Les deux Gracclius
Tentative des deux frères Gracchus pour faire revivre la loi Licinia. — Tempérament qu'ils y apportent. — Malgré cela, vive opposition des grands. — Troubles et calomnies se mêlent aux difficultés d'exécution. — La loi passe. — Mais Tiberius et Caïus meurent assassinés. — De leur poussière naquit Marius.
Après deux siècles d'usurpations continuelles, qui finirent par dévorer complètement les petites propriétés privées, deux grands hommes, deux frères, les deux Gracchus, entreprirent de remettre en vigueur la loi
* App., De, belL civ., I, 7.
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agraire Licinienne laissée, depuis sa naissance, dans un entier oubli.
Quand Tun d'eux, l'aîné, Tiberius Semprouius Gracchus, parvint au tribunat, l'an 133 avant notre ère, il trouva les fertiles campagnes de l'Étrurie désertes; dans Rome, une multitude oisive et affamée que la guerre ne nourrissait plus; dans l'Italie entière, plusieurs millions d'esclaves qui frémissaient au bruit des succès d'Eunus. Quel remède contre ce triple mal ; la misère et la dégradation du peuple, l'extension de l'esclavage, la ruine des campagnes? Un seul, peutêtre : diviser ces immenses domaines que les grands avaient usurpés sur l'État; rendre à la propriété, régénérer par la vertu du travail la foule indigente; chasser les esclaves des campagnes en les rendant aux ouvriers libres, et changer en citoyens utiles et dévoués ces affranchis qui de Romains n'avaient encore que le nom; en un mot, faire reculer d'un siècle la république, en reconstituant, par une loi agraire, la petite propriété et la classe moyenne *
Tiberius Gracchus le tenta. Tout entier au noble but qu'il se proposait, il ne s'arrêta pas un instant devant les difficultés ou les dangers de son entreprise. Il voyait bien qu'il allait soulever contre lui tous les riches, tous les hommes influents dans le sénat; mais il se sentait un courage indomptable, et il comptait sur l'appui de la classe opprimée, dont il voulait soulager la misère ^.
Donc, Tiberius Gracchus proposa, dans une assemblée du peuple par tribus, la loi suivante :
» Duruy, Hist. des Romains, ch. IX, § 2.
* P. Mérim<Sî, Etudes sur l'hist. rom.. Il, p. 37.
« Que personne ne possède plus de cinq cents ar pents de terres conquises ; que personne n'envoie aux pâturages publics plus de cent têtes de gros bétail, ou plus de cinq cents têtes de petit; que chacun ait sur ses terres un certain nombre d'ouvriers de condition libre \ «
C'était, comme on voit, l'ancienne loi de Licinius Stolon qu'aucune prescription légale n'avait abolie. Toutefois, afin d'en rendre l'exécution moins douloureuse aux riches, Tiberius y ajouta : « Les détenteurs des terres publiques garderont deux cent cinquante arpents pour chacun de leurs enfants mâles, et une indemnité leur sera allouée pour les dédommager des dépenses utiles faites par eux dans le fonds qui leur sera ôté ^. Ce que l'État aura ainsi recouvré sera distribué aux citoyens pauvres par des triumvirs qu'on changera tous les ans. Ces lots seront inaliénables, et ne devront au trésor aucune redevance ^ »
Quelque doux que fût ce tempérament, l'opposition fut vive. Les riches considéraient ces terres, pour la plupart usurpées depuis un temps immémorial, comme leur propriété. Leur résistance irrita Tiberius qui, de dépit, proposa une loi nouvelle, où il leur retranchait l'indemnité, les cinq cents arpents, et leur ordonnait de sortir sans délai des terres du domaine. C'était ruiner ceux qui n'avaient pas d'autre bienj spolier ceux qui avaient acquis de bonne foi par achat,
1 Voy. Cic, De lege agr., II, 5.
2 App., De hell. civ., I, 44 ; el non une indemnité pour le prix des terres cédées, comme on l'a dit souvent d'après Plutarque. Duruy, II, p. 443.
2 Duruy, ub. sup.
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mariage, etc. ; c'était, de plus, dépouiller, non-seulement les propriétaires, mais leurs créanciers \
Malgré ces difficultés, la loi passa, non sans trouble pourtant, et non sans porter atteinte à la puissance tribunitienne ^.
Mais, ceci mis de côté, et en supposant que la république n'ayant point, à celle époque, de guerre onéreuse à soutenir, son trésor national pût suffire à cette immense opération, comment l'exécuter? Commencerait-on par exproprier intégralement tous les détenteurs du domaine public possédant plus de cinq cents jugères, sauf à faire ensuite entre eux, par un tirage au sort, suivant la pratique romaine, une nouvelle répartition de Vager publicus redevenu complètement libre? Mais comment les expulser? Comment, d'ailleurs, reconnaître ces terres du domaine usurpées depuis des siècles? Comment faire et distribuer les lots? etc., etc.
Puis, sur tout cela, il fallait contenir l'impatience des pauvres, et déjouer le mauvais vouloir des grands.
Puis, au milieu de ces embarras, surgit la vieille calomnie qui avait perdu Spurius Cassius.
Tiberius fut accusé de vouloir se faire roi!
Le peuple ajouta foi à ce propos soufflé par les patriciens, et les patriciens l'assassinèrent, sans qu'un seul bras du peuple se levât pour le protéger! Il était âgé de vingt-neuf ans ^
Caïus, son frère puîné, qui parvint à son tour au tribunat, Tan 121 avant notre ère, fît tous ses efforts pour redonner vie à sa loi agraire ; mais il y trouva
* Michelet, Hist. rom., II, p. 464.
* Voy. ibid. , et Mérimée, ub. sup., p. 45 el suiv. —Et Duruy, ub. sup, ' Voy. PIul., m. Gracch., ch. XIX, el ci-dessus, p. 52 et 80.
lui-même la mort S abandonné qu'il fut, aussi lui, par ce même peuple qu'il avait mis toute sa gloire à tirer de l'oppression et de la misère, en le corrompant vertueusement par la possession du sol ^.
« Ainsi périt le dernier des Gracques, de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel , en attestant les dieux vengeurs, et de cette poussière naquit Marins; Marins moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse. »