PORTRAIT GÉNÉRAL
L'homme privé et l'homme public.
Le bien et le mal qu'on a dits de lui. — La moyenne à établir. — Comme il apparaissait, dans le monde, au physique. — Ce qu'il fut au moral. — L'attitude qu'il s'était composée, froide et imposante. — Comment, à plusieurs reprises, il sortit violemment de cette impassiblité, moins naturelle qu'on ne se l'imaginait. — Son calme habituel, passé à l'état de seconde nature, et les avantages qu'il sut en tirer. — L'homme de société, son art social infini. — Les mots d'esprit de Talleyrand; le partage qu'il convient d'y faire entre son bien et le bien d'autrui. — Le goût de la conversation et l'amour des livres. — Talleyrand dans sa bibliothèque. — Ses autres inclinations : la table, le jeu et la dissipation galante. — Talleyrand et les femmes. — Quelques histoires vraies ou prétendues. — Son dernier et plus vif sentiment. — Sa demi-conversion, après le retour de M""* Dino. — Comment, par la force de la raison et les obligations de l'âge, tardivement il s'était fait moraliste. — Des sorties contre l'immodestie féminine. — L'habileté d'un grand comédien à convertir en maximes des principes absents. — Le vrai caractère de Talleyrand, dans la vie privée et dans la vie politique. — Un nécessaire retour d'appréciation sur les défauts d'âme et le manque absolu de scrupules, qui lui furent tant reprochés. — Le sens de ses variations. — De l'unité fondamentale de ses vues politiques. — Pour conclure.
Tout n'avait pas été douceur et charme paisible dans la vie si remplie du prince de Talleyrand.
Couvert d'honneurs et comblé des empressements de la fortune, il avait connu des phases d'existence difficile; et, s'il fut entouré d'une considération extrême, il eut à supporter, en revanche, bien des retours sévères de l'opinion.
11 fut beaucoup loué et plus encore chargé de blâmes.
La Convention lui refusa le droit de rentrer en
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France. Pitt et Granville l'expulsèrent du pays anglais. Washington lui ferma sa porte, en Amérique. Napoléon pensa le jeter en prison. Le pape l'avait excommunié. Louis XVIII l'employa sans Festimer. Et la sincérité de son âme fut un motif permanent de suspicion (1).
Que de rigueurs s'amassèrent contre lui ! De combien d'imputations graves ne fut-il pas l'objet! A l'époque de la Constituante, encore trop près des événements, peu rassuré sur l'avenir, il en trahissait les craintes sur son visage; le prince de Craon, dont les sympathies étaient loin de lui être acquises, en tirait occasion pour dire que l'abbé de Périgord avait l'air d'un remords injecté. On l'accusa d'avoir assassiné Mirabeau. Bonaparte atfirma qu'il lui avait offert les moyens de se débarrasser des Bourbons d'un seul coup. On fit retomber sur lui la responsabilité du crime de Napoléon contre le duc d'Enghien. Un Maubreuil prétendit, de son côté, qu'il avait cherché à le suborner pour assassiner, en 1814, l'empereur lorsqu'il se rendait à Tîle d'Elbe (2). Le grand seigneur avili, le prêtre marié, l'évêque renégat : voilà sous quel triple aspect Chateaubriand le poursuivit de sa haine éloquente, à travers tous les détails de sa vie et de sa mort! Puis, combien d'autres!
Mais il avait passé outre, trouvé mo3'en de faire fortune sous tous les régimes, acquis en Europe une
(1) De nos jours un thuriféraire systématique de Xapoléon a estimé, lui, que la place de Talleyrand n'eût pas été au faîte des honneurs, mais dans Fombre d'un cabanon. « Cet homme, a dit un prêtre, que la conversion du prince n'avait pas désarmé parce qu'il ne la crojait pas sincère, cet homme a été la sentine du dix-huitième siècle, la senline où se sont écoulées toutes les immondices de la société d'alors: Eglise, aristocratie et le reste. » Quel excès d'indulgence dans une âme pieuse!
