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C'est ce que, pareillement, tentèrent de faire deux autres tribuns du peuple, Manilius, puis Clodius, une viugtaiue d'années après \
Ainsi, la servitude était la porte par laquelle on entrait dans la cité souveraine. Dès 187 (avant !•-€.), Rome avait chassé de son sein douze mille familles latines. En 172, une nouvelle expulsion diminua la population de seize mille citoyens ^. Ces vides furent remplis par des esclaves devenus libres.
Après répouvantable destruction de la noblesse citoyenne à Cannes, Rome arma huit mille de ses esclaves, qu'elle récompensa de leur bravoure en les affranchissant '.
De Tan 240 à l'an 210 avant J.-C, plus de cent mille affranchis étaient entrés dans la société romaine*.
Ils finirent par devenir si nombreux, qu'aux yeux de Scipion Émilien tout le peuple de Rome n'était pas autre chose *.
Quand Marins « voulut détruire daus Rome Taristocratie de la noblesse », il chargea de ce soin des milliers de démocrates malheureux, démocrates qu'il prit parmi les esclaves, comme il y avait déjà pris ses soldats, esclaves qu'il osa faire citoyens^.
Quand Sylla fut proclamé dictateur, il voulut avoir dans la plèbe urbaine de Rome le moyen de contenir ses adversaires. Pour cela, que fit-il? Il répartit, aussi
* Voy. Beaufort, Rép, rom.f V, p. 7.
' Michelel, Hist, rom.y H, p. 452.
» Tit.-LiY., XXn, 52.
♦ Duruy, Hist. des Bom.y H, p. 52.
» Ibid., I, p. 397.
• Plut., Marius, 9 et 47.
lui^ dans les trente-cinq tribus^ dix mille nouveaux citoyens, autrefois esclaves des patriciens proscrits. Il les affranchit en masse, et leur donna^ avec sou nom, les droits de cité ^ .
Après la défaite de Yarus, Auguste recompléta ses légions avec des esclaves afiTranchis ^, comme avait fait Marius pour les siennes '.
Rien, dès lors, d'étonnant qu'au dire de Gicéron les affranchis dominassent, de son temps, non-seulement dans les quatre tribus urbaines où ils étaient d'ordinaire renfermés, mais encore dans les trente et une tribus rurales dont les censeurs les avaient primitivement exclus^.
Comment, se demande-t-on, de rares qu'ils étaient sous les rois et dans les premiers temps de la république, les affranchissements devinrent-ils plus tard si fréquents, si multipliés ? Nous allons en donner la raison, ou plutôt les raisons, en très peu de. mots.
Les affranchissements primitifs étaient rares ; pourquoi? Parce que, d'une part, les esclaves étaient peu nombreux alors, et parce que, d'une autre part^ l'émancipation n'avait lieu qu'individuellement, et en r.aison seulement de la bonne conduite de l'esclave qu'on rendait à la liberté.
Les affranchissements ultérieurs furent de plus en plus nombreux ; pourquoi ? Parce que, d'une part, le nombre des esclaves devint de plus en plus considé-
< Voy. Mérimée, Essai sur la guerre sodale, § XIX. * Suel., Ocfai>6, XXV.
« Plut., Marius, IX.
* Cic, De orat.f 1, p. 9.
pable, et parce que, d'autre part, Tiotérêt, le caprice, la vanité et la dépravation des mattres étant devenus les seuls mobiles de la libération de leurs esclaves, les affranchissements u'eurent plus d'autres bornes que rhorizon sans limites des causes mêmes qui les opéraient.
Par exemple :
Il y avait beaucoup de Romains qui, poussant la vanité jusqu'au delà du tombeau, affranchissaient tous leurs esclaves par leurs testaments, afin que leur pompe funèbre en eût d'autant plus d'éclat; l'usage étant que tous ceux qui avaient été affranchis de cette manière accompagnassent le convoi, la tête rase et couverte d'un chapeau '. Gomme un maître, qui affranchissait ses esclaves par ce motif, se mettait ordinairement peu eu peine qu'ils méritassent la liberté ou non, il se trouvait souvent dans ce nombre des scélérats plus dignes de la mort que des droits de bourgeoisie '.
Ces affranchis testamentaires allaient rejoindre la tourbe de ceux qui avaient eux-mêmes acheté leur liberté, non plus avec un pécule légalement acquis, mais avec de l'argent gagné par mille voies illégitimes. Les brigandages, les vols, la prostitution faisaient alors que les plus vils esclaves devenaient citoyens romains...
