noble lettre m'est arrivée assez à temps pour que j'aie pu changer en certitude l'espoir que je donnais au public à la fin de ma notice. Nous aurons donc une édition. Cette nouvelle n'est pas .seulement agréable à tous vos amis, tels que MM. de Chateaubriand, de Langeac, Laborie, Joubert, etc., à qui j'en ai fait part. Elle charmera, je n'en doute pas, tous les amis des lettres. J'ai écrit à M. de Sainte-Beuve, qui s'est empressé de me venir voir. Nous avons causé plus d'une heure. Il est ^^ien vrai que le public pourra sourire un moment de voir un romantique se charger de l'édition du premier de nos classiques modernes. Mais c'est un homme d'esprit et de bonne foi, et c'est de bonne foi qu'il parle et parlera de M. de Fontanes avec admiration. Son nom d'ailleurs plaira peut-être plus à la jeunesse dont il se fera mieux entendre que d'autres n'auraient pu faire. Il espère, ainsi que moi, que M. de Chateaubriand donnera quelques pages nouvelles sur son ami. Je l'y excite de mon mieux à la fin de ma notice, et cette partie de mon travail ne lui a pas moins plu que les autres. Au surplus, si j'ai bien compris M. de Sainte-Beuve, il se donnera modestement au travail matériel de l'édition. Et il désire que M. de Chateaubriand en ait tout l'honneur. Ce serait là la perfection.
M. de Sainte-Beuve va bientôt partir pour la Suisse, d'où il ne reviendra qu'au mois d'avril. Ce n'est aussi qu'à cette époque, m'a-t-il dit, que vous pourriez, Madame, venir à Paris. Nous avons donc du temps devant nous. Je dis nous, car vous devinez bien que tous mes soins et tout mon temps seront à votre disposition, pour aider, vous, Madame, M. de Sainte-Beuve, et quiconque aura l'honneur d'être associé à vous, dans votre entreprise filiale.
D'ici là je verrai M. de Chateaubriand, comme de coutume, au moins une fois par semaine.
Voici pourtant douze jours que je n'ai pu le voir, pas même pour lui dire tout ce que votre lettre contient d'aimable pour lui. Pendant que lui-même était très préoccupé de la santé de M™" de Chateaubriand et de celle de M™* Récamier, j'ai été surpris par une maladie assez grave qui touche à sa fin, et qui cependant m'a forcé d'emprunter une main étrangère pour avoir l'honneur de vous écrire cette lettre. Si d'ici à trois jours les forces me
(1) A Madame la comtesse de Fontanes, poste restante, à tienève.
ilâ DV NOUVEAU SUR JOUBERT.
reviennent, je ne manquerai pas d'aller fêter la Saint-François (1) à Marie-Thérèi^e.
La biogiaphie des Hontnies virantsn'-à jamais eu qu'une édition, et n'en aura probablement jamais une seconde. Il existe, en effet, quelques erreurs dans l'article de M. de Fontanes. Mais je les connaissais. Je n'y ai pris que ce que j'y ai trouvé de bon et de certain. MM. Joubert et de Laugeac m'ont appris quelques faits que j'ig:norais. En revanche, j'en savais beaucoup qu'ils ig-noraient eux-mêmes. J'ai l'orgueil de croire (]ue nul homme aujourd'hui vivant n'a mieux connu que moi l'excellent et admirable homme que nous avons perdu. MM. de Chateaubriand et Laborie m'en (»iit fait*l'aveu, et le premier s'est écrié en m'embrassant, après ma lecture, et les larmes aux yeux : n C'est lui ! C'est bien lui I »
Puissiez-vous en dire autant. Madame la comtesse! Sans votre suffrage, les autres ne me seraient d'aucun prix.
J'ai heureusement pu corrig-er la seconde épreuve, avant l'indisposition qui me retient au lit. Et j'ai à l'imprimerie un ami sûr qui tiendra la main à ce qu'on n'ajoute ni ne retranche un mot à ma notice — ce qui est arrivé quelquefois.
Vuilà, Madame la comtesse, une lettre qui me semble courte, et qui pourtant est déjà trop longue pour ma faible tête. Permettez que je remette à un autre jour l'honneur de compléter la réponse i|ue je vous dois.
Daignez agréer, Madame la comtesse, l'hommage de mon respectueux et éternel dévouement.
Roger.
Paris, le l'^ octobre 18:37] i2i.
P. S. du 2 octobre. — Cette lettre n'ayant pu partir hier, et moi me trouvant un peu mieux ce matin, j'achève de vous dire, Madame la c<)mtesse, ce qui me restait de plus pressé à vous répondre. C'est eu effet du Vieux Château que je voulais parler en vous demandant des nouvelles du Château d'Àuet. Je suis ravi que le manuscrit de ce joli poème, ainsi que tous les autres que je croyais perdus, soient entre vos mains. Mais si vous m'en croyez, vous ne publierez pas, d'abord et uniquement, tous les ouvrages inédits. Il ne faut faire (iiiim.' seule d méinc édition et de l'ancien et du nouveau. Ci'la fera au moins deux volumes et peut-être trois. On
(1) Fi'te de chateaubriand. — Hospice ou inlirmerie de Marie-Thérèse, fondé par M"' de Chateaubriand.
{2) Timbre posta! de l'aris, ^ octobre 1837 ; timbre de (ienève, 3 octobre
M"* DE FONT AXES. il.j
pourrait, dès à présent, s'occuper de recueillir tout ce qui a été imprimé, pour faire ensuite un choix sévère entre tous les morceaux de prose et de vers. Rien n'est plus délicat que d'exclure les deux ou trois petites satires échappées à M. de Fontanes, mais il n'en est pas de même des articles du Mercure, sur l'ouvrage de M"* de Staël : ce n'est point là de la satire : c'est de la belle et bonne critique qu'il n'appartient plus à personne de retirer du domaine public. Et ces articles ne peuvent maiiqit^ de figurer dans l'édition à côté des articles sur Thomas et sur M. de Chateaubriand. Loin que la réimpression de l'article sur M"" de Staël soit empêchée par M. de Chateaubriand, il .serait le premier à la réclamer.
M. de Laborie a été bien touché de votre souvenir. Il m'a dit ce matin qu'il aurait l'honneur de vous en remercier lui-même au premier jour.
Mes respects, je vous prie. Madame, à M"' Malthilde, et mes sincères compliments au spirituel correspondant de la Gazette.
Qu'est devenue l'édition eu 3 volumes in-12 que M. de Fontanes voulait publier eu 1800 et dont tous les exemplaires ont été retirés et rachetés par lui de chez l'imprimeur ? Est-ce qu'elle a été mise au pilon ? Si elle existe encore en feuilles, chez M. Mesnard ou ailleurs, elle vous sera fort utile pour l'édition filiale et abrégera beaucoup toutes vos recherches.
De M. Roger.
Paris, le 23 décembre 1837.
Madame la comtesse.
J'attendais, pour avoir l'houneur de répondre à vos deux aimables lettres, que l'imprimeur de la Biograpliie unirerselle me donnât quelques exemplaires de ma notice et que je pusse vous en adresser. C'est hier seulement qu'il m'a été permis de vous faire cet envoi, qui a dû vous parvenir sous bande, poste restante et franco.
M. Laborie m'a dit avoir eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours. J'imagine qu'il aura désavoué toute parole qui aurait pu vous faire soupçonner eu moi le moindre refroidissement de zèle pour votre œuvre filiale. Je persiste à penser que M. de Sainte-Beuve s'acquittera de sa noble tâche de manière à satisfaire vos amis les plus difficiles, et, quant à moi, je me suis mis et je me mets encore à vos ordres pour tout ce dont il vous plaira de nie charger.
Pour analyser les discours de M. de Foutanes, je n'ai pas eu besoin du livre de M. Fayot. M. de Langeac avait un manuscrit presque aussi complet, qu'il m'a prêté. Néanmoins, M. Fayot vous servira pour épargner des copies.
C'est dans le même but que j'aurais souhaité, Madame, que vous retrouvassiez l'édition détruite aussitôt qu'imprimée vers l'année 18(X). Il nous faudra faire de nouvelles recherches.
M. de Chateaubriand n'était pas très bien portant ces jours passés. J'espère, ce soir, le trouver mieux. Je ne crois pas que nous obtenions de lui quelques lignes de préface. Cependant je ne cesse pas de lui en parler, comme d'une chose indispensable au succès de l'édition.
Je suis, Madame, bien ravi d'apprendre que vous avez auprès de vous le digne frère de M"' Mathilde. Je vous demande la permission de leur offrir ici l'assurance de ma vieille amitié.
Veuillez, Madame la comtesse, agréer et faire agréer à vos amis l'hommage de mon respect et de mon entier dévouement.
Roger (1).
Paris, ce 2 février [1838].
Madame la comtesse.
Votre charmante lettre du 27 janvier m'a tiré d'une bien grande inquiétude. Je me suis empressé d'annoncer à nos amis qui, comme moi, vous croyaient malade, la bonne nouvelle de votre convalescence.
J'ai écrit à l'administration des Postes pour réclamer le paquet. On ne comprend pas qu'il ne vous soit point parvenu. 11 a tUé expédié par Ferney, franco. On vient d'écrire à ce sujet au Directeur de cette ville. J'espère qu'il se retrouvera. En att^'udant, je viens de faire porter chez M. Lecointe un exemplaire sous enveloppe et à l'adresse que vous m'indiquez. M. Lecointe m'a répondu que cela vous arriverait sûrement par une occasion partant la semaine prochaine. Il me tarde bien que ma notice soit tout entière entre vos mains. Car elle a été fort mutilée par la Gazette. M. de Genoude, qui était absent pendant cette mutilation, m'a promis de réparer la contrariété que cela m'a donnée. Le préambule surtout l'a mis pres(|ue aussi en colère que moi. Nous serons tous vengé.s par une prochaine et complète publication.
(1) Madame la cointessc Chri.stinc de Fontanos, poste restante, à Genève. — Ori.cinal autofrraphe.
M'" DE FOXTANES. 4lo
La QuotuUcnne donnera aussi ma notice dans son supiilt-ment littéraire de la semaine prochaine. L'Écho français a fait la même promesse, et M. de Chateaubriand a donné des ordres à ses anciens amis des Débals pour qu'il y soit parlé convenablement et de M. de Fontanes et de la notice.
Vous verrez par l'exemplaire que j'ai l'honneur de vous envoyer que la Gazette avait, sottement ou par malice, supprimé de ma notice tout ce qui pouvait le plus honorer M. de Chateaubriand, M. Villemain, etc.
Il ne me reste plus d'exemplaires disponibles, mais si le paquet ne se retrouve pas, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques exemplaires de la Quotulienne ou de l'Echo.
•l'ai reçu, Madame, des félicitations de tous les hommes qui ont connu et aimé M. de Fontanes; mais quel suffrage peut m'ètre aussi précieux et aussi doux que le vôtre ! J'en suis vivement touché, je vous assure ; et je bénis chaque jour le Ciel de m'avoir laissé le temps de finir ma notice avant la grave maladie dont j'ai été atteint le 24 septembre et dont j'ai été sauvé par la providence de Dieu et de M. Récamier.
Daignez, Madame la comtesse, agréer de nouveau l'hommage de mon profond respect et de mon ancien et complet dévouement.
Roger (1).
De M. (le Laborie.
24 octobre.
Chère et si chère [mots déchirés] à tout ce qu'il y a de plus [déchirure]... de plus honorable et de plus regretté dans mon demisiècle de vie, écoutez-moi ; car c'est ici une de ces circonstances rares qui réveillent tous les sentiments que je viens de vous exprimer du fond du cœur.
Aucune mémoire ne m'est aussi chère et aussi sacrée que celle de votre illustre père.
Chateaubriand qui lui doit tant, a été ravi de l'article de Roger. Je l'ai entendu lire pour la troisième fois (pour moi déjà deux fois) à l'illustre ami de l'illustre mort. C'est un chef-d'œuvre, et, remarquez-le bien, c'est là l'histoire tout entière et le document de la postérilt'.
Nous aurons un bon nombre d'exemplaires et brochures à part.
(.1) l>ans le timbre postal d'arrivée : Genève, 5 février 1838. — Original autographe.
Personne au monde ne pouvait nous rendre à tous un tel service. Quant à ce bonheur, il est un fait accompli. Mais voici de l'avenir heureusement soumis à la plus intelligente et à la plus fervente piété filiale.
Je demande à la plus parfaite loyauté de moi connue...
— Je suis vieux : vous êtes jeune; je suis quasi-père; l'ardeur passionnée de mon plus vif attachement est mon droit, mon devoir, mon excuse.
Écoutez- moi donc :
[N'êtes-vous pas allée un peu] ili vite en promettant à Sainte- Beuve... la surveillance d'une telle [entreprise].
Vous frémirez au fond de votre esprit et de votre cœur, quand vous lirez ce que je vous envoie. Quelle prose! Quels vers! Quel Mécène ! De grosses larmes roulent dans mes vieux yeux quand je pense à la profanation d'un tel contact ! Quelle préface, s'il en fait une !
C'est à mourir de crainte.
C'est ce qu'il y a de plus pur en goût, en talent, en génie de l'expression, éclaboussé par ce jpune homme, pas sans talent sans doute, mais pétri d'orgueil.
Vous ne savez pas sa belle phrase sur ce Boileau, oracle de l'illustre père? La voici: « Boileau, législateur d'un code abrogé. »
Hélas ! l'immortel père lui semble aussi des exemples surannés, comme Boileau est détrôné.
Votreàmeangéliquene soupçonnepas les férocitésde cesorgueilslà. Je compte donc sur un silen<-t' absolu. Vous m'en feriez un ennemi implacable.
Gomment faire? Ici, je m'arrête. Je vous soumettrai mes vœux t'I aussi 'le nobles inoyens de vous en tirer... Mais d'abord ma vieillesse a-t-elle été persuasive?
Vous sentez qu'il ne faut correspondre qu'avec moi. Roger a trop payé son noble tribut pour n'être pas mis à part. Cbateaubiiand paiera aussi sa dette, dette sacrée. Mais il ne peut pas... sa femme, de |)liis eu plus malade...
L\i(oini; 2).
(1) Déchirure du |tapier.
il) liirlée: «iiiinatun- aut<ii;i;iplii'. ci aii->si. la il:ili'. 24 ">r [tobre].
De M. Roger.
Ce samedi, 17 mars [1838J.
Madame la comtesse,
Je reçois à l'instant votre aimable lettre du 13 mars.
Le paquet de six notices que vous venez de recevoir n'est autre que celui que j'avais eu l'honneur de vous expédier, il y a plusieurs mois. Il était resté par erreur au bureau de Ferney, auquel, sur ma réclamation, l'administration des Postes de France a donné l'ordre de l'envoyer.
M. Charles de Bourmout m'avait donné de vos nouvelles. Madame, dès le premier jour que j'ai eu le plaisir de le voir. J'espère que votre santé se raffermira de plus en plus, et que vous tarderez le moins possible à revenir à Paris poifr votre grande affaire,
M. de Sainte-Beuve sera-t-il aussi de retour pour la un d'avril ? Je compte sur lui pour vous aider à obtenir quelques lignes de M, de Chateaubriand. En supposant que ma notice soit agréée par M. de Sainte-Beuve, et qu'il y en ajoute une de lui, alors détaillée sous le rapport littéraire, en suppo.sant même, comme il me l'a dit, qu'il joigne à ces deux notices, l'éloge de M. de Fontanes par M. Villemain, tout cela ne vaudrait pas, pour le succès, un mot de M. de Chateaubriand, en tête de l'édition.
L'absence de ce nom serait peut-être d'ailleurs mal interprétée.
Je vous remercie, Madame, de m'avoir donné des nouvelles du lieutenant-colonel, et je prie les amies inséparables de vouloir bien agréer l'hommage de mes respects et de mon dévouement sans bornes.
Roger.
Madame la comtesse Ch. de Fontanes, poste restante, à Genève (Il
De Villemain.
[Mai, 1838J.
Madame, Vous ne pouvez douter que je ne me trouve honoré de concourir à l'édition des œuvres de votre illustre père. Mon peu de loisir est un obstacle, mais j'ai un motif plus grave de souhaiter que votre principal choix ne tombe pas sur moi.
(l) Original autogaphe.
il8 DU NOUVEAU SUR JOUBERT.
