‹ Du principe de populationChapitre 55 sur 120 · OBSERVATIONS SUR LE PRINCIPE DE POPULATION · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LE PRINCIPE DE POPULATION

Si Malthiis a rendu à la société aussi bien qu’à la science un service réel en moiUraut quels obstacles la leiidaiice des populations à multiplier met à l’améliorai ion do leur destinée, et combien il est essentiel qu’elles ne croissent pas aussi rapidement en quantité que les ressources à leur disposition, il ne m’en paraît pas moins évident qu’il a donné à ses propositions un caractère absolu qu' elles ne sauraient comporter.

A les prendre telles qu’il les a énoncées, elles conduisent à conclure que les subsistances n’augmentent pas en même proportion que les familles appelées à se les partager, et c’est là, en elTet, la pensée qui ressort des deux progressions, l’une arithmétique, l’autre géométrique, qu’il met en regard afin d’indiquer plus clairement la marche des choses. Eh bien^ c’est cette partie du système de Malthus qire je tiens pour erronée et qui , à mon avis, fait tache dans son livre. Je n’ignore pas que bon nombre de passages du livre de Malthus autorisent à penser qu’il n’a voulu parler que de simples tendances et non de faits constamment réalisés; mais c’est là encore un tort, et voici pourquoi. L’humanité apporte avec elle ici-bas des penchants divers, opposés ^

même, et ces penchants, c’est à l’Iiistoire de l’humanité même qu’il faut demander quelle est leur puissance respective. Avw les facultés qui la portent à multiplier, l’humanité possède des facultés intellectuelles et morales qui servent de contre-jioids aux premières , qui en contiennent l’activité dans certaines bornes, et tout, dans les questions relatives à la population, consiste à savoir lesquelles de ces facultés l’emportent dans le cours habituel et régulier des faits. Or, sur ce point, nul doute fondé ne saurait s’élever. A partir de l’état sauvage, les sociétés n’ont cessé de croître on nombre, et en même temps d’arracher au sol qui les nourrit des moyens de subsistance d’une ahoudaucc assez progressive

260 nu pal^cI^E de popieatioîi.

pour que les parts iiidividiiollcs augnioiilasseitl de plus eu plus, l’icncz r.AngleleiTe ou la France, par exemple : vous recounaîirez que leui’s habilauls, bien (pie beaucoup plus nombreux aujourd’hui qu’à aucune des époques antérieures, ne sont ]>as seulement mieux vêtus ou mieux logés qu’autrefois, mais aussi mieux et plus amplement nourris; et ce fait, qui se retrouve dans tous les pays où la civilisation a marché, sullit pour (bVider la question.

On dit, pour Justilier l’opinion de Malthus, que la progression géométriipie qu’il a signalée se réalise dans l’Amérique du Nord. Sans doute, au point de vue de la possibilité pbysicpie, il suffirait de moins d’un cpiart de siècle pour qu’une population donnée vînt à doubler ; mais ce qui se passe aux États-Unis, comparé à ce qui S(^ passe ailleurs, lounùt au contraire la preuve que les sociétés humaines savent suliordonner leur accroissement numérique à la diversité (les circonstances au milieu desquelles elles vivent, et qu’elles ne cèdent aux penchants qui les portent à multiplier (praulant qu’il n’en résulte pas pour elles diminution de bien-être. .Aux Ktats-L’nis, les familles ne se développent avec tant (le rapidilé (pie parce que les subsistances dont elles ont lx\soin et les capitaux qui font mouvoir le travail s’amassent plus promptement encore. Du jour où les ressources nationales ne pourront plus croître dans la jiroporlion actuelle, elles cesseront d’clles-mèmes, comme l’ont fait les sociétés de l'Knrope, de. multiplier autant, et un temps viendra, fort éloigné sans doute, où la population américaine arrivera à ne pas augmenter plus vite (pie les autres. C’est que, quelle que soit la possibilité eu fait de multiplication sociale, cette possibilité ne se manifeste (pie contenue par les conseils de la raison, et de manière à laisser les moyens de subsistance égaler ou devancer dans leur progression le moiivemeiil

OBSEnVATIOKS SUR I.E PRINCirE DE POPULATION. 2G1

niômc (le la populalion. S’il n’en, avait pas élé aiii4 dès l’origine, jamais -la ricliesse et la civilisation n’eussent fait nn pas, et riuimanild tout entière serait demeurée sons le poids des misères primitives. Mais, loin de, là, l’aisance générale, fruit des progrès de la raison, s’est accrue graduellement ; le nombre des copartageants ne s’est pas élevé dans la même mesure que les ressources à leur disposition, et tout atteste que l’avenir, à cet égard, ne difl’érera nullement du passé.

