‹ Du Pont de Nemours et l'école PhysiocratiqueChapitre 2 sur 24 · UU l'ONT DK NKMoUIlS · texte numérisé non relu

UU l'ONT DK NKMoUIlS

Les questions financières furent nécessairement celles que Du Pont 3^ traita surtout et qui l'amenèrent le plus souvent à prendre la parole aux Anciens. Il ouldiait alors qu'il était sur les bancs de l'opposition, ne songeait qu'à la baisse continue des assignats, à la désorganisation des services publics, à la nécessité de pourvoir aux dépenses des guerres intérieures et extérieures et donnait des conseils au gouvernement sans aucune arrière-pensée de parti.

Un de ses meilleurs discours est celui qu'il prononça à l'occasion de l'emprunt forcé de 000 millions, proposé par Faypoult. Ces 600 millions devaient être prélevés sur les riches dans un délai d'un mois et devaient être payés en numéraire, en grains, ou en assignats comptés pour la centième partie de leur valeur.

« Un emprunt qui n'est pas libre, qui est sans intérêt, qui « ne doit être remboursé qu'en dix ans et, lorsque ce rem- « boursement est douteux, est une véritable contribution. « Examinons donc si cette contribution n'excède pas les forces « des contribuables . . . , » dit l'économiste en s'appuyant comme il l'avait fait à la Constituante sur les évaluations de la richesse territoriale. « L'Assemblée constituante, d'après « des vérifications minutieuses, avait estimé en 1790 à 4 mil- « liards le produit des récoltes annuelles de l'agriculture, des « produits de la pêche en mer, des mines, des carrières et des « colonies, et à 2,500,000 francs les frais d'exploitation. Il «restait donc 1,500,000 francs de produit net sur lequel « pouvait porter l'impôt.

« Les troubles de la Révolution ont diminué le revenu et « augmenté les frais ; des branches entières de produit ont « disparu, la pèche en mer n'existe plus, les colonies et la

ET l'ÉCOLK rilYSloCRATlQlJE. 3ol

« Corse sont passagèrement au moins perdues pour nous, les « départements frontières et la Vendée sont ravagés par la « guerre.

« On ne peut évaluer dans ces conditions à plus de 800 millions le revenu territorial, et dans ce nombre, 150 millions environ proviennent de biens nationaux possédés par l'Etat et qui ne peuvent contribuer à l'emprunt.

« Or, on demande 600 millions, non sur tous les biens, mais sur ceux des citoyens les plus riches ou « les moins pauvres » ; et on les demande, en un mois, lorsque la contribution ordinaire n'a jamais pu être payée que par des à comptes faibles et successifs, à mesure que les contribuables vendent leurs denrées et touchent leurs revenus.

« 11 est évident que les moyens ordinaires ne suffisent pas et que les 600 millions doivent être fournis non par les revenus, mais par les capitaux. « Mais ces capitaux, où sont-ils? « Les propriétaires n'ont aucun fonds de réserve ; ce qu'ils en « avaient, a été absorbé par les contributions patriotiques, « volontaires, forcées, révolutionnaires, par l'incarcération « d'eux et de leurs parents, par l'emprunt deCambon, quoique « moins arbitraire que celui qu'on propose, et surtout par le « discrédit des assignats » ; toutes ces causes ont réduit à rien ou presque rien le revenu des fermages et forcé les propriétaires à épuiser, pour vivre, toutes leurs ressources.

« Les manufacturiers et les négociants ne sont pas plus riches : Nantes, Bordeaux, Lyon, Sedan, Marseille, Orléans, c'est-à-dire les principaux centres de commerce et d'industrie ont été à moitié détruits par la guerre civile. « Où sont donc « aujourd'hui quelques capitaux? chez les fournisseurs de la « République cantonnés à Paris, et ce sont eux sur lesquels

PiO-2 Dr K)NT DE NKMOURS

« l'emprunl que l'on veut }icrcovoir porte dans la proportion « la moins rigoureuse.

« Quelle est maintenant la situation du numéraire?

« En ITUO, on évaluait les espèces métalliques à 2 milliards 200 millions ; trois années de guerre ont obligé d'en envoyer, pour solder des achats à l'étranger, près de 000 millions par an; 1,800 millions en tout ; les émigrés ont emporté de leur côté une somme considérable. Il est rentré un peu de numéraire dans ces derniers temps, mais aucun observateur n'oserait évaluer à plus de 300 millions le montant du numéraire ostensible. C'est la moitié de l'emprunt; le reste devra être fourni en assignats et, au cours de 100 pour 1, il en faudra pour 30 milliards. Or, il n'en reste que 20 et on demande que les 600 millions soient fournis en trois paiements à 15 jours de distance.

« Pitt fait des emprunts de 000 millions et ils sont remplis « dans une matinée. Lorsqu'il fait un emprunt, chez une « nation qui commerce avec tout l'univers et qui n'a pas « depuis six ans éprouvé les mêmes calamités que la nôtre, « les gazettes ne manquent pas d'annoncer deux jours après, « et quelquefois deux jours avant, que l'emprunt est rempli. « Mais de quoi l'est-iH... Pitt n'a rei;u que des soumissions « de banquiers qui s'engagent à fournir la moitié de l'emprunt « dans le cours d'un mois et le surplus à mesure des besoins, « de mois en mois ; et il arrive souvent à ces banquiers de « ne pouvoir effectuer leurs promesses ; dans ce cas , ils se « prêtent mutuellement secours par des circulations d'effets « de banque... Ainsi Pitt a besoin de toute la magie du crédit « chez la nation la plus active, la plus industrieuse et la plus « opulente du monde, pour réaliser en petites sommes, jour

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<< par jour, pendant nno année, des emprunts dont la masse « en impose. Et vous croyez pouvoir en faire un pareil en « quelques décades, chez un peuple appauvri et pillé, pour « une somme qui excède le montant des deux numéraires en « circulation. Certainement, il faut servir et sauver la Patrie, « mais le zèle ne doit pas être aveugle. S'il s'agissait de « iOO millions, on les lèverait avec peine, mais avec sûreté, « en donnant un temps suffisant ; quanta 600 millions, voyez « s'ils peuvent être décrétés dans l'espace de trente jours. »

Il peut paraître étrange de voir un orateur prendre tant de peines pour exposer des vérités aussi simples ; mais ce qui est plus étrange encore, c'est que son éloquente protestation n'ait pas été écoutée. L'emprunt fut voté ; le recouvrement en fut impossiLle et le ministre qui avait inventé ce moyen de trésorerie dut donner sa démission.

La question des assignats ramena un peu plus tard Du Pont à la tribune; il ne s'agissait pas de créer du papier monnaie; il fallait maintenant liquider l'opération désastreuse dans laquelle l'éloquence de Mirabeau avait entraîné la Constituante. Les procédés les plus bizarres étaient proposés; l'un d'eux consistait à percevoir les droits de douanes en numéraire ; on prétendait soutirer ainsi l'argent de l'étranger en France, et les protectionnistes ajoutaient que les droits ayant été fixés, en 1791, d'après le cours des monnaies, il était injuste de faire profiter l'étranger de toute la dépréciation du papier.

« Soit, dit Du Pont, mais le numéraire, par sa rareté, n'a

« plus la même valeur qu'en 1791 ; on demandant du numé-

« raire au taux actuel, on augmentera les droits dans une

« 1 irge proportion.

3i>4 1)1 PONT 1)K NKMOURS

Et comme Lebrun avait fait rai)ologiecles droits dédouanes, il ajouta :

« Les droits de douanes sont ess;entiollement onéreux pour « la nation qui les établit. Elle n'en peut jamais faire payer « la moindre partie aux nations avec qui elle commerce. On « n'achète jamais à l'étranger que les choses dont on a besoin, « mais puisqu'on en a Ijesoin, il est aljsurde de les renchérir « pour soi-même. Si vous mettez sur la marchandise un droit « d'entrée dans votre pays, il faut que ce droit s'ajoute chez « vous au prix de la marchandise. Il est donc entièrement « à la charge de votre nation. Vous ne vendez de même à « l'étranger que les denrées ou les marchandises dont vous ne « pouvez trouver chez vous un débit avantageux et que vous « avez besoin d'envoyer au dehors pour l'intérêt de votre agri- « culture et de vos manufactures. Mais puisque vous avez « besoin de les envoj^er au dehors, il est absurde de vous en « interdire la vente ' ! »

Cette fois, l'Assemblée donna raison à l'économiste et le projet d'augmentation des droits de douanes fut repoussé. On revint à un procédé plus raisonnable pour se débarrasser du papier monnaie, celui de consolider une fois pour toutes la dépréciation qu'il avait subie. Du Pont défendit alors le projet du gouvernement et réussit à le faire passer.

Quelques temps après, les protectionnistes réclamèrent de nouveau une aggravation du système protecteur. L'économiste développa alors devant les Anciens tous les arguments qu'il avait fait valoir tant de fois en faveur de la liberté commerciale^. Ce discours n'est pas le seul de ceux du député du

' '2() frimaire an V.

- Le 25 frimaire, il s'était exprimé ainsi :

« Les douanes sont un reste de barbarie... Cependant, il peut y avoir un

ET l'École physiocratique. 355

Loiret qui puisse être applaudi par les adversaires de l'école réglementaire; Du Pont s'est élevé vivement aussi contre les tendances socialistes du conseil des Cinq cents, qui émettait fréquemment la pensée de ne faire payer les impôts que par les riches et de mettre, à la charge de l'Etat ou des localités, des dépenses excessives en secours publics. A propos d'un emprunt forcé à lever, pour un motif de ce genre, dans la ville d'Uzès, l'économiste put dire :

« Les secours doivent se borner aux besoins . . . En tout pays, chacun vit comme il peut au jour le jour de son travail ou de son revenu. . . Aucune société politique ne peut lever sur son peuple un impôt suffisant pour nourrir son peuple. »

De môme, lorsqu'on projeta de frapper d'une amende, dans chaque commune, ceux des dix plus imposés qui étaient en retard pour le paiement de leurs contributions, il put rappeler le souvenir des exactions de l'ancien régime :

« Turgot a été couvert de bénédictions pour avoir abrogé l'ancienne loi qui chargeait les plus cotisés de faire l'avance des impositions. La feriez-vous renaître ' ?»

Enfin l'économiste dévoila publiquement les gaspillages auxquels étaient soumises les finances du Directoire :

« Personne n'ignore, dit-il le 13 juillet 1797, que les états

« intcrét politiijue à les conserver pour (juclque temps, alin de jiouvoir, en con- <( cluant les paix particulières, acheter des autres nations... des avantages com- « nierciaux. »

Et le lendemain :

(( Ne vous engagez pas dans la rédaction d'un nouveau tard'; adoptez celui « tpii fut l'ait en 17'Jl, après un travail do plusieurs années et avec toutes les « [u'ocautions... que les préjugés reijus peuvent apporter dans la confection d'un « tarif. »

Du Pont avait été le principal rédacteur du tarif do 17'Jl ; mais il avait du faire de nombreuses concessions aux « préjugés reçus. » (Voir ci-dessus, p. o'.M.j

' Ki frimaire, an \'.

