TRAITEMENT. PROPHYLAXIE
Lorsque les parasites du paludisme ont réussi à s’introduire dans le sang, Torganisme humain ne se trouve pas, de ce fait, absolument désarmé, il continue à se défendre et souvent, à l’aide de ses seules ressources, il réussit à se débarrasser des hématozoaires. Dans cette lutte, les leucocytes jouent un rôle important ainsi que je Tai dit dès i885. Metchnikotî, Golgi, Danilewsky ont insisté sur ce rôle des leucocytes et on sait que Metcbnikoff a fait sur la phagocytose une série de travaux d’un grand intérêt au point de vue
124 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
de l’étude de l’immunité. La phagocytose s’exerce visiblement dans le paludisme ; on peut suivre quelquefois sous le microscope les différentes phases de l’absorption des éléments parasitaires par les leucocytes.
L’organisme lutte avec d’autant plus d’avantages contre les parasites du paludisme, qu’il est placé dans de meilleures conditions générales, aussi toutes les causes débilitantes entravent la guérison, tandis que les médications toniques la favorisent.
1. Traitement. — Les malades anémiés, surmenés, mal nourris, ont des rechutes incessantes de fièvre ; les sels de quinine euxmêmes deviennent pour ainsi dire impuissants à prévenir ces rechutes. Au contraire, sous l’influence seule d’un bon régime et du repos, on voit fréquemment une amélioration se produire : l’anémie diminue, les rechutes s’espacent et la guérison peut être obtenue sans l’intervention d’une médication plus active, par le seul fait que l’organisme a été placé dans de bonnes conditions d’hygiène. Tous les toniques ont, par suite, une action favorable sur la marche de la maladie et, en tête de ces toniques, il convient de placer le vin et le café.
\J hydrothérapie est précieuse, toujours à titre de médication tonique ; elle réussit quelquefois, alors que les autres médications ont échoué; il faut bien savoir toutefois, lorsqu’on a recours à ce traitement, que les premières séances peuvent provoquer une rechute; il est nécessaire de procéder avec prudence : débuter par des douches courtes et tièdes avant d’arriver aux douches froides, ne pas doucher immédiatement la rate, prescrire quelques doses de quinine en meme temps que les douches. On comprend facilement qu’une douche froide, surtout si elle porte sur la région splénique, soit suivie d’un accès, les vaisseaux de la rate se contractent et les hématozoaires sont remis en circulation.
Les palustres, qui stations thermales^
à Vichy par exemple, prennent les eaux à l’in- I térieur et sous forme de bains, ont souvent aussi des rechutes au début du traitement, lorsqu’on ne procède pas avec prudence.
Si le changement de climat est extrêmement favorable aux malades qui ont contracté la fièvre dans les pays chauds, c’est encore parce qu’il a une influence reconstituante ; la grande chaleur est très débilitante, les sueurs abondantes, les nuits sans sommeil, la dyspepsie qui est presque
126 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
constante, affaiblissent l’organisme et il n’est pas étonnant qu’une amélioration très rapide se produise dans l’état des malades qui peuvent quitter les pays chauds pour les pays tempérés.
La médication tonique, très efficace dans les formes chroniques du paludisme, est évidemment insuffisante dans les fièvres graves qui peuvent amener rapidement la mort. Nous possédons heureusement un médicament vraiment spécifique, d’une efficacité merveilleuse dans le paludisme : le quinquina.
Il faut avoir observé l’action des sels de quinine sur des malades atteints d’accidents pernicieux, agités par un délire bruyant ou plongés dans le coma, pour se faire une juste idée des services que rend le quinquina dans le traitement du paludisme.
Dans les fièvres intermittentes simples, il suffit d’une ou deux doses de quinine pour couper la fièvre; cette expression de couper la fièvre est ici très juste ; on peut s’en rendre compte en examinant le tracé thermométrique d’un malade atteint de fièvre intermittente, qui a eu plusieurs accès et qui a pris ensuite de la quinine ; la fièvre tombe brusquement, la ligne si accidentée par les accès devient tout d’un coup ho-
rizontale. Aucune autre fièvre n’est coupée ainsi par ta quinine, qui est bien véritablement le spécifique du paludisme.