Ces observations n’ont pas pour but de co'ntestcr ce (ju’il y a de bon et de vrai dans le fond des idées de Mallhus. Il est certain, au contraire, qiie, bien que les populations aient assez de sagesse pour ne pas multiplier de façon à rencontrer les tourments graduellement accrus de la faim, il serait fort à désirer que les classes les moins éclairées surtout consultassent davantage les conseils de la raison, et ne missent au monde que des enfants dont le sort fût mieux assuré. Ce n’est qu’à cette condition que leur destinée deviendra meilleure et qu’elles obtiendront plus ample part des richesses qu’elles contribuent à créer ; mais encore le défaut de prévoyance, si regrettable, qu'on est en droit de leur reprocher, n’agit-ql que comme obstacle au mieux, et non, dans l'ordre général des choses, comme cause d’atténuation des avantages acquis.

L’Académie voit sous quelles réserves j’accepte les idées contenues dans le mémoire si digne d’attention dont nous avons entendu la lecture.

L’auteur a déployé beaucoup de savoir à l’appui des doctrines qu'il admet ; les recherches auxquelles il s’est livré ont infiniment de prix, et je n'ai voulu insister que sur un point qui me semble capital, regrettant, au reste, eu cette occasion, que notre règlement n’autorise pas l’auteur à répondre verbalement aux objections que j’ai cru devoir élever.

2fi2 DU PRI^CI^F. DE POPÜI-ATIO.N.

M. Di'fiOYER :

Je n’ai que quelques mots à dire sur les observations de M. Passy. Je les trouve, en général, fort justes, et je ne voudrais pas risquer de les alTaiblir en y insistant.

Il est seulement un point sur lequel je ne suis pas tout à fait d’accord avec mon savant confrère, et j’aurai quelque peine, je l’avoue, à m’associer à la partie de ses remarques qui semble faire consister l’ouvrage presque entier de Malthus dans ce qu’il a dit de la différence de rapidité suivant laquelle tendraient naturellement à s’accroître la population et tes subsistances ; différence telle, que la population s’accroîtrait suivant une progression géométrique, tandis que les subsistances croîtraient dans une progression arithmétique seulement. Quoique Malthus ait beaucoup insisté sur cette observation, elle n’est ni la seule, ni lapins fondamentale, ni surtout la meilleure de son livre, et ce serait, je crois, mal servir sa mémoire que de faire consister surtout son ouvrage dans ce qu’il a dit à ce sujet, d’autant ^ que, pour mon compte, je trouve, sur ce point, sa doctrine essentiellement erronée.

Il n’est nullement vrai, selon moi, que, naturellement et abstraction faite de toute intervention de l’activité et de la prudence humaines, la population tende à croître géométriquement, tandis que les subsistances ne tendraient à se multiplier que suivant une progression arithmétique. L’homme n’est certainement pas , des êtres vivants, celui qui tend naturellement à s’accroître avec le plus de rapidité., Il est, au contraire, une multitude d’animaux et de végétaux, surtout dans le nombre de ceux qui sont destinés à l’alimentation, qui, naturellement, tendent à multiplier et à croître beaucoup plus facilement et plus rapidement que lui. J’en pourrais citer mille exemples ; la moindre réflexion suffit

oiisF.nvATioNs sun i.K l’lll^a^E de popueation. 2r>5

pour en in(lic]uer. Puis, je parle là des clioses laissées à leur impulsion naturelle, et les proportions vont bien autrement (dianger sitôt que la réflexion, l’activité, l'industrie, la prudence humaine, interviendront. La volonté de l’iiommc intervenant, les choses destinées à le iioni lir tendront à se multiplier plus rapidement encore, et il pom ra arriver que, par réflexion et de dessein prémédité, lui-mème se multiplie, au contraire, moins rapidement. Il y aura des variétés infinies dans les proportions suivant lescpiellcs s’accroîtront la population et les subsistances, et je ne sais s’il arrivera jamais qu’elles s’accroissent précisément suivant la loi prétendue observée par Malthus. ’*

