‹ Du prince de Benevent au duc de MornyChapitre 8 sur 32 · MADAME ADÉLAÏDE, FILLE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

MADAME ADÉLAÏDE, FILLE DE LOUIS XV

(Tableau de Natlier)

tages d'une personne ou les agréments d'une société par leurs oppositions.

En vérité, l'ensemble du monde aristocratique florissant sous le ciel parisien, pendant les belles années du règne de Louis XYI, eut un charme, une exquisité, dont les imaginations éprises de l'autrefois resteront à jamais séduites.

Quelques-unes de ces réunions, où se rejoignait la grande compagnie de Paris, formaient par leur groupement le centre de l'esprit ; on eût cherché ailleurs, sans l'y trouver, ce tour de finesse et de délicatesse à la fois si naturel à ceux qui le possèdent et si affiné par les usages de l'éducation, qu'on n'a cessé de louer et d'admirer dans les peintures de l'ancienne société polie. La vie des salons y exhalait son dernier et plus subtil parfum.

Il n'était que de choisir ou plutôt d'être admis à choisir, et M. de Périgord, dont l'image ne nous a pas quitté, malgré les lacets et détours d'une apparente digression, s'y entendait à merveille. Il savait où rencontrer de préférence ces égards, cette liberté, celte noble aisance, qui symbolisaient, pour lui, l'idéal de la mondanité. Compagnies délicieuses que celles-là, où les débats d'une causerie alerte n'auraient jamais dépassé la juste limite du bon goût pour se rendre agités et bruyants. Sur le vol des mots effleurant les sujets d'une touche légère ne pesait ni pédanterie ni lourdeur; chacun y contribuait d'un trait particulier au plaisir de tous.

Se levant assez tôt, se couchant assez tard, à peu près tous les soirs, il accordait le meilleur de son temps aux relations sociales. Allant ici dîner, à des

jours fixes, là battre les cartes sans qu'on cessât d'échanger d'agréables propos, ou former les nœuds d'une douce et passagère intrigue, ailleurs entendre un poème, de la musique, une lecture de pièce, et partout aimablement causer, c'est d'une manière très envialjle qu'il remplissait cette période d'indécision en sa vie. Prêtre libre, sacerdos vague, sans obligation défmie, il usait mondainement de cette liberté en attendant que les grandeurs de l'épiscopat lui servissent de départ pour de plus larges visées.

Quelques maisons lui étaient préférablement chères à fréquenter. En des jours déterminés s'}^ réunissait la grande compagnie de Paris. Le dire c'était nommer, en passant des lieux aux personnes : le duc de Choiseul- Stainville, la marquise de Montesson, la comtesse de Brionne, M'"" de Boufflers-Rouvrel, celle qu'on appelait l'Idole, et M""" de La Reynière. Gomme, en particulier, lui paraissaient courtes les soirées chez M""^ de Montesson! C'était une femme de beaucoup d'esprit, ayant composé, afin qu'on les jouât chez elle, en une salle aménagée tout exprès, différentes comédies de société, mais dont la plus ingénieuse imagination d'amour et de mariage (sujet essentiel de ce genre de pièces) fut de se faire épouser elle-même en secret par le duc d'Orléans. Elle aspirait à des talents variés, dessinait, peignait, instrumentait de la harpe, quoique la critique insinuât que le meilleur de ces talents était d'emprunt (1)! Sur le théâtre de M""^ de Montesson l'on avait

(1) M""' de Montesson, prétendait cette mauvaise langue de Cousen, s'établissait toujours, pour jouer de la harpe, entre M. Nollot son maître et M. Dangan, premier élève de M. NoUet, qui jouaient de tout leur art. Elle se tirait d'affaire au moyen de la pantortiime, avec des airs de physionomie chromatiques et des regards de sainte Cécile amoureuse. Elle ne voulut jamais jouer toute seule.

réservé une loge pour le clergé un peu dissipé, où tenaient à plaisir de paraître aussi souvent que possible : d'abord M. de Dillon, l'archevêque de Narbonne, dont il est tant parlé dans la chronique mondaine de la fin du xviii'" siècle et si peu dans les pieuses annales ecclésiastiques (1), puis M. de Brienne, archevêque de Toulouse, Jérôme de Cicé, évêque de Rodez, et l'évêque deComminges. Talleyrand avait pu s'y glisser. Quand il n'y avait pas comédie on y suppléait par d'autres agréments, dont le plus savoureux était la conversation. La liberté des mots y jaillissait d'une source vive et de si près frôlait la limite extrême de la décence qu'il s'en fallait d'un rien pour qu'on la dépassât.