Le quinquina était connu et très apprécié en Angleterre, dès 1660, sous le nom d’écorce du Pérou ; mais la poudre de quinquina était d’une administration très difficile, surtout dans les fièvres graves ; l’absorption de la quinine se faisait, en tout cas, avec une lenteur très préjudiciable au traitement de ces fièvres. Pelletier et Caventou ont rendu un immense service à la thérapeutique en isolant la quinine.
Si les propriétés fébrifuges du quinquina sont connues depuis longtemps, on a ignoré jusqu’ici comment agit ce médicament ; les nombreuses expériences faites sur les animaux ou sur l’homme sain pour élucider cette question n’ont fait, on peut le dire, que l’obscurcir davantage. Chercher à démontrer faction de la quinine dans le paludisme en expérimentant sur f homme sain ou sur les animaux, c’est à peu près comme si on étudiait le mode d’action de la pommade d’Helmerich dans la gale, en frictionnant avec cette pommade des hommes ou des animaux qui n’ont pas cette maladie. Les expériences sur l’action physiologique de la quinine ne pou-
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
valent pas nous apprendre comment ce médicament guérit le paludisme.
D’autre part, comme les sels de quinine sont très peu toxiques pour la plupart des bactéries et des champignons, il a été très difficile de se rendre compte du mode d’action de ce médicament tant qu’on a cru que le parasite du paludisme appartenait à l’une ou a V autre de ces familles. La constatation de ce fait que le parasite du paludisme appartient aux protozoaires a jeté un grand jour sur cette question.
On sait depuis longtemps que les protozoaires sont extrêmement sensibles à l’action du quinquina. Il suffit d’ajouter à une infusion de foin renfermant un grand nombre d’infusoires, une très petite quantité d’un sel de quinine, pour tuer ces infusoires en quelques instants (Dujardin, Binz, Bochefontaine). Comme nous savons d’autre part que les hématozoaires disparaissent rapidement chez les malades soumis à la médication quinique, une conclusion s’impose, c’est que la quinine guérit la fièvre en tuant les hématozoaires.
On peut étudier directement l’action de la quinine sur les hématozoaires en mélangeant une goutte de solution de sulfate ou de chlorhydrate de quinine à une goutte de sang palustre ; dans
ces conditions on constate que les hématozoaires prennent rapidement leurs formes cadavériques.
Objectera-t-on que beaucoup de substances ont des propriétés antiputrides et parasiticides supérieures à celles du quinquina sans être pour cela des antidotes du paludisme ?
Si l’on pouvait introduire dans le sang, à dose suffisante, des parasiticides comme l’iode ou le mercure, ces médicaments détruiraient sans doute les hématozoaires du paludisme aussi bien et môme beaucoup mieux que les sels de quinine, mais ces agents sont des toxiques très puissants pour l’homme lui-même et on ne peut même pas les utiliser pour tuer les parasites qui vivent dans la partie supérieure du tube digestif.
La sensibilité particulière des hématozoaires pour la quinine n’a rien d’ailleurs qui puisse nous surprendre. Certains parasites sont sensibles à l’action de substances qui n’agissent pas sur d’autres. Tout le monde connaît la célèbre expérience de Raulin montrant qu’il suffit d’un seize cent millième de nitrate d’argent dans un liquide pour empêcher le développement de l’aspergillus niger.
Certains éléments parasitaires, les corps en
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
croissant particulièrement, résistent mieux que les autres, ce qui explique la fréquence des ré- ,
cidives et la nécessité de traitements successifs.
Dans les cas ordinaires, chez les malades atteints de fièvre intermittente simple, on prescrira la quinine à l’intérieur par la voie sto^macale.
Dans les formes graves^ nécessitant une intervention rapide, on aura recours à la méthode hypodermique.