356 IHJ PONT DE NEMOTIRS

« (lo rovuo compi'eiiiiriil cl nous loiil solder, vêtir, chausser, « ai'mer, au moins loi ).()()() liomnuis de plus (ju'il u")' cmi a « sous les drapeaux...; {■ha((ue bataillon emprunte... à son « voisin le nombre d'iiomuies nécessaire pour la revue. Les « hôpitaux comptent des journées pour des malades qui n'y « sont jamais entrés, d'autres pour des malheureux morts « depuis longtemps. Gela s'est fait de tout temps, mais on y « met moins de pudeur, parce que la morale est plus univer- « sellement corrompue. »

Ce langage de la part d'un homme qui, au conseil des Anciens, fut membre de presque toutes les commissions du budget et qui s'efforça avec désintéressement de reconstituer les finances, ne saurait être taxé d'exagération '.

Nous bornerons là nos extraits des discours de Du Pont au conseil des Anciens ; ils suffisent pour faire apprécier le caractère de sa politique. Rappelons seulement qu'il a prononcé contre la contrainte par corps, contre la concurrence faite à l'industrie privée })ar l'imprimerie nationale'^, contre le rétablissement de la loterie, enfin contre les lois sur les émigrés, lois odieuses que Morellet combattait de son côté

• Du Pont essaya vainement d'apurer les comptes laisses par la Convention. « Ce qui reste de cette époque de déprédations , ne pi'ésente qu'un amas de papiers dont presque aucuns ne sont en règle, qu'il est impossible de légaliser et dans lesquels la République ne pourra trouver cjue la preuve de ses malheurs. » — 15 prairial, an V.

- On ])rétendit que Du Pont, inijirimeur, avait plaidépro domo suà. Il répondit dans la brochure « Du Pont de Nemours à ses collègues » que son imprimerie avait rendu de grands services et l'avait ruiné; qu'à la prière de Tarbé, il avait augmenté .ses presses de quarante-cinq en quinze jours pour distribuer les états de i)atenles dans toutes les communes et qu'il lui restait mille écus de rente. 11 ajouta :

« J'ai touché au vif, car on a crié. Je me suis fait des ennemis; il y a trentecinq ans que je m'en fais ainsi pour le bien jndilic. Je sais ce (pie c'est que d'ouvrir des guêpiers... »

ET l'école physiocratique. 357

dans (le courageuses brochures, d'éloquentes protestations qui mériteraient d'être citées tout entières.

La politique du physiocrate était restée toute philosophique : il continuait k défendre la liberté individuelle contre le despotisme, sans se soucier des préjugés du moment ; s'il avait été plus écouté sous le Directoire, la contrainte par corps eut disparu de nos codes trois quarts de siècle plus tôt, la honte des persécutions inutiles contre les émigrés ne serait pas attachée au souvenir de la république de 1795, et la loterie n'aurait pas légalement aidé à la corruption des mœurs pendant toute la durée de l'Empire et de la Restauration.

Mais les hommes politiques , aveuglés par leurs passions intéressées, rient en général des rêves philosophiques et préfèrent se livrer à la politique de parti, laquelle consiste le plus souvent à fermer la bouche à ceux qui s'opposent à leur arbitraire.

Le coup d'État de fructidor est une preuve, entre tant d'autres, de l'égoïsme et de l'immoralité de cette politique.

L'Historien fut supprimé avec les autres journaux de l'opposition, et son rédacteur en chef fut enveloppé dans les poursuites dirigées contre les Clychiens. Du Pont s'associa aux tentatives de résistance et fut au nombre de ceux qui, sous la direction de Laffon-Ladebat , essayèrent de faire tenir séance aux Anciens, bien qu'un cordon de troupes environnât le lieu des séances; les protestataires, se trouvant en trop petit nomlu'o pour délibérer, se réunirent chez Barbé-Marl)ois pour examiner la conduilo à tenir; Du Pont les suivit, mais il opina pour la fuite, car il avait vu de trop près les événenements pour se faire aucune illusion sur la lassitude et l'indifTérence du public à l'égard des discussions politiques.

358 ni: pont de nemours

Ses conseils n'ayant pas été écoutés, les députés de l'opposition allèrent, sans utilité pour leur cause, retrouver CoUotd'Herbois à Synamary.

Du Pont était inscrit sur les listes de proscription; ce fut M'"'' de Staël qui réussit à le sauver. Ayant appris le danger qui le menaçait, elle manda aussitôt Joseph Ghénier et parvint à l'intéresser à sa cause. Celui-ci courut à la tribune des Cinq cents, et fit donner la liberté à Du Pont en déclarant qu'il était octogénaire'. Or le député du Loiret n'avait pas soixante ans; son dos était voûté et sa tête chauve; mais il avait l'air jeune encore et était trop connu des hommes de son temps pour que la supercherie de Chénier - put les tromper réellement; s'il avait eu des ennemis, il n'est pas douteux qu'il aurait été déporté à la Guyane avec les autres opposants.

La liberté ne lui fut pas d'ailleurs donnée sans conditions; dans la crainte qu'en sa qualité d'avant-dernier président du conseil des Anciens, il ne convoquât l'Assemblée, on déterra une vieille liste d'émigrés du département de la Seine-Inférieure, où il était porté comme propriétaire à Rouen, et on le menaça d'appliquer contre lui les lois sur les émigrés, ces lois qu'il avait com])attues avec la dernière énergie à la tribune. Du Pont se résolut alors à quitter la France et à aller rejoindre en Amérique son fils aine qui y était installé depuis longtemps. Dans ce but, il dressa le plan d'une maison de banque et de commerce à créer en Amérique et trouva des fonds pour l'exécuter. Mais avant de partir, il songea à ses anciens amis politiques.

Le jour même de sa liljerté, il alla chercher la famille de

• M™" de ytaùl. Co/tsidéralions sur la RaroluLion fianraise. ch. xxv. - « Elle liéplut a Taimable Du Pont qui a toujours eu de irraiuls droits à la jeunesse par son âme, » dit malicieusement M""" de Staël.

ET l'eCOI.E niYSIOCRATIQUE. 3;)9

Boissy d'Aiiglas dans l'asile où elle s'était réfugiée, pendant que l'ancien président du conseil des Cinq cents errait ça et là pour échapper aux persécutions dont il était l'objet. Quoique très pauvre, il voulut partager avec elle tout l'argent dont il pouvait disposer, et offrit de se charger des deux fils de son ancien collègue pour les faire travailler avec lui en Amérique.

Puis , au moment de son départ, quand les proscrits de fi'uctidor étaient internés dans l'île d'Oléron , en attendant leur envoi à Synamarj^ il vint les visiter.

« Je viens vous chercher, leur dit- il, vous, vos femmes et « vos enfants. Venez avec moi, si vous n'avez rien, vous tra- « vaillerez et le ciel vous bénira. -Je vous donnerai à souper « le jour de votre arrivée et les moyens de gagner facilement « votre dîner du lendemain. » Et comme ses offres n'étaient pas acceptées, il ajouta les larmes aux yeux : « Vous serez « transportés en Guyane, mais quand je serai arrivé où je « vais, mon premier soin sera de travailler à votre délivrance. « Le vaisseau dont vous refusez aujourd'hui le service ira « vous chercher à Sj^naniary ' . »

Du Pont ne fut pas assez heureux pour mettre à exécution ce hardi projet; sa maison de banque et de commerce ne réussit pas et il fut obligé de revenir en France à la suite de circonstances douloureuses pour lui. Les déboires et les tristesses personnelles n'altérèrent pas toutefois un seul moment son courage. Pendant la traversée de l'Atlantique, qui fut extrêmement périlleuse et où les passagers manquèrent d'eau, il observa tranquillement des animaux ou continua sa traduction de VAî'ioste, sans rien perdre de sa verve poétique.

• lîoissv d"Aimlas, yollcc sur Du Poul dv Nemours.

3G0 DU PONT DE NE.MOrRS ET l/ÉCOLE l'IIYSIOCRATIQUE.

« Si j'avais eu, ccrivait-il quelques années plus tard, « l'avantage de passer quelques années à Synamarv, comme « ceux de mes r('spectal>Ios amis ol collègues qui ont fait le » voyage. . . il est vraiscnil)lalil(' que j'aui-ais achevé la tra- « duel ion do Roland ' . »

* Préface de la Iraihicliûn de Roland, éd. de IS|-,\

1800-1817. — Séjour aux États-Unis. — Plan d'cditcalion nationale. — Retour en France. — Mémoires sur différente sujets. — Événements (Je 1815. — Nouvel exil en Amérique. — Essai sur Malthus. — Lettre à J.-B. Saij. — Mort de Du Pont. — Conclusion.

Aux Etats-Unis, Du Pont de Nemours fut accueilli les hras ouverts ; les services qu'il avait rendus à la cause de l'indépendance étaient connus des patriotes américains et n'étaient pas oubliés; Jefferson, alors vice-président de la République, avait été en relations personnelles avec l'économiste, lorsque celui-ci était le collaborateur de Vergennes ; il lui témoigna une vive amitié, s'intéressa à ses projets, à l'avenir de ses flls et, voulant faire profiter la République américaine de ses lumières, lui demanda de dresser un plan d'éducation nationale.

Du Pont était plus à même que quiconque de faire un pareil travail, car le développement de l'instruction avait occupé une large place dans sa vie de publiciste. Avec tous les pliysiocrates, il en avait fait un des articles fondamentaux de son programme do réforme; il avait été chargé d'organiser l'instruction publique en Pologne; dans le mémoire sur les municipalités, il avait essayé de montrer que l'institution

d'une éducation nationale devait accompagner, sinon précéder, toute émancipation politique du peuple. Depuis, en pleine terreur, lorsqu'il était menacé de la guillotine, il avait adressé à la Convention des conseils anonymes sur le sens dans lequel l'instruction publique devait être dirigée. Sous le Directoire enfin, il avait, dans un mémoire à l'Institut, réclamé la créalion immédiate d'une école au moins par canton , en attendant qu'on put en établir une dans chaque paroisse.

Du Pont constata qu'aux Etats-Unis la situation était meilleure que partout ailleurs ; la plui)art(les colons savaient écrire,tandisqu'enFrance, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Portugal, un tiers do la population ne savait pas même lire, etqu'en Pologne ou en Russie on ne trouvait pas deux personnes sur cent sachant épeler leur nom. Le plan d'éducation demandé par Jefferson devait donc indiquer, moins les moyens de répandre l'instruction aux Etats-Unis, que ceux à employer pour imprimer à l'éducation publique un caractère national, c'est-à-dire pour former de vrais citoyens, soucieux des intérêts de leur paj^s et aimant leurs semblables.