Talleyrand jugeait fort attirante la maison de M""" de Montesson. Mais il allait à peu près partout. « Et, pour un esprit un tant soit peu porté à l'observation, a-t-il conté lui-même (2), c'était un spectacle curieux, pendant des années, que celui de la grande société. Les prétentions avaient déplacé tout le monde. « Delille dînait chez M'"^ de Polignac avec la reine; Fabbé de Balivière jouait avec M. le comte d'Artois; M. de Vianes serrait la main de M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de M. de Yaudreuil. La Vaupallière, Travanet, Ghalabre allaient au voyage de Marly, soupaient à Versailles, chez M™^ de Lamballe. » Pour conserver des points d'attache avec les beaux esprits, il ne se refusait pas à l'agrément de dîner, une fois chaque semaine, chez une M'"* d'Héricourt, la femme d'un inlen-

{1} Il tenait la première place, chez M"'= de Montesson, après le duc d'Orléans comme il partageait avec Necker Tintluence dirigeante chez .M'"^ de Boauvau.

(2) Mémoires, t. ^^

dant de la marine, à Marseille, et qui avait cette triple et louangeable disposition d'aimer l'esprit, les jeunes gens et la bonne chère. Nous laissons à penser ce que devait avoir de piquant et de relevé, à pareille table, une association de convives ainsi composée (nous en rencontrâmes une partie tout à l'heure) : Narbonne, Ghoiseul, Talleyrand, Ghamfort, Rulhière, l'abbé Delille, voire même Arnaud et Marmontel, qui s'entendaient à demi-mot et tous étaient de la maison.

On avait essayé de se retrouver, ailleurs, les mêmes, en un jour de la semaine semblablement fixé. C'était dans l'habitation du ministre de Suède, Gustave de Greutz, dont le salon passait pour être l'un des centres les plus recherchés des philosophes et des gens de lettres. Seulement, ce Mécène avait le goût trop prononcé des lectures d'auteurs. Il l'infligeait à ses hôtes exagérément. Le groupe de M""" d'Héricourt n'y résista pas tout entier. Marmontel apportait là chacune de ses pièces, à tour de rôle. Il n'en épargnait aux amis pas une scène, pas un bout de dialogue, voire de monologue. Talleyrand a fait l'aveu qu'il ne put soutenir son courage au delà de Numitor. La fuite ne l'en préserva pas, du reste. G'était la manie du moment. On lisait chez le comte de Vaudreuil, qui, lui aussi, jouait volontiers au Mécène, et s'en faisait un mérite auprès de sa belle amie de Polignac; on lisait chez le duc de La Roche foucauld- Liancourt, et ailleurs. Il dut encore pencher une oreille attentive, chez M""" de Vaines et en d'autres « chambres bleues ». L'abbé de Périgord se fût dérobé de grand cœur à cette obligation ; mais, puisque la mode en était admise, imposée presque, et qu'il fallait passer par là, si l'on voulait être classé parmi les hommes de goût et de distinction, il en avait pris son parti, mêlant au

calme de sa résignation un air d'intérêt dont on lui savait le meilleur gré.

D'autres fois, la curiosité, à défaut d'un goût décidé pour la musique, le conduisait à de savants concerts, comme en donnaient, lors, pour l'ennui de la plupart des assistants, les comtes de Rochechouart et d'Albaret, ou M'"'' Vigée-Lebrun.

Entre temps, il voyageait et s'intruisait en observant. L'un de ses déplacements l'avait poussé en Bretagne. Il s'était autorisé, pour se rendre en ce pays d'État, d'un bon motif d'études. Il se plut à y prolonger son séjour, pour l'agrément qu'il goûtait dans le salon de M'"^ de Girac. Il y reposait son esprit, ou l'y renouvelait, d'occasion, madrigalisant, assemblant d'une veine alerte jusqu'à des bouts-rimés, et le tout en l'honneur de la belle, dont la robe était parente de celle de l'évoque de Renues (i).