Ce dernier mode de traitement doit être adopté également lorsque les malades atteints de fièvres i simples supportent mal la quinine administrée * par la voie stomacale et qu’ils ont des vomisse- i ments. i
La méthode endermique qui consistait à faire f absorber les sels de quinine par la peau dépouillée ^ de son épiderme et les lavements au sulfate de ; quinine, qui ont rendu des services, alors qu’on \ ne possédait pas la méthode hypodermique, n’ont plus leur raison d’être aujourd’hui. Quand on prescrit des lavements au sulfate de quinine, on n’est jamais sûr qu’ils ne seront pas rejetés avant que l’absorption du médicament ait pu se faire, et on ne sait jamais exactement quelle est la dose du médicament qui a été absorbée.
Le chlorhydrate de quinine sera prescrit de préférence au sulfate de quinine; il contient 8i de quinine, tandis que le bisulfate luimême n’en renferme que 69 ; il est plus sta-
ble, plus soluble et plus facile à obtenir à l’état de pureté que le sulfate de quinine. (Dujardin- Beaumetz, Soc. de thérapeutique, 23 mars 1887).
D’après les recherches de de Beurmann, de Regnauld et de Yillejean, les sels de quinine doivent être classés ainsi qu’il suit : 1° d’après leur teneur en alcaloïde ; 2“ d’après leur solubilité {Bulletin gén. de thérapeutique, 1888, t. GXIV) :
SELS DE QUININE CLASSES d’apRËS LEUR TENEUR EN ALCALOÏDE
de chlorhydrate basique de
quinine
Quinine, renferment. 81,71
de chlorhydrate neutre
de lactate basique
de bromhydrate basique
de sulfate basique
de sulfovinate basique
de lactate neutre
de bromhydrate neutre
de sulfate neutre
de sulfovinate neutre
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
SELS DE QUININE CLASSES PAR ORDRE DE SOLUBILITÉ DIAPRES J. REGNAULD ET E. VILLE JE AN
Eau.
Une partie de chlorhydrate neutre de quinine est soluble dans.
— de sulfovinate neutre
— de lactate neutre
— de sulfovinate neutre
— de bromhydrate neutre
— de sulfate neutre
— de lactate basique
— de chlorhydrate basique
— de brombydrate basique
— de sulfate basique
Le chlorhydrate de quinine coûte un peu plus cher que le sulfate de quinine, mais on le prescrit à plus faihle dose.
Le chlorhydrate de quinine est, en raison de sa solubilité, le meilleur sel de quinine que l’on puisse employer pour les injections hypodermiques. Le chlorhydrate basique de quinine ne se dissout que dans 21 fois son poids d’eau (^), mais
(1) On considère aujourd’hui la quinine comme un alcali diacide; le sel neutre est le corps qui résulte de la combinaison d’une molécule de quinine avec deux molécules d’un acide monobasique. C’est par application de cette règle que l’ancien chlorhydrate acide des auteurs est devenu le chlorhydrate neutre, bien que sa réaction au papier de tournesol soit fortement acide.
De Beurmann et Villejean, op. cit., p. 205).
le chlorhydrate neutre est beaucoup plus soluble ; une partie de chlorhydrate basique de quinine se dissout dans 21,40 parties d’eau; une partie de chlorhydrate neutre dans 0,66 d’eau.
De Beurmann et Villejean recommandent pour injections hypodermiques la solution suivante :
Bichlorhydrate de quinine. 5 grammes.
Eau distillée Q. S pour faire 10 cen-
timètres cubes.
A défaut de chlorhydrate on peut utiliser le chlorhydrate basique du commerce en procédant de la manière suivante :
Etendre avec de l’eau distillée de l’acide chlorhydrique jusqu’à ce que la liqueur donne au pèse-urine une densité de i,o45 à i5° ; introduire dans une éprouvette graduée 5 grammes de chlorhydrate neutre de quinine avec 5 centim. cubes de la solution acide précédente, compléter avec de l’eau distillée pour faire 10 centim. cubes et filtrer.