Je regretterais donc, dans l’intérêt de rillnstre économiste, qu’on fit de la démonstration de cette loi l’objet fondamental de son travail. Elle y figure, sans doute7 et y tient une assez grande place; mais je ne crois pas qu’elle en soit l’élément essentiel. Ce qui constitue la doctrine de Malthus et les progrès qu’il a fait faire à la science économique dans .la question si capitale qu’il a traitée, ce. sont plutôt seS remarques générales sur les erreurs accréditées en cette matière, sur les vices de la législation destinée à l’accroître, sur les maux qui résultent d’une multiplication de l’espèce trop précipitée, sur la nécessité d’en soumettre l’accroissement à des règles, sur K's devoirs que l’homme à cet égard doit nécessairement observer. Voilà les choses vraiment neuves, vraiment essentielles de son livre , *el celles qui lui ont donné des droits incontestables à la gratitude de ses contemporains et de la postérité.

M. Passï :

Cet hommage, je le rends aussi pleinement à l’auteur de VEssai sur le p7'incipe de population. Personne, plus que moi, ne rend justice au mérite de son livre ; il a

»l' l'IUiNCIPE DE POPlLATlOJi.

éleint bien des préjugés anciens et jeté les plus précieuses lainières sur une des questions qu’il importe le plus de bien connaître.

Maltlius a eu raison de montrer que riiumanité, si elle no résistait pas à routrainonicnt des propensions dont elle 'est douée, ne pourrait s’élever à un plus haut rang et échapper aux souffrances de l’indigence ; il a eu raison d’avertir les familles pauvres que le trop grand nombre des enfants à (pii elles donnent naissance est pour chacune d’entre elles une cause de dénùment et empêche la classe ouvrière d’obtenir les salaires dont le taux croissant propagerait dans ses rangs le bien-être qu’elle désire. Sur ces points, pas de dissentiment

•Mais ce qiie je regrette, c’est que Malthus ait été jusqu'à donner la progression dont il parle comme l’expression d’une loi du monde social. Vainement cbcrcbc-t-on dans son livre la preuve (pi’il ne l’a présentée (ju’à titre d’ex- ])lication de la manière dont les choses iwurraient se passer s’il n'existait pas d’obstacles à l’usage que les hommes jM)urraiont faire de leurs facultés natives, il y a* plus que cela dans son argumentation. 11 y a chez lui penchant à croire qu’en effet l’espèce humaine multiplie plus rapidement qu’elle n’angmente ses moyens de nutrition, et que sur sa destinée pèse une sorte de fatalité (jui la condamne à vivre éternellement sous le poids de misère» ou stationnaires on croissantes.

Lor.D Bitoi'GHAM fait reman|uer que Malthus, en se servant des progressions arithmétique et géométrique, n’a voulu exprimer qu’une tendance.

M. VlLI.ERÏIÉ:

Les deux progressions de Malthus n’étaient, à ses ymix, (pi’unc manière de s’expliquer et de traduire plus intelliei-

OBSEIIVATIOKS SEII LE PRINCIPE DE POPULATION. 265

blement sa pensée; mais au fond il n'a voulu conslalcr (|u’une tendance de la population à dépasser les moyens d’existence. Ajoutez que cette tendance peut être comliattue par tous les moyens que la prudence et la prévoyance inspirent à l’homme, et, eir fait, elle est combattue par les progrès de la culture et de l’industrie.

Je dois ajouter, dit encore M. Villermé, qn’il se produit chaque jour dans le domaine de l’industrie des faits qui, tout en admettant le statu quo dans le chiffre de la production des fniits de la terre et des animaux destinés à la nourriture de l’homme, en accroissent singulièrement le rendement. Ainsi, par exemple, la meunerie a fait depuis un certain nombre d'années des progrès tels, qu’avec la môme quantité de grains on obtient aujourd’hui une quantité bien supérieure de substance alimentaire. L’augmentation de la farine, produite par les perfectionnements de la meunerie, est du quart et même du tiers. On comprend les ressources nouvelles qui en résultent pour les populations.