(2) « Cette accusation encore plus absurde, si c'est possible, qu'infâme, ne peut avoir été inventée que par un fou ou un maniaque. » (Talleyrand, Mémoires, t. 111, p. 322.)
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audience incomparable, et sur sa dernière heure se penchèrent les bénédictions des puissances spirituelles.
Quelle complexité de contingences et d'humanité dans un seul et même personnage! Il est peu de portraits d'ensemble qui aient, autant que celui-là, sollicité et déconcerté l'attention des historiens.
Le dépeignant, d'abord, au physique, des plumes habiles ont retracé de manière à en rendre les traits inoubliables : la finesse spirituelle de ses yeux gris bleu, abrités sous des sourcils touffus, et l'expression froidement observatrice de ce regard perdu, dont Bonaparte ne pouvait supporter le scrutement; le pli dédaigneux qui sillonnait son front, très prononcé; le provoquant de son nez en pointe impertinemment retroussé; le contraste parlant de ses deux lèvres, la supérieure convexe et serrée, l'inférieure rouge et tombante, mélange de dissimulation et de sensualité (1); les linéaments mous et arrondis de son visage, indices de la souplesse du caractère, l'aspect un peu débile de son être, surprenant à comparer avec l'assurance de son verbe, profond et guttural; et, surtout, ce calme imperturbable, ce maintien d'homme supérieur, qui fut sa marque caractéristique ou plutôt le bien joué de toute sa vie. Que n'avait-on pas dit de ce voile d'impénétrabilité, qu'il tirait à volonté sur sa figure pour n'y laisser lire quoi que ce fût de ce qu'il éprouvait ou désirait!
Impassible, il ne l'était point de nature autant qu'il
(1) Chateaubriand, George Sand. « Comme il avait reçu beaucoup de mépris, écrivait méchamment Tauteurdes Mémoires d'Outre-Tombe, il s'en était imprégné et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. » (T. XI, p. 421.)
s'était appliqué à le paraître. Irascible, il pouvait l'être. On en eut bien la preuve, en des circonstances où il avait pu s'échauffer, plus que de raison et permettre à sa bile de déborder. En août 1815, président du Conseil, il eut des démêlés extrêmement vifs avec le ministre des finances, au sujet de l'imposition extraordinaire des cent millions, que celui-ci venait de proposer comme un remède héroïque. Malgré qu'ils parussent être au mieux ensemble, Talleyrand n'ignorait point que le baron Louis avait la plus mauvaise opinion de sa délicatesse dans les affaires d'argent. Il s'éleva àprement contre la résolution de cet habile organisateur et proposa de s'appuyer plutôt sur les offres de crédit du traitant Ouvrard, un ami de Montrond et le sien, Ouvrard qui tenait, sans nul doute, la commission toute prête pour récompenser le beau zèle de son avocat. Louis n'y voulut rien entendre. Talleyrand s'écria, s'obstina. La discussion reprit, le lendemain, et ce fut une scène très chaude où les antagonistes en arrivèrent au comble de la virulence. Le dépit de Talleyrand était devenu de la fureur, ses yeux lançaient des éclairs sombres, il apostropha le ministre comme le plus grossier, le plus insolent des hommes, qui ne méritait pas d'être reçu dans un salon de bonne compagnie, encore moins dans le conseil d'un roi de France. Témoin de leur altercation, le comte Pasquier dut s'interposer, les rappelant au sentiment de leur dignité, les conjurant de ne pas donner à d'autres qu'à lui le spectacle d'une telle et si regrettable querelle. Quand leurs collègues arrivèrent pour ouvrir le Conseil, il ne leur fut pas difficile de s'apercevoir de l'état de surexcitation où ils étaient demeurés l'un et l'autre. Blême de ressentiment, le prince n'ouvrit plus la