CLIENTS. 4S
cun s'empresse auprès du patron. Ses amis seuls le saluent par son nom; les autres font résonner les titres de maître et de roi. Lui, répond par un serrement de main accompagné d'un bonjour, souhait qu'on lui fait à luimême, ou salue simplement d'un signe de tête protecteur , ou passe fièrement sans accorder cette légère marque de politesse*.
La première et la seconde heure (de 6 à 7 heures du malin) se passent ainsi. Déjà les clients de la première admission sont partis, et le patron s'apprête à se rendre au forum. Il monte dans une litière portée sur les épaules de six ou huit esclaves , ou bien enfourche une mule élégante, et part entouré, suivi et précédé de sa cohorte de clients, dont les plus empressés se disputent l'honneur de marcher en tête du cortège.
Il y a des patrons qui se font accompagner ainsi par la ville, simplement pour aller faire des visites. Leur stérile vanité aime à voir autour d'eux une nombreuse suite de serviteurs sur lesquels ils laissent tomber, du haut de leur litière, les regards d'une satisfaction insolente ou qu'ils salissent en les couvrant de boue ou de poussière.
Je ne sache pas qu'il y eût de condition plus dure que celle de ces clients ; bien certainement des esclaves étaient plus heureux que ces hommes prétendus hbres
* Du temps de Lucien, qui vécut sous lés règnes de Trajan, d'Adrien le Pieux et de Marc-Aurèle, les hommages des clients élaient plus serviles. Dans Nigrinus (p. 38), il décrit ainsi une salutation : « Certains riches veulent qu'on les adore, non pas de loin, comme chez les Perses, mais de près, en s'inclinanl profondément ; en leur baisant la poitrine ou la main droite ; et cet honneur paraît a ceux qui l'obtiennent le comble de la gloire et de la félicité. Le patron cependant est debout, et se prête assez longtemps à leurs trompeuses caresses. »
qui n'avaient, pour ainsi dire, de repos, ni jour ni nuit*.
Et quel était le prix d'une vie si mise'rable? Chaque matin, une distribution que l'on appelait sportula^. C'était leur unique fortune , et ils n'avaient que cette ressource pour avoir une toge , se chausser, se couvrir et se chauffera
Rien de plus hideux, dit Sénèque, que cette troupe famélique qui se rassemble autour d'un homme riche, comme au bord d'un lac, pour y puiser et le troubler ^
On se demande pourquoi les riches ouvraient leur maison à de pareilles gens, et se faisaient honneur de leur entourage. C'est que celte vile plèbe était citoyenne; c'est qu'elle avait des voix à donner pour les élections aux magistratures, et que, les élections revenant fréquemment, force était de choyer constamment ces gens-là. Pour en avoir beaucoup, on en payait beaucoup ^ On les nourrissait pendant des années entières inutilement; mais la magistrature élective obtenue les dédommageait, et au delà, de toutes leurs dépenses ^.
Du moment qu'on acheta les clients, ce qui n'avait été jusqu'alors qu'un état, qu'une condition, devint une profession. Tous les pauvres se pressèrent autour des riches les plus généreux; leur dévouement étant à prix, le plus libéral eut le plus de clients dévoués. La
* Dezobry, «6. sup.^ I, p. 160.
* Voy. ci-après, chap. V, § 7.
3 Juven., Sat. I, vers 417. — Senec, Ep. 4.
* Senec, Ep. 36.
* Voy. ci-après, chap. III, § 8, n» 2.
« Suel., Cœs., 54. — Appian., De bell. civ. K, p. 715.
clientèle perdit alors son caractère de fixité, de familiarité. Les clients couraient d'un patron à un autre, et souvent chez plusieurs patrons à la fois. Il y avait des infatigables qui, chaque jour, se présentaient chez les tribuns du peuple et chez les consuls, et trouvaient moyen de faire une soixantaine de visites dans leur matinée*.
L'abus de la clientèle avait tué l'institution.
II n'y avait plus de clients proprement dits.' Les clients n'étaient plus qu'une variété de prolétaires.
Inopes, copite censi. — Leur nombre. — Leur droit de ne rien faire. — Leur misère fait leur richesse. — Tous sont rentiers de l'Etat. — Comment le tunicatus popellus était nourri, vêtu, logé. — Prix des loyers. — Seul trafic que comportait sa qualité de citoyen : vendre son vote. — Que devient-il quand celte ressource lui manque?
Les prolétaires formaient l'assise la plus basse de l'édifice de la société romaine. Ils composaient la sixième classe censitaire dont nous avons parlé, laquelle comprenait tous les citoyens qui ne possédaient rien.
On appelait ces citoyens prolétaires, proleiarii, pnrce qu'ils n'étaient propres à rien qu'à faire des enfants, proies. On les appelait aussi capite censi, parce qu'on ne les recensait que pour leurs têtes, c'est-à-diie pour faire nombre, ou inopes, parce qu'ils étaient sans terres*. Ils étaient dès lors exempts d'aller à la guerre ^,
1 Senec, De brevit. vit., XIV. — Mari., IX, 94; VIII, 44.
2 Voy. ci-dessus p. 29.
3 Sous ce rapport M. Charles Dupin nous semble avoir fait erreur eu disant, dans son discours a l'Assemblée nationale, séance du 9 octobre 4849, que les prolélaires allaient à la guerre el s'équipaient à leurs
et ne payaient aucune taxe à cause de leur pauvreté.
Les prolétaires formaient l'immense majorité du peuple romain; ils étaient^ à eux seuls, plus nombreux que tous les citoyens des autres classes réunies. On n'en comptait pas moins de trois cent vingt mille sur une population de quatre cent cinquante mille citoyens, au temps de César ^
Le préjugé national faisant de tout travail manuel, en dehors de l'agriculture et des armes, une œuvre servile, sordidœ artes, et la constitution républicaine rendant l'exercice des métiers incompatible avec l'exercice des fonctions de citoyen^, le droit de vivre sans rien faire, aux dépens du trésor public, était légalement ouvert à cette multitude de citoyens pauvres, que le noble orgueil de leur origine empêchait de se faire artisans.
Mais comment contenir, sans le frein du travail, cette masse turbulente et besoigneuse?
C'est le problème que résolut le gouvernement romain, en organisant l'oisiveté citoyenne et le droit à l'assistance qui en découle obligatoirement, — panem et circenses! — avec une science et une variété de moyens qui, en témoignant de sa sollicitude pour adoucir la misère des classes pauvres, témoigne aussi de la gravité du danger que cette misère inoccupée faisait courir à la république.
J'ai dit, dans le chapitre IV de mon précédent ou-
frais. Les seuls plébéiens ruraux formaient les recrues des légions. Mari us est le premier qui enrôla les prolétaires aux frais de l'État. C'était alors une nécessité, Voy. Mérimée, Etiid. sur l'hist. rom.f I, p. 91 ; et ci-dessus, p. 30 et 31.
* Voy. ci-après, cli. V, § 3, n° 7.
2 Voy. ci-après, cli. Ul, § 10.
vrage, comment l'on parvenait à amuser la faim de l'oisiveté prolétaire '. Je dirai, dans le chapitre V de celui-ci, comment l'on parvenait à la nourrir. Disons ici, en passant, comment elle était logée, couchée, vêtue.
Les Romains étant restés barbares tout le temps qu'ils furent purement militaires, et n'ayant commencé à civiliser le monde qu'après l'avoir pillé et asservi, Rome, à l'époque où les Gaulois la brûlèrent, c'est-à-dire trois cent soixante-quatre ans après sa fondation, ne renfermait encore que des cabanes couvertes de chaume. Rebâtie alors, elle le fut d'une manière un peu plus solide, mais non pas plus régulière. 11 n'y avait pas de rues; les maisons étaient confusément éparses, et, du temps de Pyrrhus, elles n'étaient encore couvertes que de lattes et de planches. Au commencement de l'empire, la plupart étaient en bois ^.
Du temps d'Auguste, une voiture ne pouvait circuler dans les rues de Rome. On ne pouvait monter en char qu'à la porte de la ville ^
Ce ne fut que sous le règne d'Auguste que la ville éternelle commença à posséder de beaux édifices; après avoir été incendiée par Néron, elle fut bâtie avec une véritable splendeur *.
Les prolétaires en étaient-ils mieux logés pour cela? « Une multitude innombrable de gens végétaient, dit Michelet, nourris des distributions publiques, logés dans les combles de ces vastes maisons de Rome, insulœ, où
* Voy. Du droit à l'oisiveté^ p. 68 à 130.
* Adam, Antiquités romaines.
^ Voy. Gallus, or roman scènes of the time of Âugustus, by Bccker; trausiated by Fréd. Melcalfe, 1815.
* Adam, uh. sup.
s'entassaient, à la hauteur de sept étages, toutes les misères de l'Italie ^ »
(( Pour airiver au haut, dit Martial, il faut monter deux cents degrés ^. »
Les rues, d'ailleurs, où étaient ces maisons étaient si étroites que les vis-à-vis voyaient les uns chez les autres, et que les voisins pouvaient se donner la main sans sortir de chez eux ^.
C'est principalement dans le quartier Subure que nichait la plebccula romaine. La principale rue de ce quartier, la voie Suburane (sub urhe) était montueuse, étroite et remplie d'une boue noire et dégoûtante, à laquelle venait s'ajouter la fange des courtisanes de bas étage dont elle était infectée ^.
Ce qui ne faisait pas que les loyers de ces taudis fussent à bon marché.
i( Pour le prix que coûte le loyer d'un logement ténébreux, dit Juvénal, on aurait à la campagne une maison tout entière avec un jardina » Pour avoir dans la ville un local assez modeste, et encore à un étage supérieur, il fallait mettre an moins deux milje sesterces (quatre cents francs environ) et trois mille, si Ton voulait demeurer en bas^.
L'immense majorité du peuple romain ne pouvait donc avoir pour habitation que des masures semblables à celle où Juvénal nous représente « cette pauvre femme
1 Miclielcl, lîist. rom , If, p. 27 i.
'' Martial, Vil, 9.
•' Martial,!, 87. — I>a(crcn1., II, 1
'^ Martial, II, 17, et XI, C'2, 71).
« Jiiv., Sat, 3, vcrs2:>i.
