LES ORACLES
La Manlique, ou divination, forme une partie importante de la religion hellénique.' Comme toutes les autres branches de cette religion, elle a changé plusieurs fois de caractère; elle a traversé successivement plusieurs phases qui correspondent au développement et à la décadence de la nation grecque elle même.
Tout ce qu'on sait de Foracle de Dodone, le plus ancien des oracles de la Grèce, prouve que laMantiqucî n'était à l'origine qu'une Météorologie instinctive. P©ur connaître d'avance les changements du temps, il fallait observer le ciel, ou, pour parler la langue mythologique, il fallait consulter Zeus, le foudroyant, Tassembleur de nuages, le maître de Tégide, c'est-à-dire celui qui tient la tempête, cd-^loyoq. La réponse du Dieu, on la trouvait dans le mouvement des feuilles agitées par le vent. C'est ainsi qu*on pouvait, selon l'expression d'Homère, « apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des chênes. » Outre les arbres prophétiques de Dodone, on interrogeait les colombes noires qui en habitaient les branches. L'instinct des animaux est quelquefois plus sûr que l'intelligence de l'homme; plongésdans la vie universelle, ils en observent les lois sans les discuter. Quoi de plus naturel que de suivre
*Sfi LE SACKftDOGK.
iM» guides inconscients, mais infaillibles, les oiseaux surtout, si sensibles aux moindres variations atmosphériques, et qui semblent prévoir le changement des saisons, comme le prouvent leurs migrations régulières? Dans la langue poétique des légendes, tous les devins fameux, Tirésias, Amphiaraos, Mopsos, comprennent la langue des oiseaux, c'est-à-dire qu'ils savent interpréter leur vol. En étudiant cette langue muette, les anciens ont pu s*égarer quelquefois, et prendre des coïncidences fortuites pour des rapports nécessaires, mais il t avait là les éléments d'une science, et des tribus pastorales et agricoles, vivant toujours en plein air, intéressées à tenir compte des moindres circonstances, pouvaient obser\er mieux que nous la vie intime de la nature et saisir des relations mystérieuses qui nous échappent aujourd'hui. S'il est vrai que la Météorologie, la science qui intéresse le plus directement Tagriculture, et par conséquent la vie humaine, soit encore dans l'enfance, et qu'on ne j)uisse môme aujourd'hui prévoir les orages, on peut bien pardonner à Fantiquilé d'avoir préféré aux résultats lointains de rcxpérience l'instinct de la divination.
Hérodote suppose que les colombes noires de Dodoiie étaient des femmes égyptiennes qui auraient introduit en Grèce le culte de Zeus et fondé l'oracle. C'est une (le ces hypothèses qu'Hérodote admettait trop facileincuit sur la foi des prêtres égyptiens. Les Pélasges n'avaient pas besoin d'une influence étrangère pour
voir dans le ciel une puissance divine. Zeus peut donc ressembler à tous les Dieux qui représentent le ciel chez d'autres peuples, comme les divinités solaires se ressemblent dans toutes parties du monde, sans qu'il soit nécessaire de supposer des emprunts réciproques. Mais en écartant l'idée d'une importation égyptienne, on peut expliquer une confusion entre les colombes et les vieilles femmes qui les interrogeaient, parle double sens du mot -rcéXsia, colombe^ qui signifie vieille dans le dialecte des Molosses et des Thesprotes , habitants de l*Hellopie*. Ces femmes étaient des prêtresses de la grande Déesse pélasgique Diônè, Thumidité céleste, (de 8ta(v£iv). Selon Strabon, l'association de cette Déesse avec Zeus fit attribuer à ses prêtresses le caractère fatidique des Selles, prêtres du Dieu de Dodone*. J'ai parlé dans le chapitre précédent du passage de Y Iliade où il est question des Sellés. L'épithète 8uaxe(p.£poç, qu'Homère donne toujours à Dodone, convient parfaitement à un lieu consacré au Dieu des tempêtes. Les échos de Dodone avaient passé en proverbe; Etienne de Byzance parle de trépieds d'airain se transmettant successivement les vibrations sonores, de courroies d'airain frappant, sous l'action du vent, un vase de même métal, et rendant des sons très-prolongés. Dans VArrhéphorej pièce perdue de Ménandre, une femme bavarde était comparée à l'airain de Dodone qui retentit toute la journée si on le touche une fois. Il est pro-
* Ëustath. in Odyss. XIV etHesych., V nt/iioui.
* Strab., VII.
bable que la nature et l'intensité du son donnaient lieu à des observations fatidiques sur Tétat de Tatmosphère.
L'oracle de Dodone était donc un véritable observatoire météorologique ; sa grande réputation remonte à l'époque la plus ancienne de Thistoire^grecque, c està-dire à un temps où Tavenir d'une récolle était pour chaque tribu une question de vie ou de mort, car on n'avait pas la ressource de faire venir du blé de Tétranger. La préoccupation continuelle était la crainte des orages. Or, non-seulement les oiseaux, mais les personnes d'un tempérament nerveux, les femmes, les malades sont surtout accessibles aux influences de Tatmosplière. Cette sensibilité nerveuse exceptionnelle était donc regardée comme un bienfait des Dieux ; on consultait ceux qui la possédaient comme on consulte aujourd'hui un baromètre. Une longue expérience pouvait aussi s'ajouter à des dispositions organiques spéciales ; il y a encore aujourd'hui dans toutes les campagnes de vieux paysans qui prédisent les change* ments du temps et qui se trompent rarement. Si les anciens attribuaient trop facilement une faculté gêné- . raie de divination à ceux dont les prévisions avaient été souvent réalisées, il n'y a rien là qui doive nous étonner. Des vieillards habitués à observer les faits naturels pouvaient apporter la même sagacité dans les questions morales; ils pouvaient donner d'excellents conseils aux jeunes gens dans les incertitudes de la vie, et euxmêmes devaient se croire très-sincèrement des guides
infaillibles, car la vieillesse a toujours une confiance entière dans sa propre expérience. Mais les questions d'agriculture devaient se présenter bien plus souvent que toutes les autres, et la réputation des devins s'établissait par la manière dont ils s&vaient les résoudre. Pour comprendre les mœurs des populations primitives, observons ce qui se passe encore aujourd'hui dans nos campagnes; pensons au succès des almanachs prophétiques et rappelons-nous que la première cause de ce succès est l'impuissance de la science à prévoir ce qui intéresse le plus les laboureurs.
