‹ Du principe de populationChapitre 3 sur 120 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La questiou ilc la Population est une des plus vastes qu’on puisse aborder.

Au point de vue économique et social, c’est en elle que viennent se résumer toutes les autres questions qui l’éclairent et qu’elle éclaire a son tour.

iNoiis sommes a une époque où les masses reçoivent a cet égard l’enseignement le plus déplorable, le plus opposé a leur véritable intérêt, a l’csiuit de famille, a la morale et k la tranquillité sociales; — où les préjugés les plus absurdes, les erreurs les plus dangereuses, circulent même dans les classes supérieures de la société.

Cette situation morale est pour une grosse part dans les mécomptes, les fautes et les malheurs du passé.

Le but de ce livre est d’exposer succinctement les lois naturelles de la Population, et de constater : l’énergie de sa force d’expansion ; — les avantages et les maux qui peuvent résulter de son accroissement doué de plus d’essor que celui des moyens d’existence; — les obstacles physiques et moraux qu'il rencontrenaturellement;— ceux qu’on a proposé de lui opposer; — les remèdes qui peuvent en contre-balancer les funestes effets; — les diverses théories et illusions économiques, politiques et morales auxquelles elle a donné lieu.

^’ous montrons que l’accroissement de la population, loin d’être toujours un bien, comme on le croyait aux siècles précédents, comme on le croit généralement encore, peut être au contraire la cause principale de la Misère, bientôt suivie de maladies physiques et morales, de dures souffrances et d’une grande mortalité, a l'aide de laquelle la nature procède impitoyablement au rétablissement de l’équilibre.

Nous montrons ensuite que l’augmentation des familles doit être réglée parla volonté et la prudence des parents; — que cette lindtation préventive est l’un des premiers devoirs de l’homme social; — et que c’est, en très-grande partie, dans la pratique de cette vertu trop généralement méconnue, ainsi que

dans un travail incessant et une condiiiic régulière, que résident principalement pour les classes les plus nombreuses et les plus pauvres les moyens de s'arrêter dans la déchéance ou de s’élevei;, a une meilleure condition matérielle et morale.

Nous signalons le peu d’efficacité des autres moyens rationnels qui peuvent tendre au même résultat, si les populations ne s’appliquent d’abord et avant tout îi pratiquer celui-la.

Nous signalons d’autre part combien sont dangereux pour la société en général, vains et démoralisateurs pour les classes nombreuses en particulier, les divers moyens, au fond très-analogues, qui aboutissent au dévcloi)pemenl de la charité officielle, à la responsabilité des gouvernements, ’a des réorganisations chimériques de la société, et (inalemeni'a un despotisme communiste plus ou moins dissimulé.

C’est un des aspects de la doctrine de la Liberté et de la Responsabilité humaines que nous désirons contribuer a mettre en lumière; c’est une des vérités de l’ordre social naturel les plus fondamentales et les plus méconnues que nous voulons faire ressortir : — vérité qui fait partie de ces grands principes dits de la Révolution française ou de 89, bien que cette révolution y ait souvent été infidèle; — vérité entrevue

l»ar les premiers économistes, démontrée a fond par rilluslre i^laltlius, et profi'ssée dans sa généralité par tonte l’école économicpie libérale.

.Nous avons pris la plume après Walthus et les autres écrivains éminents qui ont pensé ou pensent comme lui, parce qu’il a été mis sur le compte de l’illustre auteur et des économistes en général les plus étranges sottises, parce que l’ouvrage de Malthus, éminent, profond, concluant, est cependant incomplet aujourd’hui b divers égards et ne peut, par son étendue et sa nature, servir qu’aux hommes d’étude ayant le temps et la persévérance nécessaires.

Nous avons cru utile de reprendre le même sujet et de concentrer dans un volume beaucoup moins étendu, l’exposé d’une des plus utiles notions de l’économie politique et de la morale, avec les développements, les perfectionnements et la sanction qu’elle a reçus par suite des écrits des économistes, des observations expérimentales de la statistique, et des nombreuses contestations auxquelles elle a donné lieu, surtout de la part des écoles dites socialistes, qui n’ont d’ailleurs fait que reproduire des théories excentriques depuis longtemps mises en avant.

Nous osons dire ensuite que, dans aucun autre ou-

vrage, il n’a été pris la même peine pour analyser, débrouiller et classer les divers arguments ou systèmes dont la confusion masque la vérité, et aussi pour parler franchement sur un sujet où le sentimentalisme s’est généralement mis a la place du bon sens, au grand détriment de l’intérêt de la société et en particulier de l'intérêt des classes les plus nom breuses et les plus pauvres, dont il serait juste, consolant et prudent, d’améliorer les idées et les mœurs, afin qu’elles fussent ensuite capables de faire efficacement des efforts directs pour améliorer leur condition.