Ils allaient à trois, de par le monde parisien : Choiseul, Narbonne et l'abbé de Périgord, hardis, confiants en eux-mêmes, prenant du cœur à faire le chemin ensemble et se donnant la main pour arriver. Dans la même direction les avait précédés le duc de Lauzun, plus tard duc de Biron, beau, brave, généreux et si gâté des femmes. Ils avaient de commun la jeunesse et l'ambition, l'esprit et l'amour du plaisir.

Ghoiseul-Gouffier fut celui que préférait Talleyrand. Il ne l'envisageait pas comme une nature supérieure, mais comme un homme de talent et de goût, né avec de l'imagination, comme un caractère noble, bon, facile, disposé à la sympathie, la donnant et ne la retirant pas, mais sans beaucoup de force d'attachement,

(1) M"" de Girac était la belle- ;œur du prélat.

désirant avec sincérité le bonheur de ses amis, se montrant capable d'y contribuer, mais se passant assez aisément de les voir. Talleyrand sut analyser de trop près ses qualités moyennes et ses travers pour avoir pu lui consacrer Tune de ces affections intenses, que passionne le sentiment. Mais, en sa jeunesse, il s'ouvrait à lui plus qu'à d'autres; il le voyait doué de tous les genres d'éclat, ainsi qu'un Lauzun-Biron ; il lui confiait ses projets d'avenir, ses idées en formation, par la causerie ou par des lettres (1).

Sa liaison avec Louis de Narlwnne était une habitude agréable de société plutôt que l'effet d'une naturelle et vive attraction. Bien qu'on eût pu lui en rétorquer le reproche, il n'accordait pas à Narbonne un caractère assez sûr pour inspirer la confiance qu'exigent des rapports intimes. On le voit, Talleyrand ne rehaussait pas d'extraordinaire cet étincelant Narbonne, quoiqu'il le vît sans cesse, et pour cela peut-être. A l'occasion, il ne lui déplaisait point de lui détacher quelque trait malicieux, comme pour le contentement d'une secrète revanche... Ce fut plus tard. Ensemble ils arpentaient la terrasse des Feuillants. Narbonne, qu'avait chatouillé la Muse, au matin, lisait des vers. Quelqu'un passa, bâillant : « Prends donc garde, Narbonne, conseilla Talleyrand, tu parles toujours trop haut. » De l'esprit, pourtant, celui-ci n'en manquait pas, quoiqu'il ne fût pas aussi pur d'alliage que l'eût aimé l'abbé de Périgord. Leurs qualités n'étaient pas de pareille essence.

Talleyrand avait l'avantage du bon ton et de la délicatesse. A Narbonne réussissait une sorte de grâce par-

(1) C'est à ce Choiseul-Goulfier qu'il écrira, pendant une absence dont le terme ne se rapprochait pas assez vite : « Comme tu nous manques, ici, toi, noble, élevé, populaire! »

ticulière dans la camaraderie, qui gagnait à s'exercer dans une compagnie plus abandonnée. C'était une nuance, que faisait sentir avec beaucoup de malice Talleyrand, sous la forme de cette opposition : « Si l'on citait les hommes qui avaient soupe, tel jour, chez la maréchale de Luxembourg, et qu'il y eût été, les noms de vingt personnes se seraient présentés avant le sien; chez Julie, il eût été nommé le premier (1). »

Lui qui parlait ainsi n'avait pas à craindre la comparaison; et cela il ne l'ignorait point. Le plus sûr de son art consistait en ces demi-silences, appuyés d'un regard observateur et fin, servant de louange indirecte aux mérites de ceux ou de celles qu'il écoutait. Il en raisonnait intérieurement, comme le conseillait si bien « la duchesse » de Stendhal à son neveu dont elle rêvait de faire un Mazarin. « S'il te vient une raison brillante, une réplique victorieuse, qui change le cours de la conversation, ne cède point à la tentation de jjril- 1er, garde le silence; les gens verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d'en avoir, quand tu seras évêque. » L'abbé de Périgord ne s'y limitait pas, néanmoins. 11 savait, au bon moment, en relever l'impression par des interventions heureuses, par des traits à la Rivarol, articulés d'une voix profonde et mâle, dont l'accent surprenait sous cette figure, — une phi/sionomie d'ange animée de Vespiit d'un diable, disait-on.