Apprendre à respecter la liberté et la propriété d'autrui, à aimer la justice, à croire à la sainteté des contrats, être persuadé que les membres de l'humanité sont unis les uns aux autres et se doivent des secours réciproques, que l'indulgence envers autrui et la compassion pour les faibles : vieillards, enfants ou infirmes, sont des obligations impérieuses, qu'enfin les diverses formes de la bienfaisance ne sont qu'un moyen de restituer à la société une partie des services qu'on en a reçus et qu'on en reçoit chaque jour, semblaient à l'économiste des connaissances plus utiles à acquérir et à répandre que le savoir matériel. Il s'opposait donc

ET l'École piiysiocratique. 363

à ce que les idées religieuses fussent bannies de l'école et voulait par des encouragements favoriser la publication de livres de morale simples, clairs et sincères '.

En même temps, il abordait une question plus grave, celle de savoir comment et dans quelles limites l'autorité doit intervenir dans l'instruction publique. Convaincu que l'ignorance, par les erreurs qu'elle entretient dans l'esprit du peuple, est un obstacle permanent à l'établissement de la liberté individuelle, au maintien de la sécurité publique et au développement des richesses, il ne reculait ni devant le principe de l'obligation, ni devant celui de la gratuité. L'instruction était, à ses 3'eux, un des services collectifs pour lesquels l'impôt peut être légitimement perçu. 11 n'accordait toutefois les bénéfices de la gratuité qu'aux enfants des familles réellement pauvres et ne faisait intervenir l'Etat que par voie de subventions aux écoles, afin de laisser, autant que possible, celles-ci se tirer d'affaire elles-mêmes.

« Parce que, disait-il, nous avons établi de bonnes écoles « primaires avec d'excellents livres classiques, des collèges « ingénieusement combinés et de très fortes écoles spéciales, « il ne s'en suivra pas que la République américaine ait « acquis le pouvoir ni le droit d'attribuer à l'Etat, au souve- « rain, à ses délégués, à qui que ce soit au monde, le privi-

' D'aprùs des essais faits sur ses fils et sur les enfants de la paroisse de Chevannes, Du Pont estimait qu'on devait commencer à apprendre l'écritiire avant la lecture ; il pla^^ait ensuite les principes de physique, d'histoire naturelle, d'iiygicne, de mathématiques, et recommandait de mettre dans l'esprit des enfants les choses avant les idées et les idées plus que les mots.

L'histoire, qui ne parle guère qu'à la mémoire, ne devait être qu'une récréation.

Dans l'enseignement supérieur, il aurait voulu cpic l'étude de la science sociale remplaçât, dans les écoles de droit, l'étude de la jurisprudence d'après les textes, qui, disait-il, contribue en général à enraciner les abus et à empêcher toute réforme.

« \ëgo exclusif (le ronseignement — Instruire est une action « louable qui ne doit être prohibée h personne. Gagner sa « vie en instruisant, c'est un métier très honnête et même « très honorable, qui doit (Mro libre comme un autre et où la « concurrence sera utile comme en tout autre... »

Ces restrictions à l'intervention de l'Etat ne modifiaient qu'imparfaitement les conclusions à tirer du travail de Du Pont,àsavoir que le «laissez faire, laissez passer» est impuissant pour combattre l'ignorance et que l'action publique est nécessaire pour aboutir en cette matière à des résultats un peu fructueux.

Il est curieux de voir un aussi énergique partisan de l'individualisme persister à soutenir une théorie si contraire en somme à sa doctrine générale. En 1787. « le Républicain », qui avait ajouté des notes à l'édition apocryphe du mémoire sur les municipalités, avait relevé cette contradiction : « L'auteur « veut donc que le gouvernement préside à tout et règle « tout... Pourquoi ne pas abandonner l'instruction à ell"- « même? Pourquoi ne pas la laisser libre'. » Du Pont de Nemours ne s'était pas arrêté à l'objection qui lui était faite. Persuadé que l'instruction élève les âmes, détruit les préjugés, accroît la moralité générale, augmente le capital intellectuel et facilite la production, il estimait que sa diffusion est d'une nécessité tellement impérieuse qu'on doit l'exciter par des procédés artificiels au lieu de compter sur l'initiative individuelle et sur le temps. Dans un ouvrage publié presque à la veille de sa mort, il revient sur ce sujet et accable de sarcasmes les adversaires du développement do l'instruction :

« Une très-petite secte d'écrivains qui jugent leur prochain

' Rdfliixions d'un répitblicain, p. 147.

ET l'école l'HYSIOCRATlQUE. 3C)5

« par oux-inèmes, dit-il plaisamment, et mesurent à la horno « (le leur esprit les limites de l'esprit humain, s'évertuent à « tourner en ridicule les philosophes qui croient rhomnn; « perfectible. Cette pauvre secte d'ignorantins et d'obscu- « rants, d'ennemis des lumières, fait injure à la sagesse des « lois physiques et morales émanées du Créateur, à la bonté « native dont il a doué notre espèce, aux louables intentions « des autorités qui cherchent à organiser l'instruction; mais « elle n'en arrêtera point la marche. Les écoles primaires seront « multipliées et les petits livres classiques qu'elles pourront « offrir à la mémoire des enfants... se revêtiront de charme « et d'utilité... Leurs auteurs mériteront et recevront les «récompenses les plus honorables... Il faut que tous les « membres d'une nation soient hommes et jusqu'à un certain « point éclairés. 11 faut que les vrais principes de la raison, « de la justice, de la morale, ne leur deviennent pas entièrc- « ment étrangers ' . . . »

L'auteur ne voyait, ce nous semble, que l'un des côtés du problème; s'il est infiniment désirable que tous les membres d'une nation soient « jusqu'à un certain point éclairés, » on peut, sans mériter le surnom d'obscurant, douter qu'il faille, au nom de l'État, ouvrir de force des intelligences insufiisamment préparées par le milieu qui les environne et souvent incapables, par ce motif, de tirer parti des connaissances qu'on leur donne. N'établit-on pas ainsi une sorie d'impôt sur les riches ou les moins pauvres? Ne consumet-on pas, sans profit réel pour les individus et pour la société, des efforts et des ressources qui seraient mieux employées à d'autres objets? N'amène-t-on pas des déclassements mena-

' Examen dti liore de Mallhus sur lu principe de populaiiun, \). :Ji.

3B() nu r(")NT de nemours

rants pour la société, nuisibles au développement normal de la richesse et destructifs du bonheur individuel? Du Pont l'avait dit autrefois, on ne doit pas faire le bien du peuple malgré lui; quelles que soient d'ailleurs les précautions qu'on prenne, l'instruction forcée par les soins de l'État est comparable à l'assistance publique; c'est comme elle une arme k deux tranchants; celle-ci en soulageant la misère peut arracher des malheureux à la mort et au crime , mais souvent aussi elle engendre la paresse , détruit la responsabilité et rend la misère incurable. Celle-là, en agrandissant le champ des aspirations de l'homme, met en valeur des intelligences qui seraient restées inertes , mais elle accroît les désirs et les besoins avant qu'il soit toujours possible d'y satisfaire.

Du Pont se heurtait lui-même à des difficultés inextricables pour mettre d'accord ses idées économiques avec le développement de l'instruction publique; il supposait que la liberté de l'enseignement pourrait exister malgré l'intervention de l'État, oubliant ainsi qu'il avait signalé jadis le défaut inhérent à toute autorité publique, celui de ne savoir mettre sa main quelque part sans chercher aussitôt à étendre ses attributions et sans avoir la prétention de tout absorber.

Au moment où une édition française du travail remis à Jeflferson ' fut publiée, l'auteur était depuis longtemps rentré dans son pays; il avait repassé l'Atlantique au début de l'empire, quoiqu'il détestât le maitre et le régime que la France s'était donnés. Dans ce qu'on appelait le rétablissement de l'ordre, l'implacable adversaire du droit du plus fort

' L'édition française date de liii2.

ET L ECOLE PHYSIOCRATIQUE. 367

ne voyait que cette servitude durable dont parle Montesquieu à propos de l'avènement d'Auguste, et le militarisme, la destruction de toule liberté de parler et d'écrire, la reconstitution du Colbertisme, toutes choses qui froissaient ses sentiments; l'Empereur ne lui apparaissait, malgré son génie et ses victoires, que comme un despote « sans bonne foi, « sans moralité, sans sensibilité... dont la tête n'était pas « sur un cœur, mais selon l'énergique expression de sa mère, « sur un boulet ' . »

Du Pont n'était revenu en France que pour essayer de réparer des ruines que son patriotisme avait causées pendant l'insurrection de Saint-Domingue. Sachant que nos soldats étaient dénués de tout, il avait alors entraîné la maison de banque et de commerce qu'il avait fondée à New- York, à envoyer des vivres à nos troupes. Mais les navires avaient été saisis par nos croiseurs avant d'arriver à destination et le gouvernement français, prétendant que la prise avait été faite conformément aux lois de la guerre , refusait aux armateurs toute indemnité. Du Pont vint défendre à Paris les intérêts qu'il avait compromis; dès son arrivée, il rédigea des mémoires pour le Conseil des prises et pour le Conseil d'Etat en apportant son ardeur ordinaire à la poursuite de cette malheureuse affaire, mais il ne put obtenir aucune satisfaction ; la perte fut complète et son fils y fut engagé pour 500,000 francs.

Lui-même se retrouva à plus de soixante ans sans position et sans fortune sur le sol natal; il déploya néanmoins autant d'activité que dans sa jeunesse, et se livra aux occupations les plus diverses.

* Lettre (le J.-l>. Sav. — Note de l'édition de 1817.

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Désigne comme membre de la Chambre de commerce, il fut trois ans secrétaire et trois ans président de cette assenililéc. Il donna une partie de son temps à la Société d'encouragement, ;i la Société d'agriculture de Paris, à la Société philanthropique, à la Commission des hospices et à d'autres institutions charitables, remplissant ses f-^nctions avec la plus grande compétence, car peu de personnes s'étaient autant occupées que lui des moyens de combattre et de soulager la misère; dès 17G6, dans le Journal de l'cujiHculturc , il avait montré que la mendicité, cette plaie de l'ancien régime, n'était pas le résultat de la paresse, ainsi que le soutenaient les esprits superficiels, mais celui de la disette qui poussait les malheureux à aller chercher des subsistances aux lieux où ils avaient l'espoir de s'en procurer. Plus tard, il avait fait ressortir l'inutilité et le danger des hôpitaux généraux ; en 17SG , il avait montré, dans un écrit très remarqué malgré ses courtes dimensions, la supériorité des secours à domicile sur les autres modes de charité et appelé ainsi un des premiers l'attention sur cette forme de l'assistance. S'il crut toute sa vie à la nécessité et à la légitimité de l'intervention de la collectivité dans la charité et, s'il tomba ainsi dans la même erreur que pour l'instruction pu]di(|ue, il essaya du moins, ainsi qu'on l'a vu déjà, de réduire cette intervention à d'étroites limites '.