La succession régulière des productions terrestres selon Tordre des saisons devait fait attribuer à la Terre la môme prescience qu'au Ciel. Dans la Théogonie^ les divinités fatidiques sont la Terre et le Ciel étoile. Au début des Eutnénides d'Eschyle, la pythie invoque la Terre, qui la première rendit des oracles à Delphes, T>îv xpwTéîxavTiv Y^^av. Ces oracles étaient attribués, en effet, à une émanation directe de la terre. Selon Justin, il y avait sur le Parnasse, au milieu d'une petite plaine située dans une anfractuosité du rocher^ un trou profond, d'où s'échappait un souffle froid qui communiquait à ceux qui s'en approchaient un délire prophétique*. Plutarque* et Pausanias'^ parlent de ce dégagement de gaz, découvert par des bergers qui en éprouvèrent les premiers l'effet merveilleux. On lit dans le
* JuSt., XXIV.
» Plut., de Defèct, orac, 44.
^ Paus., X, 5.
250 LB SACBRDOCB.
traité du Monde attribué à Aristote : « Parmi les exhalaisons qui s'ouYrent des issues en divers endroits de la terre, les unes inspirent à ceux qui s'en approchent un violent enthousiasme, les autres produisent une sorte d'épuisement; il y en a qui font rendre des oracles, comme à Lébadée et à Delphes. » Diodore de Sicile rapporte une ancienne tradition qui attribuait à des chèvres la découverte de Foracle de Delphes : le berger qui les conduisait, étonné de leurs bonds désordonnés et de leurs bêlements étranges, s*appi*ocha pour en chercher la cause, et ressentit à son tour les effets du dégagement du gaz; il fut pris de vertige et se mit à prédire l'avenir. Le bruit s'en étant répandu, on reconnut qu'il y avait là un oracle de la Terre. Dans le commencement, ajoute Diodore, chacun le consultait pour son compte ; mais plusieurs personnes, sous rinfluence du délire qui les agitait, se laissèrent tomber dans le gouffre et ne reparurent plus. Pour éviter ce danger, les habitants du pays placèrent x^i trépied au-dessus de l'ouverture, et chargèrent une femme de recevoir les inspirations de la Terre et de les transmettre aux consultants. On confia d'abord ces fonctions à des jeunes filles, mais la beauté de Tune d*elles rayant exposée à des violences, on ne choisit plus pour pythies que des vieilles femmes \
L'hymne homérique à Apollon attribue à une colonie de Cretois rétablissement du culte de ce Dieu à Delphes.
» Diod., XVI, 26.
ApoUoH prît possession de Taracle^ sans toutefois en déposséder la Terre, car Plutarque, en visitant le temple de Delphes, parle du sanctuaire de la Terre*, et lorsqu'il veut expliqperjipi^uj^guoi l'oi^clé est commun à la Terre et à Apollon, il dit que Texhalaison prophétique de la Terre est produite par Taclion du soleil*. Le dessèchement des marais par les rayons solaires donna aussi naissance à la légende de Pytho, nourrice de Typhaon,tuéeparles flèches d'Apollon, d'aprèsFhymne homérique. C'est encore par une conséquence naturelle de son caractère solaire qu'Apollon est regardé comme le Dieu prophète par excellence; le soleil dissipe toutes les ombres, il est « Fœil du ciel qui voit tout, » dit Eschyle. C'est là une forme de langage très-familière aux Grecs ; il leur semble que la source de toute clarté doit voir toute chose, et ils ne disent pas seulement : le soleil éclaire devant lui, mais : le soleil voit en avant, prévoit C'est lui qui chasse les terreurs nocturnes. Dans YElectre de Sophocle, Klytemnestre, effrayée par un songe, le raconte au soleil levant; c'était, dit le scholiaste, la coutume des anciens, pour échapper à Taccomplissement des mauvais rêves.
Outre la Terre, d'autres divinités passent pour avoir été en possession de l'oracle de Delphes avant Apollon. Eschyle nomme Thémis, personnification de l'ordre général du monde, et mère de Prométhée, qui est aussi un Dieu prophète, parce que le feu, comme le soleil,
* Plut., dePyth, ùrae.
* Plut, de Defed, orac,
('^claire en avant, ce qui est le sens du mot Promcthci D'après un poème intitulé Eumolpia^ une part de Ti racle de Delphes aurait appartenu à Poséidon^ Soi vent, en elTet, }aHseiânq&ipixq;)]iétigi]Ç}£Détéattribu< aux divinités de la mer, par exemple à Nèreus, à Pr teus, à Glaucos. Dans les flots comme dans le ciel, terre et les astres, les anciens voyaient ties puissant vivantes, ayant conscience de leurs actes, dont chaci était le résultat d'une volonté réfléchie. Avant de s'en barquer on s'efforçait de connaître les intentions d Dieux marins, et on les interrogeait, c'est-à-dire qu'( cherchait' dans Taspect de la mer des signes prècu seurs de la tempête ou du beau temps. Athènè, q est la lucidité du ciel et de Tintelligence, avait un aut devant le temple de Delphes, c'est pourquoi on nommait wpcva(a. Cependant ce nom est plus souve écrit xpévoia, celle qui voit en avant, la prévoyance t providence, parce que, selon llarpocration, elle a\8 préparé l'accouchement de Loto ; en effet, la séréni du ciel facilite Tapparition du soleil. L' empereur Juliei dans son Discours au Soleil-roi^ cite le vers : « Il al vers Pytho et vers la Providence aux yeux clairs; ot il ajoute : « Les anciens avaient associé Athènè-Pr vidence à Apollon, qui n est autre que le soleil. »
Une autre Déesse honorée à Pytho, selon un hymi homérique, était la vierge Hestia, la terre considê^ ?omme le foyer immobile du monde, et représenb
* Pansan., x, 5.
