‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 106 sur 107 · Emotions and will · texte numérisé non relu

Emotions and will

2. Fisiologia del piacere, gros in-12, Milano, 1874. L'auteur analyse en détail chacun de nos plaisirs. Mais celte analyse est vague, superficielle et déclamatoire. Voir aussi l'ouvrage du même auteur : Fisiologia del amore.

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neroDS à quelques indications générales et à une simple esquisse. La première manifestation de cette tendance fondamentale à conserver, à augmenter notre être, qui est Fessence même de tout être vivant et le principe de toute la sensibilité, c'est l'activité sous la forme de l'instinct. Nous entendons par activité instinctive une impulsion naturelle qui, sans le secours pins ou moins tardif de la réflexion et de la volonté, sans le secours d'une expérience plus ou moins longue ou prompte, plus ou moins difficile ou facile à acquérir, nous pousse à l'accomplissement d'actes nécessaires à notre conservation, en attendant que vienne la raison, et qui la remplacent complètement dans les êtres qui ne sont pas destinés à devenir raisonnables. Autant, dans ce but de la conservation de l'être vivant, sont compris de buts particuliers qui s'y rapportent, autant il y a d'instincts particuliers qui, compris dans ce grand instinct, forment les subdivisions naturelles de l'activité instinctive.

Mais une première question se présente. Y a-t-il réellement des instincts? Tout n'est-il pas en nous le fruit de l'expérience, sinon de l'individu, au moins de la race, par suite de modifications accumulées transmises de génération en génération, pendant des milliers d'années, et enracinées à la longue dans notre nature même? Au défaut de l'expérience de la race, l'hérédité ne rend-elle

pas compte de Fiostinct? Sans doute il est habile, de la part des adversaires de Tinnéité, de poser ainsi la qaesnon ei Qe substituer à l'habitude individuelle, si manifestement insuffisante, l'habitude héréditaire, l'expérience accumulée des générailôTxo cl lièô ôiôcli^s. La difficulté peut être ainsi reculée, mais non pas résolue.

Nous ne nions pas ce qu'il y a de spécieux, ni même ce qu'il peut y avoir de vrai, en certaines limites, dans cette tentative pour mettre l'hérédité à la place de l'instinct. Sans vouloir entrer ici dans une discussion, qui serait plus ou moins hors de propos, sans prétendre faire les parts respectives de l'innéité et de l'hérédité dans ce qu'on appelle l'instinct, nous croyons qu'il faut se mettre en garde contre deux excès. Certains psychologues ou naturalistes ont multiplié les instincts outre mesure et confondu ce qui est acquis ou transmis avec ce qui est réellement primitif et naturel ^ Mais si les uns ont trop donné à l'instinct, d'autres ont eu le tort de trop donner à l'hérédité et même de tout lui donner, sans reculer, à ce qu'il semble, devant une manifeste contradiction. L'hérédité, en effet, ne peut jamais venir qu'en

1. Voir sur ce point les analyses pénétrantes de Ch. Lemoine dans son ouvrage posthume, De Vhabitude et de Vinstinct. Voir aussi rexcellent article de M. Lévôque sur rinstinct, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1876.

second lieu ; toujours elle nous renvoie à quelque chose d'antérieur. Toute transmission ne supposet-elle pas d'abord quelque chose qui est transmis et qui, à l'origine, ne peut avoir été un fruit de l'hérédité? Sauvegarder l'existence de l'individu et de l'espèce, dans l'animal et dans l'homme luimême, suppléer au défaut de l'expérience, de la réflexion et de la raison,voilà le but de l'instinct. Supposez que tous les instincts ne soient que le produit ultérieur de l'action tardive et lente de l'hérédité, pendant des milliers de siècles, sur une suite indéfinie de générations, comment ne pas s'faquiéter du sort de ces générations avant et pendant la formation de ces habitudes héréditaires nécessaires à leur existence ! Quoi ! l'instinct de la défense, l'instinct du choix de la nourriture, l'instinct lui-même du sexe, ne se seraient formés qu'à la longue et par voie d'hérédité ! Comment donc ont pu venir jusqu'à nous les individus et les espèces qui n'en étaient pas encore pourvus ? Pendant toutes ces expériences, accumulations et modifications ancestrales, comment les ancêtres ontils pu vivre? Il y a là, à ce qu'il nous semble, un véritable cercle vicieux. Ou tous les êtres vivants, auraient disparu de la scène du monde, à peine formés; ou, dès l'origine, ils ont dû être munis d'un minimum d'instinct pour se conserver, pour prendre et choisir leur nourriture, pour se dé-

