CHRONOLOGIQUE
L'esprit de division et d'opposition que les circonstances ont naturalisé en Grèce depuis tant de siècles , y a jeté de si profondes racines, que les peuples de cette belle contrée ont fini par perdre jusqu'à l'idée même de l'unité. Ils la voient où elle n'est pas -, ils ne la voient pas ou elle est; souvent même leur vue se trouble, et ils ne savent plus de quoi ils parlent. Ils ont exporté en Russie un de leurs grands paralogismes , qui fait aujourd'hui un effet merveilleux dans les cercles de ce grand pays. On y dit assez communément que l'Eglise grecque est plus ancienne qne la romaine. On ajoute même , en style métaphysique , que la première fut le berceau du christianisme. Mais que veulent-ils dire ? Je sais que le Sauveur des hommes est né à Bethléem ; et si l'on veut que son berceau ait été celui du christianisme , il n'y a rien de si rigoureusement
rrai. On aura raison encore , si l'on voit le berceau da christianisme à Jérusalem, et dans le Cénacle d'où partit, le jour de la Pentecôte , ce feu qui éclaire , qui échauffe et qui purifie *. Dans ce sens , l'Eglise de Jérusalem es! incontestablement la première r et saint Jacques , en sa qualité d'Evêque , est antérieur à saint Pierre de tout le temps nécessaire pour parcourir, la roule qui sépare Jérusalem d'Antioche ou de Rome". Mais ce n'est pas de quoi il est question du tout. Quand est-ce donc qu'on voudra comprendre qu'il ne s'agit point entre nous des Eglises , mais de l'Eglise ? On ne saurait comparer deux Eglises catholiques , puisqu'il ne saurait y en avoir deux, et que l'une exclut l'autre logiquement. Que si on compare une église à l'Eglise , on ne sait plus ce qu'on dit. Affirmer que l'Eglise de Jérusalem , par exemple , ou d'Antioche , est antérieure à l'établissement de l'Eglise catholique , c'est un truisme , comme disent les Anglais ; c'est une vérité niaise qui ne signifie rien et ne prouve rien. Autant vaudrait remarquer qu'un homme qui est à Jérusalem ne saurait se trouver à Rome sans y aller. Imaginons un souverain qui vient prendre possession d'un pays nouvellement conquis par ses armes. Dans la première ville frontière , il établit un gouvernement et lui donne de grands privilèges ; il en établit d'autres sur sa route ; il arrive enfin dans la ville qu'il a choisie pour sa capitale; il y fixe sa- demeure, son trône, ses grands officiers , etc. Que dans la suite des temps la première ville s'honore d'avoir été la première qui salua du nom de roi le nouveau souverain ; qu'elle se compare même aux autres villes du gouvernement , et qu'elle fasse remarquer son antériorité même sur celui de la capitale, rien ne
{£.) Division du sermon Je Bynrdaioue eur la Pentecôte.
serait plus juste ; comme personne n'empêche à Ântioehe de rappeler que le nom de chrétien naquit dans ses murs. Mais si CE gouvernement se prétendait antérieur au gouvernement ou à l'état , ou lui dirait : Fous avez raison si vous entendez prouver que le devoir d'obéissance naquit chez vous, et que vous êtes les premiers sujets. Que si vous avez des prétentions d'indépendance ou de supériorité , vous délirez ; car jamais il ne peut être question d'antériorité contre l'état , puisqu'il n'y a qu'un état.
La question théologique est absolument la même. Qu'importe que telle ou telle Eglise ait été constituée avant celle de Rome? Encore , une fois, ce n'est pas de quoi il s'agit. Toutes les églises ne sont rien sans l'Eglise , c'est-à-dire l'Eglise universelle ou catholique qui nô revendique à cet égard aucun privilège particulier, puisqu'il est impossible d'imaginer aucune association humaine sans un gouvernement ou centre d'unité de qui elle lient l'existence morale.
Ainsi les Etals-Unis d'Amérique ne seraient pas un état sans le congrès qui les unit. Faites disparaître celte assemblée avec son président , l'unité disparaîtra en même temps, et vous n'aurez plus que treize étals indépendants, en dépit de la langue et des lois communes.
Ajoutons , quoique sans nécessité pour le fond de la question , que cette antériorité dont j'ai entendu parler tant de fois , serait moins ridicule s'il s'agissait d'un espace de temps considérable , de deux siècles , par exemple, ou même d'un seul. Mais qu'y a-l-il donc d'antérieur dans le christianisme à saint Pierre qui fonda l'Eglise romaine, et à saint Paul qui adressa à celte église une de ses admirables épîtres ? Toutes les églises apostoliques sont égales en date ; ce qui les distingue c'est la durée; car toutes ces Eglises , une seule exceptée , ont disparu » aucune
n'est en état de remonter, sans interrup'.ion et par des Evoques connus, légitimes et orthodoxes, jusqu'à i'Apôtra fondateur. Cette gloire n'appartient qu'à l'Eglise romaine.