C'est rintérêt d'une publication si précieuse, à laquelle le nom de M. de Chateaubriand ajouterait un nouvel éclat. Plus on a tardé, plus l'esprit de la littérature a changé, et plus il importe que les poésies si pures de M. de Fontanes soient annoncées et présentées au public avec l'autorité d'un grand suffrage. Je crois donc, Madame, que vous devez obtenir ce discours que M. de Chateaubriand vous a promis, et qui lui rappellera tant de souvenirs qui lui sont chers. Cela est nécessaire, je n'hésite point à le dire, au grand succès de l'édition. Je pense, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, qu'elle doit se composer d'un très petit nombre de pièces choisies. Il ne faut rien publier de M. de Fontanes qui ne soit parfait, et d'un goût exquis. Un ou deux volumes, ainsi formés de vers et de prose, et précédés d'une notice éloquente par M. de Chateaubriand, prendraient place dans toutes les bibliothèques. Voilà ffion vœu. Madame, dicté par l'admiration la plus respectueuse pour la mémoire de M. de Fontanes. J'offrirai avec grand zèle mes soins pour quelques détails matériels, mais je ne pourrais, et je n'oserais dans aucune chance, suppléer le nom, les souvenirs personnels, et le talent inimitable de Chateaubriand; le public se plaindrait trop du mécompte.
Veuillez, Madame, agréer l'hommage de mon respect.
.\. ViLLEMAIN (1).
Du III l' me.
Madame,
J'ai eu l'honneur de me présenter, il y a quelques jours, pour recevoir vos ordres. N'ayant pas été admis, j'ai laissé à voire porte mon nom et l'hommage de mon respect. Je serai toujours prêt, Madame, à me rendre avec empressement, à l'heure de la soirée qu'il vous plaira de m'iûdiquer.
Je regrette infiniment d'avoir paru dilTérci- une réponse que je m'étais fait un devoir de porter aussitôt moi-même.
Veuilit'Z, Mailame, agréer mon respect.
ViLLEM.VIN (2),
(1) SuscriptiuH : A Madame, Madame liliristine de Funtaues, rue de Joubcrt n» 2-2 [l'aris]. — Ori^inal auto;zra|)hc.
(2) SnucripLion : A Madame, Madame la comtesse Ctiristiiie de FoaUao, rue de Joubert n» 22. — Original autographe.
-M"' DK FOMA.NES. 41i»
Dr Sdinte-Beuce.
Ce saiiK^di.
J'ai à vous confiimer ce ([ik.' je n'avais fait que vous annoncer l'autre jour sans savoir de détails. J'ai vu M. Hactiette, qui m'a raconté sa conversation avec le ministre : l'écueil qu'on pouvait craindre ne s'y est pas présenté. Les intentions, et même les promesses formelles, ont été excellentes. J'aurai l'honneur de vous aller raconter tout cela et ce que M. de Salvandy m'a dit à moimême: j'irai prendre en même temps votre jour pour vous conduire M. Hachette. Mais j'ai été hier, et je suis encore aujourd'hui et demain envahi : mon premier moment libre sera vers vous.
Recevez, Madame, et veuillez rappeler à Mademoiselle Led'huy l'expression de mes habituels hommages.
Saintk-Beuve (1).
Du même.
Ce jeudi.
Madame,
J'aurais eu hier l'honneui- de vous voir, si j'avais eu un résultat à vous annoncer. La table des matières très expliquée a été remise lundi matin au libraire, qui a dû voir mardi M. Ravaissoo, secrétaire particulier de >[. de Salvandy. M. Ravaisson lui aura sans doute donné une première réponse, mais en lui promettant d'en parler à M. de Salvandy. Les recommandations de MM. Ronsselle et Rendu seront arrivées sur le temps, et il y a tout lieu de de croire que toutes ces conjonctions auront fait l'étoile favorable. Je passerai aujourd'hui chez le libraire ; et, dès que nous aurons avancé d'un pas encore, je courrai vous le dire. — Je n'ai pas encore reçu de réponse de Lyon.
Veuillez recevoir, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement et offrir mon humble hommage à M"* Led'huy.
Sainte-Beuve i2).
(i) Orij^inal autoijiaphc san^ susciiidioii. (-2) Original autographe sans suscription.
Du me nie.
17 juillet.
Madame,
Je retardais toujours d'avoir l'iionueur de vous répondre ou de vous voir jusqu'au moment où je saurais la décision. Je n'eusse pourtant pas laissé s'écouler un si long temps si je n'avais été confisqué ces jours derniers par un article pour la Revue. Je compte avoir l'honneur d'aller chez vous jeudi, vers 4 heures un quart, avec M. Dourdain, notre copiste. J'espère du moins alors savoir que quelque chose est décidé et qu'il ne me reste plus qu'à marcher. J'ai vu l'autre jour M. Villemain, et j'ai causé de l'affaire, mais comme simple information et sans but. Veuillez recevoir, Madame, l'expression habituelle de mon respectueux hommage et dévouement.
Sainte-Beuve.
Je salue respectueusement M"» Led'huy. — Si pourtant, Madame, vous aviez une solution avant jeudi, soyez assez bonne pour m'en écrire un petit mot (1).
Cependant Sainte-Beuve écrivait sa notice. 11 k avançait lentement ». Lorsqu'elle fut terminée, il en voulut lire une partie, une moitié, à M"^'' Récamier ainsi qu'à M. de Chateaubriand. Il donnait avis de cette lecture, sans tarder, à Mq^« de Fontanes, et ajoutait que cela lui avait mis tellement la poitrine hors de combat qu'il n'avait pu encore leur faire entendre la fin : (( Ce sera demain que j'achèverai de la leur lire ; j'aurai ainsi, avant de vous voir, l'avis de M. de Chateaubriand, et comme je n'avais jamais causé avec lui de la biographie, cela lui donne occasion de m'indiquer quelques faits au passage. 11 a paru très content; et en entendant l'usage assez abondant que j'ai fait en
(1) Original autographe sans suscriptioa.
un endroit de ses lettres et de ses propres paroles, il a bien voulu se reconnaître sans sinquiéter de la source. Il n'y avait, outre M"^« Récaraier et lui. que M. Ballanche, M"^"^ Lenormanl, et un ami à moi. M. Magnin, qui se trouvait prévenu par M'"'^ Lenormant. Je serai donc à même, Madame, de vous communiquer mon travail désormais tout au complet. »
Bientôt relevé, comme il le dit, (( de sa première lecture », il put achever la communication de sa notice à M. de Chateaubriand et à M'^^'' Récamier : (( M. de Chateaubriand a continué d'être content; il ma fait deux ou trois remarques et rectifications. Je serais désolé que cette lecture faite à d'autres avant vous, Madame, vous parût un tort de ma part. Je vous nrouerai que je n étais pas ftlclié d'avoir d'avance l'avis de M. de Chateaubriand, pour répondre d'emblée à d'an- 1res avis (jni pourraient être élevés vous savez d'où. Pour les points littéraires, je tenais à son opinion et à son approbation, qui m'est une garantie. »
Du niênic.
Madainc,
Pei'ineltez que ce ne soil pas aujoiird'luii que j aie l'honneur de vous voir pour notre seconde séance. Je suis un peu souffrant. De plus, j'ai /pour notre édition mèmei à consulter la collection du Mercure à la bibliothèque de l'Institut qui va être fermée dans très peu de jours. — Ce serait dimanche, à trois heures, si vous le vouliez. — Mais voici autre chose: J'ai vu hier M"" Récamier. La lettre de M. de Chateaubriand, à vous adressée, est finie. On désire la lecture, on voudrait un mot de vous qui fixât un jour. L'heure de M. de Chateaubriand est de trois à cinq. Si, pour le jour, vous avez la bonté de vous entendre avec .M""' Récamier, soit par lettre soit par visite, ce serait au mieux. — Vous auriez la bonté
encore de m'en informer aussitôt par un billet. 11 nie semble que si vous vous entendiez aujourd'hui, la lecture pourrait être dès demain samedi.
Mille hommages, Madame, et à M"'" Led'huy.
Sainte-Beuve ill.
L'ne des lettres de Sainte-Beuve à M»^-^ deFontanes — lettres nombreuses et très aimables — se termine sur cet alinéa où je remarque avec plaisir le nom de Joubert, frère du moraliste : (( J'ai le regret de ne pouvoir absolument ce soir me rendre à votre aimable invitation et à lobligeant désir de M. Joubert. Lundi soir vous liait il. Madame, ainsi qu'à lui. ou mardi ? lundi vers quatre heures? Un mot de vous me dira si lune ou lautre de ces heures vous agrée. »
Le portrait de Fontanes, par Sainte-Beuve, compte parmi les meilleurs de la belle et riche galerie du maître.
Si le grand critique se heurta à des ditlicultés dans l'exécution de cette peinture, qu'il voulut sincère et ressemblante, bien que légèrement idéalisée, il faut noter ici qu'il trouva toujours aide et approbation du côté de Chateaubriand. C'est à lui qu'il avait recours, et c'est de lui qu'il s'autorisait contre les objections des classiques méticuleux et retardataires : Roger, Laborie, surtout, peut-être aussi Villemain.
11 n'eut qu'à se louer de l'attention, de la franchise et de la bonne grâce parfaite de l'illustre (( ancien », — à qui même, certain jour, échappa le mot de (jénie, à l'adresse de Sainte-Beuve.
(Ij Original autographe. — Madame. .Madame la comtesse de Fontanes, n" ;}5. nie Godot-Mauioy, Paris. — L'adresse est d'une autre main, et collée à la lettre — Hans le timbre : Paris, 15, — distribution, » heures soir.
M'" DE KONTA.NES, m
De Ballanche à 3/"'* la comtesse Christine de Fontanes, rue So in t ri a za re, Pa ris ,
6 septembre.
Madame,
M™* Récamier, tous ces jours- ci, espérait pouvoir avoir l'tionneur d'aller vous voir : mais elle a toujours été retenue chez elle par une migraine qui ne lui permet pas encore de sortir. Elle me charge, Madame, de vous engager à venir chez elle, dimanche prochain, à 4 heures, et elle me charge en même temps de faire la même invitation à M"* Led'huy. Il doit y avoir de la musique. M"* Récamier me charge en même temps de vous exprimer et d'exprimer à M"*" Led'huy tousses regrets de ne pouvoir vous faire elle-même ses invitations.
Daignez agréer. Madame, ainsi que M"" Led'huy, l'hommage de mes sentiments les plus distingués et de mon respectueux dévouement.
Ballanche, (1)
Pendant que ces lettres se succédaient. Chateaubriand recueillait les Pensées de Joubert en un petit volume, que le nom prestigieux de l'éditeur allait introduire dans la gloire : (( Désormais, disait-il avec ce sens merveilleux de l'avenir qui était en lui, les pensées de M. Joubert reposent dans la vie, comme ses cendres reposent dans la mort. »
Il ne fut pas moins fidèle et secourable à la mémoii^e de Fontanes. C'est une lettre de lui à « sa fille Christine )) qui sert de préface aux Œuvres de son ami, lettre ou notice tant désirée et demandée d'une part, et, de l'autre, si sincèrement promise, bien que, par la fatalité des événements, trop longtemps ajournée.
Les Œuvres parurent en janvier 1839, précédées de l'épître dédicatoire. Je ne crois pas que ces pages éloquentes se trouvent ailleurs qu'en tête de a l'édition
(1) Original autographe.
filiale ». Or, je sais par expérience quii est assez difficile de se procurer cet ouvrage. Pour la très grande majorité des lecteurs, la belle lettre de Chateaubriand aura donc tout l'attrait du nouveau. La voici :
Paris, 18.39.
.rainais regardé, Madame, comme la récompense des fatigues de ma vie, l'honneur de parler au public de votre illustre père. Avec quel plaisir, arrêté au bord de ma tombe, j'eusse redemandé à une amitié fidèle les souvenirs dont elle est restée dépositaire! C'est M. de Fontanes qui encourag-ea mes premiers essais dans la littérature: c'est lui qui annonça le Génie du Christiaiiismr : c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée : il m'ap- Itrit à dissimuler la difformité des objets par la majiière de les éclairer; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques. 11 y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides ; ils ne laissaient entrer la jeunesse ((iie quand elle pouvait toucher au fruit sans Itgâter.
Lorsqu'à la mort du lils des Gondés, la politique m'eût jeté à ré-cart, M. de Fontanes me sauva de la colère de l'homme que j'ai nommé [astique. Ce fut à l'occasion de cette mort qu'il lit un jour cette réponse courageuse : « — Vous pensez toujours à votre duc d'Enghien ? — Il me semble que l'Empereur y pense autant que moi. »
Votre père, Madame, vint encore à mon aide dans la carrière littéraire en 1810; il me releva le cœur par cesstancesempreintes des félicités de l'école antitjue:
l.i' Tcisse errant de ville en ville, etc.
.l'ai adressé;» M. de Fontanes ma Lettre sur la Canipdfiiie romaine. .Fai parlé' de lui dans mon l-^ssai sur la littérature anf/laise: j'avais auparavant fait entendre mes regrets, lor.sqne la hduvelle inopiné'c di- sa mort vint me fiajqter à Berlin.
l)ans mes Mémoires d'outre-lombe, qui ne .seront publiés qu'après ma mort, je me suis étendu avec effusion sur l'existence intime de mon ami: mais voyez ma peine, Madame; aujourd'hui, des engagements me lient à la .société honi^rable devenue pnqjrié-
M"' DE FONTAXES. 425
taire de mes oiirrages posthumes et de mes ouvrages inédits. Je ne pourrais rien publier d'une certaine étendue qui n'appartînt à cette société. Je me trouve donc dans l'impossibilité de rédiger la notice de l'édition des œuvres de M. de Fontanes, votre illustre père.
Une chose sert à me consoler. M. de Sainte-Beuve vous prête son secours ; son talent fin et varié, par une condescendance charmante et une rare souple.sse, s'applique, comme il lui plaît, au talent des autres, leur prête ou sait en tirer des grâces qu'on n'avait pas aperçues. Ce génie, merveilleusement doué, jugera, choisira, classera, avec habileté et délicatesse, une prose et des vers qu'on reconnaît pour jumeaux à leurs beautés fraternelles. L'article de M. Roger ne laisse rien à désirer touchant la vie de mon ami : on ne saurait ni mieux faire ni mieux dire.
M. de Fontanes revenant parmi les doctes fées fera événement si, dans ce temps-ci, quelque chose fait événement ; il causera du moins, sur le Parna.sse moderne, ce scandale que produit l'apparition d'un homme sobre au milieu d'une orgie. Nous sommes si loin de la langue française d'autrefois, si étrangers au mouvement ordonné de ces sentiments qui naissent les uns des autres et ne cherchent point leur effet hors nature ! Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours égal et limpide; l'àme éprouve un bien-être et se trouve dans une situation heureuse où tout charme et rien ne blesse.
M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages. Nul plus que ce maître des vieux jours n'était convaincu de l'excellence de la maxime : hâte-toi lentement. Que dirait-il donc aujourd'hui, qu'au moral comme au physique on s'évertue à supprimer le chemin, on croit ne pouvoir aller jamais assez vite. M. de Fontanes préférait voyager au gré d'une mesure harmonieuse. 11 m'a communiqué ses goûts, ou, si l'on veut, ses préjugés. 11 faut être singulièrement pressé pour traverser le ciel à tire d'aile, sans avoir le temps de se livrer à une rêverie, ou de placer une idée sur la route. 11 n'y a que Françoise de Rimini avec laquelle on peut fuir d'une fuite naturelle...
Le siècle littéraire, je le sais, ne retournera pas en arrière à la publication d'un livre classique. On s'ennuie de tout, lorsque l'ennui que l'on éprouve n'est pas dans la chose vue, mais dans l'esprit qui voit. 11 suffira que les deux volumes de M. de Fontanes nous demeurent comme témoins de ce que nous avons perdu, en nous faisant juger de l'épaisseur delà terre végétale enlevée.
Quant au côté politique des choses, vous n'avez rien à craindre, •24.