fendre, pour se propager. On peut bien rapporter à l'hérédité certaines modifications de Finstinct, qui ne sont pas essentielles à Tindividu et à l'espèce pour se maintenir dans l'être, mais non pas l'instinct lui-même de la conservation avec tout ce qu'il comprend de plus impérieux et de plus immédiat.

Il y a donc nécessairement une activité instinct tive et, en conséquence, des plaisirs de l'activité instinctive. C'est par le plaisir que tout d'abord cette activité s'annonce et se manifeste ; c'est par le plaisir, par une sorte de délectation prévenante, qu'elle pousse Têtre vivant dans les voies hors desquelles son existence est en péril. Le plaisir seul nous révèle d'abord l'existence d'un instinct et, à son tour, c'est l'instinct qui explique le plaisir ressenti. Nous avons déjà vu que le premier moment, que le premier éveil de l'instinct a pour accompagnement et pour signe le plaisir, et que la douleur, quelque prompte qu'elle soit à venir, ne vient qu'après S lorsque l'instinct est contrarié, ou lorsque le besoin tarde à être satisfait^. La raison à part, rien ne nous

!• Voir notre chapitre xi.

2. • L'instinct, dit Buffbn, est guidé et même produit par le sentiment. » (Discour» sur la nature des animaux.)

t Partout, dit Charles Bonnet, la nature a lié le plaisir aa be» soin. > (Essai analytique mr les facultés de rdme, chap. xxv.)

• Diea, dit Malebrancbe, ne not» porte aux choses dont il ne

SI

pousse que le plaisir, rien ne nous repousse que la douleur.

Au dehors l'instinct se manifeste par les actes, par les procédés les plus divers, en rapport avec son but particulier, et en rapport avec Torganisation; mais au dedans, dans le for intérieur, dans son essence même, il ne se manifeste que par ce plaisir, par cette délectation prévenante qui nous pousse à agir. L'instinct n'est qu'un sentiment, comme on disait bien au \yiV siècle.

Ici se présente à nous incidemment une question qui intéresse la théorie et la classification des facultés de l'âme. Les instincts font-ils partie de la sensibilité ou bien doivent- ils constituer un groupe à part, une division particulière des phénomènes de l'âme humaine ? Selon Jouffroy et d'autres psychologues, la sensibilité d'une part, et de l'autre lés tendances primitives ou instincts, seraient deux capacités irréductibles de l'âme humaine ^ D'autres psychologues placent les instincts dans la sensibilité, mais sans donner la raison pour laquelle ils les identifient avec elle.

Les instincts ne sont pas autre chose, considérés en eux-mêmes et indépendamment des actes où

veut pas que Fesprit s'occupe, telles que les biens du corps, que par rinstinct, c'est-à-dire par des sentiments agréables ou désagréables. » (Recherche de la vérité, liv. I*', chap. v.)

1 . Voir, dans les Mélanges phihtophiques, le fragment intitulé : Théorie des facultés de Tâme humaine.

ils nous poussent, que des plaisirs ou des douleurs : voilà pourquoi ils doivent, selon nous, être compris dans la sensibilité. Nul acte de Fintelligence ou de la volonté ne va non plus, il est vrai, sans le plaisir et la douleur. Mais le plaisir et la douleur n'en sont qu'un accessoire, un complément, une suite, tandis qu'ils sont l'essence même de l'instinct et non quelque chose qui s'y ajoute et le complète. Retranchez, en effet, ce plaisir par où l'instinct se manifeste à la conscience, il ne restera absolument rien qui puisse faire soupçonner son existence et par où il exerce une impulsion quelconque.

