Lidnivs Stolon
Loi agraire de ce tribun. — Possession des riches dans le domaine publie res« treinle à cinq cent jugera. — Dîmes. — Tètes de l)étail et tètes d'esclares. — Peines contre les contrevenants. — Licinius, le premier, viole sa loi. •» Le sénat en arrête Texéeution. — Les usarpations continuent. — Accroissement siiaultané de richesse et de misères
Enfin parut, Fan de Rome 378, la loi agraire dite Ltcinienne, du nom du tribun du peuple Licinius Stolon, son auteur.
Bien que moins révolutionnaire que la loi Licinia de fcenore dont nous avons parlé ci-dessus p. 160, la loi agraire Licinienne n'en donnait pas moins pleine satisfaction au peuple.
Jugeant dangereuses et impossibles la recherche exacte et la restitution au profit du peuple des terres usurpées par les patriciens, Licinius se borna, par sa loi agraire, à statuer, l"* que personne ne pourrait fosséder plus de cinq cents jugera dans le domaine public, et que l'excédant serait distribué ou afibrmé à vil prix aux citoyens pauvres, à raison de sept jugera au moins pour chacun, selon l'ancien usage; que ceux qui resteraient détenteurs du domaiue payeraient au trésor public la dime des fruits de la terre, et qu'à chaque lustre cet impôt serait affermé au plus offrant par les censeurs ' .
La même loi obligeait d'employer des hommes libres à la culture, dans la proportion d'un tiers, et restreignait dès lors aux deux tiers le nombre d'esclaves que Ton pouvait y attacher ; elle fixait également un maxi-
. \ Voy . Analyse de Niebuhr sur la Loi Zictnîenna dans Miebekt^ Hi$t. rom.y t. I, p. 326.
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mum proportionnel pour les têtes de bétail à envoyer dans les pâturages publics. Une amende de dix mille as, ou sous romains, devait punir les infracteurs \ en outre de la confiscation qui frappait rexcédant, et dont le prix était distribué aux pauvres citoyens ^.
Ainsi, la loi Licinienne faisait une part à la petite propriété à côté de la grande; elle faisait une part au travail libre, même sur la grande propriété, en ordonnant que rhomme libre y fût employé, dans une proportion déterminée, à côté de l'esclave ; elle fixait enfin une limite à Fentretien des troupeaux comme à la possession des terres, et attachait une sanction pénale à ses prohibitions. Tous les abus que Rome avait à craindre se trouvaient ainsi réprimés ou prévenus; et si la loi qui prenait à tâche d'en prévenir le retour eût été loyalement exécutée, elle eût suffi peut-être pour empêcher la chute de la république.
Cette mesure, qui défendait à un citoyen de s'enrichir et de posséder au delà de certaines bornes, nous semble, dans l'état actuel de la société, très extraordinaire, très vexatoire et très impolitjque. Mais c'était la base de l'existence des. anciennes républiques éga« litaires, tant l'état social de ces temps difl^ère de nos temps de liberté ! MalheureusemQut, les réformateurs discréditent souvent eux-mêmes îeiirs réformes par l'esprit qui les leur inspire et la manière dont ils les exécutent. C'est ce qui arriva de la loi agraire Licinienne.
La disposition de cette loi relative aux dîmes paraît être celle qui fut le mieux observée ; du moins.
* Til.-Llf ., vil, iô.
* App., De beU. civ., p. 606. — Beaufort, Rép. rom., VI/p. Hi.