6 Plut., Sylla, I.
exposée à rintempérie des saisons, tandis qu'elle tourne son fuseau \ »
Dans les appartements d'un ordre plus relevé, il n'y avait pas de vitres aux fenêtres; on les fermait avec du filet, de la toile de lin, de la corne ou de la pierre transparente.
Il paraît que la même pièce (atrium) servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de salon de compagnie, d'atelier, de galerie. On y étalait simultanément la vaisselle, les images des dieux, les portraits des aïeux, les objets fabriqués, etc. La lumière n'y pénétrait que d'eu haut, et, comme il n'y avait pas de cheminée, tout y était ordinairement très enfumé ^.
Les meubles étaient à l'unisson de la demeure. Les meubles des Romains riches pouvaient se distinguer par la beauté, la pureté des formes, mais ils ne possédaient qu'à un faible degré le mérite de la commodité, de la convenance, de la propriété, que l'esprit d'invention et le génie scientifique sont parvenus à imprimer parmi nous à une multitude d'ustensiles. Leurs sièges étaient élégants, mais fort durs, et leurs chars, assis sur l'essieu, sans ressorts ni soupentes, n'étaient guère plus commodes que nos chariots de roulage ^
Les Romains ne connaissaient que les cadrans solaires, solariœ, et les horloges d'eau, depsxjdrœ. Pour remplacer les montres et les pendules, ils avaient un esclave, /loro/o^êfe, dont toute l'occupation étaitd'observer les heures et de les annoncer.
Le changement des années se marquait par un clou planté solennellement, tous les ans, sur les murs du
* Juvén., Vni,43.— Naudel, Mém. deVAcad. des inscript., XIU, dO.
* Adam, Antiquités romaines^ H, p. 389 et 390 de la Irad. franc.
5d CLASSES PAUVRES CHEZ LES ROMAINS.
temple de Jupiter, au commencement du mois de septembre.
Une monnaie de cuivre grossière suffisait à tous les besoins.
Quant aux vêtements , les Romains , les patriciens même, n^avaient pas de chemises; ils portaient immédiatement la laine sur la peau. Les étoffes de lin étaient chez eux très rares et du plus haut prix*.
Mais ce qui distinguait le citoyen romain des autres habitants de Rome, c était la toge que lui seul avait le droit de porter, et sans laquelle il ne pouvait paraître décemment en public ^
C'est pour cela que Virgile appelait le peuple romain gens togata ^, et que Strabon appelait togali les citoyens romains qui se trouvaient dans les provinces ^ Un jour, Auguste voyant une partie de la plèbe romaine habillée de méchants manteaux , s'écria avec une indignation pleine de mépris : En Romanos rerum dominos, gentemque togalam ^ l La plehecula romaine , en effet , portait , au lieu de toge, une tunique brune sans manches, qui la confondait avec les esclaves et qui la faisait appeler tunicatus popellus par Horace \ eipullâ sordida veste iurba
* Adam, ub. sup., Antiquités romaines^ H.
2 Les Romains ne connaissaient ni le papier ni les plumes. Ils écrivaient en lettres majuscules sur des feuilles de papyrus ou sur du parchemin avec des poinçons de fer ou de bois. Ils ignoraient absolument l'art de multiplier les copies par l'imprimerie. Ils n'avaient aucune idée de l'établissement des postes, et faisaient porter leurs lettres par des messagers (Adam, Ibid.). Voy. ci-après, ch. Ill, § 6.
3 Plin., Vil, Ep. 3.
* Virg., jEneid.,l, vers 288.
3 Slrab., III, iOi.
« Suôton., In August., LX.
7 iior., Epist. VU, lib. I, 6G.
par le poëte Calpurniiis * ; d'où la distinction établie entre les togatiet les tunicali^, appelés aussi pullali^,
La plupart des plébéiens couchaient sur la terre ou sur des matelas que Sénèque décrit en ces termes : « Des herbes de marais s'échappant à travers les trous d'une mauvaise toile ^. »
Leurs aliments ne les distinguaient pas beaucoup plus de la condition servile; du pain grossier, de la puis (mélange de farine de blé avec des légumes siliqueux, qu'on faisait cuire dans l'eau bouillante), tel était le fond de la nourriture du peuple romain, l'unique nourriture du grand nombre K
Un morceau de pain, panem, assaisonné de fêtes et de jeux, circenses , et distribué chaque jour gratuitement à chacun des trois cent vingt mille oisifs dont nous avons parlé, constituait, pour cette masse dégradée, la plus grande somme de bonheur qu'elle pût ambitionner. Clitellas dïim portent meas, disait-elle; pourvu que je porte mon bât, c'est-à-dire pourvu que je mange et que je boive et que je dorme, sans travailler, quid meàreferll Que m'importe que ce soit la monarchie, la république, ou l'empire qui me nourrisse et m'amuse! J'ai un bien qu'aucune révolution politique ne peut m'enlever : ma misère!
Ne pouvant, en effet, être enrôlés dans la milice, comme trop pauvres pour en supporter les charges; ne
1 Galpurn., Eclog., VII, 26.
* Dict. des antiq. rom.^ \° Toga.
3 On lil dans le Dict. des antiq. rom. : « On appelait pw^/af2 les gens velus d'un drap appelé de la couleur pw//a, noir ou gris de fer. C'était celle que portaient les gens du peuple, les pauvres. »
* Sen., De vitâ beatâ, c. 25.
^ Naudel, ub. sup. — Un homme vivait avec deux as (à peu près dix centimes) par jour. 76 2c/. etSenec, i^i^ïsf. 18.— Voy. ci-dessus, p..27, note 3.
52 CLASSES PAm^RES CHEZ LES ROMAINS.
pouvant, d^autre part, être forces à exercer un métier manuel, en leur qualité de citoyens romains, les prolétaires tiraient, de cette double impossibilité, leur misère, et de leur misère, le droit de ne rien faire , et de leur droit à l'oisiveté, le droit à l'assistance, droit qui les faisait tous rentiers de l'État, Aussi, les registres civiques leur importaient-ils moins que les registres annonaires; et la tessère frumentaire leur parut-elle toujours chose plus utile en leurs mains qu'une arme glolieuse, et moins déshonorante qu'un outil.
Tous les jours , on voyait la plèbe inoccupée , la turba forensis , comme l'appelait Cicéron , promenant son oisiveté tumultueuse au forum, au champ de Mars, sur les places publiques, dans les popinœ\ Là, elle mendiait, elle gueusait, elle faisait de la politique. La politique était pour elle un autre amusement, et un amusement fructueux, car sa voix comptait dans les comices 5 elle en savait le prix, et la vendait au plus offrant. Eu s' abaissant jusqu'à l'acheter, les grands lui avaient appris à ne pas rougir de se vendre ^.
Lorsque Tibérius Gracchus conçut la noble pensée de renvoyer aux champs la populace urbaine dont Rome était encombrée, non seulement cette foule oisive refusa l'aisance que Tibérius lui offrait avec le travail , mais elle poussa la lâcheté , et la passion de ne rien faire, jusqu'à laisser assassiner sans le défendre le courageux tribun qui combattait pour elle ^.
* Voy. sur ces tapis francs, noire ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 124.
2 Voy. Ibid., p. 36 el 112; et ci-après, cli. III, §8, n» 3.
3 Appien dil expressément que les seuls partisans de Tibérius étaient dans les tribus rustiques, et qu'il fut tué sans résistance quand la moisson eut appelé hors de Rome les gens de la campagne.
Rien ne pouvait tirer le prolétaire de rindifférence politique dans laquelle les divers partis auxquels il s'était vendu l'avaient plongé. Tout était amusement pour son oisiveté repue; — tout, jusqu'à la chute successive des têtes de ces grands dont les largesses l'avaient nourri, dont les spectacles et les fêtes l'avaient tant de fois enivré.
Une seule chose l'affecta, dans les révolutions de la république et de l'empire ; ce fut lorsque, après la victoire de Paul-Émile, le sénat se passa de lui*. Alors, le pauvre citoyen, le prolétaire oisif, le noble gueux, qui n'avait que son vote à vendre pour gagner sa vie, se trouva dépourvu de son unique ressource. Alors, privé du seul trafic que comportait sa qualité de quinte, de citoyen romain, plus d'un prolétaire, pour suppléer ou échapper au pain de l'annône, se fit mendiant ou bandit , — deux métiers libres qui ne déshonoraient pas ^. D'autres, brisant leur blason quirilaire, se suicidèrent comme citoyens et dérogèrent à leur noblesse jusqu'à se faire manœuvres et artisans.
Suivons-les sous cette transformation servile.
Quelles professions appartenaient aux patriciens, quelles aux plébéiens. — Ouvriers des mains et ouvriers de la pensée. — Sellularii. — Tabernœ. — Cités ouvrières. — Travail professionnel, travail d'esclaves. — Cependant des citoyens étaient ouvriers; mais, quels citoyens! — Commerce en grand, trafic honnête ; petit commerce, non. — Les entrepreneurs faisaient travailler les ouvriers esclaves de préférence aux ouvriers libres. — Pourquoi? — Sort malheureux des ouvriers libres sousla monarchie. — Le salaire même leur faisait souvent défaut. — La fosse aux quirites. — Quid, sous la république ? — Mépris et misère attachés au travail libre. — Concurrence du travail servile. — Quid, sous les empereurs.^ — Prix des denrées, etc. — Anéantissement du travail individuel.
En dehors de l'agriculture et des armes, nulle profes-
' iMichelet, Hist. rom., II, p. 148.
« Voy. ci-après, ch. VII, § 2 el 3.
sioii n'était compatible avec le noble titre de citoyen romain, autre que celle des fonctions publiques et du barreau.
Aux patriciens, spécialement, appartenaient le sénat, l'ordre équestre, le consulat, l'augurât, les sacerdoces, la haute magistrature, la censure, etc. Aux plébéiens, spécialement, le tribunat, l'édilité, la curie, etc.
Je dis spécialement, et non exclusivement, car l'histoire nous montre des plébéiens sénateurs et consuls, et des patriciens tribuns du peuple.
Mais, en général, et dans l'état normal de la constitution monarchique ou républicaine de Rome, les hautes dignités de l'État n étaient confiées qu'aux patriciens; de même que les dignités inférieures n'étaient dévolues qu'aux plébéiens.