La solution de bichlorhydrate bien que très acide au tournesol n’est pas caustique et ne produit en général d’autre accident qu’une douleur parfois très vive à la vérité.
Triulzi a constaté que l’antipyrine avait une influence remarquable sur la solubilité de la
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
quinine ; i gr. de chlorhydrate de quinine auquel on ajoute o^'‘4o à o^^oo d’antipyrine se dissout dans 2^^ d’eau distillée à la température de 25 à 3o°. J’ai adopté celle solution pour les injections hypodermiques et jusqu’ici je m’en suis bien trouvé, les injections sont moins douloureuses qu’avec la solution de hichlorhydrate. L’adjonction à la quinine d’une petite dose d’antipyrine me paraît sans inconvénients.
J^a formule suivante, donnée par Vinson, est très bonne pour les injections hypodermiques et très utile, attendu qu’on n’a pas toujours du chlorhydrate de quinine à sa disposition :
Sulfate de quinine .... i gramme.
Eau distillée lo grammes.
Acide tartrique 5o centigr.
Le sulfovinate de quinine neutre est presque aussi soluble dans l’eau que le chlorhydrate neutre, mais les solutions de sulfovinate de quinine ont un grave inconvénient, elles se décomposent assez rapidement, elles injections hypodermiques, faites avec les solutions altérées, donnent lieu à des accidents locaux : douleurs vives, abcès, plaques gangréneuses.
Le lactate de quinine a été préconisé par P. Vigier. Le lactate de quinine cristallisé, tel qu’on le trouve dans le commerce, n’a pas une solubi-
lité suffisante pour les injections hypodermiques.
Le hromhydrate de quinine ne se dissout que dans 6o parties d’eau, mais on peut obtenir une solution à i/io de ce sel, en substituant à beau pure, l’eau distillée additionnée d’alcool. La solution de bromhydrate de quinine donne lieu assez souvent à des accidents locaux.
Lorsqu’on fait une injection hypodermique avec un sel de quinine, il faut avoir grand soin d’enfoncer la pointe de l’aiguille de la seringue dans le tissu conjonctif sous-cutané ; les injections faites dans l’épaisseur du derme donnent lieu presque toujours à des abcès ou à des gangrènes. La solution qui sert à l’injection doit être limpide, sans cristaux, ni^ spores en suspension.
L’injection provoque une douleur plus ou moins vive et il se forme souvent au niveau de de la piqûre un petit noyau d’induration qui persiste parfois pendant plusieurs jours.
Baccelli a préconisé les injections intra-veineuses de chlorhydrate de quinine ; il se sert de la solution suivante :
Chlorhydrate de quinine Chlorure de sodium . .
Eau distillée ....
La solution est limpide lorsqu’elle est tiède.
On place une ligature à la partie supérieure de l’avant-bras de manière a produire le gonflement des veines, on introduit une aiguille de la seringue de Pravaz dans une des veines et de préférence dans une petite veine, dans le but d’éviter un épanchement de sang après l’opération. L’aiguille est introduite de bas en haut. La seringue d’une capacité de 5 centimètres cubes est remplie de la quantité de la solution qu’on se propose d’injecter et fixée sur l’aiguille avant qu’on pique la veine.
L’injection est poussée lentement après ablation de la ligature ; il ne doit pas se former de boule d’œdème, ce qui indiquerait que la pointe de l’aiguille n’est pas dans la veine.
La plus rigoureuse antisepsie est indispensable pour cette petite opération ; la solution de quinine est bouillie à plusieurs reprises.
Après le retrait de l’aiguille, la piqûre est fermée avec du collodion.
Baccelli n’a jamais eu à regretter d’accidents graves ; dans un cas il s’est produit un abcès, dans deux cas de l’œdème de l’avant-bras.