par un autel dé pierre au centre de toutes les maisons et de tous les temples. On associait aussi au culte du grand Dieu de Delphes sa mère Lèto et sa sœur Arlémis. Les fontaines fatidique3 deKassotis et de Kastalie .élaietrt consserëes aux Muses, Déesses de la poésie et du chant, qui étaient originairement les Nymphes des sources inspiratrices de la Piérie et de la Béotie. Les Grecs avaient remarqué les propriétés médicales de certaines eaux; d^autres, en agissant sur le système nerveux par les gaz qu'elles contenaient, produisaient une sorte de délire poétique ou prophétique; on appelait nympholeptes ou possédés des Nymphes (lymphati) ceux qui subissaient cette influence. Le prophète d'Apollon Klarien, A Kolophon, les Branchides, interprètes d' Apollon Didyméen à Milet, recevaient Tinspi ration en buvant ou en respirant des eaux fatidiques. Quelquefois on augmentait Ténergie de ces eaux par des plantes narcotiques. La pythie de Delphes buvait à la fontaine Kastalie et mâchait des feuilles de laurier avant de s'approcher du trépied ^ On croyait pouvoir développer, par des moyens artificiels analogues à ceux qui produisent l'ivresse, la faculté de divination que Thomme ne possède pas quand il est dans son état normal.
La réputation qu'avait eue dans l'époque héroïque roracle de Zeus Dodonéen passa dans la période suivante aux oracles d'Apollon et surtout à celui de Del-
Lycophr. Alex., v. 6, etLucUn, àUocom.
phes. Les procédés de divination n'étaient plus les mêmes, parce que les besoins étaient différents; les tribus agricoles étaient devenuesdes sociétés politiques. Tant que les hommes n'avaient eu d'autres intérêts que l'avenir des récoltes, ils avaient interrogé Zeus, c'est-à-dire observé l'atmosphère, et ces observations, imparfaites sans doute, avaient cependant un caractère scientifique. Mais lorsqu'on s'inquiéta surtout du succès d'une guerre, de la fondation d'une colonie, de l'établissement d'une législation, de la conciliation de deux cités ou de deux factions ennemies, il fallut demander au Dieu de la lumière de suppléer à l'impuissance de la raison humaine. Entendue ainsi, la divination n'était plus une science, c'était un don des Dieux, une inspiration. Les prophètes, les pythies, n'étaient que les instruments passifs du Dieu qui les agitait et les possédait :
Bacchatiir vates, magnum si pectore possit Excussisse Deum...,
Selon Plutarque, on choisissait pour pythies des femmes simples et ignorantes, plus aptes par cela même à subir sans résistance l'influence divine.
. Platon compare dans le Plièdre les diverses espèces de folie envoyées par les Dieux; il attribue le délire des prophètes à Apollon, celui des poètes aux Muses, celui des amants à Éros, celui des initiés à Dionysos. Ces maladies de la pensée qui résultent d'une action divine, lui paraissent supérieures à la sagesse humaine. Quand nous parlons aujourd'hui de l'extase des poètes,
ce n'est plus qu'une métaphore usée ; la poésie est une langue morte, et si on fait encore des vers, ce n'est plus qu'à tête reposée, la plume à la main, en pesant les syllabes. Mais chez les Grecs, Tenthousiasme poétique n'était pas un mot vide de sens, c'était un état exceptionnel de l'esprit qui aidait à comprendre l'état plus mystérieux, mais analogue, de la pythie sur son trépied. On regardait l'inspiration prophétique et l'inspiration poétique comme des faits de même nature. Le Dieu prophète était en même temps le Dieu de la poésie et le conducteur des Muses. Quand la langue rhythmée qui était d'abord la forme naturelle et spontanée de l'inspiration fut devenue une langue savante, il y eut des poètes attachés au temple, pour mettre en vers les réponses de la pythie.
Ces réponses étaient en général des sentences concises, d'une forme énigmatique et d'une explication difficile. On a même vu une allusion à l'obscurité des oracles d'Apollon, dans le surnom de Loxias, quoique cette épithète rappelle simplement la marche oblique du soleil ^ Il semble qu'Apollon ne consentait qu'à regret à révéler aux hommes l'avenirqui est le secret des Dieux. Que deviendrait en effet notre libre arbitre, si l'avenir était aussi certain que le passé? Nous ne chercherions ni à mériter des biens assurés d'avance, ni à détourner des maux inévitables; toute activité s'endormirait dans une sécurité oisive, toute vertu périrait dans une
* Sch. Is. Tzetz. ad Lycophr. Alex,
262 LE SACEKDOCE,
inerte résignation. La morale grecque, fondée sur le principe deFaufonomie des forces, demandait aux oracles non pas des ordres mais des conseils. Les Dieux étaient les magistrats régulateurs de la république de Funivers, l'homme apportait sonconcoursà Tœuvre sociale de V harmonie des choses, mais il n'abdiquait jamais son droit. Citoyen libre de la grande fédération des êtres, il voulait conformer son action à l'action collective, et pour cela il interrogeait le conseil central du monde, le sénat des Dieux. <x La route à suivre est de ce côté, répondait l'oracle; cherche, tu trouveras. » Et toujours aiguisée par les énigmes prophétiques, l'intelligence humaine redoublait d'énergie. Tout dépendait de l'interprétation ; l'important est de ne plus douter ; il vaudrait mieux tirer à pile ou face, que de rester immobile comme l'âne de Buridan. A quoi servait Toracle? à donner à l'homme une impulsion ou à l'avertir d'un danger, mais les Dieux n'ont pas à agir pour lui . « Marche, nous sommes là : ni hésitation ni imprudence: attention, prends garde à l'abtme: courage, nous te tendrons la main. »
J'ai dit ailleurs ce qu'il fallait penser du prétendu fatalisme des Grecs, une de ces erreurs historiques qui servent de thème à la vanité moderne pour s'exalter aux d^ens des anciens. D'après le principe de la pluralité des causes, qui est la base du polythéisme, toute action résulte de deux forces: l'une dépend des Dieux, ou, comme «on dirait aujourd'hui, des circonstances ; c'est l'occasion, le motif: c'est celle-là que l'oracle ré-