' Sa pensée à ce sujet est nettement résumée dans le dernier ouvrage qu'il ait écrit :

« Même dans un pays où la misère d'une multitude de familles ne pourrait olre « imputée. . . aux préjugés nationaux ou aux erreurs de la législation, le secour.s « public, à défaut de tout autre, devrait être accordé à la faim, jointe à l'inipuis- « sance d'y satisfaire.

« Envers les valides, ce secours doit être borné au plus étroit nécessaire et « sous la condition du travail, d'un travail même assez pénible. Il ne faut pas « d'un appoinl faire un attrait. Il faut que tous ceux (jui sont passagèrement

ET l'École physiocratjque. 369

Des travaux, bien éloignés de ceux-là, absorbèrent le reste de sa vie; il adressait à plusieurs journaux, sans être spécialement attaché à aucun, des articles littéraires sur les sujets les plus variés. Entre temps, il intervenait, comme ami de Jefferson , dans les négociations entamées pour la cession de la Louisiane aux États-Unis. Puis, il présentait à l'Institut, dont il faisait partie depuis sa création', une foule d'amusants mémoires sur la morale et l'histoire naturelle.

Du Pont s'était pris de passion pour l'étude des animaux pendant son séjour dans les combles de l'Institut à la fin de 1792; pour se délasser de Y Oromasis , il avait examiné les insectes qui avaient établi avant lui leur demeure dans le réduit où il se tenait caché, et il avait trouvé un tel charme à observer les mœurs des êtres inférieurs à l'homme que depuis, au Bois des fossés ou en Amérique, il passait des journées entières à surprendre leurs secrets. L'intelligence avec laquelle les animaux les moins bien doués en apparence savent pourvoir à leurs besoins, les précautions qu'ils

(( réduits à ce genre de secours ne puissent pas être tentés d'en faire un métier « et qu'ils aient toujours envie et intérêt de chercher d'autres ressources. Il ne (( faut pas, pour secourir des indigents, en créer d'autres et déranger, au préju- (( dice de ceux qui n'ont demandé aucune assistance, l'ordre des travaux accou- « tumés qui les font vivre.

« Quant aux impotents, aux vieillards caduques, qui n'ont plus de famille et « aux enfants abandonnés surtout... ils ne peuvent s'aider eux-mêmes ; les

secours dont ils ont besoin doivent donc être gratuits et d'une honnête suffi-

sa.ce. . . L'enfant a encore plus de droits que le vieillard à être conservé; car « l'enfant offre quelque chose à la société en échange du bienfait qu'il reçoit. Il « offre et donne l'espoir de ce qu'il pourra être et de ce qu'il pourra faire.» (Essai sur le principe de population, p. 32 et 33.)

• Du Pont fat place dans la classe d'histoire lors de la réorganisation de l'Institut. Ses opinions physincratiqucs et libérales ravaicnt fait exclure de la classe d'économie politique.

prennent pour assurer l'existence de leurs petits et la perpétuité de leur espèce, frappaient d'admiration cet espi'it enthousiaste qui rattachait toujours les faits dont il était témoin à ses opinions philosophiques. Est-ce par un instinct inné et personnel que tous les êtres agissent avec une méthode si partaite? Ne protitent-ils jamais des expériences faites par les générations qui les ont précédés dans le monde ? Faut-il dire avec Cuffon que l'individu seul progresse et que les facultés de chaque espèce restent stationnaires, excepté dans l'homme? Tels sont les problèmes à la solution desquels l'auteur de la Philosophie de l'univers s'attacha de préférence.

Fortement imprégné des théories sensualistes, il attribua à l'éducation une action pi'édominante dans les actes des animaux, soutint que touts'apprend, qu'aucun instinct n'est inné, que tous les êtres ont une moralité, et une moralité d'autant l)lus perfectionnée que leur éducation est jikis complète ; il affirma que les individus d'une même espèce échangent des idées et alla jusqu'à dresser pour les corbeaux une sorte de dictionnaire de leur langage. Ces solutions paradoxales attirèrent à leur auteur plus d'un quolibet; on les écouta cependant et Guvier les discuta publiquement ; elles étaient présentées avec une familiarité si enjouée et appuyées d'observations si ingénieuses qu'elles séduisaient malgré leur bizarrerie. Plusieurs donnèrent lieu à d'excellents morceaux de style qui furent lus dans les séances publiques de l'Institut et qui égayèrent les réunions ordinairement si graves de la docte compagnie.

Le philosophe ne dédaignait pas , à l'occasion , d'émailler ses dissertations morales d'amusants sous-entendus, tout près

ET l'École physiocuatique. 371

d'èlro trop gais' et presque dignes d'un élève de l'abbé de Voisenon -.

Nous nous garderons de le suivre sur ce terrain scabreux, mais pour montrer avec quelle légèreté d'allure, notre auteur mêlait les plaisanteries aux sujets les plus sérieux, nous signalerons une petite étude publiée à la suite de la Philosophie de l'unicers. Voulant prouver que les fautes individuelles exercent une influence sur le milieu social, Du Pont fait entrer le lecteur « dans une chambre où un homme et une femme sont « retirés, les verroux fermés et si vous voulez, la lumière « éteinte. 11 semble au vulgaire que ce qui va se passer dans « cette chambre est indifférent au reste du monde. Point du « tout. Si avant de s'endormir, ils se querellent, la femme « aura de l'humeur le lendemain. Cette humeur se répandia « sur ses enfants et sur ses domestiques. »

Et le moraliste fait passer devant nos yeux toutes les conséquences de ce petit incident; les serviteurs, qui se dédommagent de la mauvaise humeur de leur maîtresse par la négligence et le pillage; les enfants, qui contractent de la dissimulation et des vices ; le père, qui se dérange, se ruine,

' Du Pont se sert de cette expression en parlant des contes de son ami Gudin. Elle s'applique très bien à lui-môme.

2 Dans la Philosophie de l'Univers, Du Pont avait dù']h. fait une loncrue station au temple de l'amour; dans les Mémoires sur différents sujets, il dépeint volontiers les voluptés que l'auteur de la création a réservées à tous les êtres vivants dans l'intérêt de la perpétuité des espèces.

Dans une lettre privée qu'il avait adressée à Mirabeau, quand celui-ci était encore à Vincennes, il avait été beaucoup plus loin. On s'explique peu que Manuel ait osé publier in extenso cette trop légère épitre dans les Lettres originult's tirées du donjon de Vincennes, et, ce qui semble plus incroyable, c'est que Mirabeau l'ait communiquée à une femme, fùt-clle sa maîtresse et M*"" de Monnier.

Ajoutons que les mœurs de Du Pont étaient en contradiction complète avec la liberté de son lantraue.

.■^75 i)i: roNT dk nkmdcrs

nuit à sa famille et à la société. « Tout cola, ajouto-t-il, ne « sera peut-être pas aussi grave. Mais quand il n'en arrive- « rait ([u'uno partie, il n'y aui-a pas si petite partie de ces « maux qui n'ait des conséquences fâcheuses, d'où sourdront « nécessairement d'autn^s malheurs '. »

Lutter, sous le premier empire, contre l'envahissement de l'école réglementaire était une tâche des plus ingrates ; le mépris que Napoléon témoignait pour les idéologues, l'asservissement général et la censure rendaient toute tentative de ce genre dangereuse ou inutile. Du Pont de Nemours essaya cependant et l'économie politique occupe encore une place importante dans ses derniers travaux.

Lorsqu'on projeta de rétablir l'impôt sur les cuirs, il publia un rapport qu'il avait rédigé en 1788 pour le contrôleur général Lambert et dans lequel tous les inconvénients de cette taxe, nuisible à l'industrie et à l'agriculture, étaient mis en lumière. Lors de la réorganisation de la Banque de France, il défendit, au nom de la Chambre de commerce de Paris, le principe de la liberté des banques et la nécessité de leur indépendance vis-à-vis de l'Etat, dans une brochure qui fut aussitôt saisie par la police.

Puis, dans une notice nécrologique sur Quesnay de Saint-

• Quelques-uns des Mémoires sur différents sujets, les anecdotes sur l'intelligence des chiens, par exemple, ont figuré comme modèles de narration dans des livres classiques; le style en est un peu apprêté. On pourrait néanmoins tirer des œuvres purement littéraires de Du Pont assez de morceaux intéressants pour former un volume agréable.

A la lin des Mémoires se trouve une traduction du Pater noster en langage moderne. Cette tentative date du Directoire, au moment où le sentiment religieux se réveillait en France et où les tliéophilanthropes essayaient de fonder une secte nationale. 11 est possible que ce soit pour cette secte que Du Pont ait écrit sa traduction.

ET l'École physiocratique. 373

Germain, petit-fils du docteur ', il fit, de la doctrine physiocratique, un nouvel exposé, aussi remarquable que la Table 7xnsonnée par sa précision et dont presque tous les mots semblent critiquer le despotisme intérieur et extérieur, qui avait été inauguré au 18 brumaire, car l'économiste démontrait une fois de plus qu'aucun homme, en eut-il le pouvoir, n'a b droit d'attenter à la liberté et à la propriété de l'un quelconque de ses semblables.

La publication des œuvres deTurgol atteignait le même but; mettre sous les j'eux de tous, à un moment où on ne rêvait que de gloire militaire, les écrits et les actes d'un homme d'État philosophe qui n'avait eu d'autre souci que le bien public et qui avait constamment sacrifié son ambition personnelle à son amour de l'humanité, c'était établir, au moins aux yeux de ceux qui pensaient encore, un parallèle cruel pour le conquérant qui faisait trembler l'Europe.

On peut reprocher à Du Pont de s'être, dans cette grande édition, trop perdu dans les détails et d'avoir apporté un zèle trop respectueux dans la publication des papiers qu'il avait entre les mains. Mais que do renseignements précieux, que de notes intéressantes sont contenus dans les neuf volumes qu'il publia de 1809 à 1811 !

Lui, qui aimait volontiers à parler de ses services, s'efïjice entièrement derrière son mailre; lederniervolume qu'il fait paraitre est celui qui contient ses Mémoires. sui^ Turgot ; il rejette, à la fin de l'édition, sa correspondance personnelle avec le grand homme et renonce à la publier « parce

' Quesnay <lc Saint-Gorniain mouriil en ISi.i.'). Il avait clé attache au bureau de Du Pont sous le ministère doïufi-Mjt et avait Ccé député a la Léirislativc.

« qu'elle aurait servi plus à sa i^loirc qu'à celui dont il avait « été aimé '. »

Dans ses notes, l'éditeur tient toujours pour les théories physiocratiques. Son langage n'est poui-tant pas tout à fait le même que celui dont il s'était servi dans le discours préliminaire de la Physiocratie ou dans les Ephémérides. A ce moment, l'école de Quesnay est parvenue à son dernier période; le comte Garnier en France, Storch en Allemagne essaient en vain de résister à l'invasion des doctrines du philosophe de Glascow; celles-ci ontdéfinitivemeni triomphé et Du Pont de Nemoui's, tout en restant fidèle à l'ensemble de ses anciennes opinions, abandonne lui-même les expressions dont il s'était servi dans sa jeunesse.