Citoyens de l'espèce de ceux que fabriquaient les maîtres, en donnant gratuitement la liberté à leurs m
esclaves pour les récompenser de complaisances bon- f
teuses, ou de crimes commis en leur faveur, ou ^ bien encore en témoignage de reconnaissance pour la yf^
*. De Beauforl, M^. rom., V, p. 15. J?
• Dionys. flal., lib. IV, p. 228.
constance avec laquelle ils avaient souffert la torture sans les dénoncera
Souvent, à cette époque, un maître poursuivi par ses créanciers^ et se voyant à la veille d'être condamné à leur, céder ses biens, affranchissait tous ses. esclaves, pour se venger de leurs poursuites, et les frustrer d'une proie sur laquelle ils avaient cru. pouvoir compter ^.
Souvent aussi des maîtres affranchissaient leurs esclaves uniquement pour que ceux-ci, après leur affranchissement , leur rapportassent , comme de clients à patrons, la part à laquelle ils auraient droit dans les distributions gratuites de blé ou de pain faites par le gouvernement aux prolétaires*.
Mais, de toutes les causes d'affranchissement, la plus habituelle et la plus féconde était l'intérêt qu'avaient les maîtres à affranchir le plus grand nombre possible de leurs esclaves. Affranchis, en effet, ils ne l'étaient pas tellement que les liens brisés de l'esclavage cessassent de les rendre soumis à leurs maîtres. Nous avons prouvé ailleurs que l'affranchissement n'était qu'un changement de joug, et qu'en vendant à un affranchi sa liberté, pour, avec le prix de la vente, acheter un autre esclave , le maître avait , pour ce même prix, deux esclaves au lieu d'un \ En affranchissant leurs es* claves, les maîtres leur imposaient des obligations qui équivalaient pour eux plus qu'à un servage. Parmi ces obligations étaient celles, notamment : de payer an-
» Dionys. Hal., IV, p. 228.
« Tacil.,^nna/.,XV, 55.
» Dion., XXX1X,24.
^ Voy. Du droit à Voisiveté, p. 184 et »uiv., et 225,
nullement à leurs maîtres certaines sommes d'argent, de faire pour eux certains travaux, de leur fournir certaines redevances^ de leur rendre certains honneurs, de leur rapporter, ainsi que nous l'avons vu^ tout ou partie de ce qu'ils recevaient dans les distributions gra-* tuites ; de leur laisser, enfin, après leur mort, une partie de leur succession, et d'assurer l'effet de cet engagement par le serment formel de ne point se mariera L'affranchissement, dans ces cas, n'était-il pas réelle^ ment une Servitude continuée, ou, comme nous l'a-*vonà dit, d'après un critique célèbre : (( Un abonnement à l'esclavage, qui trompait la servitude comme la lo^ terie trompe là misère ' ? »
Qu'on ajoute à ces affranchissements ceux qui étaient le résultat des dispositions de la loi % des prescriptions del'usageS des luttes politiques' et de la philanthropie des mattres*, et l'on comprendra à quel chiffre devait s'élever le nombre des affranchis qui affluaient dans la cité romaine, et qui en exerçaient les droits, à la fin de la république.
Ce chiffre était si élevé, et les abus qui s'y rattachaient de telle nature que^ dès les . premières an^ nées de Tempire, Auguste regarda comme urgent
» ben. d'Haï., IV. — Dion Cass., XXXIX, 24.
» Ûu droit à Voiêiveté, p. 481 .
9 La loi, en certains <5asy dédarait les esclaves affranchis de dtàit,
^ Au temps de Gicéroiî, il était d'usage d'affranchir le captif hou*
néte etlaborieus au bout de six années de servitude {Phitijpp,^ VHI,
* Exemples : les affranchissements de Sylla dont nous avons parlé page 81, et teat qui se faisaient par les ambitieux ck)inme moyeh d'influence dans les comices, etc.
* Toute guet¥e heùf ëùâé était suivie dé nombreut a^ranchissetnents : c'était l'un des moyens de célébrer là tidtôire.
d'en arrêter les progrès, en en rétrécissant la source.
Pour cela, il rendit deux lois spéciales : la première, la loi Furia-^Camma, l'an de Rome 751, et la seconde la loi jElior-Senltaj l'an 756, — l'une et l'autre portant les noms des consuls subrogés de l'année où elles furent rendues.