Ces plaisirs de l'activité instinctive ou, pour mieux dire, ces plaisirs qui sont l'essence même de l'instinct, se distinguent par quelques caractères généraux des plaisirs attachés à d'autres branches de notre activité, soit à l'activité intellectuelle, soit à l'activité volontaire. La distinction que nous allons faire ici n'est pas nouvelle ; on la trouve dans un grand nombre d'anciens traités de métaphysique et de morale jusqu'au xviii* siècle, mais elle a été oubliée ou méconnue par les psychologues plus récents et par les contemporains.

Pour ne pas remonter plus haut, elle est encore dans Malebranche. Il l'expose et la justifie dans ce passage qui mérite d'être remarqué : « Afin de faire voir clairement que le plaisir et l'amour sont

deux choses différentes, je distingue deux sortes déplaisirs. Il y en a qui préviennent la raison, comme sont les sentiments agréables, et on les appelle ordinairement plaisirs du corps. Il y en a d'autres qui ne préviennent ni les sens ni la raison, et on les appelle plaisirs de Fâme. Telle est la joie qui s'excite en nous en suite de la connaissance claire ou du sentiment confus que nous avons qu'il nous est arrivé ou qu'il nous arrivera quelque bien. Par exemple un homme goûtant d'un fruit qu'il ne connaît pas sent du plaisir aie manger, si ce fruit est bon pour sa nourriture. Ce plaisir est prévenant, car puisqu'il le sent avant de savoir si ce fruit lui est bon, il èsl évident que ce fruit prévient sa raison. Un chasseur affamé s'attend de trouver ou trouve actuellement de quoi manger; il sent actuellement de la joie. Or cette joie est un plaisir qui suit de là connaissance qu'il a de son bien présent étiutur^ »

Le célèbre père Toumeinine distingue aussi ces deuJL sortes de plaisirs d'une manière encore plus précise, sans doute d'après les traditions de son ordre et de l'École : « Les premiers, dit-il, précèdent la connaissance, sont fixes et permanents, du moins autant que dure l'impression qui les a causés ; au lieu que les plaisirs réfléchis,

1 ËclaircissômeiU sur le viu* chapitre du V* livre de la Re* cherche.

c'est-à-dire qui viennent de nos connaissances, sont libres, puisqu'on peut les faire cesser en détournant son attention. Les plaisirs prévenants sont plus vifs que les plaisirs réfléchis ^ >

Insistons sur ces deux ordres de plaisirs qui, comme on le voit déjà, ne se distinguent pas moins par la nature de leurs causes que par leur place et par leur rôle dans l'âme. C'est pour les avoir confondus que les traités les plus exacts de psychologie mêlent ensemble et mettent sur la même ligne des plaisirs bien différents, les uns qui ne supposent rien antérieurement à eux, et les autres, tels que l'amour des habitudes, l'amour du vrai, l'amour du beau, qui présupposent l'exercice de la volonté et de la raison.

Les premiers ont pour caractères particuliers d'être prévenants, primitifs, indélibérés, comme disait l'ancienne philosophie, en opposition aux plaisirs de l'intelligence et de la volonté qui sont, au contraire, ultérieurs, délibérés, réfléchis. Quant aux plaisirs de l'activité habituelle, nous verrons que, suivant le point de vue d'où on les considère, ils participent à la fois de la nature des uns et des autres.

Expliquons et justifions plus amplement chacun de ces caractères. Les plaisirs de l'instinct sont

1. Journal de Trévoux, juin 1703. Suite des conjectures sur Tunioa de Tâme et du corps.

326 ACTIVITÉ INSTINCTIVB

prévenants parce qu'en effet ils préviennent et précèdent l'exercice de l'activité intellectuelle et volontaire. Nous ne disons pas qu'ils préviennent toute espèce d'activité, cela serait contraire à notre principe fondamental, d'après lequel tout plaisir vient de l'activité, mais ils préviennent cette forme particulière de l'activité qui est l'effet de la raison et de la volonté. S'ils ne peuvent prévenir et précéder l'activité instinctive, ils sont contemporains du premier moment où, d'inconsciente qu'elle était, elle devient consciente et sent plus ou moins confusément qu'elle est ou qu'elle n'est pas dans les voies de sa nature. Issus de l'activité spontanée, les plaisirs prévenants donnent l'éveil à l'activité réfléchie qui se comporte et se dirige d'après leurs avertissements. Etant primitifs et inhérents à notre nature, ils sont indélibérés; nous ne pouvons pas aller, quand il nous plait, au-devant de leurs causes et nous ne pouvons pas les éviter et les fuir à notre gré.