Ce changement est déjà marqué dans la notice sur Quesnay de Saint-Germain qui date de 1805; l'auteur met ses réflexions dans la bouche du docteur parlant à son petit-fils; mais les termes qu'il emploie diffèrent complètement de ceux de Quesnay. Le mot de classe stérile n'est pas prononcé; il n'est même plus question de classe subordonnée; le produit net est remplacé par les revenus nets ; lesavances, parle capital ; la terre n'est plus la source unique des richesses ; celles-ci naissent du travail ; « l'augmentation des capitaux est le prin-

« cipal moyen d'accroître le travail Les capitaux et les

« travaux employés à faire naître des productions qui n'exis-

* Nous avons l'espoir que celle lacune sera comljlce qnclriue jour, an moins en partie. C'est l'affirmation que Du Pont ile Nemours a faite dans ses Mémoires sur Turgot de l'existence de cette correspondance qui nous a conduit à la rechercher et à insister auprès de la famille de Du Pont pour en avoir connaissance. Mais nous ne pouvions supposer qu'elle couliut sur les faits antérieurs et poslcricurs à l'avènement de Turgot au ministère, autant de renseignements précieux. Les quelques extraits que nous avons publiés dans ce livre n'en donnent qu'une faible idée.

ET l'École physiocratique. 375

« talent pas ou à en recueillir qui n'étaient pas à l'usage de « l'homme... sont la source des richesses'. »

Cette sorte d'éclectisme, auquel l'homme le plus indépendant ne saurait échapper, se retrouve dans les derniers ouvrages de notre auteur, dans les notes de l'édition des Œuvres de Turgot et dans la classification qu'il a faite des économistes. Il les réunit tous dans un même faisceau. Gournay et Quesnay sont placés au sommet de l'échelle, associés dans un but commun, mais formant deux branches distinctes A l'une, sont rattachés Mirabeau, Fourqueux, Abeille, Bertin, le chancelier de Lilhuanie^, Roubaud, Le Trosne, Saint- Peravj, Vauvilliers, Du Pont, le margrave de Bade et même l'empereur Léopold. De l'autre, celle de Gournay, sortent Malesherbes, Morellet, Herbert, Trudaine de Montigny, Maynon d'Invaut, le cardinal de Boisgelin, l'archevêque de Cicé, le docteur Price, Josias Tucker. Quant à Le Mercier de la Rivière et à Bandeau, ils forment un rameau à part, détaché de la branche Quesnay et dans lequel est placé Joseph IL Turgot et Adam Smith, se tiennent isolément entre les deux branches, sans appartenir spécialement à aucune. Puis viennent les économistes plus modernes, le comte Garnier, J.-B. Say, Sismondi. Cette classification diffère de celle qui avait été

' Du Pont dit pourtant encore, comme dans la Table ralsonnée. : « Les travaux « et les capitaux du commerce qui servent à faciliter les échanges sont distriliu- « teurs de richesse, . . Ils donnent aux travaux producteurs l'orcasion et le mo3-cn « de s'étendre. . .

« Les capitaux et les travaux employés aux constructions des bâtiments, des « machines, à la confection des meubles, des étoffes, des vêtements, etc., sont « conservateurs de richesse. Us accumulent sur les objets fabriqués la valeur des <i consonunations faites par les ouvriers ([ui ont servi à la fabrication. . . Le pre- « micr élément de la valeur des [H'odurtiuns de la terre et di's eaux est pareillc- « ment celle des consommations qu'il a l'allu faire pour se les procurer et qui « s'incorpore dans les récoltes. »

- Comte Chreptowicz.

376 DU PONT T>E NKMOURS

insérée dans le Dictionnaire de (jcographie commerçante do Peuchet. Du Pont ne voit déjà plus les nuances qui séparaient les économistes ; il se met dans la classe de Quesnay, ({uoiqu'il appartint plus encore à celle deTurgot. Ayant vécu dans l'intimité de ces deux penseurs, uni au premier par le plus profond respect, à l'autre par la plus tendre amitié, il ne peut plus déterminer exactement ce qu'il doit à l'un ou à l'autre. 11 confond les époques, parle de Morellet et de luimôme, comme au lendemain de la publication de la Physiocratie ; il oublie les travaux qui l'ont éloigné des essais de sa première jeunesse, ainsi que les divergences qui séparent son école de celle de Smitli et de J.-B. Say.

Or, lui-même a signalé ces divergences dans deux écrits dont il nous reste à parler et dont l'un, le dernier qu'il ait fait et l'un des meilleurs, parut en Amérique en 1817 ; il est inconn\i en P>ance et est relatif à Maltlius et au principe de la population,

Malthus n'était pas un disciple fervent d'Adam Smith ; à ses yeux, réconomie politique ne devait pas être bornée à l'étude de h richesse ; elle devait embrasser tout ce qui concerne le bien-être et le bonheur des hommes, ainsi que l'avaient révèles premiers économistes ; l'agriculture devait tenir la première place dans le travail humain ; enfin la question de la population, négligée par Smith, restait sous la plume du philosophe anglais, le pivot des études sociales, conformément aux doctrines de l'école physiocratique. On se rappelle qu'à la suite de l'Ami des hommes, celle-ci avait posé en principe « que la mesure des subsistances est celle « de la population ; » elle en avait inféré que pour assurer l'équilibre entre ces deux termes et, par conséquent, pour

ET l'école physiocratique. 377

combattre l'indigence, il fallait favoriser surtout le développement de l'agriculture. Malthus était parti du môme principe, et l'avait développé avec sa puissance exceptionnelle d'investig-ation ; il avait démontré de mille façons qu'on ne doit pas encourager l'accroissement de la population par des moyens artificiels, que la vie passagère d'enfants destinés à être moissonnés par la misère, avant de parvenir à la puberté, est non seulement une source de souffrances et de chagrins individuels, mais un affaiblissement des forces sociales, puisque les richesses employées à commencer l'éducation de ces victimes de l'indigence sont consumées sans utilité. Il avait en outre classé le Colbertisrae et l'extension des industries de luxe parmi les causes principales de la misère, en faisant remarquer qu'ils amènent tôt ou tard un excès de production et, qu'au moindre changement de mode ou à la moindre réduction dans les dépenses, les classes inférieures ont à subir des crises violentes. Malthus avait considéré dès lors l'agriculture comme la plus utile des industries et ne s'était guère éloigné de l'ancienne école économique que dans ses conclusions sur la charité, dont il condamnait l'usage avec une rigueur excessive, et sur la contrainte morale, à laquelle il attribuait une action préventive exagérée. Bien loin d'ailleurs de renier son origine toute physiocratique, il avait fait dans plusieurs passages de son livre l'éloge des économistes français et avait défendu quelques-unes de leurs doctrines contre plusieurs assertions de Smith.

Du Pont de Nemours éprouva une vive satisfaction en voyant un penseur de premier ordre défendre et développer des idées que lui-même et ses amis avaient indiquées plus de quarante ans auparavant. Mais il fut tout étonné de ne plus

retrouver dans la traduction française, que Prévost de Genève donna de l'Essai sur le ^winci^ic de iiopulation, les quatre chapitres où Malthus s'était montré le plus favorable aux doctrines plijsiocratiques.

Dans quel but cette suppression avait-elle été faite? Prévost avait vu sa patrie rattachée à l'empire; avait-il eu à compter avec la censure ou avait-il craint de déplaire à l'Empereur en publiant dos passages contraires à sa politique économique ' ? Etait-il au contraire d'accord avec Malthus et celuici abandonnait-il les Physiocrates ? Du Pont avait trop d'animosité contre Napoléon et trop de foi dans ses propres doctrines pour ne pas se prononcer sur cette question dans le sens de la première hypothèse. Aussi résolut-il de combler la lacune volontaire de l'édition française de l'Essai; il traduisit les passages supprimés, y ajouta une courte préface dans laquelle il expliqua les motifs de la conduite de Prévost et les fit précéder d'un long commentaire, dans lequel fut examiné l'ensemble des théories de Malthus et oîi les points par lesquels l'auteur anglais se rattachait à la physiocratie furent complaisamment soulignés. En même temps, le commentateur, exposant ses propres idées sur la question de la population, éleva contre le système de la contrainte morale des objections dont voici le résumé :

Pratiquée en tous temps parles classes aisées, la contrainte morale ne l'a jamais été et ne le sera jamais parles pauvres; Malthus le reconnaît lui-même; or les pauvres sont seuls à souffrir d'un excédent passager do population. Admettons

' t3"est ce que Du Pont suppose. 11 est possible ci'iienilant que Prévosl ail él(5 d'accord avec Jlaltliu.s. Les chapitres supprimés furent en elïet remaniés complétenient dans les nouvelles éditions de l'Essai et dans un sens moins favorable aux théories physiocratiques.

ET l'École piiysiocratique. 379

cependant qu'un tel principe puisse être inculqué à un peuple tout entier, est-ce que les effets en seront durables? Les nations ne sont pas isolées dans le monde ; lorsque la population se restreint sur un point, les salaires haussent; les ouvriers étrangers viennent faire concurrence aux ouvriers indigènes jusqu'à ce que les salaires aient repris le niveau général; les indigènes ne profiteront donc que dans unemesure faible etmomentanée desprécautions qu'ils auront prises, pour se préserver de l'indigence en restreignant leur nombre. Pour qu'une amélioration sérieuse se produise, il faudrait que la contrainte morale fût un fait permanent chez la plupart des nations ; or un pareil résultat est évidemment impossible à atteindre. Est-il certain d'ailleurs que les restrictions à l'accroissement de la population n'aient pas des effets contraires à ceux qu'en attend Malthus? L'aiguillon qui pousse les hommes à accroître leurs ressources à mesure que leurs besoins s'accroissent est, en réalité, indispensable à tout progrès ; il est entre les mains de tous les hommes ; il agit en tout temps comme en tous pays et a presque toujours été suffisant pour établir l'équilibre entre la population et les subsistances.

Est-ce que, ajoute Du Pont, est-ce que Jefferson et après lui Madison, lorsqu'ils cherchèrent à améliorer la situation des Chérokées, s'avisèrent de leur prêcher la contrainte morale, à laquelle ces malheureux n'auraient rien compris? Non. Ils leur donnèrent des vaches, des charrues et des graines; ils introduisirent chez eux la vaccine, qui, en atténuant les effets de la meurtrière petite vérole, diminua leur mortalité et celle de leurs enfants. Par ces moyens, la population augmenta; mais avec elle, les productions s'accrurent.

380 DU PONT DE NEMiiURS

et aussi les jouissances. « 11 y eut plus de Chérokêes, mais « plus de Chérokêes heureux. »

La loi fatale qui règle la population d'après les subsistances no doit donc pas être envisagée comme un mal; elle est un bienfait de la Providence; car elle oblige la population à accroître ses ressources dès que celle-ci devient plus nombreuse ; l'équilibre s'établit de lui-même, à la condition qu'aucun obstacle ne soit et ne puisse être apporté à la production, et que les gouvernements n'aient pas la prétention de poussera l'accroissement de la population par des mesures artificielles.

