CHAPITRE SEPTIÈME
DES PLACEMENTS FAITS A L’ÉTRANGER
Il est vraisemblable que la France a au moins une douzaine de milliards, peut-être davantage, placés à l’étranger, soit en fonds d’Etat, soit en titres de chemins de fer, soit en actions de sociétés industrielles ou financières.
Cette exportation de l’épargne nationale est-elle regrettable? C’est là une question très délicate et très complexe, qui appelle des distinctions, et que nous nous efforcerons de résoudre sans parti pris.
En 1865 et 1866, la Banque de France a fait dresser le tableau des pertes subies en 12 ou 13 ans sur le cours moyen d’achat des valeurs étrangères. A ce moment, on n’avait pas encore vu cette série d’emprunts Turc, Egyptien, Mexicain, Haïtien, Péruvien, Espagnol, Portugais, Russe, Roumain, du Honduras et de San- Salvador, etc., etc., qui sont venus depuis s’abattre sur le marché de Paris, et cependant M. Rouland, gouverneur de la Banque de France, s’exprimait ainsi dans son rapport sur les résultats de l’enquête : « Depuis
12 ans, de 1852 à 1865, il est sorti de France environ 6 milliards pour entreprises et emprunts du dehors, et sur ces 6 milliards, il y a plus d’un milliard et demi complètement perdu. » — Voici les chiffres à l’appui, calculés en millions.
Pertes su-
Pertes
su-
Valeurs. bies
sur
Valeurs. bies
sur
l’achat.
l’achat.
Actions d’Autrichiens
Obi. du Victor-Emmanuel.
Obligations d’Autrichiens.
Act. du Guill.-Luxemb. . .
Actions de Lombards
Act. de Montblanc à Reus.
Obligations de Lombards.
Act. de l’Ouest-Suisse. . . .
Actions de Saragosse
Act. des ch. de fer russes.
Obligations de Saragosse.
Act. du Hainaut et Flandre
Actions de Romains
Act. de Valence à Almanza
Obligations de Romains..
Act. du Nord-Est suisse.. .
Actions de Séville Xérès.
Act. des chem. méridion..
Oblig. de Séville- Xérès .. .
Obi. des chem. méridion..
Act. de Gordoue à Séville.
Obi. du N.-O. d’Espagne..
Obi. de Gordoue à Séville.
Act. du crédit en Espagne.
Act. du Nord de l’Espagne.
Act. du mobilier espagnol.
Obi. du Nord de l’Espagne
Act. de la canal, de l’Ebre
Earcelone et Pampelune..
Act. du mob. néerlandais.
Obligations de Pampelune
Act. du mobilier italien. . .
Actions de Portugais
Act. du crédit italien
Oblig. de Portugais
Act. du canal Cavour....
Act. de la ligne d’Italie...
Obi. du canal Gavour....
Obi. de la ligne d’Italie. . .
Actions de Silésie
Act. du Victor-Emmanuel.
Actions de Suez
Total
Total 1.573
Plus d’un milliard 1/2 de perte sur moins de 6 milliards, voilà, en effet, de quoi effrayer les capitalistes français qui seraient tentés de faire des placements à l’étranger. Et les pertes subies depuis sur les emprunts étrangers ne sont pas comprises dans ce milliard et demi. N’y a-t-il pas là matière à une condamnation sans appel de ces placements? — Nous pensons que ce serait aller trop loin ; que ces sortes de placements exi-
DES PLACEMENTS A L’ÉTRANGER. 363
gent beaucoup de prudence et beaucoup de mesure, mais qu’ils ne doivent pas être proscrits.
Et d’abord, la perte éprouvée par les souscripteurs primitifs, et qui se montait à 1 milliard 1/2 en 1865, à combien s’élèverait-elle aujourd’hui? A la moitié à peine de ce qu’elle était à cette époque. Parmi les entreprises qui se trouvaient alors en détresse, un bon tiers se sont relevées, parmi lesquelles plusieurs ont donné des plus values. Sans doute, ce résultat ne fera pas rentrer dans la poche des souscripteurs primitifs l’argent qui en était sorti; mais il n’én établit pas moins qu’il s’agissait d’entreprises sérieuses et viables, dont les commencements ont été très difficiles, qui ont été peut-être mal administrées au début, mais qui ont fini par donner les résultats qu’on en pouvait légitimement attendre. Si les souscripteurs primitifs ont à se reprocher une faute, ce n’est pas d’avoir placé leurs épargnes à l’étranger; c’est de les avoir placées sur des valeurs nouvelles et qui n’étaient de nature à donner des profits qu’après de longues années d’attente. Quant à ceux qui avaient accordé leur préférence aux entreprises qui ont sombré, il reste à savoir si ces spéculateurs aveugles n’auraient pas aussi bien englouti leurs épargnes dans ces entreprises françaises dont nous avons vu l’écroulement.