Madame, pour le succès de votre entreprise tiliale. Votre père a servi Bonaparte. Eh bien ! tout le monde n'adore-t-il pas Bonaparte à cette heure ? Chacun n'en fait-il pas le type de son opinion ? Le royaliste dit : « C'est celui-là qui savait g-ouverner. » Le républicain s'écrie : « C'est celui-là qui était la source de toutes les libertés ! » Le "militaire répète : « C'est celui-là qui nous rendait maîtres à Vienne, à Berlin, à Moscou. » Lorsque trois révolutions se sont opérées, l'humeur la plus susceptible pourrait-elle aller chercher dans les détails de la vie d'un homme un sujet d'injustice on de colère d'opinion ? Les questions que l'on agite aujourd'hui sont puériles, parce qu'elles n'ont pas d'avenir : des intérêts individuels, que l'on érige en principes généraux, servent à remplir ces intervalles d'un repos apparent qui lient les grauds événements passés aux grands événements futurs. Tout a changé : tout continue de changer ; nous voyons venir sur nous avec impétuosité la société nouvelle, comme ou voit venir le boulet sur le champ de bataille. Rien de ce qui existe, n'existera; la vieille Europe est tombée avec la vieille monarchie française : la religion seule est debout. Ces couronnements dont on nous a donné le spectacle dans les dernières représentations ou les dernières parades d'un monde qui va disparaître, c'est un calque, une image ; ce n'est plus un original, une réalité. Les populations se substituent à leurs chefs ; l'esprit qui régit passe dans les masses : deux cent mille hommes à Birmingham ont répondu aux génuflexions de Westminster. Le coup est porté ; l'effet peut n'être pas immédiat, mais il est sûr.
Tandis que vous érigez un monument funèbre, moi, Madame, je rassemble les pensées du plus ancien ami de votre père. Elle ne sont point destinées à voir le jour. La veuve de M. Jonbert semble pénétrée du sentiment que j'exprimais eu parlant de lui dans mon Ess^ai sur la littérature auglaise : Un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes. Je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence iju'il a cachée... Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques. Qu'il soit permis à l'amitié d'en citer de courts fragments. C'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré a laissés sur le rivage en traversant la vie... Je rencontre à chaque instant dans les ébauches dt* M. Jonbert des choses adressées à M. de Fontanes et que celui-ci n'a pas connues. Ces confidences d'un ami à un ami, l'un et l'autre absents pour jamais ; ces pensées testamentaires recueillies sur des morceaux de papier destinés à jiéiii, m'olTreiit une complication de
tristesse d'une puissauce extraordinaire. L'antiquaire déchiffre avec moins de religion les manuscrits d'Herculanum que je n'étudie les secrets d'une double amitié conservés sous des cendres.
Tels sont mes travaux, Madame. J'écoute derrière moi mes souvenirs, comme les bruissements de la vague sur une plage lointaine. En me promenant quelquefois dans les bois, ces vers du Jour des morts me reviennent en mémoire :
D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie Me semble murmurer dans la feuille flétrie.
Mais hélas ! j'ai tant de regrets que je ne sais auquel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout arranger dans la maison vide, à fermer les portes et les fenêtres.
Ces pieux devoirs une fois remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : (( Je pensais à vous. » Il y aura bientôt entre eux et moi communion de poussières, après union des cœurs.
Les hommes d'autrefois, en vieillissant, étaient moins à plaindre et moins isolés que ceux d'aujourd'hui ; s'ils avaient perdu les objets de leur affection, peu decho.se d'ailleurs avait changé autour d'eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société. Maintenant un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les individus, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu : il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.
Et pourtant, France du dix-neuvième siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour, et l'on vous accusera, comme on nous accuse, de tenir à des notions surannées. Ne reniez pas vos pères. Vous êtes sorties de leur sang: s'ils n'eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n'auriez pas puisé dans cette fidélité native l'énergie qui vous a rendus célèbres dans les mœurs nouvelles : ce n'est entre les deux Frances qu'une transformation de vertu.
Si je ne puis. Madame, entrer dans le détail des qualités éminentes qui distinguent votre père, je suis heureux du moins, en m'en allant, de signer mon nom au bas de sa gloire, comme j'ai signé l'acte de votre naissance.
On aura remarqué que cette lettre contenait de hautes et un peu hautaines leçons à l'adresse de la nouvelleécole poétique ; leçons déjà données en termes
428 DU NOUVEAU SUR .lOUBERT.
plus sanglants dans l'E^mi ^iir la littérature anglaise : u Les efforts infructueux que l'on a tentés dernièrement pour découvrir de nouvelles formes, pour trouver un nouveau nombre, une nouvelle césure, pour raviver la couleur, rajeunir le tour, le mot, lidée, pour envieillir la phrase, pour revenir au naïf et au populaire, ne semblent-ils pas prouver que le cercle est parcouru ? Au lieu davancer, on a rétrogradé ; on ne s'est pas aperçu qu'on retournait au balbutiement de la langue, aux contes des nourrices, à l'enfance de l'art, etc. ».
Peut-être faudrait-il remonter jusque-là pour surprendre, à son vrai début, le germe d'amertume qui, longtemps couvé, ce dit-on, par une folle et impossi l)le jalousie, a tini par éclater dans les articles du Constilutiorntel et dans Chautraubriand. Car Sainte Beuve en était, de cette jeune école, à titre de poète et de critique.
Entendez ses aveux : « En deux ou trois circonstan ces, M. de Chateaubriand a daigné prononcer mon nom avec éloge : j "y fus sensible comme je le dus, moins encore peut-être qu'à la crainte de me voir enchaîné par là comme par un carcan d'or au pied de sa staliu'. J'apprécie certainement les éloges personnels venant d'une telle plume; je n'ai pax moins ressenti eomhien. en tonte eirconstanre. M. de Chateaubriand s'est montré pe}i favorable et même eontraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques au.rtfuels ma jennessf s'est assoeiée. et ffue sa vieillesse était faite pour arcueillir. puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieu.r chêne (1 ). »
(1) Prôt'ace de Chateaubriand et son groupe, septembre lH4y.
Prudente rancune, longtemps dissimulée, et prudence longtemps intéressée. 11 ne se donna carrière qu'après son élection à l'Académie française, ou, plus exactement, qu'après la mort de l'illustre et redoutable génie. Même en son dernier déclin. Chateaubriand, sous le coup d'une émotion un peu vive, avait de splendides réveils ; il n écrivait plus, mais il parlait, il dictait, et quelque mots de lui. un de ces « mots puissants dont il avait le secret » aurait pu endommager bien fort l'imprudent critique.
D'ailleurs aucun de ceux qui eurent des rapports avec Sainte-Beuve, à l'occasion des Œuvres de M. de Fontanes. n'échappa finalement à ses coups de griffe î
Sur Chateaubriand, nous sommes renseignés. Contentons-nous de détacher de la Correspondance de Sainte-Beuve quelques phrases caractéristiques : « J'ai tenu à mesurer exactement l'écrivain, et à le maintenir plus grand qu'aucun de notre âge. Quant à l'homme, je hd ai tire le masque avec quelque plaisir, je ravoue; » — (( il est bon de connaître un peu les hommes comme ils sont, surtout quand ils se sont faits les champions et les apologistes officiels des grandes causes; » — (( j'ai à vous remercier du coup de main que vous donnez (dans le Siècle) à ces volumes où j'ai risqué beaucoup. »
Sur M. Roger, il y a les notes insérées plus haut, auxquelles on pourrait joindre [celle-ci : (( J'aime tant la poésie que je ne crois pas avoir trop payé de six mois de ma peine pour l'édition Fontanes (si incomplète pourtant, sans qu'il y ait de ma faute) le plaisir d'avoir introduit cinq ou six petites pièces charmantes delui.
et sans doiite restées inconnues, dans les .4 ?ia/ec?a qui se feront un joiir de la poésie française. Ce sont ces pièces que les pédants en auraient précisément retranchées. )) Voici de plus lappréciation de Sainte-Beuve sur la notice de Roger, qui précédait la sienne dans les Œuvres : (( Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettons d'ajouter que sa notice est empreinte d'une couleur royaliste exagérée et rétroactive. Elle sent l'homme de parti. » C'est bien un peu cela, mais cette vérité, fallait-il l'amener delà sorte : u .4?/jounVhui que M. Roger est mort... », trouvez-vous que ce soit noblement et fièrement dit ?
Avec Yillemain (au moins celui-là vivait, il pouvait répondre, et il ne s'en priva pas), autre affaire dont on peut voir le début et savourer l'amertume, dans la Correspondance de Sainte-Beuve.
Ce 10 septembre 1839.
Monsieur,
Je trouve votre lettre en arrivant du Perche, ce matin même, .le crains de ne pouvoir me méprendre à vos remerciements, noK plus que vous-même ne vous êtes mépris à mes louanges : beaucoup sont sincères, quelques-unes sont réservées. C'est vous dire que je crois être rentré à votre ég-ard dans les termes d'une indépendance respectueuse, équitable, non plus amicale. Je crois que vous-même, Monsieur, m'avez délié le premier. En effet, depuis six mois que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, il m'est revenu de plusieurs côtés des plaintes de vous sur moi. Mon travail sur M. de Fontanes en était l'objet... etc.
Avec Ml'*' de Fontanes. ce fut partie remise. Après la réalisation de son entreprise filiale, elle passa agréablement l'hiver à Paris, (1839-1840), heureuse de fréquenter les anciens et les nouveaux admirateurs de
* M«'« DE FONTAXES. 431
son père. Chateaubriand, M"^'^ Récamier, M'^e Lenorraant, MM. de Langeac, de Laborie, Viennet, le frère du bon Joubert, Sainte Beuve. Celui-ci la voyait tantôt chez elle, tantôt chez M"^'^ Récamier, a sous le derai^ jour enchanté » du (( salon bleu », le salon de l'Abbayeaux-Bois. Il y essayait, sur un auditoire extrêmement délicat et très sympathique, leffet de son premier volume de Port-Royal. Un jour, il donnait avis de la prochaine lecture à M^i^ de Fontanes; un autre jour, il lui exprimait ses regrets de ne l'avoir pas eue pour au ditrice: (( Ce 26 septembre 1839. — Le plus vif regret a été pour moi, croyez-le bien. Jai été malheureux aussi en ne vous trouvant pas avant mon départ. Vous nous restez cet hiver; c'est à nous d'en profiter. J'aurai grand plaisir à vous entendre causer de l'Italie. Je n'ai fait que la voir, en apprendre le chemin, mais c'est assez pour prendre intérêt à tout. » — « Madame, vous savez certainement déjà par M'^^^ Récamier que notre lecture continue, demain samedi, à trois heures ; ce n'est donc que pour vous témoigner le regret de n'avoir pu vous le dire moi-même et pour vous remercier de l'intérêt que vous voulez bien mettre à un travail que le lec leur devra beaucoup aider. C'est pour moi un aiguillon bien vif que d'être entendu comme je l'ai été l'autre jour. M^i"^ Mathilde ne sera-t-ellepasde la réunion de demain? » — "((... M"»^ Récamier vous a regrettée aussi ; enfin vous nous manquiez. Heureusement c'est répara ble, et mon gros livre (Port-Royal, 1^^ vol.) tardera tant à paraître qu'il y aura encore lieu à des lectures, et Mii« Mathilde en sera. »
La comtesse Christine quitta Paris, enchantée de Sainte-Beuve; elle lui gardait un gracieux et con-
fiant souvenir. Compter sur la durée et la fixité de ses sentiments, c" était se méprendre sur le fond de cette nature diverse et féline. Pour s'être fait attendre quinze ou vingt ans, les grilïeries ne furent que plus cruelles. Il trouva le moyen de la blesser au vif, dans le culte d'affection filiale auquel W^'' de Fontanes l'avait en quelque sorte associé.
Le 17 avril 1854, le Moniteur contenait un article — presque pieux — de Sainte-Beuve, intitulé Chateaubriatid : annwersalre du Génie du Christianisme.
Le sens et le but de l'article étaient très bien indiqués dans les lignes suivantes : (( La sincérité de lé motion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Ge/i/e du rA/'/s//a>i/.*{m^est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui ci; dont M^e la comtesse Christine de Fontanes. fille du poète, possède l'original, et qui, n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus long que toutes les phrases écrites ensuite en présence et en vue du public. On me permettra de la donner ici tout entière : c'est un titre essentiel; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes, du fameux exemplaire de V Essai. Confidence intime contre confidence; et, à quelques mois de date, un cœur qui se retourne et qui se réfute éloquemment avec sanglots. ))
Nous avons vu que les papiers de Fontanes n'avaient été mis aux mains de Sainte-Beuve qu'avec des réserves formelles. D'autres que lui décidaient.
Ni le temps écoulé, ni les services rendus n'avaient pu lui créer des droits en opposition avec hi volonté de
lunique héritière. Mi'-' de Fuiilaiies protesta contre labus de confiance; mais en quels termes? Je nai pu retrouver le texte de cette protestation, et jen suis à me demander sil y eut une publicité quelconque. Ce dont je suis parfaitement sûr, c'est quelle était rédigée non seulement avec la plus parfaite mesure, mais avec douceur, délicatesse et bonté; nous allons même constater quelle ne l'écrivit que poussée par M^e Lenormant, et avec des atténuations. — et après des hésitations, et non sans quelque regret. On en peut très bien juger daprès la lettre confidentielle que j'ai sous mes yeux.
A Madame À. Lenor niant .
Lausanne, ce 1" mai 1854.
Vous trouverez sous cette même enveloppe, chère Madame, la réclamation que j'adresse au Moniteur. Puisque vous me dites que M. Lenormant aura l'extrême bonté de se charger de la faire insérer, j'ai pensé qu'il était plus simple de la lui remettre que de l'envoyer directement. Je la laisse ouverte pour que vous, chère Madame, et votre mari eu connaissiez le contenu, avant tout le monde ; n'oubliez pas seulement d'y mettre le cachet avant de la porter. Vous la trouverez un peu trop faible, je le crains bien; car je n'ai pu me résoudre à parler d'abord de poursuites judiciaires, comme vous me le conseilliez. Il m'a semblé qu'après une interruption si longue de tout rapport, il serait un peu dur de les reprendre ainsi avec un homme avec qui j'en ai eu autrefois de si différents et de si agréables. M. de Sainte-Beuve est d'ailleurs, par excellence, l'homme des demi-teintes et des demi- mots, et il est juste de lui laisser le plaisir de deviner ce qui n'est que légèrement indiqué. Il va sans dire que j'en viendrais à des mesures plus énergiques si celle-ci ne suffisait pas. J'ai, du reste, exactement copié la formule que vous m'avez prescrite, pour être sûre d'obtenir l'insertion. Si elle tardait, contre toute attente, on pourrait peut-être envoyer une copie de cette lettre au Journal ries Déhata, et à VUnivers.Commp j'y suis abonnée, ils ne refuseraient
434 DU NUL' VEAU SUR .lOUBEHÏ.
vraisemblablemeut pas de rinséiei-, .1^ Ijiîssh ceht ;ui hoii jugement de votre mari.
Je ne puis assez vous l'ciiieriier de vdIit iépuiiv,e si prompte et si positive: et ma docilité à suivre votre avis, ctière Madame, vous prouve mieux ma reconnaissance que tout ce que je pourrais ajouter. Je parle de promptitude, et vous devez penser que j'aurais pu être moi-même plus prompte à vous répondre. Mais ligiirezvous que, ne me souvenant plus de vous avoir dit le moment juste de mou départ pour Lausanne, je n'avais pas en l'idée que vous me répondissiez ailleurs qu'à Chêne. Nalfendant i)oint de lettre de vous, je n'avais pas même envoyé à la poste depuis mon arrivée ici, et c'est parce que je me suis avisée d'envoyer voir s'il n'y aurait point quelque avis de chez moi, qu'on m'a rapporté votre obligeante lettre qui m'attendait depuis le 28 avril. J'ai remercié le Ciel de ma bonne inspiration et surtout de la vôtre. Car si vous aviez adressé votre lettre à Cliène, comme je ne m'en suis fait envoyer aucune ici, ma réclamation aurait été vraiment par trop vieille.
J'écris du bord de mon lit, que je garde depuis vendredi soir, étant tombée malade le lendemain même de mon arrivée ici, ce qui fait que je n'ai pu encore obtenir que des paroles du fameux oculiste, et qu'il a été impossible de commencer aucun remède : mais ses paroles me font déjà du bien, car elles me rassurent ; il espère que je serai assez bien pour commencer quelque chose après-demain. Si vous aviez l'obligeance de m'écrire deux lignes à Vevey, canton de Vaud, où je pense être au plus tard dans les derniers jours de cette semaine, vous mettriez le comble à votre bonté ; car autrement, je ne pourrai savoir quand et comment ma réclamation aura été insérée, tdanl aussi étrangère au Moniteur qu'à la gazette de IVliin.