Malthus avait tendu un peu trop la corde dans le sens du

pessimisme; Du Pont de Nemours la tendait peut-être un peu

trop dans le sens inverse; il nous semble cependant que le

phvsiocrate était sur ce sujet si souvent débattu, mais que

lui-même avait éclairé d'une vive lumière dans les Ephémé- '

rides ' , plus près de la vérité que l'illustre philosophe anglais.

\ A la suite du commentaire sur le principe de population, :

fut publiée cette lettre à J.-B. Say que nous avons déjà citée et qui fut écrite pendant les cent jours sur le bateau qui emportait Du Pont pour la dernière fois en Amérique.

Les dissentiments étaient plus profonds entre le physiocrate et l'auteur du Traité d'économie politique qu'entre lui et Malthus. Le Traité surpassait en clarté et en précision tout ce qui avait été écrit sur la richesse et si Du Pont pouvait reprocher à Say sa sévérité à l'égard de l'école de Quesnay, il n'avait à opposer à la partie didactique de sou livre que d'insignifiantes critiques.

* Voir ci-dessiiP, p. 120 el s.

KT l'école physiocratique. 381

Sur un point cependant, les observations de Du Pont de Nemours étaient en partie fondées.

A l'exemple d'Adam Smith, J.-B. Say limitait l'économie politique à l'étude de la richesse; il avait rejeté toute considération à lyriori et ainsi qu'il l'avait indiqué dans le titre de son ouvrage, il n'avait voulu donner au public qu'une « simple exposition de faits » en suivant une méthode analogue à celle qui préside aux recherches de l'histoire naturelle. Du Pont de Nemours persistait à croire à l'efficacité de la méthode à priori et s'obstinait à attribuer à l'économie politique un champ très vaste, embrassant la morale sociale et l'organisation politique. Il se trompait sans nul doute ; plus les connaissances de l'homme s'étendent, et plus il est nécessaire de leur appliquer le principe de la division du travail; plus les sciences avancent, et plus il est utile de vérifier par des faits les données qu'elles fournissent. On doit reconnaître néanmoins que J.-B. Say s'était laissé entraîner par un sentiment de réaction contre les exagérations ambitieuses de ses devanciers.

Dans une science qui touche à l'homme agissant, il est impossible de se borner à exposer des faits sans en tirer des conclusions pratiques ; dans une étude relative aux rapports des hommes entre eux, même en se plaçant à un point de vue restreint comme celui de la richesse, il est impossible de ne pas faire des incursions incessantes sur le domaine du droit, de la morale ou de la politique. L'esclavage, par exemple, est dans certains cas un instrument puissant de production. Prendre dans un pays pauvre des individus qui ont peine à y vivre, les transporter dans un climat qui serait meurtrier pour d'autres hommes que pour eux, les forcer à travailler

382 DU PONT DK XEMôUR.S

dans le l)ut de conquérir à la production des régions vierges de tout travail antérieur, c'est un acte qui peut, dans certains cas, favoriser le développement de la richesse. L'économiste devra-t-il se contenter de relater le fait, en laissant h d'autres le soin de conclure? ou s'il conclal, dcvra-t-il se prononcer dans un sens contraire à la morale la plus élémentaire? Ses recherches seraient alors, ou singulièrement bornées, ou d'une utilité douteuse, et jusqu'à présent, nul économiste n'est resté dans des limites aussi étroites; ni Smith, ni Say, malgré le titre de son livre, ni depuis, ceux, qui ont le plus affecté de suivre des méthodes scientifiques, n'ont pu séparer l'art de la science ; tous ont tiré des conclusions pratiques de leurs investigations, probablement par ce que dans les études qui touchent à l'activité humaine, l'art et la science sont inséparables ; ils ne sont pas mieux parvenus à limiter exactement l'économie politique à l'étude de la richesse ; tous, a l'occasion, ont fait de la morale ou de la politique ; les bornes posées ont été d'autant plus facilement franchies que peu d'auteurs ont été d'accord sur la nature de la richesse et sur le sens qu'il fallait attribuer à cette expression.

Les physiocrates, après avoir fait sortir toute richesse de la terre, avaient dit ; « Moins l'homme a d'efforts à faire et plus il est riche. » L'école de Smith avait surtout cherché l'origine de la richesse dans la production et dans l'échange. « Toute matière sans valeur n'est pas une richesse » avait dit J.-B. Say, de sorte qu'en prenant cette proposition à la lettre, on aurait écarté de la nomenclature des richesses, les avantages naturels, les inventions, les travaux dont l'homme profite sans les échanger; un climat heureux, l'invention du vaccin, de l'écriture, de la vapeur, etc., toutes richesses très

ET l'école PHYSIOCRATIQUE. 383

réelles, mais inéchangeables, n'ayant pas ou n'aj^ant plus de valeur dans le sens économi({ue du mol. Enfin Smilli avait intitulé son livre : « Richesse des nations » sans bien déterminer ni de quelle richesse, ni de quelles nations il parlait, et J.-B. Say n'avait guère été plus explicite à cet égard.

« Vous raisonnez, dit à ce propos Du Pont, sur les petits « moyens par lesquels une nation industrieuse peut, comme « les habitants d'une ville, parvenir à vivre avec plus ou « moins de dépendance et de sûreté... et accumuler par l'éco- « nomie... quelques nouveaux capitaux... De qui parlez-vous? « Qu'est-ce que c'est que ces villages, ces petites communes « qu'on nomme l'Angleterre et la France? C'est l'Europe, « c'est l'Amérique, c'est l'Asie, l'Afrique, le continent aus- « tral, le globe terrestre que les hommes sont appelés parles « décrets de Dieu, par l'aiguillon des besoins, par le charme « des passions, par l'entraînement de l'amour, par les devoirs « de la paternité, par l'instinct des vertus, à défricher, à cul- « tiver, à gouverner, »

C'est cette réflexion que nous avions en vue lorsque nous disions que les observations de Du Pont étaient fondées en un point. Dans tout fait social, il y a beaucoup plus que du travail, des capitaux, des valeurs et des échanges ; il y a l'homme et les forces diverses qui le dirigent. Ur, en débarrassant la science des exagérations dont elle était remplie, Smith et Say ont trop considéré les lois qui président au développement de la production comme le but unique des recherches de l'économiste; les physiocrates avaient surtout en vue l'homme, ou plutôt le bien de l'individu et le bien de l'humanité. Une nous paraît pas démontré qu'ils aient eu tort.

Cette préoccupation humanitaire a donné, en tout cas, à leur

384 I)t; pont de nemours

œuvre une élévation qu'on rencontre rarement ailleurs. Grâce à elle, ils ont défendu leurs principes avec une foi et un courayé qu'on peut admirer sans restrictions, car jusqu'àCobden, on ne trouve dans l'iiistoire moderne aucun exemple de propagande aussi vaillante et aussi active que celle qu'ils entreprirent en faveur de la liberté du commerce des grains, ni de lutte plus courageuse que celle de Du Pont de Nemours contre les assignats. Quelques-uns se demanderont si les disciples de Quesuay faisaient dans ces circonstances de l'art ou de la science, de la politique ou de l'économie politique? ces distinctions nous paraissent un peu subtiles. La science ne consiste-t-elle pas surtout à dissiper l'erreur et à mettre à sa place la vérité; ne peut-on atteindre ce but que par les voies didactiques ? n'est-ce pas faire de la science que de s'attaquer aux préjugés en invoquant de bonnes raisons? Or, lorsque nous considérons l'ensemble des travaux des pliysiocrates , nous voyons que ces précurseurs ont indiqué les principales conclusions auxquelles on pouvait parvenir et que depuis eux peu de chose y a été ajouté. Tous ont été d'accord pour réclamer la liberté du commerce et du travail, ])our arriver à la diminution des charges publiques et à la destruction des privilèges; tous ont résolu en faveur de l'individu ce problème qui se trouve au fond de presque toutes les questions économiques et politiques : la détermination des rapports de l'individu et de l'État. Les erreurs qu'ils ont commises disparaissent devant ces résultats, de même que les divergences qui ont pu exister entre eux. On comprend que Du Pont de Nemours les ait oubliées lorsqu'il rappela les noms des fondateurs de la science.

Quant à lui, on citera des penseurs plus profonds ou des

ET L ECOLE PIIYSIOCRATIQUE. 38o

écrivains plus déliés; mais on nommera peu criiommes chez qui l'amour de la vérité et les préoccupations humanitaires aient été aussi sincères.

S'il n'a pas laissé d'ouvrage digne d'être lu par nos arrièreneveux, ce qui est le sort de presque tous les publicistes, il a accompli assez de travaux pour être classé parmi les véritables économistes. La table raisonnée, les projets de 1787, les discours financiers à la Constituante, le traité de commerce avec l'Angleterre suffiraient à lui attribuer une des meilleures places après Turgot et Smith, si les études de sa jeunesse ne lui assignaient déjà un rang honorable parmi les adeptes de la science qu'il a contribué à créer.

« Quand on a cru devoir adopter une doctrine et des prin- « cipes, avait-il écrit en 1771, il faut les suivre en tout et « toute sa vie. »

On a vu qu'il appliqua ce précepte avec une sévérité scrupuleuse. La môme doctrine se retrouve dans les écrits de son âge mùr ou de sa vieillesse, dans ceux de son extrême jeunesse ou dans les actes divers de sa longue existence administrative ou politique. En ne pensant qu'à sa personne, en flattant les passions populaires, en reniant son passé, il aurait pu comme tant d'autres, traverser sans encombre les orages de la révolution, applaudir au 18 brumaire après avoir servi la terreur et finir comte de l'empire ou sénateur. Il a préféré défendre la liberté contre l'anarchie, combattre pour la vérité contre les sophismes , et plutôt que de perdre son indépendance, aller chercher fortune en Amérique et devenir à son retour sous-bibliotliécaire à l'arsenal. Il obtint en 1807 cette singulière faveur, seule retraite que l'empire ail; accordée il un homme (|ui autrefois avait dirigé les ministres et qui, ne

'^HC^ 1)1 l'oNT Dl'. NK.Miil liS

iul-co (|uo connue inspecteur des manuiactures, avait rendu d'incontestables services à son pays.