La méthode hypodermique permet d’introduire presque aussi rapidement que par injections intra-veineuses et sans aucun danger les
sels de quinine dans la circulation générale; on ne voit donc pas pourquoi on leur préférerait les injections intra-veineuses qui sont plus difficiles à pratiquer et qui peuvent donner lieu à des accidents locaux et généraux très graves. Les injections intra-veineuses pourront cependant trouver leur application dans certains accès pernicieux très graves, dans les accès cholériformes par exemple.
Les sels de quinine sont peu toxiques. Maillot dans les fièvres pernicieuses et Monneret dans les névralgies rebelles ont prescrit jusqu’à huit ou neuf grammes par jour de sulfate de quinine. A la dose de dix à douze grammes en une dose le sulfate de quinine détermine des accidents très graves et même la mort qui arrive par hyposthénisation du cœur et du système nerveux.
Certaines personnes ont une sensibilité particulière pour la quinine qui, même à faible dose, détermine chez elles des accidents assez inquiétants : bourdonnements d’oreilles avec vertiges et vomissements, orthopnée, urticaire, délire, hémorrhagies gastro-intestinales, hémoglobinurie.
L’hémoglobinurie quinique a été observée par un certain nombre de médecins Grecs ou Italiens : Karamitzas, Tomaselli, Pampoukls, etc...
En somme, l’emploi des sels de quinine aux
138 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
doses nécessaires pour guérir le paludisme ne présente aucun danger. Dans les formes les plus graves il est rare qu’il faille dépasser la dose de 3 grammes de chlorhydrate de quinine par jour; dans les formes ordinaires, la dose de 1 gramme par jour est bien suffisante.
On se contente souvent de couper la fièvre avec deux ou trois doses de quinine et on ne reprend le traitement que s’il survient une rechute. J’estime qu’on doit s’efforcer à l’aide de traitements successifs de prévenir la rechute sans quoi on ne réussit qu’à supprimer quelques accès, on ne guérit pas le malade ; les parasites arretés un instant dans leur développement repullulent bientôt et tout est à recommencer.
Sydenham avait déjà compris la nécessité des traitements successifs par le quinquina dans la fièvre intermittente.
On pourrait sans doute administrer la quinine sans interruption pendant plusieurs semaines, mais beaucoup de malades supporteraient mal cette médication ; d’autre part, ce mode d’emploi de la quinine serait très dispendieux.
Le type de la fièvre ne modifie pas sensiblement la formule du traitement. On prescrira par exemple chez un adulte qui a une fièvre palustre bien caractérisée :
Les 1°% 2°, 3® jours : i gramme par jour de chlorhydrate de quinine.
Du 4® au 7® jour : pas de quinine.
Les 8®, 9®, et lo® jours : o^^So de chlorhydrate de quinine.
Du 11® au i4® jour : pas de quinine.
Les i5®et i6® jours : o^'^.So de chlorhydrate de quinine.
Du 17® au 20® jour : pas de quinine.
Les 21® et 22® jours : o^‘',8o de chlorhydrate de quinine.
Ce n’est là bien entendu qu’une formule générale qui devra être très souvent modifiée, notamment dans les lièvres graves compliquées d’accidents pernicieux.
La plupart des auteurs admettent que la quinine doit être administrée pendant l’apyrexie; la quinine est mieux supportée à ce moment que pendant les paroxysmes fébriles, elle provoque moins souvent des vomissements, d’autre part on ne peut pas songer à empêcher l’évolution d’un accès régulier, de durée normale.