Ce n'est qu'avec [leine, clière .Madame, (jne j ai olitenu du médecin la permission d'écrire : mais du moment (|n'il vous semblait que ma délicatesse était intéressée, c'était un cas de force majeure, et il y avait péril ru la doiieiirc. Vous êtes le meilleur juge du cas, vous qui avez eu tant d'ennuis, et qui avez poursuivi avec une si admirable constance une cause à peu près semblalde. Je serais fière de vous imiter : mais je crois (|ue ce ne sera que de loin, car laissez-moi penser (|ue M. de Sainte-Beuve, que j'ai presque pris autrefois pour un de mes amis, a du moins l'avantage assez important en cette occasion d'êtri' mit-nx ('-levé ((ue M'"" Collet et M. Emile de Cirardin.
.le m'applaudirais encore plus de ma docilité si .\l. Lciiormanl
M 1)K KU.NÏA.NKS. WH
m't'nvnyait quelques drlail.s sur le sujet qui me ti<'iil laul au cœur. Mais je ne veux vous parler aujourd'hui à tous deux que de ma vive reconnaissance à laquelle j'ajoute, diiTe .Madame, mes sentiments bien tendres et lijen vrais.
(lll. DE Ko.M.VNES I I I.
.M"" Lenormant écrivit à Sainte-Beuve, sut- ce même .sujet, une lettre quecelui-ci trouva blessante, du moins il le prétendit, à quelques années de là : elle était très polie, en même temps que très habile.
Je la transcris de la minute originale :
Vous n'ignorez pas, Mousieui-, qu'une tendre et bien ancienne amitié m'attache à M"« de Fontanes : l'ab-sence n'a point rompu des liens consacrés par le temps et les plus chers souvenirs.
Il y a à peu près dix jours que j'ai reçu d'elle une lettre qui en contenait une autre adressée au rédacteur en chef du Moniteur. M"*^ de Fontanes me priait de réclamer rin.sertion de .sa lettre dans ce journal.
L'objet de sa réclamation est la publication faite par vous sans son aven d'une lettre de il. de Chateaubriand à M. de Fontanes.
Cette réclamation est écrite avec la plus parfaite mesure, et elle est dictée par un devoir de conscience.
Cette lettre, portée au ministère d'État, ministère dn Moniteur, si je ne me trompe, n'a point reçu de publicité. C'est à vous aujourd'hui, Monsieur, c'est à votre iionneurque je m'adresse, bien sure que vous ne refuserez pas à M"» de Fontanes, à une femme, la satisfaction qu'il est en votre pouvoir de lui donner.
Veuillez agréer, .Monsieur, l'exin-essioii des .sentiments les plus distingués.
Sainle-Heuve devait des excuses à M"'" de Konianes et des explications au public : il s'exécuta avec une apparente bonne grâce, dans une note mise après coup, au bas de larticle :
(( On me dit que M"^" la comtesse de Fontanes. qui depuis plusieurs années vit hors de France, a réclamé
(1) Autographe original.
dans un journal contre la publication de la lettre si honorable pour son père et. je dirai, si utile à la mémoire de M. de ('.bateau briand. Danciennes relations avec M™»" de Fontanes. à l'occasion des œuvres de son père dont jai été l'éditeur empressé et tout volontaire, m'avaient fait compter avec trop de confiance, je le vois, sur une adhésion de sa part que je suis désolé et peiné de n'avoir pas obtenue. »)
Le critique indiscret conçut de cette double réclamation un vif ressentiment. Dès lors, il y eut de sa part méconnaissance des anciens rapports. Cinq ans se passent. 11 lance enfin Chateaubriand et so)i groupe, ce livre de si beau talent et de si vilain caractère (1849- 1859). Le travail de 1849 ne comportait qu'un volume; une partie de ce qui s'y est glissé, sous l'Empire, et a fourni la matière d'un second volume, était de nature à froisser non seulement les amis de Chateaubriand et de Fontanes. mais encore les âmes délicates — d'autant que l'esprit de ces ajoutés tendait à flatter les passions régnantes : aussi les faveurs impériales ne se firent elles pas attendre : commandeur, sénateur. — Le livre fit coup double, si l'on veut bien me passer l'expression.
Voici une des notes :
« On lisait dans les premières versions (Le Tasse errant fie rillr m ville) les deux stances finales, où il était fait allusion à l'institution des Prix décennaux quel'Empe reur venait de proposer... J'auraisindiqué ces variantes dans l'édition de Fontanes que j'ai donnée en 1839, mais j'y étais gêné par les scrupules royalistes de la fille de l'auteur et par lespèee de surveillant chicaneur qu'elle /loiis (iriiil imposé. M. Hoi/rr. .1 ni du accepter
M"' DK FONTANES. 437
ces entraves et svhir ces ermnis par amour el respect pour la mémoire de Fontanes. Les procédés ultérieurs de la comtesse (Uiristine de F'ontanes à mon égard m'ayant dégagé, je dis ce qui est vrai. »
La délicatesse et la sensibilité de M"" de Fontanes en tout ce qui intéressait la réputation de son père était connues de Sainte-Beuve, mieux que de nul aulre. (Tétait un point dune extrême susceptibilité. Or, le voilà qui prête à M. de Fontanes des propos indécents ; il en cite d'autres, textuellement empruntés à des lettres que nous connaissons, et il en force le sens, tout en disant quil l'adoucit. Il ajoute : (( // faut oser indiquer au moins le triée des hommes distingués. ))
Parce que M. de Fontanes, dans sa jeunesse, et sur la fin orageuse du xvirF siècle, avait perdu par inler valles le bon chemin, avait eu des écarts de paroles et de conduite — quand tout, en France, était sens dessusdessous — ; parce que M. de Fontanes avait le bon appétit dont il est parlé très amicalement dans les lettres de Joubert el des autres intimes. Sainte-Beuve était-il autorisé à parler de vice? Admis au secret des papiers confidentiels, il était le dernier qui pût se permettre pareille accusation.
Un nouvel échange de lettres se produisit entre lui et Christine de Fontanes.
Du côté de celle ci, ce furent des souvenirs aimable ment invoqués et traduits, des compliments même, des louanges mêlées de plaintes douces et peut-être trempées de larmes. Cela se devine à la première et à la dernière phrase de la cruelle réponse.
'i.jN Dr .\(nvEAr siii .ioihkht.
-1 Madame la comtesse Christine de Fontanes.
Co 10 novembre 1860.
Madame,
Je commencerai moi-même par vous remerci(.-r de votre lettr dans laquelle j'aime à retrouver les seutimeiils bienveillants et cœur de la personne que j'ai eu l'honneur de connaître autrefois.
Vous me permettrez maintenant, Madame, de rétablir ma situalion personnelle à votre égard, telle du moins que j'avais lieu de croire que vous l'aviez faite.
Lorsque, dans le cours rapide de ces articles du lundi, je me trouvai amené, vers un jour de Pâques, s'il m'en souvient, à parler du Génie du Christianisme et à citer la lettre qui meparais- .sait nécessaire à la justification de >f. de Chateaubriand, vous n'étiez pas à Paris : je m'iuformai à ce sujet auprès d'un de vos amis, M. Viennet, qui me dit que vous n'étiez pas en Frauee. Je ne pouvais donc vous demander une autorisation que je me flatte (|ue vous ne m'auriez pas refusée.
(Quelques jours après la publication de l'arliclf, je reçus (W M'"* Lenormant, qui se di.sait votre fondée de pouvitirs, une lettre qui était dans des termes que je m'abstiendrai de qualitier ; M"" Lenormant est aujourd'hui dans une situation trop digne d'intérêt et de respect pour que je revienne là-dessus et pour que je vous envoie copie de sa lettre blessante, et copie de celle, de bonne encre, je vous assure, que je lui ai répondue.
Ouant aux lettres mêmes (|ue vous avez pu écrire, soit au Moniteur, soit à d'autres journaux, je ne les ni jamais rues ni lues ; ou m'en a parlé seulement ; mais il m'a semblé que, si vous aviez à écrire à quelqu'un à ce sujet, même pour vous plaindre, ce devait être à moi tout le premier.
J'en étais donc resté. Madame, s\i\- ce (jiie j avais le droit d'appeler un mauvais procédé, et je ne croyais l'avoir en rien mi-rité. Si j'ai cessé de vous voir habituellement, après que nos rapports littéraires ont pris fin, c'est que je- vis fort occupé, fort retiré ; mais je ne suis pas de ceux dont les sentiments s'altèrent dans l'absence et le silence, et j'estime volontiers qu'il en est des autres comme de moi. Je conserve d'excelleiits amis que je ne vois jamais.
J'ai mis, je vous l'avoue, sur le compte de Icspril de parti celle altération à mon égard : j'ai cru que la fille de M. de Fontanes s'était indignée d^ voir son nom écrit par moi dans le Moniteur; et permelfez-nioi de ledjie, iiialgn- tous le^ royalismes du monde,
M"^ l)K l-O.NT.WKS. 439
ce scrupule iii'avail paiu sin.uuliciel piquant. .Jesuissi peu homme de parti, que j'aiuie avant tout ce qui est raisonnable. Or, le .';erait-il que la fille fin conitc de Fontane.'^, g-rand maître de rrniversit*'' impériale, eût rougi de voir son nom poliment cil»' dans le journal actuel de l'Kmpire ?
Kn ce qui est des paroles un peu lestes de M. de Fontanes «pie je me suis i)ermis de rappeler, j'en aurais pu citer de plus vives encore. Les femmes ne savent pas ces choses-là, encore moins les (illes des hommes distingués. Tout ce qui se dit, sans doute, n'est pas jjon à écrire et à imiirimer ; mais encore faut-il que la note réelle, la note vraie soit indiquée. Tranquillisez-vous, Madame, ces notes-là ne compromettent pas le g-oùt de M. de Fontanes, et bien des gens que je connais, qui ont l'esprit viril et naturel, l'en estimeront mieux après.
Maintenant que j'ai tout dit, et avec une entière franchise, laissez-moi. Madame, finir comme j'ai commencé, en vous remerciant de votre indulg-euce, et eu vous assurant des sentiments obligés et respectueux avec lesquels je demeure votre obéissant serviteur 1 1 1.
(( Le goût! » C'est la dignité, c'est riioniieur, ce sont les bienséances auxquelles on tenait par-dessus tout, qui sont en jeu dans ces notes-là, dans ces paroles indécentes. Fontanes en eût rougi et pleuré de honte. Chateaubriand en eut rugi de colère et de vengeance. C'est lui qui a dit, dans son grand et beau style : {( ...Erreurs de jeunesse, si pénibles au souvenir dans hi pudeur des années ! »
Sainte-Beuve avait courtisé celui ci, tant et plus, chez M"^'' Récamier. 11 avait fréquenté celui-là dans ses papiers les plus intimes, grâce à la confiance de la comtesse (Christine. 11 écrivait à la fille du poète : « Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de tout ce que vous m'avez confié de trésors biographiques. »
Sa lettre et sa conduite, vis à-vis de Christine de Fontanes, abstenons nous de les qualifier.
(1) Correspondance de Sainte-Beuve, t, l"^^'.
Wn DU NOUVEAU SUR JOUBERÏ.
L'amer critique fut-il radouci peu à peu par 1 amabilité des plaintes échappées à celle-ci ?
A la réflexion, éprouvai il quelque regret d'avoir brisé de la sorte avec une si délicate et si généreuse nature ?
Deux ans plus tard, le ±1 juillet 1862. au cours d'une longue causerie sur Chateaubriand. « jugé par un ami intime en 1803 » (Jouberti. Sainte-Beuve rendit un public hommage àMi^*" de Fontanes, sans rien de lac tice dans le rappel, ni rien de banal dans l'expression :
(( Et n'est-ce pas ainsi de nos jours que certaines filles de poètes, morts il y a des années déjà, mont aidé à mieux comprendre et à mieux me représenter le poète leur père ? Par moments, je croyais revoir en elles lenthousiasme, la chaleur d'àme, quelques-unes des qualités paternelles premières à l'état pur et intègre, et, pour ainsi dire, conservées dans de la vertu ? Par exemple la comtesse de Fontanes. chanoinesse, tille du poète (II. >>
Certes, l'hommage aux anciennes relations est ou ne peut plus explicite et gracieux. Amené très naturellement par la progression des idées et tort bien lié à l'ensemble, il dut causer une agréaljle surprise à M'^" de Fontanes. Où le publie n'niira vu (luiiii argument, étayé d un exemple, la comtesse Christine aura surpris une sorte de réparation et d'excuse, un mouvement de regret, un intime retour aux sentiments d'autrefois. D'ailleurs l'éloge du père se reti'ouvait dans celui de la tille, et plus direct, plus marqué, inséparable l'un de l'autre, se supposant et s'appuyanl mutuellement. Il était de nature à lui plaire.
(1) .Vôf/r. lundis, t. III. |.. :il.
M"-^ DE hONïANES. Ul
Sur les rapports de Sainte Beuve et de SV^" de Fontanes, mes renseignements s'arrêtent là : le beau rôle n'est pas du côté de Ihomme de lettres.
M. Emile Faguet, dans la Recnr de l'aris, du 1<''" fé vrier 1897, commence ainsi une étude très pénétrante consacrée à Sainte-Beuve : (( C'était un homme laid, sensuel, très curieux, et extrêmement intelligent. H ne tient pas tout entier dans cette définition, mais ces quatre traits sont essentiels et le résument dans la plupart de ses aspects et de ses démarches... Très pas sionné, peu doué par la nature pour séduire, le sachant et en soutîrant, horriblement jaloux, ses prétentions, ses déceptions et ses rancunes ont eu leur influence sur ses jugements et sa criticiue, et c'est précisément pour cela que je suis forcé d'en parler. Elles l'ont souvent rendu injuste et ont altéré la sûreté ordinaire de son goût. »
En re qui concerne M. de Fontanes. il est évident quil na ni rétracté ni regretté ses notes corrosives. Je lis dans une lettre à M. Bersot. 9 mai l-SO.'H. pt cette lettre le juge :
Quoi! Je ne verrai de M. <le Fontanes que le Grand Maître poli, noble, élégant, fourré, religieux, non l'homme vif, impé-tueux, brusque et sensuel qu'il était!...
Voilà trente-cinq ans et plus que je vis devant Villemain, si grand talent, si bel (.'sprit, si déployé', et pavoisé en sentimenis généreux, libéraux, philanthropiques, chrétiens, et l'àme la plus sordide, le plus méchant singe qui existe... — Tout homme qui concourt pour la louange et la célébrité est voué à toutes les infamies, par là même; c'est la loi... Cette vue lucrécienne de la critique n'est pas gaie: mais une fois qu'on y atteint, elle semble préférable, même avec sa haute, ?| tristesse, au culte des idoles (Il
(1; (Jonespondancu de Sainte-Beuve, t. I"'.
Encore une fois, tout commentaire serait faible, aussi bien que toute réfutation superflue.
Autre indiscrétion de Sainte-Beuve, et celle-ci à l'égard de Chateaubriand.
Dune thèse publiée sous le titre la Siitrérité reli- (j'n'u>ir (le Chateaubriand, un problème a surgi, lequel vient de mettre en rumeur le monde littéraire, après avoir surpris quelque peu l'aréopage de la Sorbonne. Les données en sont intéressantes.
Sainte-Beuve a cité plusieurs fois et rendu fameux un passage qu'il disait emprunté aux Mémoire>i (Toutrelomhe : a Maisai-je tout dit dans Ylîinairaire? etc. » Or ce passage ne se retrouve ni dans les Mémoires, ni dans les œuvres de Chateaubriand.
Que penser de Sainte Beuve et de ce texte?
L'auteur de la thèse reprend la question dans un article du Conmpo/Klant (1).