M. Passy :

C’est effectivement dans les progrès de l’intelligence humaine que se rencontre le contre-poids des inconvénients attachés à l’accumulation des populations. Ces jirogrès déterminent des applications du travail de plus en plus fécondes, et les fruits qu’ils produisent se multiplient suffisamment pour que, malgré leur accroissement en nombre, les hommes en obtiennent des quantités de plus en plus fortes. M. Villermé a cité les perfectionnements delà mennerie ; il serait facile d’en citer bien d’autres qui s’accomplissent successivement. Faire et appliquer dès découvertes nouvelles, tirer, grâce à l’extension de ses lumières, un parti sans cesse plus efficace de ses forces et de scs facultés, c’est la deslinée de l’hominc , et c’est jtarcc que sa constitution

2fi()

iiilellectuelie le force à s’éclairer graduellement qu’il avance et surmonte peu à peu fous les obstacles qui s’opposent aux progrès du bien-être qu’il lui est donné de recueillir. Ces obstacles, les uns sont dans les résistances que le monde matériel fait à ses œuvres, les autres dans les imperfections mêmes de sa nature ; mais les uns et les autres cèdent également à la puissance supérieure qu’il tient de sa raison, et vainement a-t-il multiplié, jusqu’ici les richesses qu’il a créées sont devenues plus abondantes à mesure que les générations successives ont eu à se verser sur le sol occupé. C’est là riiistoire même de la civilisation.

Lord Brougham :

Je ne veux ajouter qu’uu mot à ces explications, c’est que les idées de Malthus avaient été, en partie du moins, exposées avant lui. On demandait un jour à Townsend, qui a écrit au siècle dernier un voyage en Esjiagne, dont parle souvent Malthus, son opinion sur les idées de ce dernier, relatives à la population :.« Je ne puis que les approuver, dit-il ; je les ai écrites avant lui. »

M. Guizot:

Je n’ai aucune objection à élever contre les observations de M. Passy; je les crois en général fondées. Je veux seulement rappeler la placü qu’occupe le livre de Malthus dans riiistoire de l’économie politique. Son ouvrage a été inspiré, surtout, par la nécessité de combattre une erreur qui avait crédit dans l’opinion publique et même auprès des gouvernements, à savoir, que la population fait la force des Etats; d’où il résultait qu’on devait encourager indistinctement sou accroissement. C’est contre cette erreur que Malthus a écrit son livre. 11 l’a mise en évidence et détruite. Il a été conduit, dans le cours de son travail, à d’autres idées contestables; mais son point de départ a été la lutte contre une idée

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OBSERVATIONS SUR I.E l’RINClPE DE POITLATION. 267

fausse et contre les conséijuences fâcheuses qin en découlaient. A ce point de vue, Malthus est entièrement dans le vrai, et il en tire d’excellentes règles de législation politique comme de conduite privée. Ceci ne détruit point d’ailleurs, je le répète, le mérite des observations de M. Passy; c’est seulement une justice plus complète rendue à Malthus.

M. Léo.n Faucher :

Les observations que vient de présenter notre honorable vice-président, M. Guizot, ne me semblent ni infirmer ni même contredire l’opinion de M. Passy. C’est l’explication plutôt que l’approbation d’une doctrine. M. Guizot a donné la raison historique du livre de Malthus. Ce livre fut motivé en effet et jusqu’à un certain pqint justifié par les erreurs de l’époque. On croyait alors que la population est dans tous les cas une richesse : et la législation, les gouvernements, ainsi qu’une fausse science, en encourageaient l’accroissement sans mesure, au risque du malaise, de la misère et de la mortalité qui pouvaient en résulter. Malthus rendit un grand service en démontrant les funestes conséquences d’un tel système. Rien n’est assurément plus moral ni plus sage que les conseils de pi évoyance qu’il adresse à ses contemporains. Mais il ne s’en tint pas là, et peignit sous l’aspect le plus désespérant les destinées de l’espèce humaine. A une exagération qui avait fait beaucoup de mal il oppose l’exagération contraire. Malthus l’avoue lui-même quelque part, quand il dit ; « Il est probable qu’ayant trouvé l’arc trop courbé dans un sens, je l’ai trop courbé dans l’autre, en vue de le redresser. »

Voilà ce que l’on peut dire pour expliquer l’action à beaucoup d’égards légitime que Malthus a exercée; mais il ne faut pas élever au rang d’axiomes ou de principes les propositions l’ondamentales que son livre renferme.

DU PRIiNUI'K UK POPUI.ATIOJI.

L’écoiiomio politique est une science d’observation, ou elle n’est rien. Les principes qu’elle proclame, elle les déduit des faits, dont ils sont l’expression la plus générale et, pour tout dire, la loi. Eli bien, voilà ce qui mau(|ue à la doctrine de Maltbus. Son système repose bien moins sur les faits que sur des hypolbèses. Dans quel temps, en effet, et dans quel pays trouverait-on que la population s’accroît dans une proportion géométrique, tandis que la progression arithmétique règle le mouvement des subsistances? Eu fait, il u’est pas vrai que l’accroissement de la population marche plus vite que celui des subsistances, puisque les hommes sont aujourd’hui beaucoup mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés qu’ils lie l’étaient par le passé*.