Certaines fonctions pourtant étaient accessibles à la fois aux plébéiens et aux patriciens; telle était notamment celle du barreau.
Certaines autres n'étaient exercées que par les plébéiens; les patriciens n'eussent pu les remplir sans déroger; telles étaient, en première ligne, celles de tribuns du trésor, et de scribes ou greffiers, auxquels il faut ajouter les officiers qu'employaient les magistrats, tels que les crîeurs publics, les interprètes, les huissiers, les licteurs, etc. *.
Quant au commerce et à l'industrie professionnelle, ce n'étaient, en général, ni les patriciens, ni les plébéiens qui les exerçaient; c'étaient des esclaves, des étrangers domiciliés, des affranchis.
Il en était de même des arts libéraux et des travaux de la pensée.
1 De Beaufort, Rép, row., IV, p. 364. •
Les ouvriers de la pensée, poètes et écrivains, formaient la fleur de la clientèle des grands. Il ne faut pas confondre les poètes et les écrivains avec les grammairiens ou rhéteurs, en général professeurs ou chefs de quelque école publique. Ceux-ci exerçaient une profession lucrative ^ Mais Ovide, Catulle, Properce, Bassus, Bibaculus, Cornélius Sévère, Manilins, Phèdre, Ponticus, Tibulle, etc., vivaient-ils du produit de leur plume?... Le rôle de poëte était celui d'un humble client patroné par quelque grand seigneur. Virgile avait Mécène, Horace avait Auguste, Martial avait Parthénius, etc.
Les seuls écrivains qui parussent retirer quelque profit de leur métier d'hommes de lettres étaient les auteurs dramatiques, lorsque les édiles jugeaient à propos d'acheter une de leurs comédies; mais l'occasion était rare et le prix des plus minimes, à n'en juger que par la mieux payée de toutes ces œuvres, Y Eunuque de Térence. On lui en donna huit mille sesterces (mille six cent trente- sept francs), et cette libéralité parut si énorme, que ce chiffre fut mentionné à côté du nom de l'auteur sur la première page de chaque copie. Après ce beau succès, il n'en dem.eura pas moins dans une profonde misère, il n'eut jamais de maison à lui, jamais d'esclaves, et mourut presque aussi pauvre que Plante, lequel s'épuisait à tourner la meule dans une
* L'instruction primaire était un peu plus chère à Rome que dans nos villages de France. Il clail alloué au pédagogue, par chaque enfant et par mois : au maître de lecture, un franc vingt-cinq cenlimes; — id. au maître d'écriture; — au maître de calcul, un franc quatrevingt-dix centimes; — au maître d'architecture, deux francs cinquante cenlimes; — au grammairien grec ou latin, ou au géomètre, cinq francs (Voy. Dureau de la Malle, Econ. polit, des Rom.),
boulangerie, après avoir perdu les modiques économies qu'il avait pu réaliser sur ses profits dramatiques \
Le peuple romain n'était point, ne pouvait être un peuple artiste. Ses architectes, ses statuaires, ses sculpteurs étaient esclaves. La philosophie, la poésie, ïa grammaire, la rhétorique, la médecine, la pédagogie étaient ])areillement laissées aux esclaves, ainsi que le théâtre; ce n'était qu'exceptionnellement que des citoyens s'y livraient. Au contraire , la politique , la théologie, la jurisprudence et l'histoire, par cela seul qu'elles tenaient à l'art de la guerre et à la science du gouvernement, étaient seules réservées aux citoyens des familles libres ; l'esclave n'était point admis à les cultiver ^.
Une distinction analogue était faite pour le commerce et l'industrie. Le petit commerce était taxé de trafic et laissé comme tel aux étrangers et aux affranchis ^. Le grand commerce, au contraire, était réputé trafic honnête, et pouvait, comme tel, être exercé par des citoyens libres ^, Bien qu'une loi l'interdît aux sénateurs, beaucoup d'entre eux, ne négligeant aucune occasion d'augmenter leur fortune, faisaient le commerce en grand ou exploitaient des usines, non directement par eux-mêmes, mais indirectement par
1 Voy. Gallus or Roman scènes, de, Londou, 1815.
^ De Beau fort, llép. rom., IV, p. 36 k
^ Voy. rioU'c ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 23-25.
^ Cic. De Officiis, I, lit. II, cap. XLII. — Le curieux passage de CicOron sur ce point mérite d'être cité textuellement : Ne quidquam inrjenuum potest habere ofjïcina... Mercatura si tennis est sordida putanda est ; sin autem magna et copiosa, mulla undique apportans, non est admodùm viluperanda... Nifnl enimpro/iciunt mercatores, nisi admodùm mentiantur.
leurs esclaves ou leurs affranchis * . Quelques-uns même équipaient des vaisseaux, ce qui fit qu'on régla un jaugeage qu'ils ne devaient pas dépasser ^. Le commerce, d'ailleurs, se bornait en quelque sorte à Tapprovisionnement de Rome en grains et en objets propres à la guerre, que la guerre se chargeait le plus souvent de procurer.
Rien, dès lors, d'étonnant qu'un grand nombre de chevaliers crussent qu'il n'était pas au-dessous d'eux de se livrer aux spéculations de banque ou de négoce, et de se faire collecteurs ou fermiers des impôts de l'État ^ Rien d'étonnant que Caton abandonnât l'agriculture comme plus amusante que profitable, et exerçât l'usure qu'on blâmait le plus, celle qui résultait des bénéfices éventuels du commerce maritime^. Rien d'étonnant enfin que le riche Crassus trouvât que, pour s'enrichir encore plus, tout gain considérable était honnête ^
Pour ce qui était de l'industrie professionnelle et du travail proprement dit, bien que Denys d'Halicarnasse nous enseigne que Romulus avait interdit aux citoyens de s'y livrer ®, et bien que cette défense fût sanctionnée par le préjugé national et par le mépris universel qu'encouraient, sous les rois comme sous la république, tous les artisans et tous les gens de métier, il n'en est pas moins constant que les métiers, même les plus vils,
* Blanqui, Hist. de l'écon. polit. y I, p. 78, note 1. « Tite-Live, XXI, 63.
3 Cic. ad Quint., lib. U, Ep. V. — In Verr., IIÏ, LXIV. — Pro Dejot,, IX.
* Plut , Vie de Caton.
^ Plut., Vie de Crassus.
« Den. d'Haï., II, 28; IX, 25.
ont été exercés parfois par des citoyens romains. Caïus Terentius Varron, qui parvint au consulat, était fils d'un boucher^ et avait été élevé dans le métier de son père ^ Le père d'Émilius Scaurus avait été charbonnier, et cela n'empêcha pas le fils d'être deux fois consul et prince du sénat ^.
Mais, dans l'état normal, le travail matériel, celui qui ne demandait à son agent que de l'obéissance et de la force, était la véritable fonction sociale de l'esclave ; et si parfois l'homme libre s'y appliquait accidentellement, c'est, ou qu'il avait passé par l'esclavage comme affranchi, ou qu'il appartenait à une condition sociale équivalant pour lui à la servitude.
Numa, au dire de Plutarque, constitua à part, dans la cité, les arts des forgerons, des teinturiers, des cordonniers^ des corroyeurs, des ouvriers en airain, des potiers, des fondeurs en or, et réunit tous les autres arts en un même corps, leur donna une même organisation, et leur attribua des collèges, des assemblées et des rites sacrés appropriés à chaque genre ^ Il y avait donc des artisans de condition libre à Rome du temps de Numa ; et ce sont ces artisans, organisés par lui en corporations, qui, plus tard, dans la constitution de la plèbe romaine par Servius Tullius, formèrent les quatre tribus de la ville.
Quand les censeurs firent une nouvelle répartition des citoyens pour l'exercice du suffrage universel, l'an 574 de Rome, ils classèrent les citoyens de chaque tribu par métiers et professions, causis et quœstibus, dit
» Tile-Live, lib. XXII, cap. XXXVl.
2 Aurel VicL, De Vir. ill., cap. LXXII.
' Plutarque, Fie de Numa, 17, irad. de Ricard-
Tite-Live ^ 11 y avait donc encore à cette e'poque des citoyens romains ouvriers et petits marchands.
Mais, en général, et à très peu d'exceptions près, je le répète, les citoyens qui exerçaient le petit commerce ou des professions manuelles, à Rome, appartenaient beaucoup moins à la classe des hommes nés libres , ingenui, qu'k celle des hommes qui l'étaient devenus par affranchissement, liber li^ ainsi qu'à celle des élrangers domiciliés.
Aussi , cette classe de citoyens formait-elle la plus vile parlie du peuple, et comme, à cause de cela, on ne les enrôlait pas dans les légions, la tourbe des artisans et des boutiquiers, sellularii, étant impropre à la guerre^; c'est peut-être pour cela que Denys d'Halicarnasse s'est cru fondé à les exclure du nombre des citoyens. Mais ils n'en étaient pas moins inscrits, pourtant, sur le rôle des censeurs ; seulement, ils l'étaient à titre de capite censi, c'est-à-dire de citoyens pauvres dont le travail des mains était l'unique ressource : Quorum res et fides in manibus sitœ erant, comme dit Salluste^.
C'est de cette classe de citoyens que Plaute et, après lui, Horace, entendent parler, lorsque le premier nous montre à quel bas degré de mépris public étaient descendus ces mercenaires du quartier toscan, ces petites gens des tribus urbaines, qui allaient, soit à la porte Trigémine, soit au Vélabre, vaquer à leurs minces tra-
1 Tile-Live, lib. XL, cap. LI. — Voy. ci-dessus, p. 22, note!.
^ Opificum vulgus y et sellularii ^ militiœ minime idoneum genus. Tile-Live, lib. VIII, cap. XX.
2 Sal., De bell. Jug., cap. LXXVI. — Voy. dans la préface de la Iraduclion du Mercator de Piaule, par M. Naudel, des détails curieux sur les professions mercanliles en usage parmi les Iribus urbaines.
fies*, et que le second, répétant les injures du vieux poëte contre cette foule que l'on trouvait toujours aux mênnes lieux ^, prouve que le mépris dont elle était frappée n'avait fait qu'augmenter avec sa misère.
A Rome, ouvriers et marchands étaient comme parqués, par espèce d'industrie^ dans certains quartiers de la ville, convertis en cités ouvrières.