L£S OllÂGLES ET LES MYSTÈUES. 2Co
Ycle. L^auire appartient à rhomme, c^est sa volonté éclairée par l'infaillible révélation de la conscience , l'occasion ne la domine pas, car dans les mêmes circonstances Tun choisit le bien, Tautre le mal. L'usage continuel que les Grecs faisaient de la divination, n'étouffa jamaiscetintimeetsentiment profond de laliberté humaine qui était la conséquence de leur système religieux. Tous les auteurs s'accordent même pour attester l'influence morale des oracles. C'est Toracle de Dodone qui avait dit : « Respecte les suppliants, car ils sont sacrés etpurs^ » Interrogée une fois sur le plus heureux des hommes, la pythie nomma Phèmios qui venait de mourir pour sa patrie. A une question semblable adressée par Gygès, roi de Lydie, le Dieu répondit en nommant Aglaos de Psophis, un vieillard qui cultivait un petit champ en Arcadie '. Élien raconte l'histoire de trois jeunes gens qui avaient été attaqués par des brigands en venant consulter l'oracle de Delphes ; l'un s'était sauve, l'autre avait tué le troisième compagnon en voulant le défendre. La Pythie répondit au premier: « Tu as laissé mourir ton ami sans le secourir, je ne te répondrai pas ; sors de mon temple. » Et au second qui la consultait à son tour: « Tu as tué ton ami en le défendant, mais lesang ne t*a pas souillé: tes mains sont plus pures qu'auparavant *. » Selon le môme auteur, les Sybarites ayant tué un chanteur au-
* Pausan., vu, 25;
« Plin., VII, 46.
3 XAidJi.f Hisl. var., m, 44.
près de l'autel d'Hërè, une fontaine de sang avait jailli dans le temple. Effrayés de ce prodige, les Sybarites envoyèrent consulter Toracle de Delphes qui répondit ainsi : « Eloigne-toi de mon trépied: le sang qui coule de tes mains t'interdit mon seuil de pierre. Je ne te répondrai pas. Tu as tué le serviteur des Muses devant l'autel d'Hère, sans craindre la vengeance des Dieux. Mais le châtiment ne se fera pas attendre, et les coupables ne l'éviteront pas, fussent-ils issus de Zeus. Il tombera sur leur tête et sur celle de leurs enfants, et les maux après les maux s'abattront sur leur maison. » Élien ajoute que l'oracle s'accomplit peu de temps après : les Krotoniates détruisirent de fond en comble la ville de Sybaris.
Sauf un petit nombre de cas où la pythieaété assez mal inspirée, les oracles qui nous sont parvenus justifient la réputation de sagesse des sanctuaires prophétiques, et de celui de Delphes en particulier. Mais il n'y a pas lieu de faire un mérite aux prêtres de l'élévation morale qu'on trouve souvent dans lès oracles, pas plus qu'on ne devrait les accuser dans le cas contraire. Ils avaient beaucoup moins d'importance en Grèce qu'on ne le croit généralement, et rien ne nous autorise à croire que les pythies aient jamais été des instruments du sacerdoce ; c'est une supposition toute gratuite des auteurs modernes. La crainte que nous avons de paraître croire à leur inspiration nous fait soupçonner injustement leur sincérité. Bien des exemples, celui de Jeanne d*Arc entre autres, nous montrent cependant
à quelle hauteur peut s'élever une] nature simple et inculte sous Tinfluence de Tenthousiasme religieux. Les pythies étaient des femmes du peuple, et leurs paroles ne sont le plus souvent que Texpression de la conscience populaire. La morale sociale qui faisait vivre les républiques grecques n'était pas le privilège de quelques-uns, mais le patrimoine de tous. Si les femmes ne pouvaient prendre part à la guerre ni aux agi- . tations de la place publique, elles n'en avaient pas moins le sentiment de la patrie et de la liberté, puisqu'elles faisaient des héros. Les mêmes idées morales, les mêmes principes politiques inspiraient et la pythie qui rendait les oracles, et le prêtre qui les recueillait, et le démagogue qui les interprétait, et le peuple tout entier, qui y trouvait toujours un sens conforme aux intérêts de la patrie.
Mais on accorde rarement aux religions étrangères la justice qu'on réclame pour la sienne, et depuis qu on. a cessé d'attribuer les oracles au Diable, comme le faisaient les auteurs chrétiens , on veut du moins que les prêtres ou les principaux citoyens de Delphes aient dicté les réponses de la pythie. Il eût été difficile, cependant, qu'une fraude aussi grossière se renouvelât pendant si longtemps sans être trahie par aucune indiscrétion et sans exciteraucun soupçon. Les Grecs étaient trop jaloux de leur liberté pour laisser à quelques Phocidiens une pareille influence sur les affaires politiques , ceux-ci, de leur côté, avaient un très-grand intérêt à ne pas compromettre la réputation d'un oracle
a06 LE SACERDOCE,
qui faisait la richesse de leur pays. Hérodote rapporte que Cléomène, roi de Sparte, ayant un jour corrompu la pythie par Tentremise d^unDelphien nomme Kobon, celui-ci fut exilé et la pythie déposée^ Pausanias dit qull ne connaît pas d'autre exemple de corruption d*un oracle*. On oppose à ce témoignage l'histoire des Alcmœonides, qui, pour se concilier Apollon, rebâtirent son temple détruit par un incendie; mais cette libéralité ne s'adressait pas aux prêtres; c'était un acte de piété envers le Dieu, qui la reconnut en leur procurant l'appui des Lacédémoniens contre les tyrans d'Athènes. Quand Démosthènes accuse la pythie iephilippiser^ ce n'est qu'un simple soupçon, qui pi^ouve seulement que les Grecs ne se soumettaient pas sans réflexion aux paroles des oracles. Déjà dans rj/iad^, Hector, dont la piété n'est pas douteuse, dit cependant que le meilleur augure est de combattre pour sa patrie.