En tenant compte de la puissance de production, il faut mesurer également celle des obstacles. Si Maltbus a voulu parler d’une tendance abstraite, d’un pouvoir de multiplication t|ui existe dans l’espèce humaine sans se manifester, cela ne mérite pas d’occu|>er la science. S’il a prétendu saisir dans les faits la tendance qu’il proclame, je dis ipie les faits 5ont contre lui. Ce n’est donc pas dans son livre (pi’il faut chercher la véritable loi de population, et, sous ce rapport, je me réunis aux observations très-judicieuses que M. Passy a présentées.

RF.HARQl’FS DK M JOSEI'll GARNIEII qC\trdi!es (lu Journal îles Economistes, de juin ISoô).

Puisque notre savant collaborateur, M. Passy, nous a fait l’honneur de regretter que nous n’ayons pu jui répondre au sein de l’Académie, nous nous autoriserons de sa bieiiveil-

' Voir plus haut la ré|ionse laite à M. Mac Culloch, ji. 2.‘)1 .

0I1>ERVATI0NS Sni I.E PIU^CI1•E DE PCPCLVTIOK. 260

lance pour consigner ici quelques observations à la suite de celles qu’a provoquées la lecture de notre travail.

Nous remarquerons d'abord qn’aucim membre présent à la séance n'a fait la moindre objection à la morale de Malthus, et (pie, relativement à la prévoyance et à la contrainte morale, M. Passy comme lord Brougliam, M. Guizot comme M. Dunoyer, M. Léon Faucher comme M. Villermé, sont parfaitement d’accord avec l’illustre auteur de Y Essai sur te jrrincipe de population ; or c’est là la partie fondamentale de sa doctrine.

En outre, MM. Dunoyer, Passy, Guizot et Léon Faucher ont fait ressortir les progrès que Malthus a fait faire à la science économique, à la législation et à la politique.

Sur tous ces points nous avons l’honneur de nous être trouvé d'accord dans notre article avec chacun des savants académiciens dont nous venons d’écrire les noms.

Mais M. Passy, M. Dunoyer et M. Faucher ont nié l’e.vaclitude des deux premières et célèbres propositions de Malthus , mises, l’une sous forme de progression géométrique, et l’autre sous forme de progression arithmétique. D’aliord, s’il était vrai, comme l’ont fait observer lord Drongham et M. Villermé, qu’en se servant de ces progressions Malthus n’ait voulu exprimer qu’une tendance, il n’y aurait plus pour nos honorables contradicteurs le même sujet de contesUition. Or nous croyons, pour notre compte, que lord Brougliam et M. Villermé sont dans le vrai. Tel a été aussi le sentiment de Charles Comte, de Ros,si, et d’autres qui ont fait sur Malthus des études spéciales. L’ensemble du livre de Malthus nous paraît très-explicite sur ce point, et nullement autoriser l’assertion de M. Passy, (( qu'il y a chez lui un penchant à croire qn’en efl'et l’espèce humaine multiplie plus rapidement ({u’elle n’augmente ses moyens de nutrition, et cpie sur sa destinée

pèse une sorte de fatalité qui la condamne à vivre éternellement sous le poids de misères ou stationnaii'es ou croissantes. » Malthus croit qu’il y a tendance dans l’espèce humaine à s’accroître plus facilement que les moyens de subsistance; mais il est très-loin d’admettre la fatalité qui la condamnerait à vivre éternellement sous le poids de misères stationnaires ou croissantes. L’objet principal de son livre est de prévenir les populations de ce danger, et en même temps d’indiquer les moyens de l’évitei' pour s’élever à une meilleure condition matérielle et morale (K. plus haut, p. 254.)