Au Forum romanum, c'étaient les banquiers, les prêteurs, les courtiers d'affaires ^
Dans Tuscus vicus et dans le Velabre, c'étaient les confiseurs, les parfumeurs, les pigmentaires, les débitants de drogues, telles que la ciguë, la salamandre, l'aconit, les chenilles de pin, les cantharides, la mandragore, etc. *.
Dans Argilèle, c'étaient les fabricants de chaussures ^
Sous le Portique à' Agrippa, les fabricants de riches habits 6.
Dans la Voie sacrée , les fournisseurs de toutes les riches bagatelles dont on fait des cadeaux aux femmes , telles que : éventails en plumes de paon, boucles de cristal, osselets d'ivoire, coffrets de bois précieux, dés, tables à jouer, tablettes à écrire, et mille autres colifichets ^
Aux environs des théâtres, des cirques, des bains,
» Piaule, Curcuîio, IV, i,490. — Id., Trinummus, I, H, v. 178. 2 Hor.,Sa«., II, lli, v. 227.
8 Denys d'Halicarnasse, III, 20.
* Senec, Epist. 56. — Horal. Il, Sat. III, vers 226, — Mart., XI, 28. — Digest., XLVIII, lit. VIII, leg. 2, § 3. 8 Mart., II, 17.
« Mari., X,87.
' Ovid., Amor,f l, vers 100. — Propert., II, 18,. vers 59.
et dans tous les lieux de réunions publiques, les marchands de vin, les charcutiers, les débitants d'ahments cuits ^
Les locaux où les boutiquiers faisaient leur commerce s'appelaient tahernœ. Les tabernes se composaient d'ordinaire d'une chambre de douze à quinze pieds carrés environ, dont une baie, ouverte pendant le jour, occupait la devanture, et d'un petit étage audessus où logeait le marchand '^. Il y avait des tabernes dans de simples baraques de bois couvertes en planches et adossées à une maison ^. Quoiqu'on y mesurât, pour ainsi dire, l'air et le jour , ces cases étroites se louaient fort cher, surtout dans les quartiers du centre, où les riches, en en faisant entourer leurs vastes demeures, en retiraient de gros profits *.
Malheureusement, il n'en était pas de même de l'artisan dont le travail libre lui rapportait moins que le travail servile ne rapportait à l'esclave. L'esclave, qu'il travaillât ou non, était sûr d'avoir toujours chez son maître le toit, le vêtement et la nourriture; tandis que l'ouvrier libre, si le travail manquait, ne mangeait pas, et qu'alors même qu'il avait de l'ouvrage , le salaire souvent lui faisait défaut.
Souvent, en effet, pour les grands travaux publics, le gouvernement faisait travailler les artisans et les autres ouvriers sans leur payer aucun salaire ^ Ainsi fitTarquin l'Ancien pour les fondations du Capitole, ces
» Mart., V, 71. — Hor., I, Ep, XIV, vers 21.
2 Den. d'Haï., III, 20.
3 Voy. Mazois, Ruines de Pompét^ II.
* Cic, adAttic. ï, 14;XIl, 32;XIV,i9.
6 Tile-Live, I, 55. — Cic, m f^err., V, 19. — Dea. d'Haï., IV, 13.
suhslruclions insensées j comme les appelait Pline *. Ainsi fit le même roi pour le grand cloaque, ce vaste ëgout de Rome que Caton appelait le fleuve chacal ^. L'ouvrage dura si longtemps, fut si difficile et si périlleux qu'un grand nombre de citoyens, rebutés, se donnèrent la mort^; ce qui fit appeler le canal la Fosse aux Qniriies*,
Ce fut à l'occasion de ces travaux, et moins, toutefois, parce qu'ils avaient été meurtriers pour le peuple que parce qu'ils étaient de nature servile, que, pour exciter le peuple à la révolte, Brulus fit un crime à Tarquin d'avoir converti des citoyens en manœuvres et en maçons ^
La condition des mercenaires et des travailleurs libres n'était donc et ne pouvait qu'être des plus misérables, dans un pareil état de choses, sous la monarchie.
Elle ne changea pas sous la république. (( Combien d'hommes libres, disait Philon, vont creusant, labourant la terre , exerçant toute œuvre mercenaire pour trouver à peine de quoi vivre; souvent même portant des fardeaux à travers la place publique, à la vue des hommes de leur âge, de ceux avec lesquels ils ont été élevés et nourris^. »
Pressés par le besoin, bon nombre d'entre eux tentaient de s'y soustraire en offrant leurs bras à exploiter à quelque riche entrepreneur. Mais quel intérêt avait
» Plin., XXXVI, 15. — Elles coûtèrent de deux h trois millions de francs (Voy. Dezobry, I, p. 258).
2 Fcslus, \°, Cloacak.
3 Plin., XXXVI, i5.
* Aurel. Vict., de Vir. illust., 8.
s Ïite-Live, 1, 59.
« Philon le Juif, p. 870, a, c.
Tentrepreneur à traiter de leur travail avec des ouvriers libres, alors que tant d'esclaves habiles étaient à sa disposition, ou travaillaient déjà pour lui sans condition ni traité?
Que si pourtant ces malheureux, n'ayant pUis la force de continuer isolément leur pauvre travail, parvenaient à se faire admettre aux ordres et aux gages d'un patron, ce qu'ils gagnaient suffisait à peine à pourvoir aux premières nécessités de la vie, et leur mauvaise nourriture ne le cédait qu'à leurs mauvais vêtements \
<( Ils vivaient , dit Blanqui , entassés dans des demeures étroites et fétides, en proie aux excès les plus hideux, aux privations les plus cruelles. Leurs vêtementS; généralement confectionnés en tissus de laine, et rarement renouvelés, auraient bientôt propagé parmi
* Dans les derniers temps de la république , le rapport de l'argent au blé était : : 1704 : i. 11 est aujourd'hui en France de 708 al. — Du temps d'Auguste et de Tibère, le salaire des ouvriers n'était guère que d'un tiers à un quart au-dessous du pris actuel qui est, par journée, en prenant la moyenne de toute la France, d'un franc vingt-cinq centimes. C'était le prix de journée du maçon, du cuiseur de chaux, du menuisier en bâtiments, du forgeron, du boulanger. La journée du chamelier, de l'ànier, du meneur de bestiaux, était payée cinquante centimes; celle du berger, aussi cinquante centimes', mais il était nourri; celle du muletier, soixante-cinq centimes et nourri; celle du marbrier et du fabricant de mosaïque, un franc cinquante centimes. — La paire de souliers de muletier ou de paysan, sans clous, coûtait trois francs ; id. pour les soldats, deux francs cinquante centimes ; pour les patriciens, trois francs soixante-quinze centimes ; pour les femmes, un franc cinquante centimes. Le prix des vins des meilleurs crus était de soixante-quinze centimes la bouteille ou le demi-litre. Le vin vieux ordinaire, de première qualité, coûtait soixante centimes le demi-litre. Le vin commun vingt centimes, la cervoise dix cenlimes, la bière cinq centimes. — Les prix paraissent avoir augmenté à certaines époques, dans une proportion extraordinaire, Au commencement du
eux des épidémies meurtrières, si l'usage des bains, universel à Rome, n'en eût prévenu l'invasion *. »
Cette misère attachée au travail libre ne pouvait qu'achever de l'avilir. C'est pour cela que le prolétaire préféra toujours la sportule au salaire, et l'oisiveté la moins bien nourrie au travail libre le moins mal payé.
Le mépris, d'ailleurs, qu'on ne cessait d'avoir, dans la classe libre, pour le travail matériel, joint à la répugnance que le plus pauvre de celte classe avait toujours à s'y livrer, même sous la loi de la nécessité, faisait que le travail servile, le seul qui fût véritablement organisé, acquérait dans l'opinion publique, et en réalité, une supériorité qui tournait nécessairement au préjudice du travail et du travailleur libre '^.
Et puis, comment le travail libre, individuel, eût-il pu lutter contre la concurrence désastreuse qu'il rencontrait dans le travail collectif de ces machines vi-
qualrième siècle, le travail et les choses nécessaires à la vie étaient in- Irinsèquement dix k vingt fois plus chers qu'aujourd'hui, et la valeur des subsistances, comparée a celle des salaires, élait excessive. Le taux de la journée, pour le paysan et pour le mercenaire, éiait de onze francs environ, et de vingt-deux francs pour l'artisan. Avec une rétribution qui paraît si élevée, les ouvriers libres devaient se contenter de la nourriture grossière et insufhsanle des esclaves; les aliments sains et succulents étaient inabordables pour eux. Ainsi, il en coulait quatre francs cinquante centimes pour une livre de viande de boucherie. Le prix des légumes recherchés s'élevait dans la même proportion. Une oie grasse coûtait quatre-vingt-dix francs, un canard ou un lapin dix-huit francs, un lièvre soixante-sept francs, un cent d'huîtres quarante -cinq francs, le setier d'huile de onze k dix-huit francs. Celle élévation du prix vénal des choses s'explique par les cas de diselle, et par la prodigieuse accumulation des capitaux précieux et l'avilissement du numéraire k celte époque (Dureau de la Malle, Econom. polit, des Rom.).
* Blanqui, Hist. de l'économ. polit., I, p. 82. — Voy. ci-dessus, p. 48 et suiv.
* Varro, Dere rustica^ \, M.
vantes, appelées esclaves, qu'exploitaient les capitaux spéculateurs des riches patriciens * ?
Force était donc à l'ouvrier libre, qui voulait parvenir au bien-être de l'ouvrier esclave, de se faire esclave comme lui. Et c'est ce qu'il faisait en vendant, pour prix du pain suffisant qu'il voulait gagner par son travail stérile, la liberté qui ne pouvait que lui en donner un insuffisant en ne travaillant pas.
C'est à cette dure extrémité , que subissaient les classes ouvrières libres, que fait allusion Montesquieu, quand il parle de la vente volontaire faite par le pauvre de lui-même ou de ses enfants, pour se soustraire, et eux aussi, à la misère et à la faim ^.
La réhabilitation du travail, sous les empereurs, ayant élevé le travailleur au rang de fonctionnaire, la condition de l'ouvrier libre dut changer.