De son agrément personnel, de ses mots, de ses trouvailles impromptues ou méditées à loisir, il était si souvent question qu'on ne doutait point qu'il n'eût la plume également déliée et qu'il ne laissât courir le

(1) D'une manière bien plus relative, Rivarol disait de son propre frère : '< 11 aurait pu être l'iiomme d'esprit d'une autre maison, mais il est le sot de la nôtre. »

monde incognito à quelque ouvrage de sa façon. Il n'y contredisait que mollement; nous ajouterions même qu'il usait d'une certaine complaisance à n'empêcher point cette opinion de s'établir. Tout récemment, un joli conte s'était éveillé sans nom d'auteur et qui narrait, sous la forme badine, la chimérique aventure d'une belle princesse : Aline, reine de Golconde. On en parlait tout à l'avantage de l'abbé de Périgord, qui ne se dérobait pas à l'éloge. Il alla jusqu'à s'en excuser, comme d'un délit de jeunesse, auprès de la marquise de Coigny ; mais celle-ci, qui connaissait la source véritable du péché, n'eut rien de plus chaud que de dénoncer au prince de Graon cette manière de fausse confidence. Alors, celui-ci, dès la première rencontre : « Mon Dieu, dit-il à l'abbé de Périgord, je viens d'apprendre que vous êtes l'auteur d'Aliîie, et je vous promets que je vais tancer mon neveu de Boufflers, qui nous avait rapporté tout autre chose. » Talleyrand se contenta d'incliner la tête en passant, ne disant ni oui ni non. Il n'insista plus sur l'honneur qu'on lui attribuait d'être le père d'Aline, reine de Golconde.

Il eût pu l'être, aussi bien, à en juger seulement d'après des lettres de jeunesse courtes, gaies, aimables, qu'il écrivait à son ami Ghoiseul-Gouffier, et qui sont d'une vivacité toute charmante. Mais, étant déjà si muni de son propre fonds, on lui prêtait encore du bien d'autrui. A ce genre d'enrichissement ne fut-on pas toujours disposé? Il sera dit que Ghamfort lui prodigua du sien et qu'après ce faiseur de pensées, Maurice de Montrond aurait eu des droits de créance sur plusieurs des mots de Talleyrand. Le prince de Beauvau racontera, plus tard, qu'étant à l'Institut, il entendit Talleyrand s'extasier sur la beauté d'une citation, qui

venait d'être faite en séance académique. « C'est un mot charmant, avait-on déclaré. Et d'où cela vient-il, s'il vous plaît? — Mais de M^"" l'évêque d'Autun », avait répondu le maréchal de Beauvau, supposant qu'il n'en avait pas gardé mémoire, ou peut-être désirait qu'on lui en restituât l'honneur. Alors, lecomtedeSenneterre, qui élait aveugle et ne connaissait pas la voix de Talleyrand, de protester : « Holà! prince, holà! vous manquez de justice; vous deviez dire que le mot est de M. Chamfort. »

Le détail n'enlevait rien à la masse. L'apanage spirituel de Talleyrand restera toujours assez abondant pour qu'on ne le soupçonne point d'indigence. Ce n'était pas chose connue qu'il se prodiguât en compliments épistolaires. Il avait la plume avare de madrigaux. Cette fine plume, cependant, il la trempait quelquefois dans l'eau de rose. Il se surprenait à faire l'agréable en écrivant. Il mettait là du recherché, de l'aftecté; bénévolement il sacrifiait aux grâces minaudières de Crébillon. Mais, nous l'avons insinué, il n'en faisait pas un péché d'habitude, s'arrangeant d'autre manière pour conduire à bien ses entreprises, nous voulons dire de certaines entreprises.

La façon lui réussissait.

Avant de mener l'Europe, avant de tromper en maître les rois et les gouvernements, il nouait et dénouait en artiste les fils delà diplomatie amoureuse (1).