Dans les fièvres graves, dans les continues, on n’attendra pas les intermissions, ni même les rémissions de la fièvre pour faire prendre la quinine. C’est à Maillot que revient le mérite d’avoir montré que la continue palustre devait être traitée
140 ENCYCLOPÉDJE SCIENTIFIQUE s
par la quinine à forte dose et non par la saignée jt
et les évacuations comme le faisaient Broussais |
et ses élèves ; cette réforme thérapeutique a eu f les plus heureux résultats et les idées de Maillot | sont aujourd’hui universellement admises. î
Dans les fièvres graves on fera des injections |
hypodermiques (i^’',5o à 2^*’ par jour de chlor- |
hydrate de quinine en deux fois), sans se préoc- i cuper de la température du malade. j
Dès que la fièvre aura cédé, on reprendra le I traitement des fièvres simples indiqué plus haut. ;
Dans les fièvres compliquées d’accidents per- \ nicieux, il faut souvent associer à la quinine j
une médication adjuvante : les boissons chau- '
des, les stimulants diffusibles, les injections hy- ' podermiques d’éther, les frictions dans l’accès t pernicieux cholériforme ; les applications de j glace sur la tête, les sangsues aux apophyses I masloïdes, les purgatifs dans les formes délirantes ou comateuses, etc....
Aucun des nombreux médicaments qui ont été donnés comme des succédanés de la quinine ne possède une efficacilé comparable à celle de ce médicament.
Les sulfates de cinchonine et de cinchonidine coûtent moins cher que le sulfate de quinine mais ils sont beaucoup moins actifs ; par suite
il faut les administrer à dose beaucoup plus forte ; d'autre part ils sont plus toxiques que le sulfate de quinine.
\Jatide arsénieux agit surtout comme tonique et à ce titre, il peut rendre des services dans le traitement de la cachexie palustre, mais la méthode de Boudin est inefQcace et dangereuse dans le traitement des accidents aigus du paludisme.
Guttmann et Ehrlich ont préconisé dans ces derniers temps le bleu de méthylène (o^‘’,4o à o^*^,5o par jour) nous avons prescrit sans succès ce médicament à plusieurs malades atteints de fièvre intermittente.
2. Prophylaxie. — Elle comprend : l’étude des mesures individuelles à prendre pour se préserver du paludisme et l’étude des mesures générales à conseiller pour l’assainissement des localités palustres.
A. Prophylaxie individuelle. — Nous avons vu que dans la plupart des pays palustres il y a une saison salubre et une saison insalubre ; le voyageur doit mettre à profit la saison salubre pour parcourir les contrées palustres ; c’est aussi cette saison qu’il faut choisir quand il s’agit d’envoyer des troupes dans ces contrées ou d’y exécuter des travaux.
142 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
L’emplacement de l’habitation doit être fixé toujours sur des hauteurs, jamais dans les bas fonds, ni dans une plaine humide et mal drainée. Nous avons vu que dans une même ville on trouvait souvent des quartiers insalubres à côté de quartiers salubres.
Dans tous les pays chauds et insalubres on a été conduit à créer sur les hauteurs des sanatoria dans lesquels on passe autant que possible la saison des fièvres.
On évitera de parcourir pendant la saison des fièvres les principaux foyers du paludisme et surtout d’y séjourner la nuit. Les ouvriers, les moissonneurs obligés de travailler pendant le jour dans des localités insalubles regagneront le soir les centres d’habitation sur les hauteurs ; les marins trouveront dans leurs vaisseaux un abri excellent.
L’eau de boisson doit être l’objet d’une scrupuleuse attention ; si on n’a pas d’eau de source à sa disposition, il ne faut faire usage pour la boisson que d’eau filtrée avec soin ou bouillie.
On évitera, surtout pendant la saison endémo-épidémique, toutes les causes débilitantes qui favorisent l’invasion du paludisme : grandes fatigues, excès de toute sorte.
Le café, en raison de ses propriétés toniques, est une excellente boisson dans les pays chauds, aussi les Orientaux en font-ils une très grande consommation. Les infusions de café ou de thé ont en outre cet avantage que pour les préparer on est obligé de faire bouillir Teau et de la stériliser par conséquent.
Les personnes qui ont eu déjà une ou plusieurs atteintes de fièvre doivent redoubler de précautions pour éviter une rechute toujours à craindre, surtout si l’anémie persiste. Elles feront sagement de prendre du vin de quinquina ou de l’acide arsénieux, ou encore de se soumettre à un traitement hydrothérapique, et, au moindre malaise, de recourir au sulfate de quinine.