Nous croyons, en second lieu, qu’on peut très-bien défendre la progression géométrique 1 : 2 : 4, etc., par doublement tous les 25 ans, comme formule de l’accroissement possible d’une population qui a des terres productives à sa disposition, et qui a le bonheur de vivre dans un pays libre. IjOrsque Malthus écrivait pour la première fois, on avait déjà observé des localités où la population avait doublé en moins de 25 ans; depuis 1800, l'ensemble de la population de rUnion a quadruplé en 50 ans, ou doublé en 25 ans. Celle de rObio a triplé en 20 ans, de 1820 à 1840, et quadruplé en 30 ans, de 1820 à 1850. Celle de New-York est devenue sept fois plus considérable en 50 ans, de 1790 à 1840, et neuf fois plus considérable en 60 ans, de 1790 à 1850. Or il est prouvé que ces résultats ne peuvent être attribués à l’immigration. — J . B. Say conclut d’ailleurs, d’un calcul bien simple sur ce qui peut se passer dans chaque famille, à la possibilité du triplement de la population eu vingt ans. — Si cela est, n’est-il pas {lermis d’avancer que, lorsqu’une population ne rencontre pas plus d’obstacles que celle des Ktats- Unis, elle peut doubler tous les vingt-cinq ans? — «Sans doute, ré|)ond M. Passy, qui accepte le fait dans toute sa portée; mais ce qui se -passe aux États-Unis, comparé à ce

OBSERVATIOKS SUR l,F, PRINCIPE DE POPULATION. 271

qui se passe ailleurs, fournit au contraire la preuve que les sociétés humaines savent sulwrtlonuer leur accroissement numérique à la diversité des circonstances au milieu desquelles elles vivent, et qu elles ne cèdent aux penchants qui les porto à multiplier qu’aulant qu’il n’en résulte pas pour elles diminution de bien-être. »

Plût à Dieu que M. Passy eût raison I Mais il ne tarde pas A contredire lui-même son assertion à la fin de son raisonnement, quand il admet le défaut de prévoyance des* classes les moins éclairées.

Il nous semble difficile, en effet, de nier que dans le passé et dans le présent les obstacles répressifs n’aient eu, et n’aient dans certains pays, dans certaines localités, une action meurtrière qui dénote bien que l’équilibre s’est établi et s’établit par la suppression violente des populations existantes. Il y a ime Irlande dans le Royaume-Uni, des Flandres eu Belgique, des Irlandes et des Flandres dans le monde entier, dans les faubourgs de Lille, dans certains quartiers de Paris, de Lyon, de Londres, de Manchester, etc., dans plusieurs professions et dans plusieurs familles des différentes classes de la société.

Dans ces divers groupes, dans ces diverses catégories, les obstacles répressifs sévissent, ce qui est la preuve palpable ^ ‘ que la population y dépasse les moyens d’existence, et que l’imprévoyance a trop d’empire. 11 est bien vrai qu’en dernière analyse les hommes ne dépassent pas les moyens d’existence, et même, comme dit positivement M. Faucher et comme semblent l’admettre MM. Passy et Dunoyer, que l’accroissement de la population inarclie moins vite que celui des subsistances, puisque les hommes sont aujourd’hui beaucoup mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés ijii’ils ne l’étaient dans le passé. C’est la résultante, c’est la loi du progrès, nous le reconnaissons. Mais ce n’est pas seulement la

IlL’ 1'I1I.^CI1■E l'E l'OlTI \TIO.N.

résullanlc qu’il faut considérer; ce qui importe ici, ce sont les circouslances coMcoiuitaiilcs, ce sont les épreuves douloureuses par lesq\iellt*spasseul les familles des misérables, avant de s'ai'rèler au uombi e qui fait éipiilibre dans le toUd général. Que signifient donc ces épidémies d’enfants pauvres, cette brièveté de la vie movenne, et l’absence des vieillards datis cerlaines localités, dans certains quartiers de la même localité, dans cerlaines professions?

Moins qiie personne nous ne prétendons nier les progrès des sociélés et le mieux-être des populations actuelles; ces progrès et ce bien-être sont même un des arguments que nous avons souvent opposés aux jérémiades des socialistes; mais de ce que le progrès a eu lieu dans une certaine mesure, peut-on conclure qu’il n’aurait pas été plus marqué si la prévoyance des populations àvail été plus grande; si, pour me servir des expressions de M. I‘assy lui-même, « les classes les moins éclairées avaieul consulté davantage les conseils de la raison et n’eussent mis au momie que des enfants dont le sort eût été mieux assuré, et si le défaut de prévoyance n’avait agi comme obstacle au mieux?)) Une pareille assertion nous paraîtrait difficile à soutenir.