L'une des rencontres salonnières dont il eut les plus intimes raisons de se féliciter fut, certainement, celle

(1) Cf. notre ouvrage sur le Duc de Morny, chap. l".

qui le mit, un soir, en présence de l'aimable comtesse de Flahaut, si pure en ses conceptions romanesques, si réservée dans ses propos, si compatissante en son particulier. Ce soir-là, l'abbé Maurice avait l'humeur vive, la conversation liante. La dame ne put se défendre de lui vouloir du bien, tout aussitôt. Sans doute, elle avait entendu dire, entre femmes, qu'elles devaient se défier d'un tel enjôleur et que ses paroles enveloppantes ne contenaient rien de sur; mais leurs résolutions étaient fragiles en lace de « l'enchanteur ». Dès les premiers abords, séduit à la nature riante de M°'^ de Flahaut, à sa mine de douceur, à sa voix, à son parler fort agréable, il lui marqua un air d'attention, de politesse plus prononcé que pour aucune d'alentour. Un visage gracieux sans rien de merveilleux, mais qui plaisait, de Fesprit et du plus orné, une gaîté facile à s'emparer des nouvelles de galanterie, sans y jeter un éclat nuisible, et ne goûtant rien autant que ce qui était délicat, léger, senti et exprimé avec mesure : il en eût fallu moins à des sj^mpathies éveillées déjà. Or, d'autres attraits s'ajoutaient à ceux-là. Les qualités d'instinct ou de particulière éducation qu'il décernait volontiers à toutes les femmes douées d'intelligence, c'est-à-dire leurs facultés divinatoires, leur fécondité d'expédients, leurs aptitudes naturelles à la diplomatie, il s'était plu à les voir réunies chez cette jeune comtesse avantagée d'un vieux mari, comme pour justifier par devers soi-même une inclination tendre, qui ne tenait pas seulement à ces qualités-là.

Au surplus, la maison était fréquentée. Des raisons diverses l'y poussaient. Il y vint, comme on l'en avait [)rié et n'eut qu'empressement à renouveler les visites. Le C(t'ur de M'"^ de Flahaut se laissa prendre assez

complaisammeiit aux filets bien préparés de M. l'abbé de Périgord, prochain évèque d'Autun. Il la courtisait, maintenant, à découvert; on en parlait même un peu beaucoup, et spécialement chez la nouvelle baronne de Staël. Car, nous venons de toucher à un point qu'on ne saurait négliger : Talleyrand était un des habitués de la maison Staël. Autour de l'illustre Muse se rassemblaient tous les suffrages. Gomment aurait- il manqué de s'y rendre, ainsi qu'il l'avait fait dans le salon de Necker? 11 était assuré d'y voir une femme jeune, spirituelle, éloquente, passionnée, et d'y rencontrer plusieurs de ces hommes supérieurs, dont la conversation illumine autour d'eux les esprits capables de réflexion ou d'enthousiasme. Elle l'avait distingué de sa curiosité attractive. Ce calme aisé, sur de soi, dont il ne se dessaisissait ni dans le sérieux ni dans le plaisant, cet accord de la grâce et de la 'dignité alternant sans se séparer jamais complètement, ces manières de penser et de sentir, qu'elle devinait en lui si diftérentes des siennes toutes de feu, d'élan, de passion, l'avaient acquise au point de s'en fier même à la moralité de son caractère. Telle Delphine s'en remettait de son àme et de sa conscience, à l'artificieuse, mais engageante M'"*" de Vernon.

Dans l'amitié qu'elle lui portait entrait, évidemment, plus de coquetterie que de vraie confiance. Avec cet homme de raison froide et d'ironie souriante, elle aurait perdu ses paroles à prodiguer, en de lyriques épanchements, les trésors de son cœur; car, il n'écoutait bien que ce qui pouvait l'intéresser. Attentive aux rao^'ens de lui plaire plus qu'aux moyens de le charmer, elle éprouvait, en sa présence, une sorte d'inquiétude, qui n'était point son impression habituelle, quand

elle enchaînait tous ses auditeurs à l'éloquence de sa voix. Telle encore Delphine, qui fut la réalité de M'"'' de Staël en sa jeunesse comme devait en être l'idéal Corinne, remettait toujours au lendemain de livrer son âme à l'énigmatique M'""" de Yernon, ce contre-type féminin de Talleyrand. Lui venait chez elle, comme au spectacle, admirant sa facilité merveilleuse à discourir sur tous les sujets, et sous une forme si vive, si animée, si poétique! Il la considérait, d'un bout à l'autre de la soirée, causant et retenant par une sorte de magie les intelligences d'élite, qui vivaient dans son orbe enflammé. Impression singulière entre toutes, lorsqu'elle était nouvelle, de cette conversation animée comme une lutte, impétueuse comme un assaut, ardente comme un combat à outrance!... Puis, ce qui était inévitable était arrivé. Tant de fracas avait étourdi sa raison calme; et il avait pris le plaisir d'aller chercher du repos, aussi souvent que possible, en des causeries plus douces, plus apaisées et teintées davantage du charme féminin. D'être régentés fut toujours moins plaisant aux hommes que d'être attirés par ce charme.