Il faut ajouter encore que cette question d'antériorité , si funle et si sophistique en elle-même , est déplacée surtout dans la bouche de l'Eglise de Conslantinople , la dernière en date parmi les Eglises patriarcales , qui ne tient même son litre que de l'obstination des empereurs grecs et de la complaisance du premier Siège trop souvent ubligé de choisir entre deux maux : jouet éternel de l'absurde tyrannie de ses princes , souillée par les plus terribles hérésies , fléau permanent de l'Eglise qu'elle n'a cessé de tourmenter pour la diviser ensuite , et peut-être sans retour.
Mais il ne peut être question d'antériorité. J'ai fait voir que celte question n'a poiD* de sens, et que ceux qui l'agitent ne s'entendent pas eux-mêmes. Les Eglises pholiennes ne veulent point s'apercevoir qu'au moment même de leur séparation , elles devinrent protestantes , c'est-àdire séparées et indépendantes. Aussi pour se défendre , elles sont obligées d'employer le principe protestant , c'est-à-dire qu'elles sont unies par la foi , quoique l'idcnlité de législation ne puisse constituer l'unité d'aucun gouvernement , laquelle ne peut exister partout où ne se trouve pas la hiérarchie d'autorité.
Ainsi , par exemple , toutes les provinces de France sont des parties de la France , parce qu'elles sont toutes réunies sous une autorité commune ; mais si quelquesunes rejetaient celte suprématie commune , elles deviendraient des états séparés et indépendants , et nul homme desens ne tolérerait Y 'assertion qu'elles font toujours portion du royaume de France, par ce quelles ont conservé la même langue et la même législation,
Les Eglises phoriennes ont précisément et identiquement Jamême prétention: elles veulent être portion du royaume catholique après avoir abdiqué la puissance commune. Que si on les somme de nommer la puissance ou le tribunal commun qui constitue l'unité, elles répondent qu'il n'y en i point; et si on les presse encore en leur demandant commuent il est possible qu'une puissance quelconque n'ait pas un tribunal commun pour toutes ses provinces ; elles répondent que ce tribunal est inutile, parce qu'il a tout décidé dans ses six premières sessions , et qu'ainsi il ne doit plus s'assembler. A ces prodiges de déraison, elles en ajouteront d'autres , si votre logique continue à* les harceler. Tel est l'orgueil , mais surtout tel est l'orgueil national ; jamais on ne le vit avoir honte ou seulement peur de lui-même. Toutes ces Eglises séparées se condamnent chaque jour en disant : Je crois à l'Eglise une et universelle. Car il faut absolument qu'à cette profession de droit , elles eo substituent une autre de fait qui dit : Je crois aux Eglises une et universelle. C'est le solécisme le plus révoltant dont l'oreille humaine ait jamais été affligée.
Et ce solécisme , il faut bien le remarquer , ne pew nous être renvoyé. C'est en vain qu'on nous dirait : Séparés de nous t ne prétendez-vous pas à V unité? séparés de vous , pourquoi n'aurions-nous pas la même prétention ? Il n'y a point de comparaison du tout ; car l'unité est chez nous : c'est un fait sur lequel personne ne dispute. Toute la question roule sur la légitimité , la puissance et l'étendue de cette unité. Chez les photiens au contraire , comme chez tous les autres protestants , il n'y a point d'unité ; en sorte qu'il ne peut être question de savoir si nous devons nous assujettir à un tribunal qui n'existe pas. Ainsi l'argument ne tombe que sur ers Eglise?, et ne saurait être rétorqué.
La suprématie des Souverains Pontifes est si claire ,■ si incontestable , si universelleiuent reconnue , qu'au tempsde la grande scission , parmi ceux qui se révoltèrent conti-e sa puissance , nul n'osa l'usurper , et pas même l'auteur du schisme. Ils nièrent bien que l'Evêque de Rome fût le chef de l'Eglise ; mais aucun d'eux ne fut assez hardi pour dire je le suis : en sorte que chaque Eglise demeura seule et acéphale , ou ce qui revient au même, hors de l'unité et du catholicisme.
Photius avait osé s'appeler Patriarche œcuménique, titre qui ne pouvait se montrer que dans la folle Byzance. L'Eglise vit-elle jamais les Evêques d'un seul patriarcat s'assembler et se nommer concile œcuménique? Ce délire cependant n'aurait pas différé de l'autre. Pour ne pas blesser la logique, autant que les canons, Photius n'avait qu'à s'attribuer sur tous ses complices cette même juridiction qu'il osait disputer au Pontife légitime : mais la conscience des hommes était plus forte que son ambition. Il s'en tint à la révolte, et n'osa ou ne put jamais s'élever jusqu'à l'usurpation.