Il n’est pas toujours possible d’observer ces prescriptions ; beaucoup de personnes sont obligées de parcourir des régions très insalubres pendant la saison des fièvres ou d’y séjourner.
L’utilité d’un traitement préventif du paludisme s’impose toutes les fois qu’on se trouve dans des localités où le paludisme règne avec tant de force qu’on a peu de chances de rester indemne, et qu’on doit redouter, ses atteintes les plus insidieuses et les plus graves.
Des faits nombreux démontrent que le quin-
144 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
quina el les sels de quinine, qui guérissent le paludisme, peuvent aussi le prévenir.
Dans la marine anglaise, on emploie souvent le vin de quinquina et le sulfate de quinine à titre préventif. Chaque fois qu’on envoie des hommes à terre, dans les régions tropicales, on leur fait prendre, le matin, au moment où ils quittent le navire, et le soir, quand ils reviennent, du vin de quinquina.
La quinine et la cinchonine ont été employées à titre prophylactique pendant la guerre de Sécession, lorsque les troupes étaient appelées à occuper des postes très insalubres. Les rapports des médecins militaires américains sont presque tous favorables à cette manière de faire. Chamberlain, Wilson, David Merrit, Maylert, Bâche, Swift, Thompson, Warren, Samuel Logan constatent les bons effets de la quinine pour prévenir la fièvre et citent des faits très probants en faveur de cette méthode.
Jilek de Pola, Hertz d’Amsterdam ont constaté également l’efficacité de la quinine administrée préventivement.
Thorel a pu parcourir les localités les plus insalubres du Mékong, grâce au sulfate de quinine pris à la dose de o^%6o à o^'%8o par semaine ; ceux de ses compagnons qui s’étaient
astreints à la même précaution, échappèrent comme lui aux fièvres palustres. (Thorel, Thèse, Paris, 1870.)
Bizardel a ci lé de nouveaux exemples de l’efficacité de la quinine comme prophylactique du paludisme. Avec les faibles doses de quinine qui sont conseillées par Bizardel, on ne peut pas songer à prévenir entièrement l’infection palustre, mais c’est déjà beaucoup si on empêche le paludisme de se manifester sous ses formes les plus graves.
Bizardel signale à plusieurs reprises ce fait que, même dans les régions les plus malsaines, les individus qui prenaient de la quinine à dose préventive n’ont pas présenté d’accidents pernicieux; or, ce sont surtout ces accidents qui sont à redouter pour des hommes isolés qui ne peuvent pas recevoir immédiatement les secours, d’un médecin. (Bizardel, Thèse, Paris, 1888).
Grœser, qui a expérimenté le traitement préventif du paludisme par la quinine à Batavia, c’est-à-dire dans une des réglons les plus insalubres du globe, conclut en faveur de cette méthode; les atteintes de fièvre sont beaucoup moins fréquentes et beaucoup moins graves chez les marins qui, en abordant ce port dangereux, se soumettent à la médication quinique
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
prévenlive, que chez ceux qui négligent celle mesure prophylactique.
L'usage de la quinine comme prophylactique de la fièvre palustre a été également recommandé par Nicolas.
L’acide arsénieux a été employé en Italie à litre de médication prévenlive du paludisme; des essais ont été faits à plusieurs reprises suides ouvriers et dans l’armée, les résultats de ces expériences ne démontrent pas l’efficacité de l’acide arsénieux, les atteintes de paludisme ont été à très peu près aussi fréquentes chez les^ sujets soumis à la médication que chez les autres.
B. Prophylaxie générale. — Nous avons vu (Chapitre i) que le paludisme avait disparu presque complètementd’un grand nomhre de localités autrefois très insalubres ; les exemples de cette heureuse transformation abondent, non seulement en Europe, mais aussi dans des pays où fendémie palustre est beaucoup plus sévère, en Algérie, par exemple.
