‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 62 sur 85 · INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPEENNE · texte numérisé non relu

INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPEENNE

L'homme ne sait point admirer ce qu'il voit tous les jours. Au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle , nous l'appelons despotisme , et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière.

Les anciens opposaient le règne des lois à celui des rois , comme ils auraient opposé la république au despo~ îisme. « Quelques nations, dit Tacite, ennuyées de leurs « rois , préférèrent les lois K . » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette opposition qui est cependant trèsréelle et le sera toujours hors du christianisme.

Jamais les nations antiques n'ont douté, pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui , que le droit de vie et de mort n'appartînt directement aux souverains. 11 est inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent p^s même les hommes sur ce point , puisqu'en suivant la doctrine de saint Augustin lui-même , le soldat qui ne tue pas, quand le prince légitime le lui ordonne , n'est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre2; par où

(1) Quidam regum perlaosi loges raaluerunt. ( Tacit. )

(2) Sanct. August. De civil. Dei , 1 , 29. — Ailleurs , il dit encore : Reuro regem facil iniquitai imperandi , innocentem autem militera osier dit ordo serviendi. ( Idem , contra Faustum. )

l'on voit que ce grand et bel esprit ne se formait pas encore l'idée d'un nouveau droit public qui ôterait aux rois le pouvoir de juger.

Mais le christianisme , pour ainsi dire disséminé sur la terre , ne pouvait que préparer les cœurs , et ses grands effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque l'autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions , la puissance de cette Religion se trouverait concentrée dans la main d'un seul homme , condition inséparable de l'exercice de cette puissance. Il fallait d'ailleurs que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n'était plus digue de recevoir la greffe divine. Mais le robuste sauvageon du nord s'avançait, et tandis qu'il foulerait aux pieds l'ancienne domination, les Papes devaient s'emparer de lui , et sans jamais cesser de !e caresser ou de le combattre , en faire à la fin ce qu'en n'avait jamais vu dans l'univers.

Du moment où les nouvelles souverainetés commencèrent à s'établir , l'Eglise , par la bouche des Papes , ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Ecriture : C'est par moi que les rois régnent * ; et aux rois : Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas juges 2 , pour établir à la fois et l'origine divine de la souveraineté , et le droit divin des peuples. 4 « L'Eglise , dit très -bien Pascal , défend à ses en- « fants , encore plus fortement que les lois civiles , de se « faire justice eux-mêmes; et c'est par son esprit que les « rois chrétiens ne se la font pas dans les crimes même « de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils remettent les

(1) [ Per me reges régnant , et legum conditores justa decernurU. Trov. VIII, 15.]

(2) [ Mallh. VII, i. ]

■ criminels entre les mains des juges, pour les faire punir « selon les lois et dans les formes de la justice *. »

Ce n'est pas que l'Eglise ait jamais rien ordonné sur ce point ; je ne sais même si elle l'aurait pu : car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscurité respectable , sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses. Les rois sans doute ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines ; mais toujours l'esprit de l'Eglise s'avançait sourdement , attirant à lui les opinions , et flétrissant ces actes de la souveraineté , commodes assassinats solennels , plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.

Mais comment l'Eglise aurait-elle pu faire plier la monarchie , si la monarchie elle-même n'avait été préparée , assouplie , je suis prêt à dire édulcorée par les Papes ? Que pouvait chaque Prélat , que pouvait même chaque Eglise particulière contre son maître ? Rien. 11 fallait , pour opérer ce grand prodige, une puissance non point humaine, physique , matérielle (car dans ce cas elle aurait pu abuser temporellement ) , mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion : telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de !a souveraineté européenne , parce que la même autorité agissant partout , effaçait les différences nationales autant que la chose était possible , et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir ? De là tant de

(1) Dans les Lellres provinciales.

riiocs , tant d'attaques quelquefois trop humaines , et tanî de résistances féroces. Mais le principe divin n'était pas moins toujours présent , toujours agissant et toujours reconnaissable : il l'était surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué , savoir : que toute action des Papes contre les souverains tournait au profit delà souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins , môme en luttant contre les monarques , ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain , ils combattaient tout à la fois ej pour le caractère divin de la souveraineté , et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple , parfaitement étranger à toute espèce de résistance , ne pouvait s'enorgueilir ni s'émanciper , et les souverains ne pliant que sous un pouvoir divin conservaient toute leur dignité. Frédéric , sous le pied du Pontife , pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris; pas plus que David prosterné devant l'ange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.

Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie europénne. Ils l'ont faite , au pied de la lettre , comme Féneîon fit le duc de Bourgogne. Il s'agissait de part et d'autre d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner ; et par cela seul qu'il se surmonte , il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans , parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'efFori continuel de l'Eglise dirigé par le Souverain Pontife , en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'où ne venra ja-

mais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement , sans menaces , sans lois , sans combats , sans violence et sans résistance v la grande charte européenne fut proclamée , non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics , mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.

Les rois abdiquent le pouvoir déjuger par eux-mêmes, et les peuples en retour déclarent les rois infaillibles et

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