‹ Du prince de Benevent au duc de MornyChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

L'œuvre secrète de Talleyrand dans le renversement de l'Empire.

Une relraite active. — Au moment du divorce impérial, Talleyrand appelé dans le Conseil. — Après le mariage autrichien. — Embarras de l'empire à rintérieur et à l'extérieur. — Effondrement de l'alliance russe. — Un mot de Talleyrand, au lendemain de Moscou. — « Le commencement de la fin. » — Intrigues et complots pour en finir tout à fait. — Etat de la France, en 1813, d'après des correspondances privées. — Les contre-coups de Leipzig. — Talleyrand se dérobe aux invitations que lui fait l'Empereur de reprendre le portefeuille des Affaires étrangères; irritation vive de Napoléon. — Pendant les derniers jours de l'Empire. — Affluence de visites, à l'hôtel du prince de Bénévent. — Une ambassadrice des Bourbons : Aimée de Coigny, duchesse de Fleury. — Ses conversations matinales avec Talleyrand. — Comment il se décida à prendre en main la cause des Bourbons. — Au conseil de régence. — Un dernier conseil à Marie-Louise. — Comment Talleyrand trouva le moyen de rester à Paris, pour y recevoir l'empereur de Russie, le garder en son hôtel de la rue Saint-Florentin, et devenir le personnage politique français le plus considérable du moment. — Ses grands actes publics, avant de partir pour le Congrès de Vienne.

Sans se compromettre davantage, le prince de Bénévent observait avec une clairvoyance aiguisée par du ressentiment les pronostics d'une transformation redoutable et désirée. Tout en donnant à sa manière de vivre un air d'indifférence et d'inaction assez bien joué pour n'offrir point de prise aux soupçons facilement éveillés de l'Empereur, et qui, réellement, avaient le droit de l'être, à son sujet, il continuait d'entretenir avec les hommes influents des Cours de Russie et d'Autriche

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ses relations à double fin. Sa disgrâce, il le savait, avait produit un mauvais effet, à Saint-Pétersbourg. Alexandre, dont la nature morale était un composé d'ambitions très positives et d'intentions sincèrement philanthropiques, comme il était, sous le rapport des affectations intimes, à la fois sensuel et mystique, répugnait, en général, aux formes violentes. La modération de Talleyrand lui inspirait toute confiance pour son art d'apaiser les sentiments aigris, d'écarter des négociations les formes provocatives, les froissements inutiles et de terminer sans guerre des différends politiques. Tout récemment, n'avait- il pas fait parvenir à Napoléon le conseil de l'envoyer en mission spéciale à Vienne, où lui aurait tenu compagnie le ministre russe Pioumantsiof, afin d'y représenter avec une fermeté douce et calmante, les intentions unies des deux Cours de Paris et de Saint-Pétersbourg?... Mais ce renvoi brusque, (juoique justifié au fond, du prince de Bénévent, avait inquiété le tsar et son entourage. On y avait vu le signe évident, que l'empereur, avait du même coup, rompu les derniers liens, qui le rattachaient aux idées de prudence et de modération. Alexandre en exprima du regret et voulu t que Talleyrand en eût connaissance. Par l'entremise de l'ambassade nisse, discrètement, il lui fit tenir des paroles flatteuses, engag^eantes et qui ne furent pas seulement des marqiies consolatrices de sa particulière estime, mais une invitation précise à ne pas perdre le contact avec les sympathies qu'on lui avait consen^ées. Bientôt, Nei^selrode et Speranski «e rendiTrnt les iniiermédiaires deS'CorrespoTidances suivies de Talleyrand et d' Atexaindf e. Sous la garde éii secret dipiewmtiquse,, le prifice tienA'a en haleine les défiances chi tsar et son iTifhaen-ee per-

sonnelle s'ajoutera à tant d'auti'es causes, qui travailleront à le détacher complètemeut de Napoléon. Sur tous les points, il suivait, comme s'il eût eu à y prendre part directement et, avant peu, la marche des affaires. De l'examen des détails passant à l'étude de la situation générale, il en préjugeait les suites, calculait, en ses réflexions, quelle devait être Tépoque et la véritable nature de la catastraphe (1) et se représentait les moj^ens capables d'en atténuer les maux à craindre pour le pays. Il était presque le seul, en Europe, à les percevoir, dès lors, avec quelque netteté. Mctternich, encore sous le coup des défaites de la cinquième coalition ^ n'eu avait pas la vision aussi claire. L'année suivante il écrira : « Napoléon a fini par s'élever à un degré de puissance telle qu'il peut bien mettre lui-même des bornes à son ambition mais que nulle puissance humaine ne saurait le faire avec des chances de succès qu'on pût calculer d'avance. ^^ Quoique tel observateur comme le maréchal Marmont considérât que, depuis un certain temps, l'Empereur trahissait une excitabilité de caractère et une mobilité dans les résolutions, qui ressemblaient à de raflkiblisseraent; quoique Talleyrand, attentif à noter de tels signes, eût pensé voir de l'amoindrissement dans le ressort de sa volonté^ son génie, au milieu des difficultés qu'il avait soulevées lui-même, restait le plus vaste et le plus étendu qui pût être.

La partie dangereuse, où le prince de Bénévent avait engagé l'Autriche pour contre-cai*rer les projets d'Irruption aventureuse de Napoléon dans les pays du Levant, était bien perdue par tes Habsbourg. Si mal servi par son entourage, si mal secondé par son allié, dont tout

(1) Mémcnns de Taïïeyrand, H.

le rôle s'était réduit à une sorte de connivence passive, Bonaparte était parvenu à la réalisation, après Wagram, de ce traité de Vienne, qui fut un chef-d'œuvre de tactique, abstraction faite des revanches du lendemain toujours à craindre. Il possédait, maintenant, ces provinces illyriennes, objet de son ardente convoitise, qui lui feraient un chemin d'Italie en Dalmatie conduisant les armées françaises jusqu'au seuil de l'Empire ottoman.

Un nuage obscurcissait tant de splendeur et rendait indécis le couronnement du rêve : c'était le doute de ralliance, ce fantôme d'alliance, qu'il sentait toujours prêt à lui glisser des mains. Il n'était pas le seul maître, en Europe. Il lui faudra s'en apercevoir, en 1810, quand le tsar trop fidèle à tenir le langage que lui soufflait Talleyrand, à Erfurt, prendra le haut de la voix, presque le ton du supéreiur parlant à un inférieur. La politique des partages, avivée par les épines de la question polonaise, cette politique, vicieuse en son principe, presque inexécutable en ses applications, — l'àpreté étant égale des deux parts, chez Alexandre comme chez Napoléon, — sera la gène aiguë, l'entrave qu'on retrouve sans cesse devant soi, le ferment des irritations mutuelles, la cause enfin de la crise qu'avait prévue et, en quelque manière, préparée Talleyrand.

Quoiqu'il ne fût plus en cour, par sa dignité de vicegrand-électeur, le prince avait encore sa place au conseil, et ne restait pas tout à fait en dehors des affaires d'État. Il eut à prendre parti, en 1810, dans la grande affaire du divorce.

Depuis un laps de temps, l'Empereur faisait circuler dans l'opinion que l'impératrice Joséphine ne pouvait

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