En voici le début : «... Il se fait en ce moment ([uelque Itruit autour d'une petite trouvaille que je dois tout ensemble au hasard et à la patience » ; et. (juelques lignes plus loin, il cite M. Faguet : « C'est la dtM'ou verte la plus curieuse du monde. »>
Un autre avait fait la (( trouvaille » avant lui, et non par un pur etfet du k hasard )), mais en vertu d'investigations méthodiques, dont les premiers résultats sont con signés dans l'ouvrage Chateaubriand, sï/ feinme ri s^.'j
(1) 10 mars 1900,
amis. Or, celui-là qui avait trouvé, étudiait le problème avec (( patience »; il en causait avec des érudits de la bonne marque, et il concluait avec M. Edmond Biré : ' Fût-il introuvable dans les manuscrits aussi bien que dans les Œuvres, le passage est certainement authen tique. »
De longues semaines sécoulent. Un jour se présente à moi. chez moi. lefuturcandidat.il désirait se renseigner et se documenter sur la sincérité religieuse de Chateaubriand. Je lui déclarai que cette sincérité ne faisait pas doute ; qu'il suffirait dune page, dégagée d'arguments, parce qu'on ne prouvait pas l'évidence; que d'ailleurs cette page se trouvait, et très décisive.- dans la belle étude de M. Emile Faguet sur Chateaubriand (1). Et, à propos de Sainte-Beuve, je lui fis part de ma « découverte ». en lui recommandant de ne pas l'ébruiter. Vu an plus tard, mis en inquiétude par certains propos dont l'origine remontait au visiteur, je lui rappelai par écrit qu'il était tenu au secret; ou s'il touchait //// mot de ma trouvaille dans sa thèse, je le priai d'ajouter en note que le second volume de Chateaubriand, sa femme et ses amis contiendrait un examen détaillé de la question-Cette prière, formule polie d'un droit absolu, on sait comment elle a été exaucée.
Toute réflexion sur le cas paraîtrait chagrine.
J'aurais moins de regrets si le nouveau docteur avait manié le problème avec compétence et dextérité, s'il l'avait acheminé doucement, et par degrés, à la conclu sion définitive. Le malheur est que l'article ne tient
(Il Études Jiiii'i'ii'irfx sur //' Jl ,'-„-=ini,''„ir .ç/Vf/,". H- Oiulin et H. I.ecène, Paris.
444 DU NOrVKAT' SUR .lOlBERT.
dans aucune de ses hypothèses. Et quelle suite contradictoire il fait au livre sur la Sincérité !
Tout bien considéré. ouï les contendants.et relu soit les pièces versées aux débats, soit les documents en ma possession, voici comment il me semble qu'on doit conclure:
Le passage attrit)ué aux Mémoires d' outre-tombe, du vivant de l'illustre écrivain, est bien de Chateaubriand, tout entier de Chateaubriand. Sainte-Beuve ne la pas inventé, ne la pas reproduit de mémoire, ne la pas amplifié, à bonne ou maligne intention. Du chef de cette citation, non. Sainte Beuve n'est pas un u faussaire », La sincérité du critique n'^ii subit aucune atteinte.
L'indiscrétion de Sainte-Beuve, prenons-la au point de départ, et suivons-la dans sa marche ascendante. Dans la préface des Lectures. N isard s'est exprimé ainsi : a Je demandai le voyage de Prague. M. dv Chateaubriand souiil. et. me tendant le manuscrit : (( On ne montre cela (ju aux liommes comme vous. » me dit il. iii'imposfutl ni/isi hi iHscréiion sans me la <h'/n(in der. » Sainte Beuve n'a pas respecté cette convenance. Pas pins à lui qu'aux auties. Chateaubriand n'avait à demander la discrétion : elle allait de soi pour la partie politique du voyage: elle s'imposait plus encore pour la partie romanesque. II y avait là de telles coiitidences qu'elles réclamaient, avant daller au public, le passage des années, le recul du temps.
Chateaubriand s'était raconté lui même el il axait parlé des autres, en supposant toujours (|ue lui et les autres seraient morts depuis un denii sièele à llieuie où paraîtraient ses Mémoires,
M" 1>K KONTANES. ^'kI
De là plus de liberté dans les récits auxquels il n'était pas seul intéressé. Et, d'autre part, de là surtout ses résistances désespérées au « triste marché « qui autorisait la publication, a sitôt que tinterait son glas ». — « Mon dessein, déclare-t-il, était de les laisser à M'"'" de Chateaubriand qui les eût t'ait connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais plus que jamais aujourd'hui... Ah! si. avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la Société!... si j'étais encore maître de ces Mémoires, ou je les garderais en manuscrit, ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années (1). »
S'emparer d'un passage manifestement confidentiel et réservé, ce fut l'indiscrétion de Sainte- Meuve. Lin délicatesse commence en 1836. U met le passage en note dans la première édition de ses Crlliqurs ci Portraits liltéraires. Oi-. un aveu surpris dans une sorte d'intimité commandait le secret.
Quelque circonstance pourrait elle expliquer le fait de cette divulgation très étonnante, perpétrée du vivant de l'auteur, et si peu de temps après les Lee tures?
J'imagine que, voyant l'illustre écrivain faire allu sion au voyage en Espagne, dans l'Essai sur la littérature anglaise (1836) (2), Sainte-Beuve se sera dit : (( Je puis bien parler maintenant ; je puis bien citer les Mémoires sur cette rencontre à l'Alhambra. »
(l) <i M. de Chateaubriand a iMntiniir les méaioires de sa vie... 11 a raconté les sept ou huit années do sa jeunesse... C'est charmant à lire;... dans son projet actuel, ses mémoires ne doivent paraître que cinquante ans après sa mort. » Lettre de M"'"^^ de Duras à M""' Swctchine. du R septembre 1817. Mndamc Swelcliinr, t. 1.
{'2) Voir ci-après.
Sainte-Beuve n'avait pas le droit de dépasser l'allusion à laquelle s'était arrêté celui qui pouvait tout dire et qui ne l'avait pas jugé cà propos. En donnant à cette anecdote une publicité prématurée, il risquait de faire une blessure mortelle à la noble femme qui portait le nom de Chateaubriand ; il pouvait jeter dans un cruel émoi la famille des Noailles-Mouchy et rompre la vieille amitié qui la liait avec Chateaubriand. Aucune de ces considérations ne fut capable de le retenir sur la pente où il prenait l'habitude de se laisser glisser.
Que l'homme de génie ait fait au critique le moindre reproche, je n'y vois aucune vraisemblance. Il était bien trop fier de caractère; il avait une trop grande horreur des explications : « Je nai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestations et éclaircissements, lamentations et pleurs, ver biage et reproche, détails et apologie. » — Nous avons vu, à propos des CEuvres de Fontanes, que leurs rela lions ne furent pas suspendues, qu'elles furent mêmes fréquentes en 1837, 1S.3S. [H'M).
Il est vrai que (Chateaubriand a pu ignorer, en 18.% et plus tard, l'indiscrétion commise. Dès cette époque, il lisait peu et relisait moins encore. Est-il vraisem blable qu'il se soit mis à lire, par exception, ou pliilol à relire l'article de Sainte-Beuve, dans les Critiffur^ et Portrmt^^ Il l'avait lu une première fois dans la lh'rin> ^/p.s /^n/.r-Mo/ifMs. Il lavait retrouvé. — je ne dis pas relu. — dans le recueil intitulé Lerturrs des Mi''inoin'}<. Supposera-t-ou (juii eu! la fantaisie de le ifvoir en 1836, et de s'appliquer même aux notes, iiiqu'iniées en minuscules caractères?
Oui. sans doute, des amis l'auront remarquée, cette
M"' DE FONÏANES. H7
note accrochée à l'article ; mais par respect pour lun et l'autre époux, ils se seront abstenus d'en parler devant eux. Veut-on qu'un indiscret ait parlé? Alors, celui que Sainte Beuve avait ses particulières raisons d'appeler le sublime indiff'érctu aura gardé un silence plein de dignité sur cette publication inattendue et fort indélicate.
L'indélicatesse devient abus de confiance lorsque, voyant en 1850 que le passage relatif à lAlhambra avait été retranché des Mémoires, il continue d'en faire usage avec acharnement ; — lorsqu'il fait la lumière sur cette page volontairement obscure, en nommant M'ne de Mouchv ; — lorsque, de cette page qu'il n'aurait jamais connue sans la confiance de Chateaubriand, il se fait une arme contre lui. mort, une armn déloyale.
Le maître critique, si prodigue de notes, nous en devait une sur le texte absent des Mémoires, et qu'il donnait comme leur appartenant. 11 a cru s'en tirer eu blâmant les retouches qu'il appelait, en style d'atelier, (et peut-être avec le narquois sourire du double sens) des repentirs.
Voilà ma petite analyse. Elle repose sur desvraisemblauces, liées les unes aux autres, et que je crois solides.
Que Sainte Beuve ail été très indélicat, et d'une rare malveillance à l'endroit de Chateaubriand, la chose n'est pas de nature à nous causer une vive surprise. Ce n'est pas cela qui justifierait le titre de ce livre : Du nouveau.
— Mais alors, comment expliquez-vous les u divergences » des deux textes, dans le cahier de Sainte Beuve et dans la copie acquise par M. Champion ?
— Oh! le plus facilement et le plus naturellement du monde. Et d'abord, voulez vous bien permettre qu'il ne soit pas question de « divergences » ? Il n'y a que des ditïérences. Les deux versions concordent parfaitement quant au sens; elles dilîèrenten ce que, dans la dernière copie, un goût plus sévère a supprimé trois phrases de passion et changé quelques mots moins heureux.
— Mais enfin, comment expliquez-vous que Sainte- Beuve ait pu citer textuellement ?
Je pense qu'il avait obtenu la permission de prendre copie, séance tenante, chez M»"*^ Récamier, entre deux lectures. On peut voir, à l'article du jeune cri tique, que c'est aux passages de mélancolie, de doute et d'amour, que la pente de son âge et de sa nature l'avait rendu plus particulièrement attentif. Les ayant notés pour les reproduire, il aura exprimé le désir de les avoir mot à mot, sans dire lesquels, et son désir aura été exaucé. Ainsi en fut-il pour le beau morceau : u Vingt fois depuis cette époque, j ai fail la même observation; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisions humaines, cet oubli profond ([ui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de noire tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramène sans cesse à la nécessité de 1 isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir ix'soin dans la fièvre de la mort, nhî ((u elle ne nous soit pas trop chère! Car comment abandonner sans déses poir la main que l'on a couverte de baisers et ((iic lOn voudrait tenir éternellement sur son cœur. »
M"' DE KONTANKS. W.)
Dira ton que ces quatorze lignes, il les avait rete nues de mémoire ou saisies au vol en des notes fur tives? Non. Il les avait bel et bien copiées tout à son aise, et tout près de Chateaubriand. Ainsi, encore pour les suivantes : « Allons nous en avant davofr vu fuir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : riui digiùor actas. Ce qui enchante dans l'Age des liaisons devient dans làge délaissé un objet de soulîrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riants à la terre; unie craint plutôt. Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit lunaire commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses, qui donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent! » Avant de citer cet accès de (( mélancolie cuisante », le critique, dans une parenthèse, déclarait : « C'est toujours avec les expressions dérobées au poète, avec la plume échappée au cygne que j'écris de lui. » Ainsi en fut il pour le passage : « Ai-je tout dit dans r///>îf' rahr'/ )) Les autres auditeurs, qui avaient promis d(^ traduire leurs impressions, obtinrent la même faveur..
Nettement, après avoir relu son article, éprouva quelques scrupules sur l'exactitude de ses souvenirs ; u il eut de nouveau recours à la bienveillance de Château briand qui consentit à lui ouvrii- une seconde fois la source où il avait puisé ».
Pendant qu'il lisait ou copiait. « il apercevait le grand écrivain errant comme une mystérieuse appari tion sous les arbres demi-verdoyants qu'il a plantés ».
Nisard déclare u qu il a eu ces Mémoires dans les mains, et qu'il lésa reçus des mains de M. de (>hateau-
t5U DU XnrVKAT sril .lOUBKRT.
briaiul: Je les ai feuilletés, je les ai lus devant lui. kui- le fauteuil où il s'assied, à la table où il les a écrits... Josai demander à M. de Chateaubriand... de m'abandonner son portefeuille, el de me laisser mv plonger à discrétion, tout le temps que je ne me jugerais pas importun. Il y consentit... Je passai deux heures ainsi... deux heures de délices, amusé, instruit, intéressé, transporté. »
Sainte-Beuve n'a certainement pas été moins favorisé. 11 aura copié à sa fantaisie, pendant que Chateaubriand écrivait, rêvait, ou se promenait dans son jardin. Nulle surveillance. Nulle entrave. Liberté pleine et entière. On s'en rapportait à son tact aussi bien quà son goût.
Ce quil faut penser de Sainte-Beuve, le simple exposé qui précède ledit assez.
Et maintenant, que penser du texte?
De 1834. date des lectures et des articles, à 18i7, dernière date apposée au manuscrit qui devait faire loi. Chateaubriand ne cessa de relire et de corriger. Il y a des retouches en mille endroits; il y en a dans le passage en question. Vous demandez pourquoi? Ou aurait le droit de faire parler l'auteur et de vous répondre :
,S/^' rolo. <iir jnhro. sif pro rafiottr rolnritn^.
\]\ Idult'lois. une réponse moins sommaire esl per mise; elle ne sera pas déplaisante; elle sera même amusante. Examinons d'abord les deux textes. Les voici, mis en regard, avec les ditîérences souli gnées.
.M"' l)K Ko.NTA.NKS,
Wl
TEXTE UK SAINTKIÎEL VF.
Mais ai-je tout dit daus 17^/neraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémoiie et d'Othello f Alais-jea u tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une s<'ule pensive ni'ubsorlHiil ;je coinpldisaipc impatience les moments. 1)ii Itoifl rie mon navire, les regards attachés î^nr l'étoile du soir, je lui demandais de>i rents pour cing-ler plus vite, de la ffloire pour me faire aimer.
J'espérais en trou ver à Sparte, il Sion,' (i Memphis, (( Cartilage, et l'apporter à l'Aihamhra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espag-ue ! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'aidais traversé mes épreuves:' Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle. Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et ifp délire (1).
TKXTK l»l MANT^CRir
Mais ai-je tout dit dans Vltinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimene f AUais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir! Une seule pensée remplissait mon âme ; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais V Aquilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Que de malheurs ont suivi ce my.stère ! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle.
(1) M. bertrin a lu ilésir. Autre griel coatre la tidélité de Sainte-Beuve. C'est une chicane insoutenable basée sur une erreur matérielle.
Le fac-similé porte (h'-lirc
Toute.s les fois qu'un mot se termine par un r dans la page qui contient l'extrait contesté, Sainte-Beuve représente cette lettre d'un coup déplume qui remonte et reste en l'air pour ainsi dire. J'en compte vingt->ix. et pa< un seul qui fasfe exception, pas un.
Au contraire, quand un mot finit comme délire par fc (et cette même page eu contient dii-huit) ou bien la dernière lettre est tracée tout entière, et le trait final ne se relève pas, ne dépasse pas la ligne, mais pas du tout, ou bien elle est figurée par un petit trait tombant, toujours tombant.
L'opposition est-elle assez tranchée .'
Pourquoi Chateaubriand se livra-t-ii à de telles corrections?
Par scrupule de goût : (( l'étoile du soir » ne se liant pas assez naturellement à la « gloire » qui lui était « demandée », la gloire aura été supprimée, et ce mot, en tombant, aura entraîné tout ce qui s'y rattachait : (( ...De la gloire pour me faire aimer. Jespérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis. à Carthage. et l'apporter à l'Alhambra. » Par scrupule de conscience : la fin de la confidence ayant paru trop voluptueuse à sa foi devenue pratique, il aura effacé : « Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »
V a-t-il lieu de tant regretter ces corrections? Et le texte dernier, le seul autorisé, serait-il inférieur à la version du premier jet? On a dit, et on répète à satiété que (( l'auteur en y repassant, n*a pu se retenir de gâter une première ligne heureuse )). Je n*^ vois pas du tout que le texte amendé soit inférieur au premier; 1*1, s'il fallait me prononcer sur les mérites respectifs de l'un et de l'autre, je dirais que Chateaubriand, à tous les points de vue, fut très bien inspiré en corrigeant et en supprimant. C'est la pi-emière version qui
Cela |><tst'', il y a plaisir à remanjiiei' iiue, de tout le morceau, tli'lire est le iiiof le plus lar^eniciit et Je plus foittineni tract'-.
Voyez le fae-similé dans l'articli' de M. Troubaf. Iteviiv Hlrur. i/t février'1900.
