‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 31 sur 83 · CHAPITRE XÎX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÎX

CONTINUATION DU MÊME SUJET. ÉCLAIRCISSEMENTS ULTÉ- RIEURS SUR l'infaillibilité.

Combien les hommes sont sujets à s'aveugler sur les idées les plus simples ! L'essentiel pour chaque nation est de conserver sa discipline particulière , c'est-à-dire ces sortes d'usages qui , sans tenir au dogme , constituent cependant une partie de son di'oit public , et se sont amalgamées depuis longtemps avec le caractère et les lois de la nation , de manière qu'on ne saurait y toucher sans la troubler et lui déplaire sensiblement. Or , ces usages , ces lois particulières , c'est ce qu'elle peut défendre avec une respectueuse fermeté , si jamais (par une pure supposition) le Saint-Siège entreprenait d'y déroger; tout le monde étant d'accord que le Pape et l'Eglise même réunie à lui , peuvent se tromper sur tout ce qui n'est pas dogme ou fait dogmatique ; en sorte que , sur tout ce qui intéresse véritablement le patriotisme, les affections , les habitudes , et pour tout dire enfin , l'orgueil national, nulle nation ne doit redouter l'infaillibilité pontificale qui ne s'applique qu'à des objets d'un ordre supérieur.

Quant au dogme proprement dit, c'est précisément sur ce point que nous n'avonsaucun intérêt de mettre en question l'infaillibilité du Pape. Qu'il se présente une de ces ipiestions de métaphysique divine , qu'il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême : notre intérêt DU pape. 10

n*est point qu'elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu'elle le soil sans retard et sans appel. Dans l'aflairc célèbre de Fcnelon , sur vingt examinateurs romains , dix furent pour lui , et dix contre. Dans un concile universel , cinq ou six cents Evoques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis, est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu'en multipliant les voix délibérantes , on diminue le doute , connaissent peu l'homme , et n'ont jamais siégé au sein d'un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu'ils ont été contredits par un concile universel? On n'en citera pas un seul exemple. Jamais leurs bulles dogmatiques n'ont été contredites que par ceux qu'elles condamnaient. Le janséniste ne manque pas de nommer celle qui le frappa , la trop fameuse huile Unigenitus , comme Luther trouva sans doute tro'p fameuse la bulle Exurge , Domine. Souvent on "nous a dit que les conciles généraux sont inutiles , fuisque jamais ils n^ont ramené personne. C'est par cette observation que Sarpi débute au commencement de son histoire du concile de Trente. La remarque porte à faux sans doute ; car le but principal des conciles n'est point du tout de ramener les novateurs dont l'éternelle obstination ne fut jamais ignorée ; mais bien de les mettre dans leur tort , et de tranquilliser les fidèles en assurant le dogme. La résipiscence des dissidents est une conséquence pins que douteuse , que l'Eglise désire ardemment sans trop l'espérer. Cependant j'admets l'objecdon, et je dis : Puisque les Qonciles généraux ne sont utiles ni à nous qui croyons , 'i aux novateurs qui refusent de croire, pourquoi les astemhler ?

Le despotisme sur la pensée , tant repro<,hé aux Papes »

est une pure chimère. Supposons qu'on demande de nos jours, dans l'Eglise, s^il y a une ou deux natures , une ou deux personnes dans V Homme- Dieu; si son corps est contenu dans V Eucharistie par transsubstantiation ou par im- "panation, etc. , où est donc le despotisme qui dit oui ou non sur ces questions? Le concile qui les déciderait , n'imposerait-il pas, comme le Pape , un joug sur la pensée? l'indépendance se plaindra toujours de l'un comme de l'autre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de l'esprit de révolte , qui ne cesse d'invoquer le concile contre le Pape , pour se moquer ensuite du conciJe dès qu'il aura parlé comme le Pape ^ .

Tout nous ramène aux grandes vérités établies. 11 ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement , ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité ; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire , qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité , môme dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas ) , sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Eglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d'elles une immense supériorité ,

(i) « Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile, « nonobstant les bulles de Pie II et de Jules II, qui l'ont défendu ; mais ces « appellations doivent être très-rares et pour des causes très-giiaves. » (Flcury, nouT. Opusc. pag. 52.) Voilà d'abord un Nous dont l'Eglise catholique doit très-peu s'embarrasser : et d'ailleurs qu'est-ce qu'une occasion très-grave? quel tribunal en jugera? et en attendant que faudra-t-il faire ou croire ? Les conciles deïront être établis comme un tribunal réglê et ordinaire, au-dessus du Pape, contre ce que dit le même Flenry. à la même page. C'est une chose bien étrange que de voir sut un point de cette importance Flcury réfuté par Mosheim (Step. p. 22), comme nous avons vu un liossuel sur le point d'être remis dans la droite roule par les centurialcurs de Hlagdehourg. (Sup. pag. Ii3,) Yoiià où l'on est conduit par l'envie do d'icc Nous. Ce nrononz est reniMc .-n ri'iîcErifr.

puisque l'infaillibilllé est d'un côlé humainement supposée , et de l'auire divinement promise. Cette suprémalio indispensable ne peut être exercée que par un organe «nique : la diviser ", c'est la détruire. Quand ces vérités seraient moins incontestables , il le serait toujours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi , jusqu'à ce qu'il y ait opposition de la part de l'Eglise. Quand ce phénomène se monlrera , nous verrons ce qu'il faudra faire ; en attendant , on devra s'en tenir au jugement de Rome. Cette nécessité est invincible , parce qu'elle tient à la nature des choses et à l'essence même de la souveraineté. L'Eglise gallicane a présenté plus d'un exemple précieux dans ce genre. Amenée quelquefois par de fausses théories et par certaines circonstances locales à se mettre dans une altitude d'opposition apparente avec le Saint-Siège , bientôt la force des choses la ramenait dans les sentiers antiques. Naguère encore, quelques-uns de ses chefs , dont je fais profession de respecter infiniment les noms , la doctrine , les vertus et les nobles souffrances , firent retentir l'Europe de leurs plaintes contre le pilote qu'ils accusaient d'avoir manœuvré dans un coup de vent, sans leur demander conseil. Un instant ils purent effrayer le timide fidèle,

Res est so'.iiciti plena timoris amor (i) ;

mais lorsqu'on est venu enfin à prendre un parti décisif , l'esprit immortel de cette grande Eglise , survivant , suivant l'ordre , à la dissolution du corps ^ a plané sur la tête de ces illustres mécontents , et tout a fini par le silence et par la soumission.

(1) [Orid. Epist. I, 12.)

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