POSITION DE LA QUESTION DE POPULATION
blique un Mallhiis qui n’a pas existé, un Maltlius fantastique, auquel on attribue les plus étranges propositions, et auquel on adresse bien gratuitement de durs reproebesou de véhémentes imprécations. Voici comment il faut expliquer ce singulier phénomène.
La plupart de ceux qui ont parlé de Slalthus en ont fiarlé sans l’avoir lu, et sans le connaître autrement que par des extraits ou des citations tronquées, sinon infidèles. Ils ont ainsi causé à son égard la plus déplorable confusion, en lui supposant des idées qu’il n’a jamais eues; en faisant du philanthrope préoccupé du sort des pauvres un théoricien favorable à l’aristocratie ; en exagérant ce qu’il a dit ; en le.rendant responsable de sentiments et d’erreurs appartenant à scs propres adversaires, ou bien encore de propositions absurdes mises en avant par des esprits maladifs.
D’autres n’ont lu queGodwin, l’adversaire de Malthus, et c’est d’après ses citations plus ou moins incomplètes, ou les appréciations qu’il en a faites, qu’ils ont parlé à leur tour.
Voici ce que disait Charles Comte en 1850, dans une séance de l’Académie des sciences morales et politiques, enlisant une notice sur Malthus : «11 existe peu d’ouvrages aussi célèbres que l’Essai sur le principe de population ; il en est peu dont on ait parlé davantage, et sur lesquels des gens qui ne sont pas sans instruction aient porté et portent encore tous les
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jours plus de jugements erronés. Les fausses idées qu’en donnèrent, il y a plus de tiente ans, des écrivains populaires qui se croyaient intéressés à le déprécier, se sont répandues dans le monde, et sont devenues chez un certain nombre de personnes des ' préjugés invétérés. Souvent on entend avec surprise des hommes qui, ne l’ayant jamais lu, et ne connaissant aucune des critiques qui l’assaillirent au moment où il parut, répètent avec assurance, comme des vérités universellement admises, les accusations les plus mal fondées dont il fut alors l’objet. » L’appréciation de Charles Comte a vingt ans de date; mais elle est encore vraie aujourd’hui, comme on a pu s’en convaincre par toutes les injures et les grossièretés dont le nom de Malthus a été l’objet dans ces derniers temps, à l’occasion des discussions issues du socialisme, et de la part d’écrivains de diverses origines*.
* A ce sujet, Bastiiit s’exprime ainsi : « Il me tardait d'aboixler ce chapitre, ne fùt-ce que pour venger Malthus des violentes attaques dont il a été l’ohjet. C’est une chose à peine croyable que des écrivains sans aucune portée, sans aucune valeur, d’une ignorance qu’ils étalent h chaque page, soient parvenus, à force de se répéter les uns les autres, à décrier dans l’opinion publique un auteur grave, consciencieux, philanthrope, et à faire passer pour absurde un système qui, tout au moins, mérite d’èlre étudié avec attention. » (Unrmonies économiques, 2' édition, page 422.)
«... Le plus célèbre et le plus vigoureux de cette école ayant fait un chapitre contre Malthus, un jour que je causais avec lui, je lui citais des opinions expriméi's dans le Traité de la population, et je crus m’apercevoir qu’il n’en avait aucune connaissance. .le lui
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11 y a des personnes qui, n’ayant point assez réfléclii sur la question du droit à l’assistance et an travail, agitée dans les premières assemblées de la F rance et ravivée dans ces derniers temps par les écoles socialistes, réglementaires et cluiritistes, ont fait chorus avec ses adversaires, sauf plus tard, lorsqu’ils ont pu comprendre la portée de ces prétendus droits, à se ranger derrière ses propres arguments, tout en le sacrifiant à l’opinion égarée.
Enfin, il faut l’avouer, Malthus est. lui-même un peu cause de ce qui lui est arrivé ; les diverses parties de son livre ne sont pas logiquement fondues ; ses raisons éparses ne se présentent pas en faisceau, et n’appuient point assez méthodiquement les principes qu’il pose. Son style, en outre, n’a rien de saisissant, et bien certainement les grandes vérités qu’il a exposées sur la population se seraient vulgarisées bien
(lis : « Vous qui avez réfuté Malthus, ne l’auriez-vous pas lu d’un « !(Oul il l'autre? — Je ne l’ai pas lu du tout, nie réjioudit-il. Tout « son système est renfermé dans une page, et résumé par les fa- « mouses progressions arithmétique et géométrique : cela me suffit, « — Apparemment, lui dis-je, vous vous moquez du public, de « Malthus, de la vérité, de la conscience et de vous-même. » (Ibid., p. m.)
« Il m’est souvent arrivé de rencontrer d’intrépides détracteurs de Malthus qui n’avaient pas lu 'son ouvrage, et ceux tpie j’ai pu engager h faire cette lecture ont été parfaitement convaincus et convertis. » (Lettre de M. Cherbuliez h M. Joseph Garnier. — Journal de.<i Efouomisle.<i, av. 185.â.)
Je poiimis en dire autant que M. Cherhuliez, et citer le nom
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davantage, s’il eût écrit comme Rousseau ou Lamennais, ou bien encore avec cette vigueur de pamphlétaire qu’on trouve chez Godwin et M. Proudhon, ses plus amers critiques. Disons aussi que, si Maltliusfut inébranlable dans ses principes, personne ne fut plus que lui indulgent et débonnaire envers ses adversaires, qui n’eurent pas de peine à s’emparer de l’opinion à <îes dépens ' .
(le quelques économistes que j'ai connus au inonieut où ils n’étaient n.is encore malthusiens, c’est-'a-dire où ils n’aTuient pas lu Malthus.
Quelques écrivains, après l’avoir lu, l’ont oublié <;t sont devenus, à leur tour, des piopagateurs d’idées plus ou moins exagérées ou erronées, qu’ils se sont ensuite attachés à combattre, par oubli ou jiar esprit de système. Nous avons le regi et de dire que MM. Blan. (pii, Villeneuve de Bargcinont, Carey et Bastiat lui-mème sont, entre autres, de ce nombre. M. Blanqui avait la prétention de créer une école française, plus généreuse que l’école anglaisii; M. Villeneuve, ('elle d’écrire une économie politique cbrétienne; M. Carey, celle de fonder une école américaine, et Bastiat celle de formuler une science plus harmonique que la science de ses prédécesseurs.
Une foule d’écrivains religieux, politiques, socialistes, se sont escrimés contre le Malthus fantastique.
Malthus est aussi impopulaire en Angleterre qu’en France. M. J.-S. Mill dit (chap. xiii, § 2) : <f Les oratem-set les écrivains sont presque tous dans l'opinion opposée à Malthus, même on France, ou l’horreur sentimentale (ju’inspire le nom de Malthus est |iresque aussi grande que chez nous. » Or il y a cela de plaisant qu’en France de nombreux écrivains se sont liguré que le malthusinnisme était jiopulaire en Angleterre, qu’il était prêché par les ministres protestants, par l’aristocratie, et ils l’ont superbement désigné sous le nom d'école anglaise.
’ Voir une note biographique îi la fin du volume.
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