En effet, si les porteurs de titres étrangers ont subi de grosses pertes, les porteurs de valeurs françaises n’en ont pas été exempts. Que l’on prenne la cote de la Bourse d’il y a quelques années et qu’on la compare à la cote d’aujourd’hui. Presque toutes les valeurs
nouvelles ont baissé : un grand nombre, de moitié au moins; d’autres, des deux tiers; beaucoup ont disparu et n’ont plus que la valeur du papier. Entreprises de nouvelles lignes de chemins de fer, tramways, Compagnies d’assurances, Banques nouvelles, petites sociétés industrielles de toutes sortes, houillères, établissements métallurgiques, toutes valeurs à gros revenus ou à plus values, que sont-elles devenues? Elles se sont écroulées comme des châteaux de cartes et leurs débris jonchent encore le sol. Celles qui se tiennent debout font entendre le glas funèbre des appels de fonds. Les actionnaires ruinés, ô amère dérision ! sont invités à se dépouiller des maigres épargnes réservées pour leurs besoins journaliers, afin de libérer les morceaux de papier qui leur ont tant coûté. Et l’on voudrait jeter la pierre aux valeurs étrangères. O chauvinisme de notre siècle d'argent ! La grande coupable, c’est la spéculation! Et elle est de tous les temps et de tous les lieux.
Laissons donc de côté les récriminations et allons au fond des choses. La question des placements à l’étranger peut être envisagée sous diverses faces. Il s’agit de savoir : 1° si ces placements sont, en thèse générale, nuisibles à notre pays; 2° si les capitalistes français ont quelque intérêt à les faire; 3° dans quelles conditions ils doivent les faire; 4° si les valeurs étrangères qui offrent le plus de sécurité peuvent être comparées aux meilleures valeurs françaises.
A notre avis, les placements faits à l’étranger ne sont pas nuisibles au pays; ils lui sont plutôt profitables. Il
DES PLACEMENTS A L’ÉTRANGER. 365
n’en serait pas de même, sans doute, s’il s’agissait d’une nation pauvre qui posséderait peu de capitaux, et où par suite ceux-ci pourraient s’employer à un taux rémunérateur. Mais pour nous, qui avons une épargne annuelle de deux milliards au moins, peut-être trois, il nous est avantageux qu’une forte partie de cette somme émigre à l’étranger. S’il n’en était pas ainsi, on verrait le taux de l’intérêt s’abaisser rapidement à cause delà trop grande quantité de capitaux sans emploi. Or à qui cet abaissement de l’intérêt serait-il profitable? Ce ne serait pas assurément aux rentiers, ni aux producteurs; mais aux spéculateurs, aux promoteurs d’entreprises hasardeuses, à qui la misère amène les capitaux infructueux. Combien en est-il, parmi les malheureuses victimes de la crise financière de 1882, qui auraient conservé leurs épargnes si l’abaissement excessif du taux de capitalisation des bonnes valeurs ne les avait pas conduits à des placements aléatoires !
On dit qu’il y en France assez d’entreprises à créer pour offrir un emploi aux capitaux. Mais quelles entreprises a-t-on créées depuis dix ans? Quels sont les emplois qui ont été offerts aux capitaux, à part l’entreprise de Panama, qui est une affaire internationale, et les émissions d’obligations du Crédit foncier? On a construit des chemins de fer secondaires, mais que rapportent les capitaux employés dans la construction de ces petites lignes? A peine 1 p. 100 du capital dépensé. On a fait d’autres entreprises utiles, des tramways, des sociétés de gaz et eaux, des compagnies d’assurances, des banques surtout; mais quelle est
la situation de ces entreprises, quelles garanties offraient-elles de plus que les placements de première catégorie à l’étranger? Et que l’on ne dise pas que ces dernières ne peuvent être, dans tous les cas, profitables qu’à l’intérêt individuel. Les placements à l’étranger augmentent notre influence extérieure , ouvrent à nos fabriques de l’intérieur des débouchés nouveaux, fournissent des situations à nos ingénieurs, à nos commerçants, parfois à nos ouvriers. On peut ajouter qu’ils atténuent les crises ; qu’ils offrent aux esprits prévoyants, qui appréhendent l’instabilité des choses et les révolutions intérieures, un port de refuge où ils pourront mettre à l’abri une part de leurs épargnes.
Les placements à l’étranger ne sont donc un mal, ni pour l’intérêt individuel, ni pour l’intérêt national. On pourrait ajouter qu’au point de vue de l’intérêt individuel, presque toutes les valeurs étrangères ont infiniment plus haussé, depuis deux ou trois ans, que les valeurs françaises. Mais si ces placements peuvent être recommandés comme une application du principe de la division des risques, c’est à la condition qu’on y apporte du tact, delà mesure, delà circonspection; c’est à la condition qu’on ne mette pas à l’étranger toute sa fortune et surtout quon ne la place pas dans une seule valeur.