Non-seulement les Grecs étaient toujours en garde contre les supercheries des devins, mais leur respect pour les Dieux n était ni aveugle ni servile, comme le prouve une anecdote racontée par Hérodote: Le Lydien Paktyès, ayant essayé de soulever ses compatriotes, avait été obligé de s'enfuir et s'était réfugié chez les Kyméens. Ceux-ci, sommés par le roi de Perse de le livrer envoyèrent demander à l'oracle des Branchides ce qu'ils devaient faire pour être agréables aux Dieux ; il leur fut répondu quMl fallait livret* Paktyès. Mais un cl-
* Uerodot., vi, 66.
• Pausan., m, 4
LES OllACLES ET LES MYSTÈRES. 207
toyen nommé Aristodikos, se défiant de cet oracle, engagea les Kyméens à envoyer une nouvelle députa lion, dontlui-méme fit partie. Les députés étant arrivés aux Branchides, Aristodikos interrogea ainsi le Dieu : « prince, le lydien Paktyès est venu chez nous pour éviter le supplice dont le menacent les Perses. Ceux-ci le réclament et ordonnent aux Kyméens de le livrer. Mais nous, tout en redoutant la colère des Perses, nous n'avons pas osé livrer le suppliant avant de savoir clairement de toi ce que nous devons faire. » Telle fut sa question, et le Dieu rendit la même réponse, ordonnant de livrer Paktyès. Mais Aristodikos alla, de dessein prémédité autour du temple, et enleva les moineaux et autres oiseaux de toute espèce qui y avaient fait leur nid. Alors on dit qu'il sortit du sanctuaire une voix qui lui dit : « le plus scélérat des hommes, qu'oses-tu faire ? tu arraches de mon temple mes suppliants ! » Mais Aristodikos, sans se troubler, répondit : « Prince, tu défends tes suppliants et tu ordonnes aux Kyméens de livrer le leur? — Oui, je l'ordonne, dit le Dieu, afin que par cette impiété vous hâtiez votre perte, et que vous ne veniez plus demander à Toracle s'il faut livrer les suppliants. »
On trouve dans Hérodote un autre exemple de cette insistance que mettaient quelquefois les Grecs à demander aux Dieux une réponse plus favorable, quand la première leur semblait trop désespérante. Lors de l'invasion de Xerxès, les Athéniens envoyèrent des théores à Delphes pour consulter l'oracle. Mais la pythie
ëpouTantée leur fit un effrayant tableau des ruines et des dévastations qui se préparaient. Alors, d'après Tavis d'un citoyen de Delphes, les théores d'Athènes prirent des rameaux d'olivier et allèrent une seconde fois consulter le Dieu en qualité de suppliants : « prince, rends-nous un oracle meilleur pour notre patrie, par égard pour ces rameaux de suppliants que nous portons, ou bien nous ne quitterons pas ton sanctuaire, mais nous y resterons jusqu'à la mort. » Alors la pythie leur parla d un rempart de bois que Zeus, sur la prière de sa fille, accordait aux Athéniens pour dernier refuge. On sait que Thémistocle expliqua ce rempart de bois par la flotte athénienne qui sauva la Grèce à Salamine. Au moment de raconter cette glorieuse victoire, Hérodote rappelle une prophétie de Bakis , un devin de Béotie, inspiré par les Nymphes : « Quand ils auront couvert de leurs vaisseaux le rivage sacré d' Artémis au glaive d'or et la côte de Kynosoura, et quand, pleins d'une îoHe espérance, ils auront saccagé Fillustre Athènes, la divine Justice abattra le fils de la violence, ivre de sa force, terrible et furieux, qui croyait faire tout céder. L'airain se mêlera à Tairain, Ares rougira de sang les flots de la mer. Alors Zeus au large regard et la vénérable Victoire feront luire le jour de la liberté de la Grèce ». Hérodote syoute qu'après ces paroles si claires de Bakis, il n'ose contredire les oracles, et qu'il n'approuve pas que d'autres le fassent.
Il n'a pas moins de foi dans les prodiges racontés par
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les Grecs après leur victoire, par exemple, dans la défense miraculeuse du temple de Delphes. Les Delphiens avaient demandé à l'oracle s'il fallait enfouir les trésors sacrés ou les transporter dans un autre pays. Le Dieu leur répondit qu'il saurait bien se défendre lui-même; alors ils ne s'occupèrent que de leur propre sûreté; ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants en Âchaîe et se réfugièrent sur les sommets du Parnasse ou dans la Locride. Mais quand les barbares, venus pottr piller le temple, furent arrivés à F enceinte d'Athènè Pronoia, la foudr^ tomba sur eux, et des quartiers de rochers, détachés de la montagne, roulèrent avec un bruit horrible et en écrasèrent un grand nombre. Quelques-uns seulement s'échappèrent et s'enfuirent en Béotie, où ils racontèrent qu'outre ce prodige, ils avaient vu deux guerriers d'une taille merveilleuse qui les poursuivaient et les massacraient. Les rochers tombés du Parnasse furent laissés à la place où ils s'étaient arrêtés, en témoignage de la vengeance des Dieux. Plus tard, lors de la grande invasion des Gaulois, le Dieu de Pytho défendit encore son temple. Selon Pausanias et Justin, un tremblement de terre qui détacha une partie de la montagne, le tonnerre, la grêle et les bruits de la tempête, répétés par les grands échos du Parnasse, et pendant la nuit ces terreurs mystérieuses qu'on attribuait à Pan, aidèrent les Grecs à exterminer l'immense ar- . mée des barbares*.
^ Pausan., z, 23. Justin., ixiy, 8.