Mais comme cette réhabihtation n'eut pour effet que de rendre les travailleurs esclaves moins esclaves et les travailleurs libres moins libres, en confondant l'un et l'autre, non dans une même liberté; mais dans une même servitude de hberté, — servitude nouvelle, servitude appelée service de VEtat, — il s'ensuivit que le prolétaire artisan, devenu soldat de la milice ouvrière, resta attaché à toujours, lui et les siens, à sa milice, comme le condamné aux mines à sa chaîne, et que, ne s'appartenant plus, mais appartenant à l'État, son travail individuel s'absorba dans le travail sociétaire des ateliers impériaux et des jurandes, sans bénéfice particulier pour lui-même.
1 Voy. ce que nous disons de l'organisation du travail servile indu<>triel chez les Romains, dans notre ouvrage Du droit à roisivelé, p. 198 et suiv,
2 Montesquieu, Esprit des lois, XV.
6d CLASSES PAUVRES CHEZ LES ROMAINS.
Dès lors» la condition personnelle du travailleur libre perdit plus qu'elle ne gagna peut-être à cette révolution sociale extraordinaire survenue dans l'organisation du travail servile, au deuxième siècle de Fempire, révolution dont j'ai raconté ailleurs l'origine, les phases et les résultats *.
Deux sortes : mancipia ruslica, mancipia urbana. — Officiâtes et fabriles. — Hommes et femmes. — Leur nombre. — Quelles sources les alimentaient. — Les Mangones. — Condition des ouvriers esclaves préférable à celle des ouvriers libres ; — Malgré le mauvais traitement des maîtres ; — Ces mauvais traitements étaient l'exception ; — L'intérêt des maîtres en était la mesure. — Le pécule. — Le Code nqir des femmes esclaves.
Il résulte de ce qui précède que l'industrie professionnelle se partageait à Rome, sous la république, en deux classes ouvrières bien distinctes : la classe ouvrière libre, l'exception; la classe ouvrière servile, la règle.
La classe ouvrière servile comprenait ; les esclaves publics, servi publia, appartenant aux villes ou à l'État, et les esclaves privés, servi privati, appartenant à des particuliers.
Les esclaves des particuliers, ou privés, se divisaient en esclaves ruraux, manciina ruslica^ et en esclaves urbains, mancipia urbana, subdivisés en officiales ou esclaves domestiques, et en fabriles ou esclaves ouvriers.
J'ai parlé des mancipia ruslica dans le paragraphe 2 de ce chapitre (ci- dessus page 38) j il me reste à parler, dans celui-ci, des mancipia urbana.
Les mancipia urbana embrassaient, dans la modulation indéfiniment variée de la servitude, la gamme
* Voy. Du droit à V oisiveté, p. 2G4 a 308 ; el ci-après, chap. VI.
entière des industries et de la doniestieitéj c'est dire que les esclaves urbains, ofjîciales et fabriles, étaient en si grand nombre à Rome que, à la fin de la république, on comptait moitié moins de citoyens que d'esclaves * .
Le travail industriel confié aux esclaves comprenait : l'industrie domestique et de ménage, l'industrie professionnelle et commerciale.
J'ai exposé ailleurs les procédés d'organisation et les conséquences économiques de cette double industrie ^; inutile, dès lors, d'y revenir ici.
J'ajouterai seulement aux documents que j'ai fournis sur la condition des travailleurs esclaves quelques détails nouveaux, qui feront ressortir encore mieux tout ce que le joug de l'esclavage avait de dur pour les épaules condamnées à le porter.
La guerre était le grand réservoir de l'esclavage. En tout temps, les Romains ont vendu comme esclaves leurs prisonniers de guerre. Les mangones ^ les achetaient de la république ^ ou des soldats auxquels les généraux les avaient donnés comme part de butin % et les revendaient ensuite aux plus offrants, selon le mode et les différences de prix que nous avons indi-
* Voy. les développements dans lesquels nous sommes entrés a ce sujet : Du droit à l'oisiveté, etc., p. 140 et suiv., 452 et suiv., 155 et suiv.
2 Voy. Ibid.^ p. 203 et suiv., et ci-après, chap. VI.
3 Les marchandsd'esolaves s'appelaient mangones, maquignons ou esclaviers {Digest., tit. XVI, leg. 207). On les appelait aussi trafiquants de chair humaine (Plaut., Captiv., I, 2, vers 29). Ceux qui se livraient à ce trafic étaient les plus méprisés des hommes, indignes même du nom d'hommes (Plaut., PœnuL, prol., vers 89).
* Tit.-Liv., 1,17; V, 22; VI,4.— Cres., De bell. galL, III, 16. « Den. d'IIal., ÏV, 6. -- Cœs., De bell. galL, Vil, p. 89.
m CLASSES PAUVRES CHEZ LES KOMAhNS.
qués dans notre précédent ouvrage ^ On n'épargnait ni les femmes ni les enfants ^; la victoire se faisait ainsi la pourvoyeuse de la servitude.
A défaut de la guerre, la piraterie pourvoyait les marchés d'esclaves.
Hors de la ville dont il était citoyen , l'homme libre devenait la proie légitime des plagiaires qui le volaient. L'homme volé, dans ce cas, était une sorte d'épave appartenant par droit de prise au premier occupant. C'était le droit des gens, en temps de paix. Le seul fait de sa possession valait titre pour le voleur. C'est ainsi que des femmes, des hommes, des enfants de condition libre étaient journellement volés dans les villes et sur les grands chemins : «L'homme, dit Heeren, était alors le principal moyen d'échange; c'était la denrée qui rapportait le plus, parce que le débit en était assuré et l'acquisition facile. » Que d'illustres personnages ainsi tombés en servitude : Platon, Diogène, Térence, Ésope, Phèdre, Gniphon, le maître de Cicéron , et la plupart des grammairiens illustres cités par Suétone!
Ce qu'il y avait de plus exorbitant dans cette traite des blancs libres, c'est que la loi de la cité ne reconnaissait même plus le citoyen à qui la violence avait ravi la liberté ; il restait, à ses yeux, même api-ès l'affranchissement , marqué d'une tache indélébile, et s'il voulait recouvrer ses biens et ses droits, il devait rentrer, sans être vu, par le toit de sa maison, ou par la porte secrète i]e Y impluvium, pour permettre à la loi d'accepter l'excuse de l'absence. L'union même de sa femme remariée en son absence était valable ^ !
* Du droit à l'oisiveté^ p. 149.
2 CsBS., De bell. gall, III, 16. — Plut., Vie de Caton, 43.
' Duruy, Hist. des Rom., II, p iOO.
OUVRIERS ESCLAVES. t)9
A défaut de la guerre et de la piraterie, le commerce régulier fournissait les marchés d'esclaves. Entouré d'une ceinture de peuples barbares le monde romain trouvait, comme un négrier sur les côtes d'Afrique, une foule de petits chefs qui vendaient leurs prisonniers, au besoin, leurs sujets. Des extrémités de la Gaule, de la Germanie et du pays des Scythes, descendaient incessamment vers les bords de la Méditerranée de longues files de barbares enchaînés, que conduisaient les marchands de Marseille, de Panticapée, de Phanagorée, et de Dioscurias. Il venait jusqu'à des Bretons. Un peu d'argent, quelques étoffes, des armes, ou des denrées dont on manquait : — en Thrace et en Afrique, du sel; en Gaule, du vin, — étaient les objets d'échange. Chez les Gaulois, dit Diodore , pour la coupe on a l'échanson^
Un état contre nature ne se maintient que par des lois contre nature. Pour refouler dans la servitude, c'est-à-dire dans la douleur, souvent dans l'infamie, l'esclave jadis libre, guerrier, même chef, que la guerre avait enchaîné, il fallait une pression d'autant plus forte que la résistance morale était plus énergique. De là, cette dureté pour l'esclave et ces lois de sang qui formaient le Code noir de l'antiquité, (c Point de repos pour l'esclave, » disait Aristote ; a qu'il dorme ou travaille, » disait Gaton. Il ne fallait pas qu'il pût penser^.
Pour un déht léger, pour un caprice de maître, l'esclave expirait sous les verges, sur une croix, écrasé entre deux meules, ou abandonné sur la terre nue, les pieds , les mains, le nez et les lèvres coupés , ou sus-
* Duruy, Hist. des Rom., p. 101.
2 Duruy, ub. sup., p, 103. — Voy. Du droit à Voisiveté, p. 161, 162 el suiv., et 214.
pendu en Tair par quatre crochets de fer pour être de'voré tout vivant par les oiseaux de proie. Si, pour venger de longs tourments, un esclave tuait son maître, en fît-il l'aveu , tous ses compagnons de servitude périssaient dans les tortures. S'ils n'étaient pas ses complices de fait , ils l'étaient d'intention, et, après tout, ils étaient toujours coupables de n'avoir pas défendu leur maître*. Pollion, le favori d'Auguste, faisait jeter tout vivants ses esclaves à ses murènes. Auguste luimême fît mettre en croix un de ses intendants qui avait tué et mangé une caille de combat^.
Si, pour échapper à ces tortures, aux prisons souterraines, au fouet toujours levé du lorarius, l'esclave se faisait marron, s'il fuyait dans les montagnes, bientôt il y était traqué comme une bête fauve, et vite reconnu à sa tête rasée, à son dos couvert de cicatrices, à ses pieds déchirés par les entraves, et aux marques tracées en fer rouge sur son front. Alors, il expirait sous le bâton, à moins que l'avarice ne le sauvât pour l'envoyer aux mines et au moulin d'où l'on ne sortaitguère ^.
L'esclave n'avait rien en propre, pas même son pécule, gagné sur le repos et la nourriture que le maître lui donnait, et que le maître pouvait lui reprendre^ ; il n'avait ni femme ni enfant , car il s'accouplait au hns^ivd, et ses petits, comme disait Aristote, appartenaient au maître de la mère, par l'application des principes sur la propriété des animaux ^ Quand il devenait malade, vieux, infirme, on le portait autour du temple
* Diiruy, Hist.des Rom., p. 104.
« Voy. Ibid.y p. 164 el 165.
3 \oy. Ibid., p. 219 et 253.
* Voy. Du droit à Voisiveté, p. 217.
* Pellat, Droit privé des Romains, p. 151.
d'Esculape ; qu'il y guérît ou mourût, cela regardait le dieu^
Les hommes n'étaient pas seuls coupables de ces raffinements, de ces excès de cruauté sur leurs esclaves : les dames romaines en usaient de même avec leurs servantes.
