LIVRE IV, CHAPITRE VIII
« Vous avez entendu des témoins contre lui, disait-il « aux juges de l’un de ses clients; mais quels témoins? « D’abord ce sont des Grecs, et c’est une objection ad- « mise par l’opinion générale. Ce n’est pas que je veuille « pltis qu’un autre blesser l’honneur de cette nation ; « car si quelque Romain en a jamais été l’ami et le par- « tisan, je pense que c’est moi ; et je l’étais encore plus « lorsque j’avais plus de loisir*. ,. Mais enfin, voici ce « que je dois dire des Grecs en général. Je ne leur dis- « pute ni les lettres, ni les arts, ni l’élégance du lan- « gage, ni la finesse de l’esprit, ni l’éloquence ; et s’ils « ont encore d’autres prétentions , je ne m’y oppose « point ; mais quant à la bonne foi et d la religion du « serment , jamais cette nation ny a rien compris ; jamais « elle n’a senti la force, l’autorité, le poids de ces cho- « ses saintes. D’où vient ce mot si connu : Jure dans ma « cause , je jurerai dans la tienne? Donne-t-on cette « phrase aux Gaulois et aux Espagnols? Non; elle n’ap» « partient qu’aux Grecs ; et si bien aux Grecs, que ceux « même qui ne savent pas le grec savent la répéter en « grec *. Contemplez un témoin de cette nation : en « voyant seulement son attitude, vous jugerez de sa re- « ligion et de la conscience qui préside à son témoi* « gnage.., Il ne pense qu’à la manière dont il s’expri* o mera, jamais à la vérité de ce qu’il dit.,. Vous venez « d’entendre un Romain grièvement otTensé par l’accusé. « Il pouvait se venger ; mais la religion l’arrêtait ; il n’a « .pas dit un mot offensant ; et ce qu’il devait dire « même, avec quelle réserve il l’a dit ! il tremblait, il « pâlissait eh parlant... Voyez nos Romains lorsqu’ils « rendent un témoignage en jugement : comme ils se « retiennent, comme ils pèsent tous leurs mots, comme « ils craignent d’accorder quelque chose à la passion,
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« de dire plus ou moins qu’il n’est rigoureusement né- « cessaire ! Comparez-vous de tels hommes à ceux pour « qui le serment n’est qu’un jeu? Je récuse en général « tous les témoins produits dans cette cause ; je les ré- « cuse parce qu’ils sont Grecs et qu’ils appartiennent « ainsi à la plus légère des nations, etc. »
Cicéron accorde cependant des éloges mérités à deux villes fameuses, Athènes et Lacédémone. «Mais, dit-il, « tous ceux qui ne sont pas entièrement dépourvus de « connaissances dans ce genre savent que les véritables « Grecs se réduisent à trois familles : l’athénienne, qui « est une branche de l’ionienne, l’éolienne et la do- « rienne; et cette Grèce véritable n’est qu’un point en « Europe '. »
Mais quant aux Grecs orientaux, bien plus nombreux que les autres, Cicéron est sévère sans adoucissement : « Je ne veux point, leur dit-il, citer les étrangers sur « votre compte ; je m’en tiens à votre propre jugement... « L’Asie Mineure, si je ne me trompe, se compose de « la Phrygie, de la Mysie, de la Carie, de la Lydie. Est- « ce nous ou vous qui avez inventé l’ancien proverbe : « On ne fait rien (T un Phrygien que par le fouet? Que « dirai-je de la Carie en général? N’est-ce pas vous en- « core qui avez dit : Avez-vous envie de courir quelque « danger ? allez en Carie ? Qu’y a-t-il de plus trivial dans « la langue grecque que cette phrase dont on se sert « pour vouer un homme à l’excès du mépris : Il est, « dit-on , le dernier des Mysiens ? Et quant à la Carie, je « vous demande s’il y a une seule comédie grecque où « le valet ne soit pas un Carien2. Quel tort vous faisons-
t. Quis ignorât, qui modo unquam mediocriter res istas scire eu ravit, quin tria Græcorum généra sint VERE : quorum uni sunt Âthenienses, q use gens Ionum habebatur ; Æoles alteri; Dores tertii nominabantur? Atque hæc cuncta Græcia, qux famâ, qux glorid, quee doctrind, quæ pluribus artibus, qux etiam imperio et bellicd laude floruit, parmm qucmdam locum, ut scitis, Europx tenet, semperque tenuit. (Cicer., Oral, pro Flacco, XXVII.)
2. Passage remarquable où l’on voit ce qu'était la .comédie, et comment elle était jugée par l'opinion romaine.
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