Ses infidélités au salon de M'"^ de Staël, où les femmes étaient rares (1), se répétaient pour les beaux yeux de ^1""= de Flahaut. On le voyait, presque chaque soir, dans l'appartement du vieux Louvre, n'y perdant aucune occasion favorable de ramener les sujets de la conversation aux détails recherchés surtout dans le têteà-tête. Son empressement, disons-nous, se ralentissait à visiter « Delphine ». Trop de flamme, trop de génie.

(1) M""» de Staël affectionnait peu la société des femmes, celles-ci n'offrant pas assez de ressources à l'expression de ses idées; elle ne se trouvait vraiment à l'aise qu'avec dés hommes capables d'aviver son imaginati)n, de la comprendre et de la suivre.

une trop grande richesse de sentiments se dépensaient dans l'atmosphère de cet être inspiré. Volontiers eût-il murmuré comme le personnage du roman : « Ce qu'on chante en ces lieux est trop beau pour nous. » On respirait plus à l'aise, chez M'"*" de Flahaut; la monnaie de l'esprit y était plus légère et plus coulante.

M"^ de Staël, malgré son immense prestige, avait pris ombrage de cette demi-défection. Pure susceptibilité de femme, qui, ayant le malheur de n'être pas belle (quoique de ses admirateurs contemporains et posthumes l'aient jugée divine) avait l'intelligence de s'en rendre compte et la faiblesse de s'en affliger. A un appréciateur en femmes comme Talleyrand il n'avait fallu qu'un prompt coup d'œil, dès la première présentation, pour constater que Germaine Necker ne possédait, en fait de beauté, que le rayonnement du génie; qu'elle avait le nez et le contour de la bouche reprochables et que l'intérêt de sa physionomie résidait presque uniquement en l'éclat de ses yeux. Par exemple, ces yeux-là étaient superbes, et toutes les pensées élevées ou énergiques, qui se succédaient dans son âme, s'y peignaient souverainement. Ses mains encore étaient belles; et, comme elle tenait à ne rien perdre des avantages qui lui étaient concédés, au ph3^sique, elle avait une manière de les porter en évidence, qui n'échappait point à l'attention. M""" de Staël avait contracté l'habitude de tourner entre ses doigts une branche de peuplier garnie de deux ou trois feuilles, dont le frémissement, disait-elle, était l'accompagnement obligé de ses paroles. Or, c'était la plus enivrante satisfaction de son amour-propre que de captiver les cœurs et les esprits en parlant.

Talleyrand se prodiguait moins à l'écouter. Des cou-

versations autres, auxquelles il prenait une part plus directe, le retenaient dans l'intime d'une seconde Muse (1 ) . Toutes deux se connaissaient, se fréquentaient parmi les rencontres d'une même société et recevaient les mêmes hommes au nombre de leurs fidèles. Tels Ségur, Ghaslellux, Governor-Morris. L'une et l'autre aimaient la compagnie privée des grands esprits. Celle-là disputait à celle-ci les préférences de Talleyrand. Mais la femme de génie perdait du terrain, de jour en jour, en ce genre de compétition avec la femme simplement spirituelle, et s'en apercevait fort bien. Désireuse, une Ijonne fois, d'en avoir le cœur net, elle en posa la question directement à M. de Périgord. Il fallait qu'il se prononçât entre elles deux. Gomme elle ne parvenait pas à le faire s'expliquer, à cause des habiles détours par où se dérobait sa galanterie :

« Avouez, lui dit-elle enfin, que si nous tombions toutes deux ensemble dans la rivière, je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver.

— Ma foi, madame, c'est possible, vous avez l'air de savoir mieux nager. »

On n'embarrassait jamais M. de Talleyrand. Ges. mots dits, il baisa la main de M'""" de Staël, quitta le salon, monta en voiture et se fit conduire chez M""" de FI ah au t.