Ces merveilles augmenlaient le respect des peuples pour l'oracle de Delphes. Sa réputation s'étendait même au delà de la Grèce, sa véracité était attestée par d'innombrables offrandes, on citait d'éclatants exemples de sa haute sagesse. Sur les portes du temple, on lisait des sentences morales écrites, disait-on, par les sept sages, comme : « apprends à te connaître », « ne désire rien de trop. » Pytho était la capitale des Amphictyons, le centre religieux et politique de la Grèce, le nombril de la terre, a On se rend à Delphes, dit Aristide, et on consulte l'oracle sur la destinée des États. Les lois ont été établies comrormément aux réponses de la pythie, ce dontLycurgue donna le premier exemple*. » On interrogeait aussi lé Dieu sur la manière de régler les cérémonies du culte public, de détourner les fléaux, d'expliquer les prodiges, sur la fondation des temples ou l'établissement des colonies. Ainsi la ville de Kyrènc fut fondée d'après une réponse de l'oracle de Delphes. L'influence de cet oracle correspond à la grande période politique et morale de l'histoire grecque. Cicéron et Plutarque expliquent sa décadence par Taffaiblissement de cette exhalaison qui sortait de la terre, et qui avait fini par s'évaporer comme une rivière qui se tarit. Mais les autres oracles d'Apollon cessèrent à peu près en même temps. La constitution du sol de la Grèce avait pu se modifierpar l'action des tremblements de terre ou par d'autres raisons géologiques;
* £\. Arist. Orat. plat, pro rhei.
LES ORACLES ET LES MYSTÈRES. S7l
peut-être aussi, à mesure que les races vieillissent, lés organes sont-ils moins accessibles aux influences naturelles. Mais la principale cause de la défaillance des oracles, c^était Taffaiblissement des croyances. L'esprit fatidique de Pytho, c'était le souffle inspirateur qui s'exhale d'une terre libre , c'était le génie religieux de la Grèce républicaine, et les oracles devinrent muets quand la Grèce perdit sa liberté et qu'elle oublia ses Dieux.
Depuis la chute des républiques, les peuples retombés en tutelle n'avaient plus à consulter Apollon sur leurs affaires, dont la direction ne leur appartenait plus. Mais les formes inférieures de la divination, celles qui ne s'adressaient qu'à des intérêts particuliers, survécurent au silence des grands oracles. Ainsi on continua toujours à consulter Asklèpios et les autres divinités médicales pour la guérison des maladies. En général, ces divinités faisaient connaître leurs réponses par des songes. Les malades s'endormaient dans le sanctuaire, et le Dieu leur indiquait les remèdes qui devaient les guérir. Les prêtres d' Asklèpios, qui étaient médecins, y ajoutaient peut-être un traitement thérapeutique, et la foi opérait des guérisons comme dans toute autre consultation médicale. Plusieurs auteurs ont parlé de ces guérisons miraculeuses, notamment le rhéteur Aristide, et on a retrouvé des inscriptions consacrées en ex vota par des malades qui avaient été guéris de cette façon. On consultait aussi les oracles d'Araphiaraos, de Kalchas, de Mopsos et de quelques autres de-
vins célèbres en s'endormant près de leur t(mibeau, car le privilège qu'Homère attribue à Tirésias d avoir conservé sa science prophétique après la mort avait été étendu aux principaux devins de Tépoque héroïque. On s'endormait Fesprit déjà disposé à des visions, et cette disposition était en général favorisée par des influences physiques, telles que des eaux gazeuses ou des émanations terrestres. Le dessèchement d un marais ou un changement dans les conditions du sol pouvait faire cesser loracle. Plutarque dit que l'oracle de Tirésias devint muet à la suite d'une peste qui désola Orchomène ; il ajoute qu'il arriva quelque chose de pareil en Cilicie. Dans les terrains volcaniques qui avoisinent TAverne, en Italie, il y avait autrefois, selon Diodore de Sicile, un oracle des morts*. Il en existait un autre en Thesprotie, sur les bords de FAchéron, et, selon Pausanias, on retrouve dans ce pays le modèle des descriptions poétiques de Fenfer*. En général les gouffres d'où sortaient des exhalaisons méphitiques passaient pour des portes du royaume d'Aidés. Il y en avait près du cap Ténare% près d'Hermioné, près d'Hèraklée ,en Asie Mineure*. Ces cavernes s'appelaient Ploutonia ou Charonia^ et l'imagination populaire y localisait les scènes d'évocation racontées dans Y Odyssée ^ ou la descente d'Hèraklès chez les morts.
< Diod., IV, 32.
s Pausan, ix, 50.
s Pausan, m, 25. Strab. vm.
.* Pomp. Mel., 1, 19.
Parmi ces antres prophétiques, le plus célèbre était celui de Trophonios, à Lébadée, dont la renommée survécut à celle de la plupart des autres oracles. C'est uu exemple de plus de la prédominance du culte des Dieux de la mort dans les derniers temps du polythéisme. Malheureusement tout ce qui se rattache à ces divinités est en général très-obscur. Le mythe de Trophonios est indécis et multiple comme celui de Dionysos, et on y retrouve le même panthéisme confus. Dans rhymne homérique à Apollon, Trophonios est nommé comme un des architectes du temple de Delphes. Philostrate en fait un fils d'ApollonS Selon Pausanias, son oracle aurait été découvert sur une indication de la pythie, à Tendroit où Trophonios avait été englouti dans la terre ; ce trait de sa légende le rapproched'Amphiaraos etd'Œdipe, et, comme Œdipe aussi, il avait eu pour mère Jocaste, ou Ëpicaste, selon le scholiaste d'Aristophane. D'un autre côté, son nom, dérivé de Tpof^, nourriture, indique un Dieu de la production, et, comme Iakchos, il passait pour le nourrisson de Dèmèter. Il a été assimilé tantôt à Hermès, tantôt à Asklèpios, auquel sa statue ressemblait singulièrement, selon Pausanias. Le serpent qui lui était consacré comme à Asklèpios rappelle le dragon fatidique dePytho. Enfin, selon Plutarque, il apparut à un soldat de l'armée de Sylla sous lestraitsdeZeusOlym pien, et Strabon, Tite Live et Hesychios l'assimilent à
* Phîlostr. VU. ÂpoH. Tyan. vm, 49.
