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QUE FAUT-IL ATTENDRE DES GRECS? CONCLUSION DE CE LIVRE

Plusieurs relations nous ont fait connaître vaguement une fermentation précieuse excitée dans la Grèce moderne. On nous parle d'un nouvel esprit , d^im enthousiasme ardent pour la gloire nationale, d'efforts remarquables faits pour le perfectionnement delà langue vulgaire qu'on voudrait rapprocher de sa brillante origine. Le zèle étranger s'alliant au zèle patriotique^ est sur le point de montrer au monde une académie athiénienne , etc.

Sur la foi de ces relations ^ on pourrait cjoireà k. régénération prochaine d'iin^ nation jadis si célèbre^ quoique rinstitution et la régénération des nations , par le moyen des académies et même en général par le moyen des sciences , soit incontestablement ce qu'on peut imaginer de plus contraire à toutes les lois divines. Cependant j'accepte Paugure avec transport , et tous mes vœux appellent le succès de si nobles efforts ; mais je suis forcé de Favouer, plusieurs considérations m'alarment encore et me font douter malgré moi. Souvent j'ai entretenu des hommes qui avaient vécu longtemps en Grèce^ et qui en avaient particulièrement étudié les habitants. Je tes ai ti'ouvés tons d*accord sur ce points c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque. Il y a dans le caractère grec quelque chose d'inexplicable qui s'oppose à toute grande association , à toute organisation indépendante , et c'est la première chose qu'un étranger voit , s'il a des yeux. Je souhaite de tout mon cœur qu'on m'ait trompé, mais trop de raisons parlent pour la vérité de cette opinion. D'abord elle est fondée sur le caractère éternel de cette nation ^i est née divisée , s'il est permis de s'exprimer ainsi. Gicéron qui n'était séparé que par trois ou quatre siècles des beaux jours de la Grèce , ne lui accordait plus cependant que des talents et de l'esprit : que pouvons-nous en attendre aujourd'hui' que vmgt siècles ont passé sur ce peuple infortuné , sans lui laisser seulement apercevoir le jour de la liberté? L'effroyable servitude qui pèse sur lui depuis quatre siècles , n'a-t-elle pas éteint dans l'âme des Gi^ecs jusqu'à l'idée même de l'indépendance et de la souveraineté? Qui ne connaît l'action déplorable du despotisme sur le caractère d'une nation asservie? Et quel despotisme encore? Aucun peuple peutêtre n'en éprouva de semblable. Il n'y a en Grèce aucun

poinl de contact , aucun amalgame possible entre 1^ mal" U'e etTesdave. Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au milieu du XV® siècle , desTartares campés en Europe* Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué que riea ne peut rapprocher d'eux. Là , deux lois ennemies se coqtemplent en rugissant ; elles pourraient se toucher peudant réternité , sans pouvoir jamais s'aimer* Entre ellos point de ti'aités, point d'accommodements , point de transactions possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre , et ce sentiment même qui rapproche tout, ne peut rien sur elles. De part et d'autre les deux sexes n'osent se regai^der^ ou se regardent en tremblant comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet II est entré hier danâ la Grèce , et que le droit de conquête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cimeterre et le bâton du pacha, le Grec ose à peine respirer : il n'est sur de rien , pas mémo de la femme qu'il vient d'épouser. Il cache son trésor > il cadie ses enfapts , il cache jusqu'à la façade de sa maison , si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s'endurcit à l'insulte et aux tourments. Il sait combien il peut supporter de coups sans déceler l'or qu'il a caché. Quel a dû être le résultat de ce traitement sur le caractère d'un peuple écrasé , chez qui l'enfant prononce à peine le nom de sa mère^ avant celui d'avame? De véritables observateurs protestent que si le sceptre de fer qui lui commande venait à se retirer subitement, ce serait le plus grand malheur pour la Grèce , qui entrerait aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu'il fût possible d'y trou-^ ver un remède ni d'en prévoir la fin. Oii serait pour ce peuple, supposé affranchi^ le point de réunion et le centre de runi;.é politique , qu'il ne concevrait pas mieux qu'il ne

conçoit depuis huit siècles Tunité religieuse? Quelle pro« viof^ voudrait céder à Tautre? Quelle race les dominerait? D'ailleurs rien ne présage cet afiranchissement. Jadii notre faiblesse sauva le sceptre des sultans ; aujourd'hui c'est notre force qui le protège. De grandes jalousies s'observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas » elles soutiendront encore et pour longtemps peut-être le trône ottoman , (quoique miné de toutes parts.