Les plaisirs qui viennent à la suite de la raison cl de la volonté présentent des caractères différents. Ceux-là sont délibérés et réfléchis, ce qui ne veut pas dire, cependant, qu'ils soient à nos ordres d'une manière directe et absolue. Nous avons bien le pouvoir de consentir ou de ne pas consentir , mais non pas de sentir ou de ne pas sentir et de nous soustraire au sentiment du plai-

sîr OU de la douleur, lorsque telle ou telle cause agit sur nous, lorsque nous sommes placés dans telles ou telles circonstances. Mais il peut dépendre de nous de nous soustraire à Taction de cette cause ou d'aller au-devant d'elle, d'amener ou d'empêcher le concours de ces circonstances, selon que nous allons ici ou là, selon que nous reportons notre pensée sur tel ou tel objet ou que nous l'en détournons, selon que nous nous décidons à accomplir ou à ne pas accomplir tel ou tel acte. En outre, ce sont bien des plaisirs ultérieurs et, pour amsi dire, de seconde formation, puisqu'ils ne viennent qu'à la suite de nos pensées et de nos volontés, tandis que les plaisirs prévenants les précèdent et sont comme l'aiguillon qui les met en jeu. Ainsi il y a une ligne de démarcation, l'exercice de la raison et de la volonté, qui sépare les premiers d'avec les seconds, les uns sont en deçà et les autres au delà.

Confondre ces deux ordres de plaisirs, c'est confondre, pour parler comme Malebranche, la grâce du sentiment avec la grâce de la lumière, ou la concupiscence prévenante, comme disent les théologiens, avec la concupiscence Subséquente*. Peut-

1. Les théologiens ont raison de distinguer « ^ concupiscence antécédente et la concupiscence subséquente, la première qui prévient le consentement de la volonté, la seconde que la volonté fait naître ou excite, soumet à son empire. > (Gousset, Théologie morale, tom. 1", chap. m.)

on, par exemple Jastement assimiler l'un à l'autre, quoique tous deux se rattachant à l'exercice de la même puissance, ce désir instinctif de connaître, cette délectation prévenante, qui éveille l'intelligence, et cet autre plaisir qui en suit l'exercice, les démarches et les recherches, qui est le fruit de la découverte de la vérité ? Comment aussi mettre sur la même ligne cet autre instinct, ou plaisir prévenant, qui nous incite au développement de notre volonté, de notre personnalité, et ce plaisir ultérieur qui, loin de précéder et de prévenir, ne vient qu'à la suite des actes réalisés de la volonté ou de la liberté victorieuse en dépit des obstacles?

Ainsi la sensibilité remplit à notre égard deux sortes d'offices, tous deux également salutaires et providentiels, l'un en quelque sorte préventif, par les plaisirs et par les dégoûts qui précèdent, l'autre rémunérateur ou répressif, par ceux qui suivent le bon ou le mauvais usage, la réussite ou l'échec de notre activité intellectuelle et volontaire. Sans doute, à son tour, ce plaisir goûté à la suite du bon uss^e de notre activité deviendra un motif pour l'exercer de nouveau de la même façon, mais il gardera néanmoins le caractère de plaisir réfléchi, étant renouvelé par la mémoire et indissolublement associé aux circonstances au milieu desquelles il a été goûté une première fois.

BT PLâlSiaS PRÉVENANTS 329

Tout notre être se trouve donc pris, pour ainsi dire, entre ces deux fonctions de la sensibilité, la première qui le pousse, la seconde qui rattire. Tune l'excitant à l'acte, l'autre venant après l'acte accompli, de telle sorte que nous ne pouvons pas ne pas agir, ne pas nous développer, et même ne pas aller à notre fin, à moins que nous n'abusions étrangement du plaisir et de la liberté pour travailler nous-mêmes à notre ruine. Ainsi ces deux offices de la sensibilité, quoique distincts, concourent harmonieusement à ce même but de la conservation et du développement de notre nature.