27i II SACEUDOGE,
Zeus^ Cepondan!, d'après ce que nous savons du culte qui lui était rendu àLébadée, Trophonios se confondrait plutôt avec le Zeus souterrain, qui n était autre qu'Aidés, l'Invisible, le roi des morts, le nom do cx^Tto; (ténébreux), qui lui est donné par le scholiaste d'Aristophane, et son association avec Herkyna, qui parait une Déesse infernale, confirment cette supposition.
Pausanias,qui était descendu dans l'antre de Trophonios, décrit la manière dont se faisait cette; descente. Après des purifications et des sacrifices dont il donne le détail, on entrait, au moyen d'une échelle, dans une sorte de puits artificiel d'environ iiuit coudées de profondeur. Une fois descendu, on trouvait dans un des cotés, entre le sol et la maçonnerie, une ouverture fort étroite : « on se couche alors à terre, continue-t- 11, et, tenant à la main des gâteaux pétris avec du miel, on avance d'abord les pieds dans le trou, puis on se pousse jusqu'aux genoux. Le reste du corps est aussitôt entraîné avec la môme force et la même rapidité que si on était saisi par le tourbillon d'un fleuve. Lorsqu'on a pénétré dans le gouffre, on n'apprend pas loujours l'avenir de la même manière; tantôt on le voit, tantôt on se l'entend annoncer. On revient par la môme ouverture, et on sort les pieds en avant... Lorsqu'on est remonté, les prêtres vous placent sur ce qu'on appelle le siège de Mnémosyne, qui est près
* Slrab. ix; Tir. Liv.. xi.v, 27; IFesych. V AsîdSua.
LES ORACLES ET LES MYSTÈRES. r»b
de l'antre, et vous interrogent sur ce que vous avez vu ou entendu, et après qu'ils Font appris, ils vous font porter, saisi d'effroi, privé du sentiment de vousmême et de ce qui vous entoure, dans la chapelle du bon Démon et de la Fortune, où vous aviez séjourné, à voire arivée. Peu de temps après, on recouvre la raison, et le rire revient. » Il paraît cependant que le rire ne revenait pas toujours, selon le scholiaste d'Aristophane, et on disait même, en parlant d'un homme sombre et mélancolique : il a visité l'antre de Trophonios.
Dans le dialogue de Plutarque sur le Démon de Socrate, il y a un certain Timarque qui raconte ce qu'il a vu dans l'antre de Trophonios. Ce sont d'abord des lies mouvantes, lumineuses et de diverses couleurs, puis un gouffre ténébreux et profond, d'où sortent des bruits étranges et autour duquel s'agitent des étoiles, les unes brillantes, les autres voilées de brouillard. Au milieu de cette vision, Timarque entend une voix qui lui demande ce qu'il veut savoir : — « Tout ce que je vois, repond-il, me paraît admirable* — Nous n'avons, dit la voix, qu'une faible part dans les régions supérieures, elles appartiennent à d'autres Dieux; mais nous gouvernons la région de Perse** plionè, l'une des quatre que sépare le StyX, et tu peux la visiter avec nous» » Alors son interlocuteur invisible lui eîtplique la descente et l'ascension des âmes figurées par les étoiles qui passent et repassent* Gelleft qui s'éteignent sont les âmes qui se plongent dans un
corps ; celles qui secouent leur enveloppe de brume sont celles qui sortent de la vie ; celles qui montent, brillantes, vers les régions supérieures, sont les Démons des hommes qu'on appelle les sages. Il est difficile de dire si ce récit, qui est fort long, est une pure fiction de Plutarque, si c'est une hallucination produite par un gaz stupéfiant, ou enfin s'il y avait là réellement quelque spectacle analogue à ceux qu'on voyait dans les mystères. Les purifications et les cérémoniesqui précédaient la descente dans l'antre de Trophonios rappellent celles que pratiquaient les mystes, et le scholiaste d'Aristophane, en parlant de cette descente, emploie le mot [xuiQaiç, initiation. La divination s'était transformée successivement comme les autres branches de l'Hellénisme : l'oracle de Trophonios en représente la phase mystique, comme les oracles d'Apollon répondaient à la période politique, l'oracle de Dodone à celle du naturalisme primitif.
Il existait dans l'antiquité des collections d'oracles rendus à différentes époques dans les sanctuaires les plus fameux. Ghrysippe, Héraclidc de Pont, Porphyre, avaient fait des recueils de ce genre. Même au temps où les oracles étaient dans tout leur éclat, il circulait en Grèce des prophéties qu'on attribuait à d'anciens devins. Thucydide parle de celles qui annonçaient la guerre dorienne et la peste d'Athènes. J'ai cité plus haut, d'après Hérodote, une de celles de Bakis sur la guerre médique. Pausanias mentionne une prophétie de Phaennis, annonçant l'invasion des Gaulois en Asie.
11 cite aussi une prédiction de la bataille d'^gos-Potamos par Musée et par la Sibylle, et un autre oracle sibyllin d'après lequel la puissance macédonienne, fondée par Philippe, devait périr sous un autre Philippe*. Ce nom de Sibylle, qui parait d'origine asiatique, était appliqué à plusieurs prophétesses fabuleuses auxquelles, depuis la cessation des oracles, on attribuait une foule de prédictions. On fabriquait des livres sibyllins comme on avait fabriqué des poésies orphiques. Les Romains ont eu des recueils de ce genre ; celui qui nous est parvenu est l'œuvre des juifs et des chrétiens; les parties les plus anciennes sont du temps des Ptolémées, les autres du temps des Antonins. C'est une glorification continuelle des dogmes monothéistes de l'Asie, une des formes de l'invasion des idées orientales en Grèce. A côté du système pseudohistorique d'Évhémère et de sentences copiées dans le poëme moral qui porte le nom de Phocylide, se rencontrent de mauvaises imitations des prophéties hébraïques et des acrostiches sur le nom de Jésus- Christ. Les faussaires s'y trahissent de la manière la plus maladroite, et on s'étonne que des mensonges aussi évidents aient pu tromper quelqu'un. Il paraît cependant que les fraudes de ce genre réussissaient quelquefois. Lactance, qui invoque très-souvent le témoignage des sibylles, paraît croire qu'il combat ainsi la religion grecque avec ses propres armes. Macrobe
* Pausarw, x, 15, x, 9 et tu, ^.
lui-même, qui était resté fidèle à cette religion, cite sérieusement un prétendu oracle, attribué non aux sibylles, mais à Apollon Clarien, et déclarant que laù est le Dieu suprême.