Et quand même ce trône tomberait ! La Grèce change* rait de maître; c'est tout ce qu'elle obtiendrait. II peat se iaire qu'elle y gagnât , mais toujours elle serait dominée. L'Egypte est sans contredit , et sous tous les rapports , le pays de l'univers le plus fait pour ne dépendre que de luimême. Ezéchiel cependant lui déclara 9 il y a plus de deux mille ans , qw jamais V Egypte n'obéirait à un sceptre égyptien^; et depuis Gambyse jusqu'aux Mameluks, la prophétie n'a cessé de s'accomplir. Misraïm, sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sortirent jadis des temple de Memphis et de Tentyra /dont les profondes et mystérieuses retraites versèrent l'erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait , l'Egypte est condamnée an dernier supplice des nations ; l'ange de la souveraineté a quitté ces &meuses contrées , et peut-être pour n'y plus revenir. Qui sait si la Grèce n'est pas soumise au même anathème? Aucun Prophète ne l'a maudite^, du moins dans nos livres ; mais on serait tenté de croire que l'identité de la peine suppose celle des transgressions. N'est-ce pas la Grèce qui lut Y enchanteresse des nations? N'est-ce

(4) Ezéchiel,XXIX, 13 ; XXX, 13.

(2^ Je teax seulement dire que si la Grèce est condamnée , ce n'rft pas daus nos Uvres saints.

pas elle qui se chargea de traasmeitre à l'Europe les su? perstitions de l'Egypte et de TOrient ? Par elle ae souir ines-nous pas encore païens? Y a-t-il une fable, une folie y un vice qui n'ait un nom , un emblème , un masque grec? et pour tout dire , n'est-ce pas la Grèce qui eut jadis l'horrible honneur de nier Dieu la première , et de prêter une voix téméraire à l'athéisme , qui n'avait point encore osé prendre la parole à la face des hommes^?

Elien remarque avec raison , que toutes les nations nommées barbares par les Grecs reconnurent une divinité suprême^ et qu'il n'y eut jamais d'athées parmi elles ^«

. Je ne demande qu a me tromper ; mais aucun œil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce ; et s'il venait à cesser, qui aait ce qui arriverait?

Plus d'une fois dans nos temps modernes , elle a réglé ses espérances et ses projets politiques sur l'affinité des cultes; mais toujours destinée h se tromper ,^ elle a pu apprendre à ses dépens qu'elle ne tient plus à rien. Combien lui faudra-t-il encore de siècles pour comprendre qu'on n'a point de frères , quand on n'a pas une mère commune?

Une erreur fatale de la Grèce , et qui malheureusement n'a pas l'air de finir si tôt , c'est de s'appuyer sur (f anciens souvenirs, pour s'attribuer je ne sais quelle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui arrive même de parler de rivalité à notre égard. Jadis peut-

(1) pRiMUM Graius homo morlales tollere contra £st oculos ausus , elc

(Lucrel liv. I, 67 el €S.)

(2) -ffilian. Hist. Var. lib. II , cap. XXXI. — Thomassin manière dVludîer et d^enseigncr THisloire, tom. I, livr. II, ch. Y, psg. 381. Paris , 1093 , in-8.

être cette rivalité avait une base et un sens; mais qpie signifie aujourd'hui une rivalité où Ton trouve d'un côté tout , et de Fautre rien P Est-ce la gloire des armes ou celle des sciences, que la Grèce voudrait nous disputer? Elle se nomme elle-même V Orient y tandis que, pour le véritable Orient , elle n'est qu'un point de l'Occident , et que pour nous , elle est à peine visible. Je sais qu'elle a écrit FUIade, qu'elle a bâti le Pécile, qu'elle a sculpté l'Apollon du Belvédère, qu'elle a gagné la bataille de Platée; mais tout cela est bien ancien, et franchement un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n'être que des apparences trompeuses ! Désirons ardemment que cette nation ingëmeuse recouvre son indépendance et s'en montre digne ; désirons que le soleil se lève enfin pour elle , et que les anciennes ténèbres se dissipent l II n'appartient point à un particulier de donner des avis à une nation ; mais le simple voeu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite^ cette véritable Grèce si bien circonscrite par €icéron * , se détacher à jamais de cette fiitale Byzance , jadis simple colonie grecque , et dont ia suprématie imaginaire repose tout entière sur des titres qui n'existent plosi On nous parle de Phocion,de Périclès, d'Epaminôndas, de Socrate , de Platon , d'Agésilas , etc. , etc. Eh bien! trai tons directement avec leurs descendants sans nous embarrasser des municipes. Il n'y a de notre côté ni haine , n aigreur : nous n'avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassons-nous de nouveau et pour ne nous séparer jamais. Il n'y a plus entre nous qu'un mur magique élevé par l'orgueil , et qui ne tiendra pas un mstant devant la bonne foi et l'envie de se.

{i) Sup. chap. VIIl . pag. 4i2.

réunii\ Que si Tanatlième dure toujours, tâchons au moins qu^aucun reproche ne puisse tomber sur nous. Un prélat de l'Eglise grecque s'est plaint amèrement , j'en ai la certitude, que les avances faites d'un certain côté avaient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogatic» aux maximes connues de douceui 4&t d'habileté, quelque légère qu'on la veuille supposer* paraît bien peu vraisemblable. Quoi qu'il en soit , il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négotiatlons aient un succès plus heureux, et que l'amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras qui étreignent les nations comme les individus.

I?IH QV QVKThlèuB, Livm»

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