Ce qui m'étonne un peu, c'est que M. J. Trouliat, lui aussi, lui le premier, ait lu désir, alors que son maître et ami, déiliil'frant sa propre écriture, avait lu ih'lirr. C'est ce mot qui termine la citation dans CJuitoauhriund et son f/roiipe et dans les Causeries du Lundi. Ih'-sir n'aurait plus de sens après • Jours de séduction et d'enchantement ».
l'eut-ùtre Chateaubriand avait-il adopté drlire pour indiquer, avec délicatesse, l'état d'âme et d'esprit, la menace lointaine, l'exaltation qui présageait et préparait le triste dénouement.
M"^ DE FOMANES. i:i3
a provoqué certaines critiques, un peu sévères, il est vrai, dans le genre de celle qu'on va voir. M. Ernest Bertin, dans un article dn Journal dfs Débats (ojan vier 1888) citait le passage fameux et s'exclamait : (( Quel mélange, j'allais dire quel salmigondis d im pressions et d'images disparates! » Il ne l'aurait pas dit du texte établi en dernière révision et en vue de la postérité. Là. ni mélange, ni disparate; c'est la perfection de la forme.
On s'est écrié avec un accent d'ironie fait pour inti mider : « Voyez-vous Chateaubriand s'amusant à remplacer, etc.? (1) »
Oui bien, je le (( vois », et j'assiste même au travail de sa pensée. « Sous ma voile impatiente » lui apparaît plus expressif que « du bord de mon navire )). Il adopte aussitôt la gracieuse image. Mais il y a, quelques lignes plus haut, « je comptais avec impatience » ; impatiente et impatience, répétition disgracieuse; il rature ce membre de phrase et le remplace par (( je dévorais les moments ». Alors il relit : (( Sous ma voile impatiente, les regards attachés -s^//' l'étoile du soir; » sous et sur, dans la même phrase! il corrige et met : (( les regards attachés à l'étoile du soir ». il continue l'examen : (( je lui demandais des vents pour cingler plus vite; » il écrit « l'aquilon », plus précis que « les vents», comme plus haut il avait écrit, pour plus de précision aussi : « commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène » au lieu de « commencé au port de Desdémone et d'Othello )). — ((Aurait-on
(Il ].e Citn'espoinhnil^ lu iii;ir> l'.MKi, |i. j.. '.►»;m»i'».
gardé mon souvenir, ainsi que javais traversé mes épreuves? » Ainsi que donne à la phrase un air un peu embarrassé, nest pas dune diction bien naturelle. 11 vaudrait mieux: « Aurait-on gardé mon convenu- commr j'avais traversé mes épreuves. » Mallieureusemenl (f comme » se trouve déjà tout près, à toucher. 11 barre (liin coup de plume, et d'autant plus résolu qu'ayant déjà sacrifié « de la gloire pour me faire aimer », le double motif qui lavait déterminé lui commande encore ici. par voie de conséquence, pareil sacrifice, l^es deux phrases s'appelaient confidentiellement ; l'une partie, l'autre devait suivre.
Et voilà !
Alors, dira quelqu'un, combien de copies ? La réponse va venir, très catégorique, et c'est de Chateaubriand lui-même que nous la tiendrons. Pour le moment, il suffit de constater ceci : Les corrections apportées au texte de 1834 se bornent à quelques mots changés et à quelques phrases supprimées. Cela ne rend nullement nécessaire la supposition d'une nouvelle copie de tout l'ouvrage, ou seulement dune partie importante, d un livir par exemple ; cela se peut concilier très bien avec faspect et la pagination du manuscrit actuel. Si peu que le copiste ait entendu son métiei-. il lui aura suffi, en resserrant ou relâchant son écriture, de remplacer un feuillel. ou deux, tout juste par un feuillet ou deux, portai) I la même pagination. Au cours du travail révi sionnisic. s il y avait des suppressions, il y avait aussi des additions; et, sur une même page, la balance était souvent rétablie. — Des preuves? — Prenez le volume intitulé : Souvenirs cV enfance et de jeunesse de Chateaubriand.
.M" l)K KONÏANES. 4oo
\|m.j Leiioiinant, dans sa préface, (p. 12) met en regard une page du manuscrit de 1820 et la page correspondante de l'édition de 1849. De lune à l'autre, pas un seul alinéa qui ait la même dimension: celui fi a été diminué, cet autre a été développé. Après vingt ans de révisions et de retouches, je compte h's lignes des deux pages correspondantes, et j'arrive à un total ([ui est sensiblement le même, dans la première copie et dans la dernière, celle de l'édition. Il y a une dilïérence de deux lignes pleines. Lue page recopiée pour cause de retouches pouvait donc en remplacer une autre, sans qu'il fût besoin de remanier la pagination d'avant et d'après, sans quïl restât, dans l'ensemble du manuscrit, la moindre trace de la substitution. Je suppose, bien entendu, que l'écriture est la même.
Le passage fameux se lit dans le manuscrit Champion, et il ne figure dans aucune édition des Mémoires. Le pourquoi et le comment ne sont ni sans importance, ni sans intérêt. Je m'y arrête avec l'espoir d'y retenir aussi le lecteur. Faut-il attribuer cette disparition à une copie plus récente, et seule autorisée ? Je ne le pense pas, et ma conviction se fonde sur les volon lés de l'auteur, exprimées dans les deux codicilles qui suivent :
Pai'is, ly mars 1836, rue d'Enfer, n • oi.
Depuis la date de cette préface testamentaire écrite le 1" décembre 1833, il s'est passé plusieurs choses qui touchent aux dispositions et aux faits dont il est question dans cette préface.
D'abord la concession du terrain demandé au gouvernement par la ville de Saint-Malo pour ma sépulture n'a point encore été définitivement accordée. Ensuite mos malheureuses affaires ne m'ont pas permis jusqu'ici d'aller chercher, pour mourir, le soleil
de l'Italie ; enlin tous mes arrangements relatifs au manuscrit dp mes Mémoires, et indiqués dans ces Mémoires, ne peuvent avoir lieu. Je ne puis laisser ni un manuscrit des Mémoires à M"' Rëcamier comme je l'aurais voulu par un dernier rêve de ma vie, ni en laisser un autre à M""^ de Chateaubriand. Une triste nécessité m'a forcé de vendre mes Mémoires de mon vivant, pour n'être publiés toutefois qu'après ma mort.
Aux charges et conditions stipulées dans l'acte de vente, il est dit qu'un manuscrit sera déposé chez un notaire et appartenant à la Société des acquéreurs ; qu'un autre restera entre mes mains pour y faire les corrections et les additions que je jugerais nécessaires; à mesure que les corrections et les additions se multiplieront, je fournirai un nouveau manuscrit qui sera substitué au manuscrit déposé chez le notaire, lequel premier manuscrit déposé sera à l'instant brûlé sous mes yeux et devant les commissaires délégués par la Société devenue propriétaire des Mémoires.
Maintenant voici l'état des choses :
Le manuscrit déposé est écrit de la main de M. Poussin, dans mon cabinet, devant moi, sur le manuscrit qui me reste ; je n'ai pas eu le temps de le relire, et il s'y sera vraisemblablement glissé quelques fautes. Ces fautes seront corrigées dans le manuscrit [des mémoires] que je substituerai bientôt à la copie de M. Poussin, et qui les a augmentés d'un volume, à peu près fini. Ce nouveau volume contiendra l'histoire des cent jours à Gand et à Paris, et mon histoire dans les années 1830, 1831, 1832, jusqu'à mon premier et mon second voyage de Prague, lesquels voyages y .sont écrits et se trouvent dans la copie de M. Poussin déposée chez le notaire, de sorte que la lacune depuis le mois de juillet 1830 jusqu'au mois de mai 1833 sera remplie. Au surplus, ces divers détails, les lacunes des manuscrits, les choses à ajouter qui ne sont pas encore composées, ou dont la première minute existe, sont déjà ciironologiquement indiqués par des notes additionnelles dans la copie de M. Poussin.
Il est aussi convenu dans l'acte de cession qu'un autre manuscrit (formant le troisième, en comptant le manuscrit déposé chez le notaire et le manuscrit que je garde) sera remis le plus tôt possible à M. Delloye qui a formé la Société, pour le prémunir contre les accidents qui pourraient arriver au manuscrit déposé chez le notaire ou à celui qui reste entre mes mains pour mon travail. Il est stipulé dans l'acte de cession, qu'après ma mort l'impression du manuscrit aura lieu sous les yeux de deux personnes désignées par moi, avec deux personnes cnntradictoirement délé-
M" DE FOiNÏANES. 437
gin't's par Ihs actionnaires, afin qu'aucun changement, aurune addition ou suppr^»ssion ne puissent être faits au manuscrit.
Il est entendu «(u'à ma mort ce sera le manuscrit qui me reste (lequel appartient de droit à la Société) qui servira à l'impression. On coUationnera sur ce manuscrit les deux autres qui se trouveront, comme il est dit ci-dessus, l'un déposé chez le notaire, l'autre chez M. Delloye.
C'est avant de déposer chez le notaire la copie des Mémoire:^ faite sous mes yeux par M. Poussin, que j'ajoute ce codicille écrit de ma main à ma préface testamentaire. Si je venais à mourir bientôt, ce codicille ou celte note donnerait tous les éclaircissements qu'on pourrait désirer jusqu'à la date du dépôt chez le notaire.
Au surplus, si ce n'était à cause de M°* de Chateaubriand, \o n'aurais jamais fait la cession de mts Mémoires. Mais mes affaires sont si malheureuses, et, à ma mort, on se serait trouvé dans un tel embarras, qup j'ai dû sacrifier tout à cette considération : il est juste du moins que le repos de M"' de Chateaubriand sorte de ma tombe.
CH.^TEALBRIANb.
Par un traité en date du 22 mars 183(3, j'ai cédé à M. Delloye, lieutenant-colonel en retraite, agissant au nom d'une société en commandilH, dont la composition m'était connue, le privilège d'acquérir et de publier tous mes ouvrages inédits.
L'acte porte que je conserverai dans mes mains une copie du manuscrit de mes œuvres, et il est ajouté que c'est sur cette même copie que sera faite l'impression de mes Mémoires (ronfre-tombe^ comme renfermant la dernière volonté de l'auteur.
Cet acte m'autorise à désigner une ou plusieurs personnes qui veilleront, quand je ne serai plus, à ce que le traité qui, de part et d'autre, a lieu de bonne foi, reçoive son exécution légale dans les choses qui peuvent intéresser ma mémoire et le repos df l'âme dn M"" df Chateaubriand, si, comme je l'espère bien, elle est destinée à me survivre. Celle mission de [ilfine confiance et d'amitié, je la donne à M. Mandaroux-Vertamy, à M. le baron Hyde de Neuville, à mon neveu le comte Geoffroy-Louis de Chateaubriand et à M. le duc de Lévis.
La copie qui doit servir à l'impression de mes œuvres inédites porte en tête et à la fin de chaque volume la date du 25 février 1845 — (et de l'année 1846).
Ma volonté est que toutes les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, à mon décès, soient brûlées, sans être
4o8 bÙ x\OUVEAU SUR JOUBERT.
lues, en présence de mes quafi<" i»xi''cnteui's testamentaiies ci-dessus dénommés.
Ce codicille de mes dernières volouti's sera déposé chez m>^n ami, M. Mandaroux-Vertamy.
CUATKAIHIUAM).
A Paris, rc 22 février 184o.
Le manuscrit vendu à M. Champion est bien relui que reconnaissait Chateaubriand, à lexclusion de [nus autres, pour l'impression de ses Mémoires. Or. cesl dans cette copie que le passage vient d'être retrouvé. Si. contrairement aux volontés dernières de l'auteur, ce morceau, et d'autres, furent omis dans l'édition de 1849 et suivantes, il le faul attribuer à la pression tantôt suppliante et tantôt menaçante des familles inté ressées. 11 se sera passé, pour les lignes relatives à M"^« de Mouchy. ce qui se devine, pour quelques autres, aux extraits suivants.
M. Tiuizot écrivail à M'" Leiioiiiiaiil le l''^' sep tembre 1S49 :
<f J'ai parlé au duc de tiroglie du X- livre des .)[(' moires de M. de Chateaubriand, et de la nécessité qu'il s'entendit avec vous pour agir sur les exécuteurs teslamentaires deA[. de Chateaubriand et les engager à iiilcivciiir [Ktiir empêcher la publication de ce livre. Il a bien compris, el croit avoir quelque arlion sur M. Hyde de Neuville et même sur M. Mandaroux-Ver tamy. Il ne demniide pas mieux (jue de senlendre avec vous à ce sujet. Ce serait facile, soil à Paris où il retournera le i'^'' octobre, soit à Broglie même, où nous irons, moi et mes enfants, du 12 au li3 septembre, passer dix ou douze jours. » Kt encore, le 29 octobre 1849 : u Vous avez bien fait de mettre lin par une transaction * à ce triste embarras du .\ livre des Mrntoirrs de .\l. de
M'" l)K Kd.NTAXKS, 4o9
(llialeaubriaud. Je ne sais pas. je ne conçois pas bien quelle a pu être votre transaction. Mais enfin, vous lavez faite, et le duc de Broglie la approuvée, c'est tout ce qu'il faut ( I ). )) Autre lettre de M. Guizotà M"3'-^Lenor niant, du '1 mai 1858 : a ... Mes mémoires sont pour moi non seulement un livre, mais un acte sérieux. .le ne puis pas n'y pas dire ce que je pense. J'ai dit de M. de Chateaubriand ce que j'en pense après y avoir bien pensé; tout ce que je pense sur ses qualités, puis (oui ce que je pense sur ses défauts. Je vais pousser la franchise jusqu'au bout. Entre nous, je soupçonne (|u'il y avait çà et là, dans les Mémoires d' outre-tombe^ plus d'humeur et de mauvais vouloir à mon sujet qu'il n'y en reste aujourd'hui. En corrigeant les épreuves, votre amitié pour moi aura adouci ou abrégé plus d'un passage. Je me permets do dire que j'en ai fait autant à cause de vous {'!)... »
Le duc de Noailles, nommé dans une lettre antérieure de M. Guizot, et très lié aussi avec M"^'' Lenorinant. aura fait comme le duc de Broglie ; et, sinon en grondant, du moins en insinuant, ou en priant, il aura obtenu la suppression du passage qui intéressait les Noailles Mouchy. Et qui sait combien d'autres suppressions ou modifications auront été consenties de la sorte?
Ah ! que Chateaubriand avait donc le flair de l'avenir, (juand, dans sa préface testamentaire de 1833, et aussi dans l'avant-propos de 1846, il exprimait ce regret, sous la forme toute fantaisiste d'un impossible désir: « Je voudrais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour corriger au moins les épreuves. » Elles
(1) Le Correspondant, 25 février 1896.
(2) Le Correspondant. £5 juin 18%.
furent corrigées par des amis, certes, et bien dévoués ; mais enfin, il est évident que, dans l'intérêt présumé des Mémoires d'outre-tombe et de la mémoire de Cha teaubriand, ils ne se sont pas strictement conformés au mandat reçu : « Aucun changement, aucune addition ou suppression au manuscrit. »
On voudrait croire que, laissés à leur seules inspirations, ils déférèrent mieux à cet autre point du der nier codicille : (( Ma volonté est que toutes les autres copies qui se trouveront déposées en différents lieux, à mon décès, soient brûlées sans être lues, en présence de mes quatre exécuteurs testamentaires. »
Les suppositions vont leur train, quand on a lu cet extrait du journal le Droit, gazette des tribunaux, du 9 janvier 1851.
(( Aussitôt M. de Chateaubriand décédé. \ juillet 1848, la Société Sala se fit délivrer les manuscrits (des Mémoires d'outre-tombe) et les remit à MM. Penaud, rue du F'aubourgMontmartre, n'» 10, qui devaient être chargés de 1" impression de louvrage pos t h unie.
(( Les manuscrits ne présentaient pas alors la netteté et la correction désirables; // // eut lieu à la mise en ordre [!] de certains livres, et à l'interprétation de cerlains passages.