Après avoir déterminé les caractères généraux de l'activité instinctive, il faut en incUquer les principales subdivisions, c'est-à-dire classer les instincts ou plaisirs prévenants, deux termes qui, d'après tout ce qui précède, sont mai^tenant pour nous tout à fait synonymes.

Notre intention n'est pas de faire ici la critique des diverses classifications des instincts qui ont été données par les psychologues et par les phrénologues de notre temps, classifications plus ou moins arbitraires où sont multipliées outre mesuré i

les subdivisions' ; nous n'avons pas non plus la !

1. M. Garnier, qui a traité ce sujet plus à fond qu*aucun autre ^

psychologue français et avec le rare talent d'analyse qui lui est j

propre, divise les instincts, qu'il appelle de préférence des incli- ]

prétention d'en proposer une nouvelle qui soit à Tabri de toute objection, qui ne contienne rien de trop, qui n'omette rien ; nous ne voulons qu'indiquer à grands traits les manifestations les plus générales de cette activité instinctive qui est la source première, une source jamais entièrement tarie, du plaisir et de la douleur, pendant toute la durée de l'existence.

Le propre de l'instinct, avons-nous dit, est de prévenir la raison et la volonté ou de suppléer & leur défaut pour la conservation de notre être. Or notre être comprend à la fois le corps et l'âme, l'existence physique et l'existence intellectuelle et morale. De là nous distinguerons deux grandes classes dé plaisirs prévenants qui viennent en aide à la formation, au développement et à la conservation de ces deux sortes d'existences. A chacune des grandes puissances de l'âme humaine, à la puissance vitale qui se développe la première, à la

nations, en trois classes : 1*> c^ux qui se rapportent à des objets qui nous sont personnels, tels que la faim, la soif, Tamour de la possession ; 2° ceux qui nous portent vers nos semblables comme le besoin de la société, les alfeclions de famille, etc.; 3^ ceux qui sont relatifs aux objets non personnels, tels que le bien, le vrai, le beau. {Traité des facultés de Tâme, 2* édit., l« vol.) Sans vouloir faire la critique de cette classification des instincts d*après leurs objets, il nous semble qu'en les divisant d*aprèsles grandes puissances de Tàme qu'ils ont la charge d'éveiller et d'aiguillonner, on r. raoins de chance d'erreur et on représente mieux le mouvement de la vie intérieure et l'enchaînement naturel des phénomènes de conscience.

puissance intellectuelle, à la puissance de la volonté qui viennent après, on trouve ainsi préposé un instinct dont la mission est de faire passer ces puissances à Tacte, de les tenir en éveil, et aussi de les contenir et de les régler.

De tous les instincts, les plus universels, comme les plus manifestes, sont ceux relatifs à la vie physique. Us sont les plus universels, étant communs à tous les êtres vivants, sans exception, depuis le premier jusqu'au dernier; ils sont plus manifestes parce qu'ils sont moins mêlés avec Tintelligence et la liberté. Dans cet ordre, l'instinct qui domine et auquel se rapportent tous les autres, c'est celui de la vie. Par cet instinct de la vie, nous n'entendons pas seulement, de même que la plupart des psychologues, cet amour de la vie, si puissant, si énergique, inné au cœur de l'homme et de tous les êtres vivants, sur lequel déjà nous avons insisté ailleurs, mais cette activité formatrice et organisatrice qui est le principe même de la vie, qui préside à toutes les tonclions vitales, en commençant par informer les organes, à partir de la cellule ou du germe. Sur ce point, que nous persistons à considérer comme fondamental dans la science de l'âme et hors duquel nous sommes de plus en plus persuadé que le spiritualisme n'est qu'une pure abstraction, nous ne répéterons pas ce que nous croyons avoir