Il ne faut pas confondre ces supercheries systématiques, affectant les allures de l'inspiration, avec des tentatives très-sincères de divination scientifique. L'observation des signes, confondue d'abord avec l'inspiration prophétique, s'en était distinguée peu à peu. A la vérité Platon place le délire envoyé par les Dieux bien au-dessus de l'étude raisonnée des présages : « Personne, dit-il dans le Timée^ ne peut prédire quand il a Fesprit sain, mais seulement quand la raison est entravée par le sommeil ou la maladie, ou ravie à ellemême par une sorte d'enthousiasme. » Mais il ajoute que l'esprit rentré en possession de lui-même, doit expliquer les visions aperçues ou les paroles prononcées dans cet état de surexitation maladive. D'autres philosophes, comme l'empereur Julien, préféraient l'observation a cette inspiration directe, qu'on ne pou* vait ni diriger ni produire à volonté* D'ailleurs les oracles, fondés sur l'inspiration prophétique, avaient di»' paru, on n'y pouvait suppléer que par une interprù* tation réfléchie des présages» Ainsi entendue, la Mantique était considérée comme une véritable science expérimentale, aussi bien que la médecine, ou la tactique militaire* On savait qu'un devin pouvait se tromper comme un médecin ou un général, on savait que toute science humain^i est imparfaite, que nos conclu-
sions sont souvent prématurées, mais on admettait le principe de la Mantique, c'est-à-dire Tenchainement de toutes les lois du monde physique et du monde moral, et, par suite, le rapport des faits naturels avec les événements humains.
Entre l'idée du hasard et l'idée du destin, on cherchait une place pour la providence divine ; si les Dieux interviennent dans les affaires humaines, il semblait naturel de chercher des signes de leur volonté dans tous les faits indépendants de la volonté de l'homme, dans les sorts, dans les prodiges, dans les bruits fortuits, dans les accidents imprévus, dans les rêves surtout. La croyance au caractère divin des rêves a existé chez tous les peuples ; on en trouve des exemples dans la Bible et dans l'Évangile aussi bien que dans Homère. Il y a peu d'opinions plus générales que cellelà. Les Grecs admettaient comme tentes les autres nations des rêves prophétiques et des rêves trompeurs, et le rapport des mots qui signifient erreur et vérité avec ceux qui signifient ivoire et corne avait donné naissance à l'idée poétique des deux portes des songes. Tout en se défiant des rêves, on croyait que l'âme, presque dégagée des liens du corps pendant le sommeil, entrait plus facilement en relation a vecles Dieux, et qu'il appartenait à la science de déterminer dans quelles conditions on pouvait connaître l'avenir par les rêves. Il nous est parvenu un traité d'Artémidore sur l'explication des songes.
On cherchait surtout des signes de la volonté di-
vine dans la flamme du sacrifice et dans" les entrailles ' des victimes, car le sacrifice, étant un appel de l'homme à rintervention divine, semblait Toccasion la plus naturelle d'interroger les Dieux. Toute question espère une réponse, et on ne pouvait croire les Dieux muets et sourds sans les croire indifTérents aux affaires humaines, ce qui reviendrait presque à nier leur existence. La croyance aux présages et à la possibilité de les expliquer était donc r^rdée comme une des bases de la religion; elle existait chez les savants comme chez le reste du peuple. Ala vérité ellefut contestée,àrèépoque où toutes les opinions furent mises en question; mais aux épicuriens et aux sceptiques qui niaient la divination, parce qu'ils ne croyaient pas à la providence divine, on opposait le consentement universel de tous les peuples et d'innombrables témoignages de la véracité des oracles. Cicéron, qui cependant conclut contre la divination, met dans la bouche de son frère les arguments de ceux qui la soutenaient : a II faudrait donc douter de toute l'histoire grecque, disaient-ils. Qui ignore les réponses d'Apollon Pythien à Crœsos, aux Athéniens, aux Lacédémoniens, aux Tégéates, aux Argiens, aux Corinthiens? Chrysippe (le stoïcien) a recueilli d'innombrables oracles, tous certifiés par d'irrécusables témoignages. Mais chacun sait cela, et il est inutile d'insister. Un mot seulement : le temple de Delphes aurait-il été si célèbre, si universellement consulté, aurait-il reçu tant de riches offrandes de tous les peuples et de tous les rois.
si chaque siècle n'avait reconnu la véracité de ses oracles * ? »
Cette affirmation unanime de l'antiquité est remplacée aujourd'hui par une négation non moins unanime. )L'huraanité passe sa vie à brûler ce qu'elle a adoré, et les croyances mortes ont toujours tort au tribunal des générations vivantes, Si nous avions vécu trois mille ans plus tôt, nous regarderions comme d'évidentes vérités ce que nous appelons aujourd'hui des superstitions puériles. Rions à notre aise des opinions du passé, nos fils rirons peut-être un jour des nôtres. Chaque matin la science condamne les erreurs de la veille ; la vérité est devenue progressive, nous en avons fait une question de chronologie, et pour critérium nous prenons l'almanach. Cependant, vérité ou erreur, la foi valait encore mieux que le doute. Il y a des heures où l'ombre est bien épaisse, la pensée a parfois de mortelles défaillances ; bien souvent la raison de l'homme, et même celle des peuples, s'arrête indécise dans les carrefours de la vieet de l'histoire : s'il y avait encore des oracles, qui peut dire qu'il n'irait jamais les consulter?
* Cic, de Divinat.y I.