« Lexécuteur testamentaire, pour obvier à ces inconvénients, pria M. Lenormant et M. Ampère, de lins titut national de France, de revoir ces manuscrits, de collationner les épreuves et de donner les bons à tirer. Mais il importait à la Société Sala d'avoir un repré sentant, pour veiller à ce qu'il ne fût rien supprimé du texte, et aussi pour lui servir d'intermédiaire entre
M. Lenormant et M. Ampère, les correcteurs et les imprimeurs.
(( M. Sala et C'^' choisirent pour cet emploi l'homme qui. dans les dernières années, avait été le secrétaire de M. de (Chateaubriand; il s'adressèrent donc avec confiance à M. Maujard. Entré en fonction en août 1848, M. Maujard s'est constamment occupé de la publication des Mémoirpn d'oui retombe jusqu'en n(>vembre 1850.
(( M. Maujard. remplacé à cette époque, a cru devoir réclamer une indemnité pour son travail.
(( 11 demanda trois mille francs. Le droit à cette indemnité fut reconnu en principe par M. Sala et compa ^n\e; mais ces derniers n'offrirent à M. Maujard qu'une somme de huit cents francs. M. Maujard n'accepta pas et persista dans sa demande ((u'il porta devant le tribunal de commerce. Le tribunal de commerce condamna M. Sala et ('.'" à payer quinze cents francs à M. Maujard à titre d'indemnité. M. Sala et Qi^ ont appelé de ce jugement; mais la deuxième Chambre de la cour, présidée par M. Delahaye, après avoir entendu M'' Belloc pour les appelants et M*' Malapert pour lintimé, a purement et simplement confirmé le jugement du tribunal de commerce. » (Audience du 8 jan vier 18:U.)
M. Beiliin estime, el je suis de son avis, que le mot, (le la gloire pour me faire aimer, est, de tout le passage, (( la partie la plus caractéristique ». S'il avait retrouvé ce mot dans la copie de M. Champion, évidemment il aurait cessé de plaider contre l'authenticité ; il se serait gardé d'affirmer que Sainte-Beuve l'avait écrit par
amplification, et que cette amplification constituait une sorte de faux (1).
Or, ce mot, j'atïirme qu'il émanait de Chateaubriand, et j'en apporte une preuve piquante : ici encore, cest chi rirnivean.
Parmi les autographes en très grand nombre, et inédits,que j'ai sous la main, voici une lettre d'amour, où se retrouve « la partie la plus caractéristique » : — (( il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La peur que [de] gâter une vie qui est à toi, à toi à qui je dois de la gloire pour me faire aimer... » — C'était un des mots coutumiers du grand rêveur en pareille occu rence. Il n'est pas dicté à un secrétaire, celui-là, et authentiqué seulement par la signature, comme la copie Champion — laquelle pourtant ferait loi. 11 esl tout entier de la main de Chateaubriand, et de sa plus grande, j'allais dire de sa plus belle écriture. Voyez-en la photographie.
(1) M. Bertrin est d'une intrépidité rare dans ses at'tirmations. Je cite : 'I Tout cela n'est que l amplification complaisante de ce qui est dit sur In ijloire dans le célèbre passajre, c'est-à-dire de ce que n'a pas écrit Châteauhriand. C'est justement le point où Sainte-Beuve appuie: c'est ce qu'il a soin de mettre en relie!', même typographiquement, au moyen de caractères ita liques. L'attention du lecteur est appelée; le commentaire porte sur la partie de la citation qui es't du commentateur lui-même. C'est assurément imprévu, étrange... et quelque chose de plus!
' Vais-je donc prétendre que Sainte-Beuve est un faussaire? Non. le mot est trop gros et il me répugne. Je dis simplement "merci !j que Sainte-Beuve a donné une page, dont la partie la plus caractéristique est de sa fabrication, [la gloire , comme une page textuelle de Chateaubriand. » {Le Correspondant. 10 maiv< t;tOO. p. 943.)
i«4 DU NOUVEAU SUR JOUBERT.
Rapprochée de cette phrase autographe, la citation de léminent critique se suffit désormais; elle n'a plus besoin d'aucune autre preuve.
Le lecteur est-il suffisamment édifié sur la matérialité et la littéralité. sur lauthenticité du fragment publié par Sainte-Beuve? Et ne veut-il pas que nous entrions en quelques détails nouveaux sur l'héroïne du fameux couplet?
Chateaubriand était ainsi fait. Il appartenait à une autre société et à d'autres mœurs. Enfant du xviii^ siècle, il gémissait sur u ses faiblesses de cœur » ; il s'en prenait tantôt à (( cette nature molle et efféminée que mon siècle )), disait-il, (( a placée malgré moi dans mon sein », et tantôt à la religion qu'il accusait de ne savoir pas le brider, fortifier et guérir : « 0 religion, où sonl donc tes puissances, tes freins, tes baumes! »
(À'ux de sa date, rois, grands seigneurs, gens de lettres, avaient à peu près les mêmes habitudes de galanterie, sinon les mêmes adorations féminines. L'indifférence et l'oubli les ont sauvés en partie des révélations posthumes. Et, au contraire, tout de Clialeaubriand, tout avait été gardé avec une sorte de «ulle, d'adoration jalouse. Ses moindres billets repa laissent, accusant ses moindres caprices; et les petits secrets qu'il pouvait croire ensevelis sont jetés au grand jour do la pul)li('ilr.
Malheur à ces dieux (iiic leurs destins condamiieul. en tout et pour tout, à la luuiièrc^ (^t à linimoilalilé!
En bien des cas, i'ouljli serait une si bonne chose!
C'est la grande amnistie; c'est le sommeil sans rêve; c'est la paix sur une tombe.
« L'oubli, )) disait Joubert, « comment ce mot est-il si doux? ))
En ce qui concerne M^^ de Mouchy. le passage n'a plus la valeur d'une révélation; car, pour qui sait voir, a l'enchanteresse )) est partout dans les Œuvres de (Ihateaubriand. Déjà, en 18^36, dans l'Essai sur la Hué rature anglaise, il avait murmuré quelque chose (le la rencontre en Espagne : (( Ce n'était pas là ces champs de l'Andalousie, où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours, parmi les débris voluptueux (lu palais des Maures, au milieu des aloès et des palmiers. ))
Et, à la page précédente. Sainte-Beuve, déjà averti par les u lectures » de 1834. avait reconnu l'écho, ou mieux, le prologue du même chant d'amour, ainsi que certaines phrases notées alors dans son petit cahier : '( 0 Venise, votre ciel voluptueux, la vénusté des Ilots qui vous lavent m'ont retrouvé dans ces derniers jours (voyage de 1833) aussi sensible à vos charmes que je le fus jamais. Inutilement je vieillis; l'énergie de ma nature s'est resserrée au fond de mon cœur. Les ans n'ont réussi qu'à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Mais que me font ces brises du Lido. si chères au poète de la fille de Ravenne. Le vent qui souffle sur une tête à demi dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux. » Un peu plus bas. l'auteur de l'Essai semblerait ne s'être pas oublié quand il disait de Byron : (( S'il a d'ailleurs expié son génie par quelques faiblesses, l'avenir s'embarras-
t(')C. DU -NOUVEAU SUH .lOUBEHT.
sera peu de ces misères ou plutôt il les ignorera !?■; le poète cachera Ihomme et interposera le talent entre rhomme et les races futures; à travers ce voile divin, la postérité n'apercevra que le dieu. ))
Il y a çà et là. dans les Mémoires d'outre-tombe. des allusions à M»^^^ de Mouchy, très poétiques et presque insaisissables. Je ne crois pas me tromper. Lisez : (( Ma vie, creusée par la mort de M'"-' de Beaumont, était restée vide. Des formes aériennes, houria ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient par la main et me ramenaient au temps delà Sylphide. Je n'étais plus aux lieux que j'habitais: je révais d'autres bords. Quelque influence secrète me poussait aux rér/ions de V aurore, où m'entretenaient d'ailleurs le plan de mon nouveau travail [Les Martijrs), et la voix religieuse qui me releva du vœu de la villageoise, ma nourrice. »
L'expression houris serait par trop bizarre, si elle n'était là pour caractériser un souvenir spécial. Ce nom des beautés célestes qui, daprès le Coran, récompenseront les musulmans fidèles, nous Talions retrouver sur les lèvres d'Aben-Hamet; et c'est donc bien le souvenir de Blanca. (duchesse de Mouchy) qu'évoque ce mot, choisi avec un art consommé pour préciser et envelopper tout ensemble F influence secrète.
Et encore dans les Mémoires : k Julien. Indilîérent à lilanca. remarque seulement que l'Alhambra cl autres édifices élevés sont sur des rochers d'une hauteur immense. »
— « J'étais là (à Angerville, au terme du voyage), à une poste d'un château dont mon long voyage ne m'a
.M"' l)K KOXTA.VKS. it;-
puiiit fuit ouijlit'i- les habilanis (le cuiiiLe Louis de Chateaubriand). Mais Jeu jardins (rArniidr. m) élaienlih? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, jai aperyu du grand chemin la colonne de MérérAHr : ainsi que la colonne de Pompée, elle mannonçail le désert : comme mes fortunes de mer. tout a changé. » — (( Au mois de juillet 1808, je tombai tout à fait ma lade... Cest peut-être le seul moment où, près de mourir, jaie eu envie de vivre.. Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je (cnais,Dieit sait à quoi. J'avais aussi la passion dache \er ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. » — (» Mon père... fit naufrage sur la côte d" Espagne, traversa à pied le noble pays que son fils devait parcourir un jour, poussé par d'autres passions et d'autres malheurs. »
Avant la révélation de Sainte-Beuve, on n'ignorait pas. dans la haute société, que Chateaubriand avait visité l'Alhambra en compagnie de M'"'^ de Mouchy. et Ion supposait qu'il l'avait peinte sous la fiction toute charmante de Blanca. Voici qu'une lettre publiée récemment contient la contidence formelle : u C'est M""' de Mouchy (|ui a inspiré rAhrncéragr. Je suis charmé (\vi"û vous plaise tant. » Et. d'autre part, j'ai fait ailleurs (1) la remarque que le fameux article dans lequel Chateaubriand avait bravé la colère de Napoléon. (C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'Empire) que cet article contenait une allusion au rendez vous ou à la rencontre, et qu'il était un appel et un hommage « an lalmi » de M^^ de
(1) L)an.>- Lhai'''iubi'ioni(, «</ fi-uimr i-t ses- nous.
Mouchy. Il y disait : « On doit bien désirer quun talent délicat et heureux nous peigne quelque jour ces lieux magiques, nous en ayons lespérance. » Mme de Mouchy avait passé des mois à Grenade, pour y dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés.
Au témoignage de M, Hyde de Neuville, elle parlait de l'Alhambra aveclenthousiasme d'une artiste. (( Les Maures exaltaient son imagination. » M'"^ de Noailles- Mouchy devait collaborer au Voyage pittoresque d'Espagne de M. de Laborde ; et c'est à l'étude de ce voyage que l'article de Chateaubriand était consacré. Peut-être y faut-il voir surtout le geste du paladin, l'héro'ique galanterie du chevalier qui brave la mort ou l'exil pour plaire à la a mieux aimée ».
Le duc de Laval se vantait, quinze ans plus tard, d'avoir effacé (( sur les murs de l'Alhambra. desnoms, des vers qui rappelaient le célèbre Voyage de .Jérusalem ». Il a pu les effacer « sur le marbre de la fontaine »; mais je crois bien qu'il est facile de les lire ailleurs, et qu'il n'est au pouvoir de personne de les effacer où ils se trouvent. Ils figurent dans les (JKuvres, sous la date authentique de 1S07. Au lieu de Tunis, mis pour dérouter le lecleui-. il ny a qu'à mettre Alhambra. Sainte Beuve a signalé cette poésie dans (liateauhriand ri son (innipr. Lui. si friand de telles découvertes, il ne s'est pas douté qu'à travers le voile mauresque, il était permis de reconnaître « l'enchanteresse » du palais de Boabdil. a Chateaubriand, dit-il, en a trouvé quelquesuns [des vers] de tout à fait beaux et poéti{iues. Il est bien au-dessus de Marie-Joseph Chénier dans la Ira-
M"-^ DE l'ONÏANES. i«0
duction du Cimetière de Gray. 11 a rencontré de luimême quelques notes dune belle venue », et. pour appuyer cette réflexion, licite; c'est moi qui souligne:
Musulmane aux longs yeux,û\m maître que je brave Fille délicieuse, amante des concerts, Viens, sous tes beaux pieds nus, viens fouler ton esclare, Toi que je sers, toi que je sers.
Lisez cette pièce tout entière, en la rapprocliaut du hernier Abencérage. et je ne crois pas que vous puissiez vous refusera cette constatation.
«... Blanca choisit une Zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée aux Maifrcs... On napercevait de tout son visage, que ses grands yeu.r et sa bouche de rose (1). Son jupon court, étroit et sans plis, découvrait une jambe fine et un pied char mant. . . Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Abencérage ; elles auraient sutli pour troubler un cœur moins malade que le sien... Aben-Hamet répondit : « Je ne suis que ton esclave... Houri du Ciel, génie de lamour et de la beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à son dernier sou pir, etc. »
Chateaubriand na recueilli cette pièce, intitulée l'Es clave, qu'en vertu du cher et mélancolique souvenir. 11 a semé quelque chose de son cœur et de sa vie dans ses moindres productions. A qui voudrait étudier Vhomme, je conseillerais de lire aussi ses poésies, tantôt en tenant compte des dates, et tantôt en les négligeant. Ce qu'il glissait de lui-même dans ses Œuvres, ilfallait bien 'qu'il l'enveloppât d'un certain mystère.
(1) Une rose au jardin moi je m'en vais cherchant.
J'en pourrais dire long là-dessus, et du plus piquant. — Je me borne à ce qui relève de l'incidence.
La tragédie de Moïse fut composée au moment de sa plus violente passion pour M™^ de Mouchy. Impossible quil nait pas exprimé son amour en quelques traits brûlants. Voici peut-être les plus beaux vers de la tragédie, ceux aussi où la châtelaine de Méréville aura reconnu les propos delAlhambi-a :
Ce cœur que vous avez habité la première
Vit l'amour se lever teirible et violent
Comme l'astre de feu dans ce désert brûlant.
Le repos pour jamais s'envola de mon àme ;
Mon esprit s'égara daus des songes de flamme I...
Dans les champs de l'Arabe, et loin des yeux jaloux.
Mon bonheur eût été de me perdre avec vous.
De toi seule connue, à toi seule asservie,
LOrient solitaire aurait caché ma vie.
Pour appui, du dattier empruntant un rameau.
Le jour j'aurais guidé ton paisible chameau ;
Le soir, au bord riant d'une source ignorée,
.l'aurais ofïert la coupe à ta lèvre altérée,
Et .sous la simple tente oubliant Israël,
Pressé contre mon cœur la nouvelle Hacliel.
>l""" de Mouchy est également dépeinte dans la \ Cl léda des Maylijrs. Les déclarations sont les mêmes qu'on vient de lire, mais telles quime (inuloise les [loii vait exprimer.
\ous ne sommes plus ici « dans le champ de 1" Arabe », mais dans les (( chemins peu frécpientés )), de la campa gne bretonne: « ...Je mCnlvredemesaveux, j'aime à n»e nourrir do ma tlainme, a leii faii-e connaître toute la rui- /r/H.T...Ouel bonheur d'erreravec toi dans ces routes solitaires...; au boi'd (in luisseau, an pied de l'arbre, le long de celle liaie. de v{.'s sillons où lil la première
M"' DK FUMA.NKS. i7t
veidure des Jilés que je ne venai pas inùrir, nous aurions admiré le coucher du soleil... Je n'ai jamais aperçu au coin dun bois la hutte roulante d'un berger, sans songer quelle me sufliraitavec toi, etc. »
Surtout, le caractère exalté dont M. Hyde de Neuville avait été frappé en 1807, et dont René-Eudoreeut tant à soulîrir. est noté avec une précision presque prophétique et qui ne laisse guère place au doute.
Le château où commandait Eudore, c'est évidemment (lombourg : (( 11 était bâti sur un roc, appuyé par une forêt et baigné par un lac. » Les mots dont l'auteur se servira pour décrire le château paternel dans ses Mémoires sont les mêmes qu'il emploie pour représenter la forteresse où la fille de Ségénax est prisonnière : (( J'allais chaque jour visiter le père et la fille dans la tour... je la rencontrais se promenant seule, avec un air de joie, dans la cour du château, dans les salles, dans les f/akries, les passages secrets, les escalie)^ tournants (fui conduisaient au haut de la forteresse... Elle se montrait tout à coup au fond d'un corridor obscur, comme une apparition. » Et, tout de suite après ces mots, voici le portrait de Velléda : « Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse, et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de linnocence et de l'art. J'aurais été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connaissance appro foudie des lettres grec((ues et de l'histoire de son pays, si je n avais su que Velléda descendait de la famille de
rarchidriiide... L'orgueil dominait chez cette Barbare, et V exaltation de ses sentiments allait souvent jusqu'au désordre... FïWe de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur...