332 ACTIVITi INSTIMCTIVK

démontré dans notre ouvrage sur le Principe vital et Vâme pensante^ Cependant il nous faut redire ici, en quelques mots, que la vie n'est pas un pur mécanisme, qu'il y a un principe oi^nisateur, que ce principe n'est pas une seconde âme, qu'il n'y a pas deux âmes en nous, mais une seule, à la fois principe de la pensée et le principe de la vie ou principe organisateur. Gomment cette âme unique agit-elle en tant que principe de vie? Est-ce avec connaissance de cause ou d'une façon purement instinctive? Nous n'avons pas suivi Stahl, et surtout Claude Perrault, qui ont si témérairement supposé que l'âme agissait avec la connaissance de la fin et des moyens, avec une rare habileté et une science merveilleuse, soit dans l'accomplissement et la r^larisation des fonctions vitales, soit dans la construction des organes eux-mêmes. Nous croyons que l'âme, en tant que puissance vitale, agit, sinon absolument sans conscience, au moins d'une manière purement instinctive, sans nulle réflexion, sans nulle notion des moyens et de la fin, des eflfets et des causes. Le premier acte, la première œuvre de l'âme, œuvre, encore une fois, purement instinctive, c'est de se donner im corps à son image, c'est de s'incorporer*.

1. Voir aussi le chapitre iv de mon ouvrage: Delà Vraie GoH" icience in-18, Hachette, tî. Hermann Fichte appelle cet acte d'une manière juste, selon

Si rame était une pure pensée, il ne serait pas possible de lui attribuer cette action sur le corps et encore moins cette œuvre d'organisation. Mais à moins de faire de l'âme une vaine abstraction, à moins d'aller contre le témoignage le plus continu comme le plus manifeste de la conscience, on ne peut séparer l'idée de l'âme de celle d'acti- Tité essentielle, de force motrice, de principe de mouvement. L'âme est quelque chose qui se meut soi-même, oùro laoth xcvoûv; nous continuons à tenir comme exacte et profonde cette définition de l'âme qui nous a été l^ée par les plus grands philosophes de la Grèce. Quelques psychologues, comme Jouffroy et M. Gamier, ont fait de la force motrice une faculté de Pâme. Assurément ils ont eu raison de restituer à l'âme la force motrice; dont les cartéi^ens et les philosophes du xvnr siècle l'avaient à tort dépouillée, mais ils se trompent en faisant' une faculté particulière de ce qui, selon nous, est son essence même. Cette force, qui est l'âme ellemême, dans toutes les phases de son existence, l'âme avant la raison, comme lorsque la raison est survenue, doit être naturellement incitée à agir

en un sens salutaire à la formation et à la conser-

nous, et expressive, Leibliehung. (Anthropologie, p. 447 et suiy.) Selon Schopenhauer, der WUle zum Leben das innerste WeséàC des Menschea Ut {Die WeU tiU WiUe md Yorstellung, V vol., : ekap. 304.)

2Zi ACTIVITÉ INSTINCTIVE

vation de l'individu. Delà ce grand et fondamental instinct de la vie, le premier, le plus évident, le plus continu de tous, le plus nécessaire à tous les moments de la vie, depuis le premier jusqu'au dernier. Voici en quelques mots toute l'œuvre vraiment merveilleuse, l'œuvre tout à fait indépendante de la raison et de la liberté, qu'il a charge d'accomplir. C'est par lui que fonctionne le jeu régulier des organes et de la vie, sans nulle intervention de notre raison ; c'est grâce à lui que l'ordre troublé tend souvent de lui-même à se rétablir, d'où ce vieil adage : natura morborum curatriXy qui, malgré tous les échecs qu'on peut lui opposer, malgré les prétentions superbes et exclusives de la science, n'enferme pas moins une part considérable de vérité.

Suivant nous cet instinct fait plus encore, il ne se borne pas à régler le jeu des oi^^anes quand ils sont tout formés, à les réparer quand quelque trouble y survient; mais, guidée par lui, la force motrice de l'âme devient admirablement organisatrice et s'incorpore successivement dans des organes qu'elle forme elle-même. Il pose, pour ainsi dire, la première pierre de l'être organisé, il continue et achève Tédifice, depuis les fondements jusqu'au faite, disposant toutes les molécules d'après un plan invariable ou d'après une idée directrice, suivant l'expression célèbre d'un.

grand physiologiste contemporain. De là une source, sans nulle intermittence, de malaise ou de bien-être, de plaisirs ou de douleurs, depuis les plus faibles et à peine sensibles, jusqu'aux plus aigus, selon que Faction de cet. instinct s'exerce régulièrement et facilement, ou selon qu'elle est contrariée et empêchée.

