STAËL (MADAME DE
Elle respira la politique en naissant. Enfant, on la disait prodigieuse. Elle voulut être et elle devint une femme extraordinaire. Tels de ses amis célèbres, Talleyrand en particulier, eussent souhaité par égoïsme d'hommes et d'amants, qu'elle fût seulement adorable.
Pendant la belle époque où elle avait vu se lever les radieux espoirs de 1789, elle exerça par ses salons une grande influence. Le 18 brumaire mit fin à son crédit. L'animosilé persécuti'ice de Napoléon, la poursuivant de ville en ville, en Suisse, à Vienne, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, en Angleterre, magnifiait sa gloire, mais incommodait ses jours. Elle était lasse d'errer hors de ce point du monde parisien auquel son cœur restait attaché par des fibres toujours vives. En présence de la nature la plus majestueuse ou la plus expressive, quand elle pouvait s'enclianter elle-même à dépeindre la splendeur des passages, le pittoresque et l'étendue de la perspective, la hauteur des horizons, ailleurs vaguaient ses yeux et sa pensée : elle se demandait anxieuse quand donc elle pourrait encore aller causer à Paris. La déchéance de l'empereur la rendit à celte société, qui la possédait d'une passion tyrannique. La monarchie légitime accueillit son retour généreusement. « Je me plais à croire, disait Louis XVIII, (jue sa convei'sion lut sincère; elle l'ut, il est vi-ai, payée d'un million. Je Irullal Corinne eu fille de financier. » Ressaisie de ses fièvres d'action et d'organisation, elle eût désiré du roi mieux que de l'argent : de l'ascendant et du pouvoir. Elle y insista trop, selon ce qu'ajoute Louis XVIII, en ses Ménwires : « J'ai eu beaucoup de peine à me détendre de M""" de Staël, qui voulait tout reconstituer en France, selon sa fantaisie. Elle me répéta jusqu'à satiété son refrain éternel : Prenez Henjamia Cunslunt, Talleyrund et moi. Moi d'abord, Benjamin eiisuile el Talleyrand après. » Par contre, elle maltraitait fort, auprès de lui, le parti de Bonaparte : le comte Regnault, le duc de Bassano, Savary de Rovigo surtout, Savar}, l'objet perpétuel de son indignation : «Sire, s'écriait-elle, il a abandonné tiona parle, el, maintenant, il n'est plus ipie le marchepied du despotisme! »
Celte femme supérieure avait aussi ses adversaires, et qui ne se croyaient pas tenus à plus de ménagements envers elle. Témoin l'Iiistoire de sa rencontre chez le duc d'Escars, avec le Russe Rostu|icliine. Ils ne s'aimaient pas l'un l'autre; celui-ci voyait en la lille de Necker une pédante à fuir; et celle-là voyait dans l'incendiaire de Moscou un sauvage à détester. La conversation avait pris feu; M"'° de Staël s'était emportée contre lui, contre sa race et sa patrie. Benjamin Constant avait bien eu raison de dire que la Russie n'était pas même une nation ! Et, le prenant personnellement à partie, elle lui rappela, sur le ton du sarcasme, qu'elle l'avait représenté dans un de ses livi'es comme étant né avant l'ère de la dv'Uisation. Du tac au lac, Rostopchiue lui répliqua que si elle avait écrit cela, lui-même avait dit quelque part, en causant d'elle, qu'elle n'était qu'une pie conspiratrice et que, partant, ils étaient quittes.
A la vérité, la gloire de M"" de Staël, depuis nu certain temps, subissait une sorte d'éclipsé. On était passé vis-à-vis d'elle de l'enthousiasme au dénigrement. Ses qualités éminentes étaient relégniées dans l'ombre ; on
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ne voulait plus voir que ses défauts. Elle effarouchait les femmes par l'éclat de ses sentiments, tout étant, chez elle, force, élan, passion; elle incommodait les iiommes par la supériorité évidente de son génie. La postérité devait lui rendre bien largement la part d'admiration et de célébrité, que lui retiraient peu à peu ses contemporains, par lassitude ou par envie.