Jadis, dans les temps vertueux et fortunés de Rome, la femme d'un sénateur, entourée de ses esclaves laborieuses, filait avec elles dans Valrium de sa maison ^; mais cet usage disparut avec la simplicité des mœurs, et, du temps d'Auguste, on regardait comme une affectation et comme une orgueilleuse humilité que Livie, femme de cet empereur, voulût faire elle-même les vêtements de son mari ^ Une dame romaine avait à peine alors le temps de vérifier, une fois par décade, les comptes de la surveillante de ses esclaves, et de lui donner de nouveaux modèles pour le tourment de ces malheureuses ouvrières *,
Malheureuses, en effet ! Voici quel était l'emploi de leur journée et la distribution de leur travail :
Dans chaque maison patricienne de quelque importance, il y avait un corps de bâtiment spécial affecté aux femmes esclaves. Ce bâtiment était divisé en plusieurs cellules fort étroites, et en quelques grandes pièces où certains ouvrages se faisaient en commun ^ Dans son savant ouvrage de Sabine, l'Allemand Bœt-
1 Duruy, II, p. 105.
* Voy. la description qu'Ovide fait de Lucrèce filant au milieu de ses esclaves (Fa5f., Ill, v. 741). Voy. aussi Du droit à l'oisiveté, p. 205.
^ Suet., Aug.j c. 74.— Bœltiger, Matinée d'une dame romaine y p. 286.
* Bœltiger, ub. sup.
* C'étaient les alœ et les cellœ famiUaricœ dont parle' Vilruve, VI, 4 et 10.
tiger nous en a fait cette description : (c La première pièce est celle des fileuses , où sont aussi les esclaves qui tissent les étoffes. Nous le reconnaîtrons, avant d'y entrer, aux chants de ces ouvrières diligentes *; car c'est la distraction favorite de ces infortunées créatures qui travaillent, sans relâche, du matin au soir, pour faire la tâche pénible qu'on leur prescrit. Quelquesunes sont condamnées, pour punition, à faire un travail double de celui des autres. — La pièce à côté était celle destinée aux esclaves qui faisaient des vêtements, vestificcBf et que nous appellerions les couturières ^. Une dame romaine n'achetait des marchands étrangers de la Syrie ou d'Alexandrie que les étoffes précieuses. Les esclaves arrangeaient ces étoffes à la taille de leur maîtresse ^. — On passait de là dans la salle des brodeuses; venait ensuite la pièce où l'on tenait les habillements, vesliarium. Les esclaves qui en avaient soin s'appelaient vestiplicœ, c'est-à-dire repasseuses ou plisseuses *. Quantité de presses, de polissoirs et de coffres étaient disposés dans le vesliarium pour leur usage \ »
* Ovide dit : « L'esclave aime a chanter en tournant son fuseau, parce que le chant adoucit les peines » [Eleg., VV, i, 13). — Dans l'Odyssée, Circé et Calypso chantent en faisant de la toile.
2 II n'y avait presque rien à faire aux vêtements des anciens quand ils sortaient du métier. Les manches et les coutures principales du vêtement de dessous étaient les seules choses où l'on eût besoin de mettre l'aiguille. Les garnitures du bas des vêtements étaient cousues à part.
3 On les nommait Sarcinatrices ou Sartrices. Il en est question dans les lois romaines comme d'esclaves appartenant aux dernières classes {Digest, XV, i ; leg. 27).
* Les anciens aimaient que leurs vêlements fissent beaucoup de plis. Martial, voulant peindre le front ridé d'une vieille femme, dit : « La bordure de ton vêlement n'a pas plus de plis » {Epigr. III, 93, 4).
* Sabine ou une Matinée d'une dame romaine , p. 300, notes 16 et 17.
Rien n'égalait; la dureté de la maîtresse de maison, lorsque, faisant sa ronde dans les ateliers des domestiques, elle trouvait une de ses ouvrières en faute, ou que l'ouvrage commandé n'était pas fait à sa fantaisie.
Mais c'était surtout pendant leur toilette que les dames romaines donnaient l'essor à leurs caprices cruels et sanguinaires. Accoutumées aux combats des gladiateurs et à ceux des animaux de l'amphithéâtre; faites, dès leur enfance, à voir infliger aux esclaves les punitions les plus sanglantes; elles se vengeaient sur celles qui étaient à leur service de toutes les contrariétés qu'elles éprouvaient, des désagréments qu'elles pouvaient avoir essuyés la veille, de tout ce qui n'allait pas à leur volonté. Tout ce qui, dans un moment d'impatience, se trouvait sous la main de leur maîtresse, devenait un instrument de punition contre ces pauvres créatures \
(( Si ta parure ne va pas à ton gré, ne détruis pas avec dépit ce qu'ont fait tes femmes, dit l'auteur de VArt d'aimer. Que ton esclave n'ait rien à craindre de tes ongles; je hais l'humeur sanguinaire qui lui perce le bras avec des épingles. Elle arrange alors ta tête en maudissant les cheveux sur lesquels a rejailli son sang^. »
Le même poëte, en louant, dans une de ses Élégies, la chevelure de Corinne, ajoute, comme preuve de sa douceur et de sa bonté, que jamais le sang de la coiffeuse n'a coulé par des coups d'épingle ou par des coups de peigne qu'elle lui eût donnés sur le sein ou sur les bras ^
1 Bœliiger, Sa6me,trad. de d813, p. 199.
2 Ovide, Art d'aimer, III, v. 235-243.
3 Ovide, Elégies, I, v. 14, 13-18.
Martial, dans une de ses Épigrammes, parle d'une dame romaine qui jeta un miroir à la tête de sa malheureuse esclave, lui arracha les cheveux, la renversa par terre, l'accabla de coups, uniquement parce qu'une seule mèche de ses cheveux, dans toute sa coiffure, avait échappé à l'unique épingle qui devait la tenir*.
Les femmes esclaves étaient obligées de paraître entièrement nues jusqu'au sein, pendant la toilette de leur maîtresse et toutes les fois qu'elles approchaient d'elle, afin qu'elles fussent toujours prêtes à recevoir la correction qu'il lui plairait de leur infliger ^ ; heureuses quand cette correction leur était administrée par leur maîtresse elle-même dans un premier moment de colère; car elles en étaient quittes pour quelques écorchures, pour quelques coups de poing, d'ongles ou de dents ^; mais, quand c'était une autre esclave attachée spécialement à cet emploi odieux qui en était chargée *, la punition était bien plus terrible. Alors, la malheureuse qui s'était rendue coupable d'oubli, de négligence, de maladresse, était saisie sans pitié; on l'attachait au codex immundus % ou bien on la suspendait par
1 Martial, Epigr., II, 66.
2 Juven., Sat., VII, 473.
3 Voy. Burigny sur les esclaves romains dans les Mém. de l'Acad. des inscript, et belles-lettres, t. XXXV, p. 350. — L'esclave h qui sa maîtresse voulait donner un coup sur le visage devait gonfler sa joue et la présenter lui-même, afin que le soufflet à doigts fermés, colaphum, fût mieux appliqué. C'est ce qu'on appelait os prœbere. Voy. Bœltiger, Sabine, p. 226.
* C'est de ces esclaves que les poètes latins ont emprunté l'idée de leurs euménides. Voy. Bœttiger, ub. sup., p. 215, note 9.
* Nom donné par Properce (IV, 7, 40) k un bloc pesant et creusé des deux bouts auquel on attachait la coupable, et qui^ fixé aux cuis-
les cheveux au montant d'une porte ou à une colonne * ; là, on la frappait sur le dos avec des courroies de cuir de hœuf (taureaj y ou avec des cordes garnies de nœuds ^, ou avec un fouet fait de fil d'archal garni au bout de petites boules de me'tal ^, jusqu'à ce que la grande dame fît entendre un horrible : (( Va-t'en, — Exi*! »
Quelques dames romaines faisaient même appeler pour ces exécutions les correcteurs publics, compris sous la dénomination de carmfices, et qui battaient de verges les criminels condamnés à ce supplice^. Dans ce cas, elles les payaient à l'année ^. — Dans Pétrone, la dame en colère fait faire cette exécution par ses valets de chambre, cubicularii "^ ,
Saint Jean Chrysostôme parle, dans ses Homélies , d'une furie domestique de ce genre. «Les passants, dit-il, entendent les emportements de cette femme et les hurlements de ses esclaves; elle les fait déshabiller, les attache au pied de son softi, et leur donne ellemême de violents coups de fouet ^ »
Ces malheureuses fdles, après avoir été battues impitoyablement, devaient montrer à tout le monde leur
ses, lui servait de siège, jour et nuit. Nous apprenons par Juvénal que les jeunes femmes surtout faisaient infliger ce châtiment k celles des esclaves qui avaient eu le bonheur, ou plutôt le malheur, de plaire k leur maître avant son mariage {Sat. II, 57).
* Properce, IV, 7, 4.
2 Bœtliger, p. 203.
3 Voyez-en la gravure dans la Matinée d'une dame romaine^ 4« scène.
* — Donec lassis cœdenlibns Exi
Intonat horrendura... (Juven., VI, 484).
8 Voy. Juven., VIF, 48S.
« Bœttiger, p. 214, note 2.
■^ Pétrone, c. 132.
8 Chrys., Homel, t. XI, p. 112, éd. Montfauc.
dos couvert de sang, lorsqu'elles accompagnaient leur maîtresse au bain '.
Comme on le voit, les matrones romaines le disputaient à leurs maris en raffinements de cruauté, vis-à-vis des malheureuses créatures que les hasards de la naissance ou de la guerre avaient rendues leurs esclaves.