On l'y retrouvera, le lendemain, les jours suivants,, dînant, soupant, conversant avec une compagnie fort triée. Certaines de ses relations de cœur s'étaient for-

Ci) M"'" de Flabaut elle aussi pensait, contait, écrivait. Si l'essor de son. talent n'atteignait point à la hauteur des livres de M""" de Staël, virils, par l'ambition des sujets comme par l'empreinte des mots, on lui reconnaissait le naturel, la finesse, la grâce de l'imagination, qui sont qualités, de femme.

mées et déformées avec la rapidité d'un désir conçu et satisfait. Celle-ci dura davantage. Depuis un temps marqué, les glaces de lage avaient éloigné le comte de Fiahaut des intimités conjugales. Par les droits réunis de la jeunesse et de l'amour, ïalleyrand en sollicita les douceurs. M°'^ de Flahaut courut le péril de les accorder. Et il en résulta un accident de naissance, dont « Tévèque » fut considéré comme Fauteur. Né le M avril 178o, Charles -Joseph de Flahaut de La Billarderie, assurèrent des gens bien informés, était le fruit des assiduités heureuses de M. de Périgord auprès de la comtesse. Governor-Morris n'en doutait point, lui qui postulait en ces lieux. Ni M. d'Angiviller, surintendant des bâtiments du roi et beaufrère de la dame, encore moins Talleyrand, qui s'attacha aux premières années de l'enfant d'une façon discrète, le suivit avec un certain intérêt dans l'avancement de sa carrière rapide, sans lui avoir jamais voué une aiïection très profonde et décélatrice du sentiment paternel. On menait, de temps à autre, le jeune Cliarles de Flahaut chez Talleyrand, comme on 3^ mènera plus tard le jeune Auguste de Morny, né des tendresses « naturelles » de cet aide de camp de l'empereur. Il y eut aussi, dans l'appartement du Louvre, de petits soupers de famille, qui réunissaient la comtesse, l'évèque et leur fds. M. d'Autun, comme on l'appelait alors, était tout à fait de la maison.

Sa présence paraissait être devenue un élément nécessaire à la vie quotidienne de M"*® de Flahaut. Elle l'appelait de ses vœux, s'il tardait à venir. Le voyaitelle, sans qu'elle l'attendit : l'air lui en était rendu plus suave et plus léger. Peut-être le lui laissa-t-elle voir trop sensiblement. Il recherchait l'amour des femmes.

par goût plus que par tempérament, mais se refusait à leur empire. Ces liens en se resserrant commençaient à gêner sa liberté. Il s'en détacha peu à peu. Ses hommages s'espaçaient. Il se faisait oublieux, absent. Encore un laps de temps, il n'aura plus envers la douce romancière d'Adèle de Senanges que des restes d'une estime intellectuelle et de considération sèche, dont elle s'attristera, d'abord, au point d'en verser des pleurs; mais elle en prendra finalement son parti (1).

On le revoyait plus souvent chez M"" de Staël, dont l'autorité morale et politique s'était considérablement accrue. Comme d'habitude, il y avait autour d'elle ou venant d'elle bien des paroles agitées et du tourbillon. Mais les gens calmes trouvent encore leur avantage auprès des caractères exaltés, « qui leur offrent toujours quelque prise ».

Ce n'est pas de la veille que ïalleyrand avait apprécié les profits d'une adresse subtile pour se glisser en la faveur des gens, qu'il savait en mesure de prêter aide à ses désirs ambitieux. L'appétit des honneurs l'avait tôt visité, quoiqu'il eût eu le bon esprit de le contenir. Aussitôt qu'accueilli dans le monde, il s'était pénétré de cette conviction qu'il était destiné aux affaires et qu'il aurait à s'en ménager l'accès. A peine avait il reçu la place, qu'on lui tenait en réserve, d'agent géné-

(1) Les sentiments de M""= de Flabaut pour « son évêque » avaient aussi perdu de leur force, de leur chaleur, bien avant ce délaissement. Governor Morris le constatait avec une sorte de satisfaction personnelle, à la date du 17 août 1789 :

'< Pour la première fois, elle laissa tomber un mot, qui est cousin-germain du mépris. Je peux, si je le veux, la détacher de lui complètement. Mais c'est le père de son enfant et ce serait injuste. La raison secrète est qu'il manque de fortiter in re, quoique abondamment pourvu du suaviler in modo. »

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