— (( Sais-tu, me dit la jeune Barbare, que je suis Fée(l)?
(( Jeus pitié de cette insensée : elle lu( ce senliment sur mon visage. « Je le fais pilié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne fen prends qu'à toi. »
Le trait choisi pour corser le roman et donner le change est le suivant : u Je sentais, il est vrai, que Velléda ne m'inspirerait jamais un attachement véri lable : elle manquait pour moi de ce charme secret qui fait le destin de notre vie. » Or Nathalie avait le charme aux yeux de Bené et de tous, le charme souverain [i).
Lisez les violents reproches de la druidesse (admirable poésie !) en vous souvenant des scènes que la (( Fée » de Méréville faisait à l'auteur des Martyrs. C'est lui qui disait confidentiellement à M"^*^^ de Duras, en 1809 ou 1810 : « M"i« de Mouchy sait que je l'aime, que rien ne peut me détacher d'elle. Je n'aurais à lui re-
(1) Remarquez bien ce mot. cl lise/, maintenant, dans les Mvnioin-n d'oiilre-tonibe, le passage consacré à Méréville : « .Méréville était une oasis créée par le .sourire d'une muse, mais dune de ces muses que les poètes gaulois appellent le« doctes fées. Ici, les aventures de Jilanca et de Vellcifa furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme dos lleurs, écoutent aujourdui les plaintes de mes années. » A remarquer également le mot oasis, qui ra|tpelk' le ciel d'Orient, la terre d Alri(iuc, les <■ champs de lArahe >■.
(-2) >' Et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grficc. l'esprit, l'élégance (les manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de rctte admiralion, etc. » Lettre de .M""^ de l)uras à M""^ S«etrhinc ("20 septeiubrr ISIT). {Madame iîiretclnm', |>ar le comte de l'alloux.)
M"- Î)K KONTANFS. V7:{
prochep que quelques injuslices qui teuaieut à la délicatesse de son attachement, etde ne m'avoirpas toujours cru assez sincère ; mais moi, n'ai-je pas mille défauts? Et quelles amitiés ont été d'intelligence sur tous les points et n'ont pas été exposées à quelques orages (1). »
De 1810 à 1813, les accès se multiplièrent tant et tant qu'un jour Chateaubriand écrivit : « .l'en ai par-dessus la tête. »
Il est bien vrai que Chateaubriand troublait, (( éternel orage », les âmes qui se donnaient à lui. Avec M"^'' de Mouchy, et peut-être par suite du lent et sourd travail qui minait sa raison, ce fut l'orage, de part et d'autre, mais plus souvent déchaîné du côté de Méréville. C'est en janvier 1813, qu'il y eut « enfin » rupture, et par la volonté de Blanca : « J'ai reçu un congé en forme, écrivait Chateaubriand, le 20 janvier, et je l'ai accepté; car enfin il y a un terme à tout. » EL quelques jours après : a J'ai rendu tout ce que je possédais, et il ne me reste pas une trace de ce qui a fait une partie du bonheur et des peines de ma vie. »
Dans le Dernier Abeneérai/e, Blanca s'écrie : u Retourne au désert. »
(( ...Elle ne se plaignit plus; ellt^ ne pleurait point ; elle ne parlait jamais (rAbenKamrl: un étranger lanrait crue heureuse. »
Au milieu de septembre 1817 — c'est M'"*^- de Duras (jui l'écrit à M'"'' Swetcliine — (( sa tète s'est égarée.
0) La (htc/irsse de Durits, par A. P.aitlnux.
47i DU NOUVEAU SUR .TOUBERT.
son imagination sest frappée, et elle a perdu la raison... Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qiion va lassassiner. que tout ce qu'elle prend est empoisonné... Elle s'est confessée, elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; mais cJle dit qu'ellr e^( hrtd'cHsr... Je n(» connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours, j'espérais que cet horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne puis penser qu'à cela. »)
Autre souvenir du voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène, et c'est dans les Études historiques, analyse raisonnée de l'Histoire de France, que je le trouve : « Tandis que l'architecture néo-grecque, infidèle au Parthénon abandonné s'emparait des édifices chrétiens, elle envahissait aussi les édi fices mahométans. Les Arabes l'orientalisèrent pour le calife Aroun et les Mille et une Nuits ; ils l'emmenèrent avec eux dans leurs conquêtes ; elle arriva de la mosquée du Caire en Egypte à celle de Cordoiie en Espagne, à peu près au même moment où les exarques de Kavenne l'introduisaient en Italie. Ainsi la puînée de l'Ionie païul dans l'Europe occidentale, portant dune main l'étendard du prophète, de l'autre, celui du Christ : l'A Ihamhni à (irenade,eiSaint-Marcà Venise témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. »
On pourrait relever une allusion également dans le Conj/ri's de Vérone ({H'.\H\.
Lépigramme décochée à Wellington par l'auteur des Mémoires d' outre-tombe pourrait lui être retournée sans trop (l'injustice : « Il promenait nv/ (jloire comme \\\\
^f"' DE K(L\TA\ES. i75
piège à femmes... )) Mais telle est, d'auli-e part, la complexité de ce cœur malade, que René se révolte à la pensée d'être aimé pour sa gloire ; il est jaloux de ses œuvres ; peut-être les aime ton au lieu de lui. ou plus que lui :
L'amaut do Vcllédy, le hère d'Amélie,
Mes flls ingrats lu 'ont-ils ravi ta foi? Ton admiration me blesse et m'humilie.
Le croirais-tn? Je suis jaloux de moi.
Dédaigne, ô ma Beauté, cette gloire trompeuse..., Pour moi-même, uu seul jour, aime-moi... (1)
Dans un fragment des Mémoires, rédigé à Cauterets, en août 1829, et plus tard supprimé par l'auteur, à trop juste titre (2), je remarque de longs passages qu'il naura point tracés sans penser à M^^^' de Mouchy.
Observons d'abord « qu'au lever des Pyrénées sur l'horizon, le cœur Ini battait ». Pourquoi ? « Du fond de vingt-trois années, sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de lEspagne (3). » Plus il était heureux à Cauterets, plux la mélancolie de ce cfui était fini lui plaisait. 11 composa quelques strophes sur les Pyrénées. Le sujet el le sentiment inspirateurs ? luisez :
.J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Atliènes, D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes, Carthage abandonnée et son port blanchissant : Le vent léger du soir arrondissait ma voile
Et de Vénus l'étoile Mêlait sa perle fine à l'or pur du couchant :
(1) Original autogra|ilie. — Ouaraiite \ors déliranls.
(2) Publié eu partie par Sainte-Beuve dans les Nonrcaux Lumlis l. Il, 11.259, et reproduit en entier par M. Victor (Jiraud, au cours d"une impartiale et belle étude sur Chateaubriand, dans la lievuc des Dnu-Mondes 1" avril 1899.
(:.") Il dira dans le fameux passage : • Cuniine Ir cofur me l>otlnit en abordant les côtes d'Espagne I >>
47(5 Dr NorvEAr sih .lorrJEHT.
Assis au pied du mal de mou vaisseau rapide Mes yeux cliercbaient de loin ces colonnes d'Alcide Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités. De l'antique Hespérie abordant le rivage
Du noble Abencérage Lo niijstère il) m'oiirrit /ps- fcdai^ puchantés.
De l'âge délaissé quand survient la disgrâce Fuyons, fuyons les bords qui gardant notre trace, Nous fout dire du temps eu mesurant le cours : Alors j'avais uu frère, une mère, }ine anilf :
Félicité ravie!
Combieu me reste-t-il de parents et de jours?
Nulle erreur possible; nous voyons très clairement de quel souvenir il était obsédé dans les Pyrénées, à Cauterets.
Je puis ajouter encore à léclat de cette évidence. En la même année 1829, à Rome, il avait remarqué que lambassadrice dAutriche ressemblait « à la pauvre M"^*' de Mouchy », et il n'avait pu se tenir de le confier à M"^*" Récamier. Et comme celle-ci avait pris ombrage de la ressemblance autant que du souvenir, lambassa deur avait répondu : « Soyez tranquille sur tous les points. La ressemblance nest pas du tout parfaite. Et quand elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines... » Voilà Tétat d'àme et réternelle hantise.
C'est donc au milieu de telles évocations qu'il rencontre une jeune femme assise au bord du gave de ('au terets. L'aventure galante (jui s'ensuivit fut l'occasion du fragment naguère exhumé par M. Victor Guiraudtii). Celui qui l'écrit se souvient de M"^*^ de Mouchy, beau coup plus qu'il ne pense à <( la na'iade du tcuient ».
(1) (;'t'si le rncme iimt <iuc ilans le pa^saj:e laïuoiu : a Oin' de iiiallit'iirs ont suivi re inystÎTC 1 »
(2) /{rvtie ih's Dru.r-Muwlis. 1" avril |89fl.
.M'" l)K FO.NT.WKS. t77
(( Il faut l'omoiitfM' liant pour liuuvor l'origiiif de mon siipidin- ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n'atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme.
« J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée, et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de vue l'univers, de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard.
(( Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui ? Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressée un autre que moi me faisait à l'instant désespérer de mon bonheur. J'en croyais l'enfer, et je m'en prenais à moi-même de mon ennui. Je n'ai jamais eu l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre i?) l'amour : toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable parce que je n'étais plus aimé.
(( Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais avec toute la poésie du désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m'enfonçais, combien rougirait-il de brins de bruyère? Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses : les unes étaient trop belles pour moi, les autres ne m'aimaient pas... Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j'avais pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du désespoir... Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal; tu as l'air de la mélodie elle-même rendue visible et accomplissant ses propres lois (1).
(1) Ce trait ne semble pas convenir à la jeune étran<ïère de seize ans. Au contraire, il rappelle Nathalie-Blanca : « ...Il entendit les sons d'une voit et d'une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme, il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l'amour possède : « C'est ma H houri 1 dit Aben-Haraet ; et il écoute, le cœur palpitant. » — « Tout était séduction dans cette femme enchanteresse : sa voix était ravissante, sa danse plus légère que le zéphir : tantôt elle se plaisait à guider un char comme Arwi/(/<', tantôt elle volait sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces /•Ve-î charmantes qui apparaissaient à Tristan et à Galaordans les forêts. >. — « L'harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare était parfaite. La voix de Blanca. légèrement vi;ilée. avait cette sorte d'accent qui ronnie les passions jusqu'au fond de l'àme. »
'ÛS DU XOLVEAl SLR JOUBERT.
« ...Maisnii vitMl f'.s(7(/((', qu'en ft^rais-tu ? Ponrrais-tii, «Iii malin au soir, supporter la solitude avec moi, les fureurs de ma jalousie prévue, mes longs silences, mes tristesses de cœur et tous les caprices d'une nature malheureuse qui se déplaît et croit déplaire aux autres ?... Le chaos de ma nature où le ciel et l'enler, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion pitoyable.
(( ...Réduit à cacher ma double défaite, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs, je me dirais : à présent, à cette heure où elle me parlait, elle meurt de volupté dans les bras d'un autre ; elle lui redit ces mots tendres qu'elle m'a dits, avec cette ardeur de la passion qu'elle n'a pu jamais sentir pour moi. Alors tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon àme. et je ne l)Ourrais les apaiser que par des crimes.
(( Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes folies, de mes vagues tristesses : cherchant toujours ce que je ne puis trouver; joignant à mes [anciens maux le désenchantement de l'expérience, la solitude des déserts à l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n'aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne, l'idée d'un supplice qu'ils n'avaient point encore inventé dans la région des douleurs éternelles? »
On comprendra mieux, maintenant, ces vers u tmu vés sur le pont du Rhône )K et datés de iSî 1.
Il est minuit, et tu sommeilles
Tu- dors, et moi je vais mourir.
Que dis-je, hélas I peut-être que tu veilles! Pour qui?... l'enfer me fera moins souffrir. Demain, quand, appuyée au bras de ta conquête, Lasse de trop d'amour et chercliant le repos, Tu passeras le fleuve, avance un peu la tête,
Et regarde couler ces flots (1).
M"^'* de Beaumont et M"i" Récamier semblaient être les deu.x héroïnes privilégiées des Mémoirr^; d'oiitri'-
(l)CEuTres de Chateaubriand, /«je-ïie»; —Lu retfn môme année 1811, lauleur de ce'? vers écrivait à son ami Frisell : « ...Je deviens vient ; déjà il se disait vietic,] je n'ai [as un sou. et ne pouvant pins parcourir le monde, je ne cherche plus ipià le quitter. Il faut faire une lin, et je vous attends pour savoir si c'est La Trap|te ou la riviire i|iii doil Unir la tratri-cumcdie. » O.ettre du 10 mai 1811.)
M"-^^ DE rOXTANES. VT'.i
tiimhi'. Je puis diie (ce doiil persoiiue no sélail duiilc) que M"i" de Mouchy est derrirre Ip voile, inrisiblc et pn'-f^ente, qu'elle est 1 ànie de bien des pages, et en paill culier de celle-là.
Je crois même que plusieurs passages de ce morceau délirant sont repris des lettres adressées à M'"'' de Mouchy, et rendues par elle à Chateaubriand, lorsque se produisit la rupture. 11 y a là des traits que je reconnais pour les avoir surpris ailleurs : ils n'avaient pas pour objet « la jeune occitanienne ».
Ce morceau est comme un résumé des passions antérieures, comme un mémento collectif, comme un chant d'adieu aux folies romanesques.
Pauvre chrétien que René ! Cœur faible, incroyablement. (( Nature molle et efféminée » : — « Le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, lindillerence et la passion s'y mêlent dans une confusion pitoyable. » Ce qu'il faut penser de Chateaubriand à ce point de vue, dès 1887 je lai dit avec une rude sévérité — la sévérité de la jeunesse — dans M'"*' de Chateaubriand. Voyez, en particulier, pp. 109-117.
Chateaubriand s'est souvenu de la pauvre Nathalie, même dans son dernier livre qui n'est autre que la Vie de Rancé. il y parle de Grenade et de l'Alhambra. Sil affirme que « Voiture, quoi ([u'on en dise, ne les a pas décrits », c'est évidemment qu'il se souvient de les avoir décrits, lui, dans le Dernier Abeneérage, o{ après les avoir visités, et en quelle compagnie.
Une dernière question se pose, et je ciois ([ue c'est la plus intéressante; c'est du moins celle à laquelle j'attache le plus de prix.
Pourquoi, toujours etpartout, Chateaubriand revientil au même souvenir?
Dans un dernier billet à sa cousine, M^ede Duras, la pauvre duchesse de Mouchy, de plus en plus souffrante, disait avec une émotion mal contenue, et (|ui remue le cœur.
(( Parlez de moi quehjiiefois! Que je ne xois ni trop méconnue, ni trop oubliée ! Si notre ami peut eonserrer mon souvenir, je suis sûre qu'il me plaindra et aimera ma mémoire. Adieu! soyez heureuse ainsi que tos aimables filles! Que ceux qui ont eu quelque amitié pour moi retrouvent mon souvenir auprès de vous. »
Dernier éclair d'un (( esprit supérieur! » Dernière tendresse d'une u âme douce! (l) )). Dernier adieu conscient et angoissé î
Il dut rappeler à Chateaubriand la dernière lettre ((si poignante et tout admirable » de sa sœur Lucile. cette autre infortunée, morte folle, et qui lavait aimé sans partage:
(( Mon frère, ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres dune longue luiil. et qui voit naître l'aurore où elle va mourir... Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour mo faire rcrirrr davantar/c daus ton ca'ur. ))
A la lecture de l'un commode l'autre adieu. Château briand n'aura pu retenir ses larmes. Il aura juré de r(ms<'rï('r\i^ cher souvenir. VA nous venons de voir s'il fut fidèle à son serment.
Avec le suprémi' (h'sir de Nathalie de Laborde de
(1) Kxpressions de M"" de Duras,