Les dernières années de Du Pont furent entièrement conformes au reste de sa vie. Oulilié du {)ul)lic, le s()us-l)ibliothécaire employait ses loisirs à des occupations charitables ou à des discussions pliilosophique.s , recherché de tous pour le charme de son caractère et l'originalité de son esprit ' , sans que la vieillesse eut aucun(; atteinte sur son àme. 11 fut âgé et jamais vieux, a-t-on dit de lui. Son enthousiasme pour le bien était aussi vif que dans sa jeunesse ^ et sa haine pour l'injustice aussi ardente. Sa sérénité n'était troublée que par la prévision des malheurs que devait attirer sur son pays un régime politique qu'il détestait et dont il attendait la chute comme une délivrance. 1814 arriva; l'ancien patriote de 1789 reprit alors, malgré ses soixante-quinze ans, son rang dans la garde nationale pour combattre les alliés. Après la défaite, il contribua, comme secrétaire du gouvernement provisoire, où son vieux renom de libéralisme l'avait fait entrer, au rétablissement de la monarchie et du gouvernement parlementaire. Conformément k ses anciennes convictions, il persistait cependant à croire que la course aux portefeuilles, conséquence du régime représentatif , n'offrait à la liberté individuelle que des garanties incertaines ; mais il

* On ne le voyait jamais, dit Gérando, sans recueillir de lui une idée au moins ingénieuse et sans éprouver un chafme secret.

- Il entre un jour chez Destutt de Tracy, raconte Mignet, tenant à la main un livre (ju'il venait de recevoir d'Amérique et déclare qu'il a rarement lu ijurlque chose d'aussi beau. Tracy était l'auteur du livre; par excès de timidité, il l'avait fait traduire en anglais et paraître aux Etats-Unis avant de le livrer à la censure de ses concitoyens; il écouta cependant l'éloge sans broncher. Quelques jours après, Du Pont revient et annonce qu'il a commencé la traduction de l'ouvrage. La plaisanterie devenait trop forte; Tracy avoue son subterfuge. Du Pont fut d'abord un peu étonné, puis il rit longuement. (Notices /us/ori'/iitvs.)

ET l'École piiysiocratique. 387

estimait que le despotisme des coteries serait toujours moins oppressif que celui d'un homme.

Les Cent jours le trouvèrent au Conseil d'État, où Louis XVIII l'avait replacé à son avènement au trône. Prévoyant alors les nouveaux malheurs que l'ambition de Napoléon allait appeler sur la France, « sur un pays qui n'est pas le « sien, » disait-il, et ne voulant pas passer « d'une main à « l'autre comme une courtisane ou comme un courtisan, » il s'exila une seconde fois et alla retrouver ses fils en Amérique.

« En me retirant, écrit-il à J.-B. Say, je voulais éviter : « 1° l'insulte d'une proposition au-dessous de mon carac- « tère, de la part d'un homme qui avait trouvé tant de « gens à vendre, qu'il croyait qu'on pouvait tout payer avec « des titres et de l'argent ; et 2*' le danger de la proscription « qui aurait été la conséquence naturelle de mon refus, ainsi « que de l'accent que j'aurais cru devoir y mettre '. »

« Comment faire, dit-il encore, quand on a la passion de « la liberté et surtout de la liberté d'écrire? Vivre à quinze « cents lieues ; encore est-il bon qu'il n'y ait point de route « par terre.

« A Londres même, Cobbet a été deux ans en prison et « condamné à 4. 000 guiuées d'amende. Ses amis ont payé « pour lui, parce qu'il est célèbre et que la souscription pour « un acte de cette nature rend un homme marquant dans le « parti de l'opposition qui est le grand chemin du ministère. « Ce n'est point encore là une liberté ; ce n'est qu'un com- « bat à qui sera ministre, dans lequel chacun soudoie ses « champions ; mais cela vaut mieux qu'un empire ^. »

' Note (le Du Pont a l'appui de sa Lettre à J-B. Sluj. 2 Note a la suite de l'Essai sur Malthus.

Telles étaient les pensées qui agitaient encore l'esprit de Du Pont lorsqu'il reprenait le chemin des États-Unis. Comme Quesnay et Turgot , il ne comprenait pas l'importance des garanties conslitutionnelles, mais il avait toujours la môme soif de liberté, la même horreur du despotisme, la même crainte des intérêts particuliers exclusifs. A ce titre, peut-il être classé parmi les vrais libéraux.

11 ne revit plus sa patrie. En 1817, comme il traversait une rivière, la barque chavira et il dut regagner la rive à la nage. « L'eau est très bonne, » dit-il en arrivant au bord. Peu de temps après, le feu avant pris au milieu de la nuit dans la fabrique de son fils , il voulut prendre sa part des mesures de sauvetage. Un homme presque octogénaire ne court pas impunément de telles aventures ; la goutte, à ln([uelle il était sujet, comme Turgot, le reprit violemment et l'emporta en quelques jours '. Il avait 77 ans.

Cet homme de bien fut unanimement regretté. 11 avait eu des adversaires et avait fait, dans ses moments de succès, quelques jaloux, mais il n'avait jamais eu d'ennemis et ses amis l'avaient tendrement aimé. Parmi ceux-ci, à Quesnay, à Turgot, à Yergennes, à Lavoisier, avait succédé Boissy d'Anglas, qui voulut donner un témoignage public de reconnaissance et d'estime à celui qui avait essayé de l'arracher à la déportation. « J'ai connu, dit l'ancien président du Conseil « des Cinq cents dans une notice qui fut insérée au Moniteur, « peu d'hommes dontl'àme fut aussi noble, aussi élevée, aussi « généreuse, dont l'esprit fut aussi aimable, aussi original,

' Le 7 aoiil lsl7 dans la Delaware.

ET L ECOLE PHYSIOCRATIorE. r.89

« aussi cultivé, dont le caractère fut aussi bon et aussi cou- « rageux, dont les principes furent aussi justes et aussi « fermes. Lié avec lui depuis trente ans, je n'ai jamais aperçu, « dans sa vie publique ou dans sa vie privée, un sentiment « qui ne fut excellent, une pensée qui ne fut inspirée par « l'amour du bien, une action qui ne put être avouée par la « probité la plus rigoureuse. »

A ce portrait, ajoutons que dans les écrits si divers et si nombreux de Du Pont, on ne peut relever aucune attaque réelle contre les personnes; il fut indulgent même pour ceux dont il eut le plus à se plaindre, même pour Maurepas, pour de Clugny , pour l'abbé Terray, même pour Robespierre, contre lequel il avait plus de mépris que de liaine. Il n'eut d'inimitié réelle que contre Napoléon. Son caractère était cependant violent, mais lui-même se méfiait de ses penchants irascibles et, grâce à sa gaîté native autant qu'à sa philosophie, il parvenait à les réprimer'.

L'optimisme ne l'abandonna jamais. A soixante-quinze ans. Du Pont eut la même confiance qu'à vingt-cinq dans l'harmonie des lois naturelles et dans les tendances de l'humanité vers le bien. La tête pleine de projets, la mémoire remplie d'anecdotes, qu'il racontait volontiers en les transformant en apologues, il revenait toujours à ce « tout est bien », de Popo, qui est au fond des doctrines physiocratiques, et mettait en pratique le bien auquel il croyait. Parmi les nom])i'eux éloges qui ont été faits de lui, le plus vrai, et en même temps le plus touchant, nous paraît être celui qu'a prononcé le petit-

• 11 se reproche ainèrenioiU daiis ses mémoires de s'être exjirimé trop sévèrement dans SCS lettres ;i Vcrgcnnes sur le compte d'un l'iTmier Liciiéral (pii l'avait rcju insnlemnient et iravoir ainsi pu lui nuire.

390 DU PONT DE NEMOURS ET l'ÉCOUE l'HYSlOCRATiyUE.

fils do Necker. En racontant la vio do son aïoul, do Staol passe on revue les adversaires que celui-ci a rencontrés sur son chemin; il discute leur valeur et leurs principes; lorsqu'il arrivo à Turgot et à Du Pont d(» Nemours, il ne peuts'empoclior do dire : « Oui poul prononcoi- leurs noms autrement (Hrav(;c respect? » Ce mot, dont l'impartialité n'est pas douteuse, peut servir de conclusion à notre longue étude.

Les descendants do Du Pont do Nemours. — Victor et Irénée Du Pont. — L'amiral Du Pont; son l'ôlo pendant la guerre de la sécession.

Avant de clore ce livre, qu'il nous soit permis de consacrer quelques lignes aux descendants de Du Pont de Nemours. Nous croyons qu'il n'est pas sans intérêt de faire connaître ce qu'est devenue la famille d'un patriote que nos dissensions intérieures ont fait émigrer en Amérique. Du Pont s'était marié fort jeune'; il avait eu la sagesse de ne consulter que ses goiîts dans cette union , et il avait eu le rare bonheur de faire tomber son choix sur une femme digne de lui par les qualités de son cœur et de son esprit^; il la perdit en 1784 quand elle avait à peine quarante ans^. Elle lui laissait deux fils. L'aîné, Victor ^ après avoir passé quelque temps dans les bureaux de l'administration du commerce et dans ceux do l'agriculture ^, entra dans la diplo-

' Le -Il janvier 17li(i.

2 V. «•i-dcssus, p.20S cl 21!) coiiuo disaioni d'elles Miralioau oL Du INuil liii-ni("'inc.

■' M"° Lédée de Roncourt. Elle fut cntorrco à Chcvanne.s, non loin do la propiioté du Bois-des-Fossés où elle avait passé la plus grande partie de sa vie. Son touibcau existe encore. Du Pont, en 1794, a épousé en secondes noces la veuve de son ancien ami Poivre; c'était également une femme très distinguée. Elle survécut à son second mari et mourut à Paris en 1830.

'' Né à Paris le 1" octobre 17(17.

'•' Du Pnnt voulait lui assurer la survivance de sa place d'inspcclour.

392 DU PONT DK XK.MOCnS

ni'itiGGt fui, (>nv()V(',on 1787. ;uix Ktats-Unisavoc M. do Moiistior, le promier roi)résoiilanl do la France auprès do la Nouvelle Union. Franklin, qui le retrouva à Philadelphie l'annôe suivante, disait do lui : « J'aime beaucoup le jeune Du Pont; « il me parait homme d'esprit et de mérite; je crois qu'il don- « n(U'a beaucoup de satisfaction à son ])èr(>'. » Ce jugement du bonhomme Richard fut contirmè par tous ceux qui l'ont connu et, sans les événements politiques, « l'intrépide Victor» aurait fait une brillante carrière. Il devint secrétaire de légation en 1795; envoyé comme consul à Charleston quelque temps après, il fut désigné comme consul général en 171)8, mais des difficultés s'étant élevées à ce moment entre la République américaine et la France, Washington lui refusa l'exequatur. Il partit alors pour la France, et y arriva au moment où son père et son frère s'embarquaient pour l'Amérique. Victor les accompagna et alla fonder à New-York avec eux cette maison de banque et de commerce, qui fut ruinée par l'envoi de vivres aux troupes françaises de Saint- Domingue. Supportant courageusement son malheur, il entra au service d'une compagnie de défrichement; puis, quelque temps après, il alla rejoindre son frère Irénée dans la Delaware, où celui-ci était déjà établi, et fonda une fabrique de toiles près deWilmington. Attaché définitivement alors au sol américain, il fut bientôt désigné comme l'un des directeurs delaRanque des Étals-Unis, et appelé plus tard à faire partie de la législation de la Delaware. Il mourut au commencement de 1827, laissant plusieurs enfants dont l'un a, comme on le verra plus loin, rendu son nom illustre en Amérique.