Nous ne voudrions pas couleslcr non plus à l’honorable M. Dunoyerque les plantes et les animaux sont encore plus prolifiques que les bommes. Nous serions tenté de lui donner raison, puisqu’il y a des plantes, commelemaïs, qui peuvent fournir jiisfpi’à deux mille graines, et des animaux, comme la carpe, qui peuvent faire des œufs par centaines de mille. Mais celle fécondité n’est pas une garantie suffisante pour l’espèce humaine. En fait, aucun règlement n'empêche les carpes de se multiplier à l’infini, et cependant elles sont relativement assez rares. En fait aussi, ni le maïs, ni les plantes, ni les animaux ne sont eu abondance à la disposition des

■ ^ OliSKltVATIO.NS SUll I.K l>UI.^CIi■^; DK l’OI't l.ATIO.N . ‘270

lionimcs, (|ui sont obligés d’oblcnir les uns cl les aulrcs [xir la culluro, la pcdie ou la chasse, c’cst-à-dirc par l’emploi d’uii capital et d’uii travail dont les services sont coûteux. La (piestion ii’esl pas de celles que peuvent discuter des naturalistes; elle est économique!

Que si maiutcnaut nous admettions que les subsistances ont une leudaiice naturelle, virtuelle, à s’accroître plus vile que le nombre des hommes ou eu proportion égale, de quelle utilité seraient les conseils de prévoyance et de sagesse qui constilueut, selon MM. Dunoyer et Passy, la partie la plus solide de la doctrine de Malllius? — S rien, ce nous semble. Et celte simple conclusion nous force à recoimaîlie, ou (pic nous avons mal compris cette discussion, ou (pic ru])iniou d’hommes aussi éminents, sur ce sujet délicat, ne peut cire considérée comme entière dans le ixm de ligues (pic nous venons de reproduire.

DlSCUSSlOîi SI’ R LA QUESTION DE POPULATION AU SEIN DE LA SOaÉTÉ D’ÉCONOMIE POLITIQUE DE PARIS.

La Société d’économie politique de Paris a pris [wur sujet de conversation, dans sa réunion du 10 février 1853, la question de population , ainsi formulée par M. Joseph Garnier, secrétaire perpétuel de la Société :

« La population a tendance à s’accroître plus rapidement (pie les moyens de subsistance.

« La non-limitation volontaire et préventive du nombre des enfants est contraire à la morale.

« La théorie de Malthus est vraie, ^ sinon dans sa formule, au moins dans sou sens général.

Pour ne pas tomber dans diverses répétitions, nous ne reproduirons pas ici cette discussion, insérée dans le Journal des Économistes de mars 1855 (XXXIV) ; et nous nous bornerons à en donner un court lésunié.

M. de Fontenay, ancien élève de l’école polytechnique, tout en rendant, dans cette séance, pleine justice aux intentions philanthropiques et à la morale selon lui admirable de Malthus, a récusé et combattu les formules scientifiques qu'il a posées pour les lois d’accroissement simultané de la production et de la population. — M. Paillottet a partagé le même sentiment.

M. Louis Leclerc, secrétaire de la chambre de commerce de Paris, a émis des doutes sur la légitimité de la prévoyance dans le mariage.

M. lîoiitowski, conseiller au ministère des fnianres e:i Russie, M. du Piiynoile, M. Joseph Garnier, M. Duimyer, membre de l’Institut, ont défendu, à divers point de vue.

niscnssiON sur la question de population. 275

la doctrine de Malthus, et fait ressortir les services rendus par l’auteur de Y Essai sur le principe de population.

Voir dans le présent volume, p. 94, la lettre adressée par M. Dunoyer à M. Joseph Garnier sur la question morale.

A la suite de cette discussion, le Journal des Économiste^ a publié sur le même sujet une série de lettres adressées à M. Joseph Garnier , alors rédacteur en chef de ce recueil : — une lettre de M. Cherbuliez, professeur d’économie politique à Lausanne, disciple de Malthus, suivie d’une lettre de M. de Fontenay, et d’une réplique de M. Cherbuliez, dont nous publions ci-dessous un extrait; — deux lettres de M. le marquis de Franclieu, et une lettre de M . Guillard , docteur ès sciences, suivies de remarques de M. Joseph Garnier *.