Quels sont les placements à l’étranger qui offrent le plus de sécurité? A cet égard, on peut distinguer trois catégories de valeurs étrangères : les chemins de fer, les fonds d’Etat, les sociétés industrielles et finan-
DES PLACEMENTS A L’ÉTRANGER
cières. Les obligations et actions des bonnes lignes de chemins de fer, celles qui donnent un revenu régulier, qui ont des actionnaires français et qui sont facilement négociables en France doivent être mises en première ligne, ainsi que certains fonds d’Etat étrangers, dont nous nous occuperons dans le chapitre suivant. Viennent ensuite les titres des sociétés industrielles et financières. Il va de soi d’ailleurs que ces lignes de démarcation n’ont qu’une exactitude approximative ; que, dans chaque catégorie, il y a des distinctions très importantes à faire ; que telle valeur industrielle ou financière est moins aléatoire, par exemple, que telle obligation de chemin de fer ou que tel fonds d’Etat. En thèse générale, la solidité d’une valeur est d’autant plus grande que son revenu est moins élevé.
En ce qui concerne les obligations de chemins de fer, on sait que les Compagnies étrangères ont émis, presque toutes, des obligations 3p. 100, modelées sur celles des Compagnies françaises. Ces obligations , du moins celles qui ont été émises par des entreprises de fondation ancienne, qui obtiennent, sur l’ensemble de leurs lignes, des produits nets suffisants pour couvrir leurs emprunts, présentent-elles la même sécurité que celles de nos grandes Compagnies? Pour répondre à cette question, il faut examiner quelle est la situation des diverses entreprises de chemins de fer étrangers.
Prenons d’abord les chemins de fer autrichiens — Les chemins deferautrichiens donnentdes excédants de produits nets suffisants pour constituer un dividende, et par conséquent le service des emprunts paraît largement
assuré . Mais aussi ces obligations se négocient au cours de 385 fr. environ, et par conséquent elles ne produisent guère que 4 p. 100 de revenu. Elles sont donc relativemnt plus chères que les fonds nationaux de l’Autriche, qui produisent 5 p. 100. Le droit de rachat que l’Etat s’estréservé nepeutheureusements’exercerque dans quelques années ; autrement, si le service des obligations était mis à sa charge, les cours pourraient en souffrir dans une certaine mesure. Nous disons dans une certaine mesure, parce que ces obligations étant garanties par des hypothèques, offriraient toujours plus de garantie que les autres fonds d’Etat. En définitive, les obligations des chemins de fer autrichiens nous paraissent [égaler comme solidité les obligations de nos grandes Compagnies.
On peut placer immédiatement à leur suite les obligations Madrid-Saragosse- Alicante, et celles du chemin de fer du Nord de l’Espagne. Ces obligations sontd’environ325 et 335 francs ; elles produisent un revenu de 4.30 à 4.40 p. 100. Elles présentent de sérieuses garanties, puisque les produits nets de leur réseau permettent de distribuer un dividende aux actionnaires. Seulement on peut craindre que Je gouvernement espagnol, dont les finances sont fort obérées, ne se laisse entraîner à frapper d’un impôt considérable le revenu des porteurs.
Les chemins Portugais doivent être mis au même rang que les précédents ; leurs obligations, qui se négocient à 325 francs environ, présentent des garanties analogues.
Les obligations lombardes viennent au dernier rang.
DES PLACEMENTS A L’ÉTRANGER
Il y a aussi pour la Compagnie des Lombards des excédants de produits nets, toutes charges payées; mais ces excédants n’existent que depuis peu de temps ; de plus, la Compagnie est affranchie pour quelques années de l’impôt hongrois sur le revenu ; mais le jour où cet affranchissement cessera, il est à craindre que l'impôt ne retombe sur les obligations, qui ont déjà été mises à contribution pour le paiement des impôts italien et autrichien ; ce qui constituerait une aggravation de 30 centimes par titre. Enfin les recettes des Lombards proviennent pour plus du tiers du versement effectué chaque année par le gouvernement italien, qui a racheté une partie du réseau de la Compagnie. Les obligations lombardes ne devraient doncpasêtre capitalisées à un taux plus élevé que la rente italienne, qui est capitalisée à environ 5 p. 100. Or elles se négocient à 290 fr. environ, et elles ne produisent, à raison des impôts dont elles sont frappées, que 13 francs de revenu, ce qui les capitalise au taux de 4.50 p. 100.
Telles sont les obligations étrangères qui peuvent être comparées aux obligations de nos grandes Compagnies. Ajoutons que la comparaison est en faveur de ces dernières, et, ce qui le prouve bien,c’estque leur prix est plus élevé. Toutefois il faut excepter les obligations autrichiennes de l’ancien réseau, qui correspondent exactement aux obligations françaises. Elles sont même cotées à des cours un peu plus élevés ; mais cela tient à ce qu’elles ne paient pas d’impôts en France.
En dehors de ce premier groupe d’obligations étrangères, il en existe un autre, formé des Compagnies dont