L'existence du second hls de Du Pont de Nemours, ne fut

' Lcltrc H M'"" Lavoisier. — Coircsp. de Franklin, od. Labnnlajo.

ET l'eCOLK PHYSIor.RATIQUE. 393

pas moins mouvementée que celle de l'aîné. Irénée était le filleul de Turgot.

« Oui certes, avait écrit celui-ci à son ami en recevant l'offre de devenir parrain d'un de ses enfants, «oui certes, « mon cher Du Pont j'accepte le don que vous me faites. Cet « enfant est peut-être réservé pour le temps où tout ira bien... « Si c'est un garçon ne voulez-vous pas l'appeler Eleutlière- « Irénée en l'honneur de la liberté et de la paix' ?... »

Les espérances de Turgot ne se réalisèrent qu'en partie ; son filleul atteignit l'âge d'homme au moment de la Révolution, mais il ne connut pour lui-même la paix et la liberté que dans un âge déjà avancé. 11 débuta comme ingénieur des poudres et salpêtres aux moulins d'Essone sous la direction de Lavoisier, qui projetait de lui céder plus tard sa place lucrative de surintendant des manufactures de poudre.

Irénée avait hérité de la générosité et de la spontanéité de son père; il avait autant de courage et d'énergie que lui et peut-être plus de persévérance dans la poursuite de ses desseins. Pendant la Révolution, il contribua puissamment à la défense des opinions libérales. On a vu qu'il dirigea l'imprimerie de la rue de la Loi, qu'il fit le coup de feu le 10 août 1792 aux côtés du roi et qu'il fut enfermé avec Du Pont de Nemours à la Forcée II fut proliablement un de ceux qui prirent la plume après son père contre Pétion ^ Sorti de prison, il recommença son métier d'imprimeur, publia le plus grand nombre des écrits qui parurent alors contrôla politique

' Irénée na(iuil a Paris le 24 juin 1771. Lettres de Tur-ot des 1" février et '2'i mai 1771.

- 11 venait d'épouser M"" de Dalmas, dont nous avons déjà raconté le dévouement* et qui mourut en 18-:28 à Tàge de 53 ans.

s Voir au sujet de la lirochnre siL^iié'o Eleiiliière-lrénée, p. 'iIO.

* Voir p. 340, en note.

terroriste et vit briser ses presses par l'émeute en fructidor. En arrivant aux États-Unis avec son père ', il fut frappé de la mauvaise qualité des poudres que les anglais vendaient aux américains et résolut d'utiliser ses connaissances d'inyénieur pour inlroduirc aux Etats-Unis les procédés de la f;il)ricntion française. Son projet fut d'abord li'aité do folie, mais Irénée lo poursuivit avec une opiniâtreté inébi-anlable. Il i-epassa l'Atlantique, alla à Essone se mettre au courant des derniers perfectionnements des usines de l'État; puis de retour en Amérique, chercha un lieu propice pour établir des moulins. Jefferson l'engageait h choisir une localité de la Virginie; il refusa de vivre dans un pays à esclaves et s'installa^ dans la Delaware, près deWilmington, sur les bords de la Brandy wine, où il trouva toute la force d'eau qui lui était nécessaire^. Le succès ne répondit pas tout d'abord à ses efforts ; mais il l'atteignit au bout de quelques années et enleva définitivement aux Anglais le monopole qu'ils possédaient jusqu'alors.

Les absorbantes occupations de la vie d'affaires ne firent jamais oublier à Irénée Du Pont les sentiments philanthropiques que son père lui avait inculqués. Il aida de sa bourse et de ses conseils tous ceux qui faisaient appel à sa générosité et à son expérience, développa autour de lui l'industri*» et l'agriculture, consacra une partie de son temps à la Banque des États-Unis dont il fut un des directeurs, comme son frère, et aussi à la Société américaine de colonisation en faveur de la race noire, payant ainsi sa dette aux idées abolitionnistes de Du Pont de Nemours.

• Un Pont arriva à New-Port lo l"" janvier 1800. -Juillet 1802.

' La t'a](ri(jue créée par Irénée porte encore lo nom do Du Pont ilo Nemours.

ET L ECOLE PIIYSIOCRATIQUE. 395

Tl monrul du choh'ra le 31 octobre 1831, pendant un voyage qu'il faisait à Pliiladelpliie.

Parmi ses descendants', nous pourrions citer plus d'un homme distingué. L'un de ses fils vit encore, entouré d'une vénération profonde, et est à la tête de la manufacture que son père a fondée. De ses nombreux petits-flls, l'un, de la seule branche qui soit revenue en France, est l'un de nos meilleurs ingénieurs, bien connu de tous ceux qui sont mêlés au monde des chemins de fer et qui l'ont vu diriger pendant de longues années, l'exploitation d'une de nos grandes compagnies. Un autre, après avoir suivi une carrière des plus brillantes dans l'artillerie américaine s'est consacré, comme presque tous les membres de sa famille, à la fabrication des poudres.

Nous pourrions aussi signaler la grâce bienveillante des lettres de la seule fille d'Irénée qui soit encore vivante ; mais nous ne voulons parler que des morts.

La réputation de l'un des petits-flls de Du Pont de Nemours a depuis longtemps franchi l'Atlantique. C'est l'amiral Du Pont, l'un des héros de la guerre de la sécession.

Samuel-Francis Du Pont était le second fils de Victor. Il ' est né à Borgen-Point en 1803. Entré à douze ans dans la marine sous le patronage de Jeflerson, il fit une carrière rapide, prit part à la guerre des Etats-Unis contre le Mexique et se trouva avec le grade de commodore lorsqu'éclata la révolte des États du Sud. Du Pont dirigea la flotte chargée d'opérer sur les côtes de la Caroline du Nord où les confé-

* A riiiauguratiou de lu slalue de l'amiral Du Tout à Wiliiiiiigtoii, les mombrcs de la famille ([iii s'y trouvaient présents étaiciil au nombre de vin.u^t.

39B Df PONT DE NEMOI'RS

dérès s'étaient établis solidement, protégés par les steamers du commandant ïatnal.

A l'automne de 1801, le commodore attaqua les ])attci'ies ennemies de Bay-Point el d'IIildon-Head, ainsi que les forts Walker et Beauregard. Il réussit à les réduire au silence après un engagement de quatre heures. La flotte rebelle dut fuir à toute vapeur, pendant que les troupes confédérées quittaient les forts en désordre, officiers et soldats laissant leurs armes sur le terrain pour s'échapper plus précipitamment.

Les vaisseaux qu'il commandait formaient la dernière flotte en bois qui prit part à une bataille navale ; Du Pont la ramena saine et sauve à Port-Royal, manœuvrant ses navires avec une habileté consommée et ruinant partout les ouvrages des séparatistes, bien qu'ils fussent défendus par des canons d'un calibre supérieur h ceux de ses navires. Il fut ensuite chargé de surveiller les côtes sud des Etats-Unis et accomplit cette nouvelle tache avec la même intrépidité.

Mais les courses du Monitor avait surexcité l'opinion publique ; on ne voulait plus que des navires cuirassés. Les modèles dont on disposait étaient pourtant très-imparfaits encore; les navires étaient lourds, difficiles à manœuvrer, incapables de tenir la mer pendant les gros temps; des, désastres s'étaient produits, sans cause connue ; des navires en bon état avaient coulé par un temps calme, d'autres avaient sombré dans des collisions sans violence. Ces difficultés n'arrêtèrent pas le génie américain. Des cuirassés furent mis en chantier en 1862, rapidement exécutés, et confiés à l'amiral Du Pont avec ordre d'aller s'emparer de (-harleston.

ET I. E::oLE PIIVSlUCKATIUUE. 397

Pour mettre un pareil projet à exécution, il aurait fallu d'excellents vaisseaux soutenus par des troupes de terre. Or, on ne donnait au marin que des secours insuffisants , on ne lui fournissait aucun renseignement sérieux sur les forces qu'il devait rencontrer; ses cuirassés étaient défectueux et sa flotte en bois en très mauvais état. Du Pont obéit; mais les résultats de l'attaque furent aussi malheureux qu'il l'avait prévu. Il dut ordonner la retraite pour ne pas changer un insuccès en désastre \ Sur ses huit cuirassés, cinq avaient été rendus incapables de recommencer la lutte et l'un d'eux sombra deux jours après.

Le prestige qu'une longue carrière toujours heureuse avait valu au petit-fils de Du Pont de Nemours s'évanouit en un instant; la presse fit croire au public que cet officier, habitué à commander des navires en bois était incapable de diriger des « monitors » ; il fut remplacé dans son commandement.

Dans la lettre pleine de dignité que l'amiral avait adressée au ministre pour justifier ses opérations, on trouve la véritable explication de l'échec que la marine fédérale avait subi :

« La puissance et la valeur de ces vaisseaux m'étaient aussi « inconnus que les moj'ens de défense deCharleston l'étaient < au ministère ; nonobstant la connaissance imparfaite de ces « moyens de défense, et eu égard à la confiance illimitée que « le ministère plaçait dans le pouvoir des cuirassés, un officier « ne pouvait hésiter à en faire l'expérience. J'y ai mis tout « mon cœur et toute mon énergie ^. . . »

' 7 avril 180:).

- :i juin 18()u.

.'Î08 nu roxT de nemours ht l'kcoli: iMivsnir.KATiQri':.

Lu lumps ut la publication ({uu lit sa vuuvu Jus lultrus du l'amiral' ont modifié lojiigemunt précipité que les américains avaiunt porté sur ralFairu de Gharleston. Il ust reconnu aujourd'hui que Du Pont avait eu entre les mains des moyens insuffisants, que lu modèle qui avait servi ;i la construction des cuirassés mis à sa disposition était défectueux, et que luimême avait fait tout ce que lu courage et l'habileté pouvaient permettre dans des circonstances aussi défavorables. Chacun rend justice à ses qualités exceptionnelles; il a la réputation d'un dus hommes du guerre lus plus remarquables qu'ait produits l'Amérique -.

Ainsi, dans cette famille d'origine française, se sont maintenus à chaque génération l'intelligence et le courage qu'elle a hérités de Du Pont de Nemours. Dans notre égoïsme, nous regrettons que la France n'ait pu en profiter elle-même. La révocation de l'édit de Nantes a enrichi l'Allemagne de milliers d'industriels qui ont um})orté avuc eux nos procédés et notre génie artistique. Quels trésors lus orages do la Révolution, lus proscriptions, les guerres civiles plus modernes, et en général cet éternel droit du plus fort que combattait Du Pont de Nemours, ne nous ont-ils pas fait perdre!

' Officiai dispatches and leltcrs of Real'-Admiral Du Pont, Wilmington, 1883.

- 8a statue a été inaugurée à Wilmington, le 20 décembre 1884, en présence du Président des Etats-Unis et de tous ceux qui avaient servi sous les ordres do l'amiral .

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