Parmi les mesures d’assainissement les plus efficaces, il faut citer: le dessèchement des marais, le drainage et la culture du sol.
En desséchant le sol, en le drainant par des procédés mécaniques ou au moyen des végétaux,
on modifie évidemment le milieu dans lequel se développent les parasites du paludisme et on le rend moins favorable à la pullulation de ces êtres.
Le dessèchement des marais ne doit se faire qu’avec méthode et en s'entourant de grandes précautions, surtout dans les pays chauds; on proGtera de la saison pendant laquelle l’endémie palustre ne règne pas ou règne avec le moins d’intensité'; on se gardera de mettre à découvert pendant la saison des chaleurs une grande surface de marais ; le marais est en elîet beaucoup plus dangereux quand il commence à se dessécher que lorsqu’il est complètement recouvert par l’eau. L’exemple de Lancisi faisant inonder les fossés du fort Saint-Ange pour arrêter les ravages du paludisme est célèbre; en Hollande le môme moyen a été employé plus d’une fois avec succès.
Les ouvriers qui travaillent au dessèchement ne passeront pas la nuit au milieu des marais, et ils seront soumis à la médication préventive par la quinine pendant la saison des fièvres.
La culture régulière assainit toujours le sol, mais certaines espèces végétales sont particulièrement favorables à cet assainissement.
Les plantations d’eucalyptus, qui ont été fai-
ENCYCLOPEDIE SCIENTIFIQUE
tes, depuis une vingtaine d’années, dans un grand nombre de pays palustres, ont rendu déjà de grands services, notamment en Corse, en Algérie et en Italie.
Dès 1861, Ramel considérait l’eucalyptus comme capable de combattre le paludisme ; c’est à lui que revient le mérite d’avoir importé l’eucalyptus globulus dans nos pays.
L’assainissement de la ferme des Trois Fontaines près de Rome est un exemple très remarquable des heureux effets produits par les plantations d’eucalyptus (Torelli).
- Michon a cité deux autres exemples très intéressants et très probants d’assainissement de localités palustres par les plantations d’eucalyptus. {Bulletin de la Société nationale d' acclimatation, \^wn\cv i885).
Eucalyptus globulus est le plus connu des eucalyptus, c’est celui qui a été introduit le premier en Europe; il domine encore dans les vieilles plantations; dans les plantations nouvelles VE. globulus a été remplacé presque partout en Algérie par VE. rostrata. \JE. globidus craint le froid et la grande chaleur; il lui faut de bonnes terres, ni sèches, ni trop humides, il périt rapidement dans les sols constamment marécageux. \JE. rostrata résiste mieux.
L’eucalyptus agit-il simplement comme les autres végétaux en drainant et en desséchant le sol? S’il assainit le sol plus rapidement que ne font les autres arbres, est-ce uniquement parce que sa croissance est plus rapide, ou bien fautil admettre qu’il a des vertus spéciales et qu’il jouit de la propriété de détruire les parasites du paludisme? Cette dernière hypothèse n’a rien d’invraisemblable ; les eucalyptus dégagent en effet des vapeurs aromatiques douées de propriétés antiseptiques; de plus, les feuilles et les branches qui couvrent le sol contiennent une forte proportion d’eucalyptol qui peut s’opposer au développement des germes du paludisme.
D’Abbadie a signalé l'influence des soufrières sur le paludisme; il résulte des faits cités par cet observateur que les émanations sulfureuses qui se produisent, au voisinage des soufrières, ont des effets très favorables dans les pays palustres. Cette action de Tacide sulfureux est facile à comprendre; il ne semble pas malheureusement que l’on puisse l’utiliser pour l’assainissement des localités.
En parlant de la prophylaxie individuelle, nous avons dit qu’il était nécessaire dans les pays palustres de surveiller de très près l’eau de
boisson ; aux mesures générales d’assainissement d’une localité, il faut donc ajouter la nécessité d’approvisionner cotte localité avec de l’eau de bonne qualité.