A l'instinct de la vie nous semblent se rattacher, comme des dépendances nécessaires, tous les instincts relatifs à la nourriture, à la défense de l'individu, à la propagation de l'espèce*. Ne faut-il pas même y rapporter aussi, quoique d'une manière moins immédiate, les instincts de la famille et même de la société, puisque l'espèce ne saurait subsistersans la famille et sans la société?

L'activité instinctive agit sur l'intelligence, comme sur les fonctions de la vie, mais avec un empire moins exclusif et moins étendu. 11 y a aussi un plaisir prévenant, le désir de savoir, qui éveille, excite et maintient en nous la vie intellectuelle. JSrâce à ce plaisir prévenant, notre intelligence, sans aucun intérêt, sans aucun calcul,

1. Il n'y a, dit MuUer, dans ranimai qu*un seul et unique appétit, une seule et unique tendance originelle à maintenir et à étendre le pouvoir de sa propre existence, appétit qui peut d'ailleurs 8*exercer sur des objets différents, et recevoir une direction déterminée des conditions organiques de ceux des organes qui sont en conflit, particulier avec le monde extérieur. » (Physiologie, tome II, p, 513, trad. Jourdan.)

sans but, entre d'elle-même en exercice et ne de^ meure jamais en repos. Ce désir est remarquable dans l'enfant lui-même qui veut savoir le pourquoi de toutes les choses; il persiste dans l'homme fait qui veut aussi connaître pour connaître, même sans nul autre profit. Quelle que soit la diversité des objets de cette curiosité naturelle, qu'elle se porte, comme dit Reid, sur les propos des voisins ou sur la loi du système du monde, elle a toujours un même principe, à savoir ce plaisir qui sans cessa sollicite l'intelligence à se développer. S'il y a en nous un aiguillon nature) de Tintelligènce, il y a aussi un aiguillon naturel de la volonté. Nous sommes incités par un plaisir préve^ nant au développement de notre volonté, comme au développement de notre intelligence. Ce plaisir nous pousse à la formation, à la défense de la personnalité qui joue un si grand rôle dans l'accomplissement de la fin de l'homme en ce monde. Nous croyons que les instincts de l'émulation, de là confiance en soi-même, du pouvoir ou du commandement, ne sont que différentes faces de ce puissant instinct de la personnalité. On peut reprocher à bon nombre de phrénologues et de psychologues d'avoir donné place dans leurs classifications aux instincts secondaires que nous venons d'indiquer, tout en omettant l'instinct principal dont ils ne sont que des subdivisions. Nous ne pré-

tendons nullement nous en attribuer la découverte, pas plus que celle de tous les autres. Depuis longtemps ont été signalés dans la nature humaine ce désir de commander, cette répugnance à obéir à qui que ce soit, que Cicéron donne comme la marque d'une âme bien faite ^ et qui existe nonseulement chez le patricien, mais, avec des formes et des traits divers, dans toutes les classes de la société. C'est ce même sentiment naturel que La Fontaine a si vivement dépeint dans deux de ses fables, celle du Chien et du Loup et celle du Cheval qui veut se venger du Cerf.

Kant, de même que La Fontaine, regarde l'inclination à la liberté < comme une des plus grandes et des plus puissantes inclinations de l'homme naturel vivant en société*. >

Nous venons de montrer les trois grandes faces de cette activité instinctive qui est, pour ainsi dire, à la racine de la force motrice, de l'intelligence et de la volonté, qui est la première source d'où nous viennent ces douleurs et ces plaisirs sans cesse renaissants, que nous avons distingués par leur rôle propre et par leurs caractères particuliers, de tous nos autres plaisirs et de toutes nos autres douleurs. Telle est la première manifesta-

1. 1 Appetitio queedam principatus ut nemini parère animus bene informatus velit. » (De Of fie. y i, 4.)

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