* Nous renvoyons ceux qui voudraient revenir à cette corresj)ondance au Journal des Économistes , pour les objections de M. Franclieu, xxxiv, p 431 , et xxxv, 275 ; — pour les lettres de MM. Cherbuliez et de Fontenay, xxxv, 153, 286, 439 ; — pour la lettre de M. Guillard, xxxvi , 184. Nous indiquons plus haut, p. 53, le point de vue de M. Guillard, qui a reproduit sa lettre et développé sa thèse dans son Ym e Éléments île statistique humaine, in-8" 1855, Guillaumin.

M. Cherbuliez , en traitant de « quelques doctrines récemment controversées dans la science économique » a lepris cette discussion dans la Bibliothèque de Genève, janvier 1855. Il a réfuté victorieusement, ce nous semble, les assertions de MM. Carey et Bas" tiat, quelques-unes de celles qui se sont produites au sein de l’Académie des, sciences morales et au sein de la Société d'économie politique, et aussi la prétention assez peu fondée de M. Banfield à renverser la doctrine de Malthus dans son ouvrage intitulé : l'he organisation of industry, résumé des levons faites à rUnivci-sité de Cambridge en 1844, traduit en français et exalté outre mesure dans une introduction et des notes jiar 31. Émile Thomas, Paris, Guillaumin, 1 vol. in-8°.

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SUU L’EXrilESSION DE CONTHAINTE MORALE

F.XTBAIT n'oXF. l.KTmK DF, M. (IIEIUIUI IFZ A U. JOSKDII C.vnXIKn*.

« M. tic Fontenay repousse l’expression de conira/wYt; WJorule, que j’ai employée d’après Malthus, pour designer la contrainte qu’imposent les hommes, par des motifs de prudence, anx divei*s penchants qui les porteraient à propager leur espèce; il (pialifie celle exfvession A’ affreux barbarisme et de détestable importation anglaise, quoique les mots dont elle se compose soient latins d’origine, par conséquent plus l'rançais qu’anglais, et qu’ils soient pris ici dans l’acception que donne à chacun d’eux l’Académie. Malthus ayant fait de lu contrainte morale une vertu, M. de Fontenay lui reproche d'avoir introduit dans l’économie politique un élément étranger à l’intérêt personnel et non susceptible d’évaluation, comme si le vulgaire et les moralistes eux-mêmes n’avaient pas de tout temps donné le nom de vertu à la prudence, à l’économie, à l’esprit d’ordre et à d’autres qualités morales tout aussi peu désintéressées !

« L’expression contrainte morale est claire, précise, d’un

‘ Journal des Économistes, juin 1855.

SUR l’expression de contrainte morale. 277

sens prlailenieiit notoire , grâce au irécjueiit usage qu’on en a l'ait comme terme technique. Elle exprime le résultat, ou plutôt l’action de tous les motifs de prudence qui peuvent détourner un homme de se marier trop tôt ou de mettre au monde une famille trop nombreuse; elle n’exprime rien de moins, rien de plus; tandis que les mots intérêt personnel , que propose M. de Fontenay, s’ajipliquaiit aux motifs eux-mêmes, auraient rinconvénient très-grave d’en comprendre plusieurs qui agissent dans une direction opposée à la contrainte morale. M. de Fontenay, frappé sans doute de cette objection et des exemples que j’ai cités à l’appui, adopte une nouvelle formule ainsi conçue : les conditions imposées par la civilisation à l'individu qui veut consen'er son bien être et sa dignité, formule qui ii'exprime pas. même, dans sa prolixité, ce que renferment les deux mots contrainte morale; car il y a des motifs de prudence auxquels l'homme le moins civilisé est accessible. »

SUn LES FAITS STATISTIQUES KELATJFS A LA POPULATION.

Nous avions à considérer dans le courant de ce volume la question générale de population , et nous avons souvent lait intervenir les faits observés ou recueillis par l’histoire, la géogra pliie, riiistoire naturelle et la statistique.

Les recherches des statisticiens, à l’aide des recensements, des registres de l’état civil et de diverses investigations, ont proiluit de nombreux résultats dont la connaissance et l’étude sont de nature à projeter une vive lumière sur toutes les questions que nous venons d’aborder et sur divei'ses autres (jiiestions d'économie politique ^ de morale , de politi- (juc, etc.

Ces résultats ont été présentés sous des formes différentes dans divers écrits; nous indiquerons parmi les plus récents et les plus condensés :

Eléments de statistique, par M. Moreau de Jonnes, membre de l’Institut, 2’ ^ition; 1856. 1 vol. gr. in-18.

L’aiTiele Poi-clation ( Lois statistiques de la ) , dans le

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