les plaintes autrefois si vives contre l'impôt cessent de r j se faire entendre depuis lors* ^
Mais il n'en fut pas de même de celle qui limitait la ;
quantité de bétail à envoyer dans les pâturages publics. . Ces pâturages s'étendaient tous les jours ; car, de la fin du cinquième siècle de Rome date un changement funeste -^zzï dans l'agriculture, savoir : la substitution des prairies aux terres à labour ^ . Comment , en effet , planter, semer, bâtir, loin de Rome et hors de la protection des légions ou des places fortes, durant cette guerre du Sam- ^ nium qui semblait ne devoir jamais finir? Où trouver , les bras nécessaires pour mettre en culture toutes les terres conquises? Les esclaves étaient rares» et le ser* vice militaire retenait les laboureurs libres sous les drapeaux. Force était donc de laisser en pâturage ces , terres dont on ne pouvait préparer ni attendre, pendant une année, la récolte. Si l'ennemi se montrait, les troupeaux se dispersaient dans la montagne, et, au lieu de moissons et de fermes, il ne trouvait à brûler ou à piller que de pauvres huttes de bergers. A^oir i des prairies ou des troupeaux dans les pâturages publics, c'était un revenu net et sûr, qui ne craignait ni Tennemi, ni les intempéries des saisons, et dont tous voulurent. Aussi la loi Licinia fut vite oubliée, malgré les amendes des édiles ^ Mais les gros troupeaux chassent les petits; la vache du pauvre ne pouvait d'ail-
^ Caton, Dere rusL^ I, 7, plaçant les terres dans Tordre de leur valeur, ne met les terres à blé qu'au sixième rang. Varron, III. 3, met les prés au premier rang. — Voy. ci-dessus, p. 150.
* Ces amendes sont si nombreuses et si fortes, que leur produit sert Il bâtir des temples, à célébrer des jeux, h faire de précieuses offrandes, le pavage de la voie Appienne , des portes d'airain au GapiSole (Voy. Tit.-yv., X, i3, 23, 47.)
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leurs aller pattre chaque jour à trente ou quarante milles de Rome, et, même sans violence, les prairies de rÉtat ne servirent qu'à ceux qui pouvaient payer des pâtres ^ •
Quant à la défense de posséder plus de cinq cents arpents dans Yager publicus, l'exemple -de Licinius Slo^ Ion, condamné, eu 357, à une amende de dix mille as pour avoir possédé mille jugera de terres domaniales, dont cinq cents sous le nom de son fils émancipé, prouve combien les contraventions étaient nombreuses, puisque Fauteur de la loi, un consulaire ! pouvait, sans trop de honte, Téluder ^. Le sénat, d'ailleurs, en em*pécba l'exécution. La plus grande partie de ses membres y était trop intéressée, pour qu'il voulût permettrequ'on l'observât à la rigueur. Aussi n'y eut-on aucun égard ; et les grands, tant en usurpant de plus en plus les domaines de rÉtat qu'en acquérant à vil prix, et même sans rien payer du tout, les terres des particuliers pauvres, s'approprièrent des provinces entières, d'où ils chassèrent les anciens colons libres, pour ne les peupler que d'esclaves, c'est-à-dire pour n'y plus faire fructifier que la misère.
Un auteur ancien a écrit à ce sujet :
a Les riches se firent adjuger la plus grande partie des terres non distribuées; se flattant qu'une longue possession serait pour eux un titre inattaquable de propriété, ils achetèrent ou prirent de force les petits héritages des pauvres gens leurs voisins, et firent ainsi de leurs champs d'immenses domaines. Le service militaire arrachant les hommes libres à Tagriculture,
i Duruy, Hisi. des Bom., I, p. 2£3.
« /6tU, et Va). Max., VUI. 6, 3.— Plia , XVUI, 3.
ils employèrent des ésdaves à la culture des terres et à la garde des troupeaux. Ces esclaves mômes étaient pour eux une propriété des plus fVuctueusesi à cause de leur multiplication rapide, favorisée par t'exei^ptien du service militaire. Qu'arriva-t-il de là ? Lès hondihes puissants s'enrichirent outre mesure, et les champs M remplirent d'esclaves^ la race italienne^ usée et appauviîe, périssait sous le poids de la tnisère, ded imp6fâ^ de la guerre. SI parfois l'homme libre écha|}pait à ceè maux, il se perdait dans l'oisiveté, parce qu'il lie pos^ sédait rien en propre, dans un territoire envahi tout entier par les riches, et qu'il n'y avait point de tra* vail pour lui sur la terre d'autrui, au milieu d'un si grand nombre d'esclaves *. »
Ce qui justifiait par anticipation ce passage des livres saints, applicable à toutes les époques de richesse et de misère : fc Ceux qui ont reçoivent; oh prend à ceux qui n'ont rien. »