Cependant, les actes de barbarie auxquels les maîtres se livraient sur la personne de leurs esclaves, actes que les circonstances et les préjugés du temps pouvaient faire passer pour des rigueurs nécessaires, durent, eu grande partie, cesser lorsque les Romains eurent tout vaincu, lorsqu'il n'y eut plus de nation à réduire en servitude, et lorsqu'il fallut, par conséquent, se contenter des esclaves qu'on possédait. Alors la nécessité de conserver ces esclaves fit naturellement adopter à leur égard des habitudes moins cruelles. « L'existence d'un esclave, observe Gibbon, devint un objet plus précieux; et, quoique son bonheur tînt toujours au caractère et à la fortune de celui dont il dépendait, la crainte n'étouffa plus la voix de la pitié, et l'intérêt du maître lui dicta des sentiments plus humains. «
Cicéron et Alticus se montrèrent toujours bienveillants envers leurs esclaves. Horace faisait manger les siens avec lui. Un peu plus tard, Columelle recommandait de traiter les esclaves avec douceur, et Sénèque appelait les siens humiles amici, d'humbles amis ^.
Voilà, sans doute, pourquoi si peu d'esclaves désiraient devenir libres. Liber si sim, meo periclo vivam,
* Voy. Muller, De genio, moribus et luxu cevi Theodosianij part. I, p. i07.
* Voy. Du droit à Voisivetéy p. 172 et 176.
mmc vivo tuo, dit l'esclave de Plante à son maître *. Beaucoup qui avaient fui leurs maîtres, une fois libres, retournaient au même râtelier ^.
C'est ce qu'explique ou ce qui explique le sentiment du devoir qui lia si fortement l'esclave au maître, et qui enfanta, parmi les esclaves, plus de traits d'affection et de dévouement sublime que la vengeance et la haine n'enfantèrent de rébellion et de meurtres ^
Comparaison des libérés de la servitude et des libérés des bagnes. — Parqués dans les quatre tribus de la ville et dans les métiers. — Finissent par envahir la cité et le pouvoir. — Leur nombre toujours croissant. — Leur insolence. — Instruments des partis. — Mépris qui les frappe. — Exemples d'affranchissements en masse. — Causes des affranchissements. — Lois pour en arrêter le danger et le scandale. —Efforts impuissants. — Dedilii. — Appauvrissement qui en résulte pour la société libre.
Les affranchis de l'esclavage, — liber li, — recouvraient autrefois, par le fait de l'émancipation, une liberté, analogue, de mot et de chose, avec celle que recouvrent, de nos jours, par le fait de l'expiration de leur peine, les affranchis des bagnes, — libérés.
La même réprobation qui frappe ceux-ci frappait ceuxlà. Et, de même que les forçats libérés, joints aux libérés de nos maisons de force et de correction, et aux sortis de nos maisons d'arrêt et de justice, forment un total annuel de plus de cinquante mille libérés de toutes sortes, lesquels, au bout de dix ans seulement, composent, avec leurs femmes et leurs enfants, au seiii de nos villes et de nos campagnes, une popu-
* Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 175.
« Voy. Ibid., et ci-après, chap. IV, § i".
3 Voy. Ibid., p. 176, et ci-après, chap. IV, § !«'.
lation de plusieurs millions d'affranchis, de conjoints et de descendants d'affranchis de prison, inoculant partout autour d'eux le virus des mauvaises pensées et des mauvaises actions que le régime des prisons communes a développées ou entretenues en leur cœur, ou que le mépris public, qui suit partout les libérés, — partout, jusque dans les actes de leur repentir auquel on ne croit pas, — ne peut que convertir en crime ou en misère ^; — de même, les libérés de l'esclavage, introduits peu à peu ou jetés par masses au sein de la population libre pendant une suite de siècles, finirent par devenir si nombreux, que la plèbe romaine finit elle-même par en être absorbée , avec tous les vices que raffranchissement apportait de la servitude.
(( Consumé par la double action d'une guerre éternelle et d'un système de législation dévorante, le peuple romain, dit Michelet, disparaissait de l'Italie. Le Romain, passant sa vie dans les camps, au delà des mers, ne revenait guère visiter son petit champ. La plupart n'avaient plus même ni terre ni abri, plus d'autres dieux domestiques que les aigles des légions. Un échange s'établissait entre l'Ilalie et les provinces. L'Italie envoyait ses enfants mourir dans les pays lointains, et recevait en compensation des millions d'esclaves. De ceux-ci, les uns, attachés aux terres, les cultivaient et les engraissaient bientôt de leurs restes; les autres, étabhs dans la ville, dévoués aux vices d'un maître, étaient souvent affranchis par lui, et devenaient citoyens. Peu à peu, les fils des affranchis furent seuls
* Voir, pour tout ce qui concerne ici les libérés, el le régime des prisons, mon ouvrage De la Réforme des prisons en France, et l'arlicle Les DétenuSf des Français peints par eux-mêmes^ publié chez Curmer.
en possession de la cité, composèrent le peuple romain, et, sous ce nom, donnèrent des lois au monde*. »
Dès Tan 312 avant J.-C, les affianchis étaient devenus si nombreux, si prépondérants, qu'ils faillirent s'emparer du pouvoir ^.
En 512, en effet, Appius, étant censeur, répandit dans toutes les tribus les liberiim, les affranchis, les humbles, comme les appelle Tite-Live : Humilihus per omnes tribus divisis ^. En cela, Appius, patricien quirite de race, se proposait peut-être d'humilier la noblesse plébéienne, les patriciens parvenus. Peut-être aussi se servit-il du prétexte d'augmenter la classe soumise au service militaire, dont les affranchis étaient exempts ^
Quoiqu'il en soit, les anciens citoyens ayant fait arriver à la censure, en 304, le plus illustre des patriciens, Fabius, et le chef de la noblesse plébéienne, Décius, ceux-ci, n'osant toutefois rétablir la proscription prononcée autrefois contre les affranchis, les renfermèrent, après les avoir chassés des tribus rurales, dans les quatre tribus urbaines, où, malgré leur nombre, ils ne pouvaient jamais avoir que quatre suffrages sur trente-cinq. Les tribus urbaines furent, par là, comme dégradées : c'était une punition d'y être inscrit par les censeurs ^
Ce qui n'empêcha pas la populace affranchie, refoulée dans son obscunté par cette mesure, de remonter bientôt à la surface, plus nombreuse encore, et de se substituer partout aux vrais enfants de la cité.
Cependant, la lâcheté qu'avaient montrée les adran-
* Michelet, Hist. rom,, H, p. 137.
2 Suet., m.,I. — Cic, TuscuL, IV, p. 2.
3 Til.-Liv., IX, 46.
* Duruy, I, p.259,261.
' Voy. ci-dessus, p. 39.
chis de Rome lors de l'assassinat de ïibérius Gracchus combattant pour eux, inspirait pour ces hommes, malgré leur jactance et leur audace, un indicible me'pris. Un jour qu'ils interrompaient Scipion Émilien au forum : « Taisez-vous, leur cria-t-il, vous que l'Italie ne reconnaît pas pour ses enfants! » Et comme les murmures s'élevaient encore : « Ceux que j'ai amenés ici enchaînés ne m'effraieront point parce qu'aujourd'hui on leur a ôté leurs fers î » reprit froidement le vainqueur de Numance, et les affranchis se turent.
Plus tard, Cicérori dit la même chose au retour de son exil : « Non, le peuple romain n'est pas cette populace que Clodius ameute et qu'il paye ; les citoyens des municipes, voilà le vrai peuple, le maître des rois et des nations. »
Toutefois, le nombre du petit peuple, presque tout composé d'affranchis ou de fils d'affranchis, devenait de plus en plus incommode; on en fit des colonies par le moyen desquelles on s'assurait de la fidélité des provinces. « C'était une circulation des hommes de tout l'univers : Rome les recevait esclaves, et les renvoyait Romains, » dit Montesquieu *.
Quand P. Sulpicius, tribun du peuple (l'an de Rome 665), voulut se rendre maître des comices, il répandit les affranchis dans toutes les tribus, avec droit de suffrage ^.
C'est ce que fit aussi Carbon, chef du parti de Marins (l'an de Rome 669), en obligeant le sénat d'ordonner que les affranchis fussent distribués dans les trente-cinq tribus ^
* Montesquieu, Grand, et décad. des Rom.^ XIII.
2 Liv., Epit., LXXXVII.
3 Ibid., LXXXIV.
C'est ce que, pareillement, tentèrent de faire deux antres tribuns du peuple, Manilius, puis Clodius, une vingtaine d'années après \
Ainsi, la servitude était la porte par laquelle on entrait dans la cité souveraine. Dès 187 (avant J.-C), Rome avait chassé de son sein douze mille familles latines. En 172, une nouvelle expulsion diminua la population de seize mille citoyens ^. Ces vides furent remplis par des esclaves devenus libres.
Après répouvantable destruction de la noblesse citoyenne à Cannes, Rome arma huit mille de ses esclaves, qu'elle récompensa de leur bravoure en les affranchissant ^.
De l'an 240 à l'an 210 avant J.-C, plus de cent mille affranchis étaient entrés dans la société romaine*.
Ils finirent par devenir si nombreux, qu'aux yeux de Scipion Émilien tout le peuple de Rome n'était pas autre chose ®.
Quand Marins « voulut détruire dans Rome l'aristocratie de la noblesse.», il chargea de ce soin des milliers de démocrates malheureux, démocrates qu'il prit parmi les esclaves, comme il y avait déjà pris ses soldats, esclaves qu'il osa faire citoyens^.
Quand Sylla fut proclamé dictateur, il voulut avoir dans la plèbe urbaine de Rome le moyen de contenir ses adversaires. Pour cela, que fît-il? Il répartit, aussi
* Voy. Beauforl, Rép. rom., V, p. 7.
2 Michelet, Hist. rom., II, p. 152.
8 Tit.-Liv., XXII, 52,
* Duruy, Hist. des Rom., II, p. 52.
« Ibid., I, p. 397.
« Plut., Marins, 9 et 47.
lui, dans les trente-cinq tribus, dix mille nouwesiux citoyens, autrefois esclaves des patriciens proscrits. Il les affranchit en masse, et leur donna, avec son nom, les droits de cité *.
Après la défaite de Varus, Auguste recompléta ses légions avec des esclaves affranchis *, comme avait fait Marins pour les siennes ^.
Rien, dès lors, d'étonnant qu'au dire de Gicéron les affranchis dominassent, de son temps, non-seulement dans les quatre tribus urbaines où ils étaient d'ordinaire renfermés, mais encore dans les trente et une tribus rurales dont les censeurs les avaient primitivement exclus*.