Le nom de Malthus est un des plus impopulaires qu’il y ait ! — Par suite des circonstances que nous indiquons, l’opinion générale, ignorant la nature et la portée de ses travaux, la justesse et le libéralisme de son esprit, la noble direction de ses idées vers le bien de rhumanité, le considère comme le coryphée d’une doctrine aristocratique opposée h l’intérêt des masses, aux joies de la famille, ’a l’accroissement de la population! — Pour elle, les économistes qui partagent ses idées son! des hommes a l’esprit systématique, au cœur sec, des écrivains sans entrailles, des ennemis du genre humain ! Sur le continent, on le croit le représentant des sentiments les plus étroits

de l’oligarchie anglaise (beaucoup amoindrie et qui tend a disparaître), le Üiéoricien de l’anglicanisme, la personnification des ëcononnsles de la soi-disant école anglaise. — L’école anglaise, dénomination calculée par laquelle les avocats des monopoles, des entraves et des restrictions affectent de désigner la Liberté du travail et même l’ensemble des vérités de la science, pour exciter contre elle le vieux levain des haines nationales, les préjugés contre Vétranger; — dénomination servant aussi d’argument aux inventeurs d’utopies sociales gênés par cette même liberté; — servant encore a divers publicistes et même à des économistes qui se sont fait l’illusion de croire qu’ils ont travaillé a fonder une économie politique plus chrétienne , une économie politique plus nationale , une prétendue école française , américaine ou autre. Parmi ces derniers, les uns se sont exagéré l'importance de leur dissidence avec Hlalthus. Les autres sont tombés dans les erreurs qu’il a précisément refutées avec supériorité dans son livre, qu’ils n’ont pas toujours lu ou retenu. Un certain nombre enfin, par semiignorance ou poltronnerie scientifique, sacrifient ensuite l’école anglaise à l’opinion égarée, pour reproduire comme leurs les propres idées de Mal-

thus, qui ne sont pas autre chose en définitive que le développement et la démonstration d’un précepte de bon sens, observé par un très-petit nombre d’hommes relativement; — précepte qu’il est d’intérêt social de faire pénétrer dans les masses, en les éclairant sur la nature des droits et devoirs naturels de l’homme en société, sur sa responsabilité vis-a-vis de la famille créée par lui, ainsi que sur le peu de portée ou même sur le danger de tous les moyens dont les partis politiques, les philanthropes, les inventeurs socialistes, ont pu ou pourront endormir leur raison.

Nous nous sommes attaché à montrer dans cet écrit comment ces croyances sont justement l’opposé de la réalité des choses; comment la doctrine <jui a éclairé le principe de population rencontre chez les habitants de la perfide Albion précisément les mêmes obstacles dans l’intérêt des uns et les préjugés des autres; comment sa vulgarisation serait favorable à l’émancipation intellectuelle des masses, a leur progrès moral, a leur bien-être, et ûnalement a l’accroissement de la population; — comment l'ignorance générale et les préjugés qui dominent a cet égard sont la cause principale de la misère, aggravant toutes les autres causes, dans le plus grand nombre des familles, au sein des classes les plus nombreuses,

surtout dans les localités de l’occident de l’Europe où la population se trouve pressée vers la limite des moyens de production et des moyens d’existence, — malgré les facilités que peut offrir de nos jours l’Émigration, malgré les progrès dont l’industrie et l’agriculture sont susceptibles, malgré les éléments considérables de force productive et de rénovation morale que les gouvernements de l’Europe pourraient faire naître par de radicales réformes dans les tarifs et le régime économique , par de larges réductions dans les armées de terre et de mer.

Nous n’avons toutefois pas omis de signaler l’eflicacité de ces deux grands moyens d'amélioration physique et morale des masses. De larges réformes dans ce sens produiraient, d'une part, un élan général de l'industrie dans le monde, la hausse absolue et relative des salaires, c’est-à-dire, un accroissement d’aisance; — d’autre part, el les feraient cesser d’immenses causes de démoralisation, et tendraient à élever en même temps d’une manière notable le niveau de la moralité des populations, et à leur communiquer ce sentiment de dignité, de prévoyance, de prudence indispensable pourproduire la limitation préventive de la population, et pour transformer, l’enseignement de l’économie politique

aidant, la force virliiolle de raccroissement, qui est généralement cause de misère, en une force impulsive de progrès et de civilisation.

P. S. Ce livre est publié juste au moment où le résultat du recensement fait en France l'année dernière constate un temps d'arrêt dans l'ai croissement de la population. Beaucoup verront dans ce fait un signe de décadence ; d'autres jicnseront que l’équation de la population et des subsistances se fait d’elle-même, sans que l’on ait a s'en préoccuper, etc. Nous traitons de ces divers points dans ce volume. Quand on aura suffisamment analysé et déterminé les raisons de celle diminution d’accroissement, on trouvera qu’elle est due en proportion plus ou moins considérable a des causes répressives, telles que la disette, les épidémies (choléra, suette, etc.), les agitations et les anxiétés politiques, la guerre, c’est-a-dire les souffrances et la mort. Cette constatation n’infirmera en rien l’ensemble des doctrines exposées dans ce livre. Si on trouvait ensuite que la prévoyance indiquée par la diminution des mariages et des naissances a été, en quelques localités, pour une forte partie dans ce résultat, ce

serait une nouvelle preuve de la possibilité et de l’efficacité de la limitation préventive conseillée aux classes les plus misérables, et aux groupes au sein desquels la densité de la population produit la baisse des salaires et la misère.

Nous faisons remarquer dans ce livre la nécessité, pour bien apprécier ces phénomènes, de décomposer les éléments des moyennes nationales ou provinciales, ou même communales, pour apercevoir celles des populations qui observent et celles qui n’observent pas la prévoyance. Il peut se faire que la moyenne nationale indique le statu qno de la population totale, et qu’en plusieurs points du pays néanmoins il y ait excès de population par insouciance, irréflexion et misère; qu’il y ait par conséquent une énergique action des causes répressives, qu'il faut tâcher de remplacer par l’action des causes préventives.

Mji's, J8Ô7.

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