‹ Du prince de Benevent au due de MornyChapitre 73 sur 130 · LÉVY (ARTHUR · texte numérisé non relu

LÉVY (ARTHUR

Historien français contemporain. Apologiste superstitieux de Napoléon, a trouvé des raisons pour établir que l'Alexandre moderne fut tendre, généreux, humain et ne haïssait rien tant que la guerre! On le voit : tout peut se dire et se démontrer.

LIÉVEN iPRhNCESSE DE)

« Si jamais je prends un amant, s'écriait une jolie femme aux intermittences d'idées sérieuses, ce serait un amant politique! » Pour la princesse de Liéven, l'Égérie de lord Grey et de Guizot, tout sentiment : élan de l'imagination ou fièvre du cœur, enthousiasme spirituel ou passion se transmuait en politique. Faute de pouvoir directement gouverner, elle s'était faite la conseillère la plus remuante qu'on pût voir des agissements diplomatiques; elle remplissait du bruit de ses opinions les salons, les ambassades, les cours de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg. Thiers qualifiait son salon : l'observatoire de l'Europe.

L'agitation était son élément naturel. 11 lui fallait du nouveau, de l'extraordinaire, à tout prix. Un jour qu'elle se lassait d'attendre, et que rien ne bougeait, à l'horizon, cette douce ambassadrice écrivait à lord Grey :

« A propos, vous voulez donc faire la guerre? Eh bien! faites-la. Vayez comme je suis accommodante. Le secret de ceci, c'est que je m'ennuie. J'aimerais bien quehiue chose qui remuerait l'Europe. »

Tout simplement, pour distraire M'"* de Liéven 1 Que lui importaitàelle les coups et les blessures et ceux qui les reçoivent! Elle en était si éloignée dans son noble cercle, le lieu de réunion des aristocraties étrangères, où son mari, personnage insignifiant et décoratif, pendant vingt-deux ans ambassadeur, à Londres, lui laissait, pour y briller, les^trois quarts de la place! Aussi, comme elle parlait à l'aise, les pieds au chaud, l'éventail à la main, de prises d'armes et de bataille : a 11 y a nécessité pour nous, déclarait-elle, de battre les Turcs. » Elle exerça de l'influence. Lord Grey la consultait journellement. Elle correspondait avec le tsar. Des lettres d'elle partaient, à chaque moment, pour les chancelleries. Elle avait de l'empire sur son entourage d'Iiommes supérieurs. Guizot, qui lui voyait une immense supériorité morale et intellectuelle, parée qu'il l'aimait, ne pouvait se passer de sa société ni de ses lettres. Politiquement parlant,

Thiers, en 1849, appelait Guizot et M""^ de Liéven le pcie et la mère de la fusion. On la prona, on la flatta beaucoup. En revanche, des appréciateurs moins complaisants raillaient volontiers les vaines turbulences de celle qu'ils dénommaient la « Sibylle diplomatique », ou bien « la Douairière du Congrès ». Plus rudement lord Malmesbur\ , traitant de la princesse deLiéven, disait : « Ce fut une pesle puur nos )tiinislres des Affaires étrangères.» Chateaubriand, qui ne lui pardonnait peut-être pas d'avoir, avec son salon, éclipsé celui de M"" Récamier, reprochait à celle grande dame d'une morgue si hautaine, d'être une femme commune, fatigante, aride, et de n'avoir qu'un seul genre de conversation : la politique vulgaire, capable d'étonner seulement des intelligences de second ordre. En réalité, malgré sa connaissance de plusieurs langues, elle possédait peu d'instruction. Son ami Talleyrand et plus encore M"" de Dino curent occasion de s'en apercevoir. L'esprit littéraire, ainsi que le sensde la nature, luifaisaient presque entièrement défaut. Mais l'esprit naturel, une grande abondance de paroles une habileté singulière à rendre siennes les idées d'autrui lui tenaient lieu de science acquise. Elle s"habillait avec beaucoup d'élégance. Son port était d'une dignité parfaite. Elle causait, elle écrivait d'une façon charmante, et elleeùt paru charmante elle-même, sans les desiderata d'une maigreur excessive qui ne lui conservait que la transparence de la beauté. Telle, cette fine marquise de la Chartreuse de Parme, très agréable, sans doute, aux yeux du prince son amant, mais si maigre qu'elle laissait, disait-on, la marque d'une pincette sur le coussin d'une bergère, après s'y être assise, un moment. M°"' de Liéven se félicitait, d'ailleurs, d'être ainsi, et non pas autrement, et Guizot lui donnait raison. « Il n'y a pas com,me les pâles et les maigres, assurait-elle, 7e ne vrais rien à l'ambition des belles jolies. »

Guizot, disions-nous, lui avait voué un sentiment profond et tendre, quoiqu'il ne l'eût rencontrée qu'en 1837, quand elle avait cinquante-trois ans. Il lui offrit de l'épouser, après son veuvage. De se voir trois fois par jour n'affaiblissait pas leur désir de se revoir. « Ce n'est qu'avec vous que je veux parler, ce n'est que vous que je veux entendre », lui écrivait-elle. « Je reste en vous, je resterai toujours avec votis », lui répondait-il. Il ne bougeait de chez elle. Était-il à la campagne, ou courait-elle la poste, ils s'écrivaient des lettres sans fin (1). Un si rare attachement n'était-il, de part et d'autre, qu'une force de l'âme, mobile unique des aspirations élevées et pures? Des curieux auraient bien voulu le savoir. Mérimée était de ceux-là. Il se chargea de renseigner la galerie. Un soir qu'il y avait réception, au ministère des Affaires étrangères, il s'était arrangé de façon

(1) « M"" de Castellane m'écrit que rien n'égale les coquetteries Lieven- Guizot. )5 (M"" de Dino, Chronique, 28 septembre 1837.)

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à sortir le deniiei'. Enfin, saluant le président du Conseil et la princesse, il quitta Tun des salons, où ils s'étaient retirés seuls; mais, au bout de quelques minutes, il y rentrait en homme affairé, semblant avoir oublié quelque chose, faisait un tour ou deux dans la pièce et s'en allait, o — Eh bien? lui demanda-t-on. — Eh bien! le ministre avait àté son grand cordon. ' » C'était tout dire en ne disant rien.

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