La loi Furta-Caninia réglait surtout les aflranchissements par testament. Ils ne purent plus avoir lieu que proportionnellement au nombre d'esclaves que Ton possédait. Ceux qui en avaient moins de dix purent en a£Pranchir la moitié ; au delà de ce nombre et jusqu'à vingt-sept, le tiers ; depuis vingt-sept jusqu'à cent, le quart ; et au delà de cent, le cinquième ^
La loi ^lia-Sentia défendit qu'aucun esclave marqué d'un fer rouge, ou qui aurait subi la torture , pût jamais obtenir le droit de cité romaine^. Elle établit encore que, pour pouvoir affranchir, il fallait être âgé de vingt ans au moins, et que, pour pouvoir être affranchi, il fallait avoir trente ans accomplis'.
Mais le seul effet de ces lois fut d'établir une nouvelle espèce d'affranchis, sans diminuer le nombre toujours croissant des autres.
Ces nouveaux affranchis s'appelaient dedttit; leur condition était celle des peuples vaincus qui s'étaient rendus à discrétion *. C.'étaient d'anciens esclaves punis publiquement pour quelque crime, et conservant encore, sur leur visage ou sur quelque autre partie de leur corps, les marques ineffaçables et non équivoques de la flétrissure qu'ils avaient subie. Ils étaient les
* Ulpian., Frag., lit. i, § 24.— Gaii Instit., I, lit., 2, § 3. « Suét.,i4ttflf., 40.
» Ulpian., lit. 1, § 41. — Gaii Instit.,\ih. I, lit. 3, § 3.
* Imtit.f De success, libert.f § 4.
plus Tils de tous, et ne pouvaient jamais jouir d'aucun des droits de citoyens romains ^
La loi JuIta-iVor&ana^ rendue Tan 771^ sous le règne de Tibère^ créa encore une nouvelle classe d* affranchis. On appelait ceux-ci Latini parce qu'ils ne pouvaient jouir que des droits fort circonscrits de citoyens latins. Ils étaient inhabiles à tester et à gérer leurs biens, lesquels demeuraient toujours entre les mains de leurs patrons^ comme des pécules d'esclaves^.
Quant à l'effet que se proposait Auguste, en tentant d'arrêter le scandale des affranchissements intéressés et en limitant la puissance d'affranchir^ non-seulement il ne fut point atteint, mais les affranchissements se multiplièrent d'autant plus qu'on apportait plus d'entraves à l'esprit de spéculation qui les opérait. Aussi les affranchissements achetés à prix d'argent, ou concédés à prix de honte, se multiplièrent sans frein sous les empereurs, au point que les plus hautes dignités comme les plus petites fonctions publiques^ les sacerdoces^ les magistratures, les tribus, les curies, les légions, les cohortes urbaines, les finances, etc., furent envahies par les affranchis '.
Et comme la race affranchie devenait définitivement ingénue à la troisième génération, cette race finit par se confondre avec le reste du peuple, à tel point que rélément populaire s'absorba tout entier dans la masse des anciens esclaves *.
Tacite dit textuellement que, sous Néron, les affran-
* Ulpian., Frag,^ lit. i, § 2. — Cujas, Instit., de jure person.
* Ulpian., uh. sup., § iO.-^ Instit,^ desuccess, libert,, § 4.
* Voy. de Beaufort, Rép. rom,, V, p. 21, et les autorités qu'il cite.
* Wallon, De Vesclavage, part. U, chap. X. — Biot, Esclav. ancien, p. S6 et SUIT.
chîs remplissaient Tordre équestre et le sénat, et qu'ils composaient presqu'à eux seuls le peuple de Rome *.
C'est dire que la société libre , appauvrie déjà par l'esclavage, le fut encore par raffranchissement, l'affranchissement inoculant à la vie civile le virus délétère de toutes les habitudes serviles, et ne s'obtenant plus qu'au prix des plus viles passions.
De là, la misère morale qui couvrit comme d'une lèpre honteuse la société romaine à son déclin; delà, la misère physique qui s'étendit, en proportion, sur le corps social tout entier, misère qui atteignit spécialement les affranchis vicieux, les affranchis vendus, les affranchis prolétaires, lesquels, comme les prolétaires quirites, leurs prédécesseurs ;, furent toujours les plus nombreux.