Comment, se demande-t-on, de rares qu'ils étaient sous les rois et dans les premiers temps de la république, les affranchissements devinrent-ils plus tard si fréquents, si multipliés? Nous allons en donner la raison , ou plutôt les raisons , en très peu de mots.
Les affranchissements primitifs étaient rares ; pourquoi? Parce que, d'une part, les esclaves étaient peu nombreux alors, et parce que, d'une autre paît, l'émancipation n'avait lieu qu'individuellement , et en raison seulement de la bonne conduite de l'esclave qu'on rendait à la liberté.
Les affranchissements ultérieurs furent de plus en plus nombreux ; pourquoi ? Parce que, d'une part, le nombre des esclaves devint de plus en plus considé-
* Voy. Mérimée, Essai sur la guerre sociale^ § XIX.
• Suel., Octave.WS.
» Plut., Marins, IX.
♦ Cic, De orat.f 1, p. 9.
rable, et parce que, d'autre part, Tintërêt, le caprice, la vanité et la dépravation des maîtres étant devenus les seuls mobiles de la libération de leurs esclaves, les affranchissements n'eurent plus d'autres bornes que l'horizon sans limites des causes mêmes qui les opéraient.
Par exemple:
Il y avait beaucoup de Romains qui, poussant la vanité jusqu'au delà du tombeau, affranchissaient tous leurs esclaves par leurs testaments, afin que leur pompe funèbre en eût d'autant plus d'éclat; l'usage étant que tous ceux qui avaient été affranchis de cette ma^nère accompagnassent le convoi, la tête rase et couverte d'un chapeau \ Comme un maître, qui affranchissait ses esclaves parce motif, se mettait ordinairement peu en peine qu'ils méritassent la liberté ou non, il se trouvait souvent dans ce nombre des scélérats plus dignes de la mort que des droits de bourgeoisie '.
Ces affranchis testamentaires allaient rejoindre la tourbe de ceux qui avaient eux-mêmes acheté leur liberté, non plus avec un pécule légalement acquis, mais avec de l'argent gagné par mille voies illégitimes. Les brigandages, les vols, la prostitution faisaient alors que les plus vils esclaves devenaient citoyens romains...
Citoyens de l'espèce de ceux que fabriquaient les maîtres, en donnant gratuitement la liberté à leurs esclaves pour les récompenser de complaisances honteuses, ou de crimes commis en leur faveur, ou bien encore en témoignage de reconnaissance pour la
» De Beaufort, Rép. rom., V, p. 15.
« Dionys. Hal., lib. IV, p. 228.
constance avec laquelle ils avaient souffert la torture sans les dénoncera
Souvent, à cette époque, un maître poursuivi par ses créanciers^ et se voyant à la veille d'être condamné à leur céder ses biens, affranchissait tous ses esclaves, pour se venger de leurs poursuites, et les frustrer d'une proie sur laquelle ils avaient cru pouvoir compter ^.
Souvent aussi des maîtres affranchissaient leurs esclaves uniquement pour que ceux-ci, après leur affranchissement, leur rapportassent, comme de clients à patrons, la part à laquelle ils auraient droit dans les distributions gratuites de blé ou de pain faites par le gouvernement aux prolétaires'.
Mais, de toutes les causes d'affranchissement, la plus habituelle et la plus féconde était l'intérêt qu'avaient les maîtres à affranchir le plus grand nombre possible de leurs esclaves. Affranchis, en effet, ils ne l'étaient pas tellement que les liens brisés de l'esclavage cessassent de les rendre soumis à leurs maîtres. Nous avons prouvé ailleurs que l'affranchissement n'était qu'un changement de joug, et qu'en vendant à un affranchi sa liberté, pour, avec le prix de la vente, acheter un autre esclave , le maître avait , pour ce même prix, deux esclaves au lieu d'un*. En affranchissant leurs esclaves, les maîtres leur imposaient des obligations qui équivalaient pour eux plus qu'à un servage. Parmi ces obligations étaient celles, notamment : de payer an-
i Dionys. liai., IV, p. 228.
2 Tacil.,ylnna/.,XV, 55.
' Dion.,XXXlX,24.
♦ Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 184 et suiv., et 225.
nuellement à leurs maîtres certaines sommes d'argent, de faire pour eux certains travaux, de leur fournir certaines redevances, de leur rendre certains honneurs, de leur rapporter, ainsi que nous l'avons vu, tout ou partie de ce qu'ils recevaient dans les distributions gratuites ; de leur laisser, enfin, après leur mort, une partie de leur succession, et d'assurer l'effet de cet engagement par le serment formel de ne point se marier*. L'affranchissement, dans ces cas, n'était-il pas réellement une servitude continuée, ou, comme nous l'avons dit, d'après un critique célèbre : « Un abonnement à l'esclavage, qui trompait la servitude comme la loterie trompe la misère ' ? »
Qu'on ajoute à ces affranchissements ceux qui étaient le résultat des dispositions de la loi % des prescriptions del'usage*, desluttespolitiques^etdelaphilanthropie des maîtres % et l'on comprendra à quel chiffre devait s'élever le nombre des affranchis qui affluaient dans la cité romaine, et qui en exerçaient les droits, à la fin de la république.
Ce chiffre était si élevé, et les abus qui s'y rattachaient de telle nature que , dès les premières années de l'empire, Auguste regarda comme urgent
» Den. d'Haï., IV. — Dion Gass., XXXIX, 24.
* Du droit à l'oisiveté, p. 181 .
^ La loi, en certains cas, déclarait les esclaves affranchis de droit.
* Au temps de Cicéron, il était d'usage d'affranchir le captif honnête et laborieux au bout de six années de servitude {Philipp., VHI, H).
* Exemples : les affranchissements de Sylla dont nous avons parlé page 81 , et ceux qui se faisaient par les ambitieux comme moyen d'influence dans les comices, etc.
« Toute guerre heureuse était suivie de nombreux affranchissements : c'était l'un des moyens de célébrer la victoire.
d'en" arrêter les progrès, en en rétrécissant la source.
Pour cela, il rendit deux lois spéciales : la première, la loi Furia-Caninia, l'an de Rome 751, et la seconde la loi JElia-Sentia, l'an 756, — l'une et l'autre portant les noms des consuls subrogés de l'année où elles furent rendues.
La loi Furia-Camnia réglait surtout les affranchissements par testament. Ils ne purent plus avoir lieu que proportionnellement au nombre d'esclaves que l'on possédait. Ceux qui en avaient moins de dix purent en affranchir la moitié ; au delà de ce nombre et jusqu'à vingt-sept, le tiers; depuis vingt-sept jusqu'à cent, le quart; et au delà de cent, le cinquième *.
La loi jElia-Sentia défendit qu'aucun esclave marqué d'un fer rouge, ou qui aurait subi la torture , pût jamais obtenir le droit de cité romaine^. Elle tUablit encore que, pour pouvoir affranchir, il fallait être âgé de vingt ans au moins, et que, pour pouvoir être affranchi, il fallait avoir trente ans accomplis'.
Mais le seul effet de ces lois fut d'établir une nouvelle espèce d'affranchis, sans diminuer le nombre toujours croissant des autres.
Ces nouveaux affranchis s'appelaient deditii ; leur condition était celle des peuples vaincus qui s'étaient rendus à discrétion *. C'étaient d'anciens esclaves punis publiquement pour quelque crime, et conservant encore, sur leur visage ou sur quelque autre partie de leur corps, les marques ineffaçables et non équivoques de la flétrissure qu'ils avaient subie. Ils étaient les
» Ulpian., Frag., tit. d, § 24.— Gaii Instit., I, lit., 2, § 3. 2 Suét.,^M5f.,40.
» Ulpian., lit. 1, § 11. —Gaii lnslit.,\{\i. I, tit. 3, § 3. ♦ Imtit.f Desuccess. /î6eri., § 4.
plus vils de tous, et ne pouvaient jamais jouir d'aucun des droits de citoyens romains ^
La \o\ JuUa-Norbana, rendue Tan 771, sous le règne de Tibère, créa encore une nouvelle classe d'affranchis. On appelait ceux-ci Laa'm parce qu'ils ne pouvaient jouir que des droits fort circonscrits de citoyens latins. Ils étaient inhabiles à tester et à gérer leurs biens, lesquels demeuraient toujours entre les mains de leurs patrons, comme des pécules d'esclaves ^.
Quant à l'effet que se proposait Auguste, en tentant d'arrêter le scandale des affranchissements intéressés et en limitant la puissance d'affranchir, non-seulement il ne fut point atteint, mais les affranchissements se multiplièrent d'autant plus qu'on apportait plus d'entraves à l'esprit de spéculation qui les opérait. Aussi les affranchissements achetés à prix d'argent, ou concédés à prix de honte, se multiplièrent sans frein sous les empereurs, au point que les plus hautes dignités comme les plus petites fonctions publiques, les sacerdoces, les magistratures, les tribus, les curies, les légions, les cohortes urbaines, les finances, etc., furent envahies par les affranchis '.
Et comme la race affranchie devenait définitivement ingénue à la troisième génération, cette race finit par se confondre avec le reste du peuple, à tel point que l'élément populaire s'absorba tout entier dans la masse des anciens esclaves*.
Tacite dit textuellement que, sous Néron, les affran-
» Ulpian., Frag., lit. 1, § 2. — Cujas, Instit., de jure person,
* Ulpian., ub. sup., § iO. -- Instit., desuccess. libert., § 4.
» Voy. de Beaufort, Rép. rom., V, p. 21, et les autorités qu'il cite.
* Wallon, De Vesclavage, part. II, chap. X. — Biot, Esclm, ancien, p. 86 et suiv.
chis remplissaient Tordre équestre et le se'nat, et qu'ils composaient presqu'à eux seuls le peuple de Rome *.
C'est dire que la société libre, appauvrie déjà par l'esclavage, le fut encore par l'affranchissement, l'affranchissement inoculant à la vie civile le virus délétère de toutes les habitudes serviles, et ne s'obtenant plus qu'au prix des plus viles passions.
De là, la misère morale qui couvrit comme d'une lèpre honteuse la société romaine à son déclin; delà, la misère physique qui s'étendit, en proportion, sur Te corps social tout entier, misère qui atteignit spécialement les affranchis vicieux, les affranchis vendus, les affranchis prolétaires, lesquels, comme les prolétaires quirites, leurs prédécesseurs, furent toujours les plus nombreux.